RÉCIT
DE LA VIE EDUaANTE d'uNE SALNTE VILLAGEOISE,
Atlres:5é au saint évêque de Genève, et communiqué par lui à sainte Jeiannô» Françoise de Chantai,
80 juillet 1606.
Monseigneur,
Puis qu'il vous plaist de sçavoir l'histoire de la bonne Marraine , je tascheray de la raconter le mieux qu'il me sera
* De cœtero, nemo mihi molestus sit; ego enim stigmata Domini Jesu La corpore raoo porto. Ad Gai., VI, 17.
« Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me? Spera in Dec. Ps. XLII, 5.
3 Tiré de la Vie du Saint, par Ch.-Aug. de Sales, tome 1, liv. VI, pag. 426 et suiv. C'est la 105* lettre de la collection-Biaise.
186 LETTPcES SPIRITUELLES
possible. Elle estoit fille de Pierre Boutey, dict Cody, mardiand de sel et de fer, bourgeois et habitant de la Koclie , et de Marguerite d'Aragon, légitimement mariez, et luy fut baillé au baptesme le nom de Pernette. Son père la laissa en enfance sous la charge de sa mère , qui l'instruisit soigneusement et syncerement ^n toute sorte de pieté : c'est pourquoy en sa jeunesse elle conçeut le désir d'estre religieuse ; mais ses parens et alliez n'y voulurent point bailler leur consentement : et certes la nature ne luy avoit pas baillé la force pour supporter les rigueurs de la Religion.
Ayant donc attaint l'aago de vingt ans , elle fust mariée à Pierre du. Mugnal d'Arenton , qui avoit levé boutique à la Roche de toute sorte de merceries, mais principalement de drapperie, avec lequel elle a tousjours vescu tres-sainctement. €aren la maison elle entretenoitlapaix et la concorde, quoy que son mary fust assez fascheux, avoit charge de toutes les affaires domestiques , dont elle s'acquittoit fort bien, estant soigneuse, pourvoyante, et jamais oisive, tres-liberale envers les pauvres, tousjours de bonne intelligence avec ses parens et voisins.
Elle entendoit tous les jours la messe, quoy que l'église fust fort esloignée. Elle ne manquoit à point de prédications; et après les avoir oùyes , elle redisoit les principales choses à ses domestiques , lotiant les vertus et inculquant la fuite des vices. Elle jeusnoit exactement tous les vendredys ; les jours de veille, des quatre Temps et de Caresme , elle ne mangeoit que du pain et des légumes , et ne beuvoit de vin que .'a moitié de son verre ; si elle avoit plus de soif, elle ne beuvoit que d'eau. Jamais «lie ne s'assit à table chez soy. Elle visitoit les malades, et assistoit aux ensevelissemens autant qu'il luy estoit possible.
Elle enseignoit le catéchisme et la pieté à ses serviteurs , <ii leur payoit leurs salaires avec toute justice et équité ; tresobeyssante à son mary, et tres-humble j elle se confessoit et
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conimunioit tous les mois une fois, et bien souvent de quinze en quinze jours, avec une grande préparation. Elle recitoifc le chappellet tous les jours, non seulement une, mais trois et quatre fois. Elle aymoit grandement et honoroit les vierges et les personnes chastes.
Elle a porté le cordon de sainct François à gros nœuds sur la chair toute naë , mesme au lict , par l'espace de vingt ans ; dont elle estoit toute escorchée. Elle se levoit du lict toutes les nuicts à certaine heure, avec la seule chemise, soit en hyver, soit en esté, ayant la permission de son rnary (avvc lequel elleconehoit d'ordinaire) , et prioitDieu, ou meditoit l'espace d'une heure.
Si par fortune elle n'avoit pas la commodité d'oûyr la messe, elle s'enfermoit dans son cabinet, et là prioit Dieu l'espace de deux heures. Presque tous les ans elle faisoit un pèlerinage à sainct Claude, et envoyoit fort souvent de bonnes aumosnes aux frères Mineurs de l'observance d'Anicy et de Cluses. Quand son mary estoit absent , elle couchoit sur la paille , ou bien sur une couverte de gros drap. Elle parloit presque tousjours des quatre fins de Fiiomme, et prescboit fort souvent son mary de l'heure incertaine de la mort.
En fin, il faudroit que j'employasse bien du temps, si je voulois raconter les actions de saincteté que ceste bonne femme a faictes devant les hommes : car des autres oeuvres de pieté cp'elle a faites devant Dieu tant seulement, il n'y a personne qui les puisse raconter : elle cachoit ses belles vertus, de sorte que difficilement pouvoit-on les remarquer ; jusques au premier dimanche du mois de juin (selon que nous autres laies avons coustume de compter) le quatriesme jour, elle s'en alla à ï'epjlise parroissiale d'Amancy, tenant une petite croix en ses mr.iiis, et, estant des-ja fort foible, elle se confessa et communia.
Les deux jours suivans de lundy et mardy, elle fit réduire
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en farine quatorze couppes de froment , et sépara neuf quarfa de febves et de poix , et une grande quantité de sols de Savoye , mettant un tres-bon ordre à tout le reste des affaires de la maison.
Le mercredy elle commença à parler de sa mort, et predict qu'elle arriveroit le neuviesme du mois , à cinq heures «S.U soir. Son mary et tous les domestiques croyoient qu'elle ^^TôTast. Elle voulut aller à l'église pour recevoir Textreme jnetion ; mais, outre qu'elle estoit fort débile, son mary le ^jy deffendit , lequel toutesfois elle pria de luy faire faire sa l)iere ; ce qu'il refusa , ne luy permettant plus de sortir de la maison. Alors elle luy dit : « Mon enfant (car c'est ainsi qu'elle l'appelioit) , je ne vous ay jamais esté desobeyssante , je ne le veux pas estre sur la fin de ma vie ; mais je vous prie bien fort de faire faire ma bière quand vous en avez le loisir : car si vous attendez à demain , vous vous plaindrez du temps. » De tout cela il ne faisoit que se rire. Geste nuict là elle redisoit toutes les prédications qu'elle avoit oûyes depuis trente ans, avec admiration d'un chacun.
Le jour estant venu , elle se mist à genoux pour prier Dieu avec son livre d'heures, et, estant retournée au lict par le commandement de son mary, elle fît un long discours des peines et travaux que la glorieuse Vierge Marie nostre Dame avoit soufferts, tant en eslevant son divin Enfant qu'en Egypte et autre part. Elle tira de son coffre le linceul avec lequel elle 'vouloit estre ensevelie ; et ayant appelle son fîis et ses deux filles, elle leur dit plusieurs belles parolles touchant la crainte f.t l'amour de Dieu, la dilection du prochain et soing des ihoses domestiques ; après quoy elle leur bailla sa bénédiction maternelle.
Son mary vouloit faire venir des médecins de Genève ; mais elle eut horreur au seul nom, et luy dit : « Pleust à Dieu que ces médecins n'eussent jamais mis le pied dans vostre maison l car ils sont ennemis de Dieu. » Elle disna avec sou
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mary, prenant du vin autant qu'il en peut entrer au creux de la rnaia ; et après disner, son mary devant aller à la Roche pour des affaires , elle luy monstra tout ce qu'elle avoit préparé et disposé , luy persuada de doter la chappelle d'Amancy, selon qu'il vous promit , Monseigneur, et de faire faire des habits d'Eglise; disant qu'il falloit assembler des thresors au ciel \ et n'avoir plus de goût aux choses qui sont sur la terre , mais à celles qui sont au dessus de nous*.
Elle vouloit tousjours aller à l'église; mais il le luy deffendit derechef en s'en allant.
Elle fut visitée par le curé d'Amancy, auquel elle demanda l'extrême onction ; ce que toutesfois il ne luy accorda pas, ne croyant pas qu'elle fust si fort malade. Elle fut encore visitée par sa sœur Nicole , qui vouloit demeurer auprès d'elle; mais elle luy dit : « Ma sœur, allez v:us-en ; vous avez des affaires à la Roche , et estes plu3 malade que moy ; nous nous verrons bien-tost en Paradis, avec l'ayde de Dieu. ))
Le sire François chirurgien arriva ausâ tost, qui luy appliqua des ventouses , pendant lesquelles elle perdit la parolle et jetta à force larmes. Alors le sieur curé pria Christophle du Monet, vicaire de l'Eglise de la Roche, d'aller vislement prendre les onctions; quoy entendant, la bonne femme dressa la teste , et leva les yeux au ciel. Son mary revint avec le sieur vicaire, pleurant à chaudes larmes ; et elle, après avoir receu le Sacrement, tenant l'image du crucilLx entre ses mains, les yeux levez au ciel , rendit doucement son esprit à Dieu, selon qu'elle avoit prédit, le neufviesme de juin, à cinq heures du soir; et alors il fallut haster de faire fa bière.
Elle devint plus belle après sa mort qu'elle n'avoit esté durant sa vie, et ne rendit point de mauvaises odeurs. Sou
1 Thesatirizaie vobis thesauros in cœlis. Matlh., VI, 20.
»guoe sursùrn sunt sapitoi «on quee super terram. Coloss., III. 1.
i^O LETTRES SPIRITUELLES
mary (comme il estoit fort riche) luyfit de belles funerailk?;^ et donna de bonnes et grosses aumosnes à cinq cens pauvreî). Sa vie fut de quarante huict ans.
La Nicole sa sœur, après avoir receu les sacremens de Pénitence, de l'Eacharistie et de l'Extrême Onction, dans la mesme Eglise de la Roche , rOffice des chanoines estant achevé, expira comme elle luy avoit predict, par jeudy, le quinziesme du mesme mois.
lettre'
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL. Du ioin que les Evêques doivent prendre de leurs ouailles.
Août 1606.
Ma très chère Fille ,
Croyés-moy, Dieu sera glorifié en vostre voyage et venue-, d'autant que c'est luy seul qui dispose , et m'a osté les empeschemens que je voyois nagueres devant mes yeux pour le faire si-tost. Mais avant que vous parties , demandés la bénédiction à M. d'Autun , s'il se peut , avec permission de vous prévaloir des Indulgences qui vous seront octroyées où vous passerés, par les Evesques : bien que cela ne soit pas fort nécessaire, si est-il bon.Yenés, venés donq , ma très Sere Fille; que vostre bon Ange soit tous-jours joinct à ^ds , pour vous heureusement amener. Vous serés consolée de voir ma petitesse en mayson , en train , en tout , et de voir
1 C'est la 107e de la collection- Biaise , et la 43^ du livre VII des -wciennes éditions.
2 .Madame de Chantai se disposoit à venir à Annecy pour voir le saint Evcque.
DE S. l'îlAN'ÇOlS DE SALES. i^)t
r.osli 0 l)t'l Office ; car en cela mon chapitre excelle. A Dieu dont] , ma très chère Filh^ , jusques à ce lems là ; et en ce tems là , et en l'éternité , à Dieu soyons-nous, et à Dieu sans plus , puis que hors de liiy et sans luy nous ne voulons rien, non pas mesmenous-mesmes, qui aussi bien, hors de luy et sans luy, ne sommes que des vrays riens.
Je sçai que vous n'avés pas besoin d'autres connoissances pour estre consolée , que de celle de Dieu , lequel vous treuverés indubitablement yci , où il attend les pécheurs à peni-" tence , et les peniteus à sainteté , comme il fait aussi à tous les endroitz du monde ; car je Fay mesme rencontré tout plein de douceur et de suavités parmi nos plus hautes et aspres montaignes, où beaucoup de simples âmes le chérissoyent et adoroyent en toute vérité et syncerité , et les chevreulz et chamois coiu^oyent çà et là parmi les efFroyabks glaces pour annoncer ses louanges : il est vray que, faute de dévotion, je n'entendoisque quelques motz de leur langage; mais il me sembloit bien qu'ilz disoyent de belles choses. Vostre S. Augustin les eust bien entendus, s'il les eust veus.
Mais , ma chère Fille, vous diray-je pas une chose qui me fait frissonner les entrailles de crainte ? Chose vraye : devant que nous fussions au païs des glaces, environ huict jours, un pauvre berger couroit çà et là sur les glaces, pour rscourir une vache qui s'estoit esgarée ; et , ne prenant pas garde à sa course , il tomba dans une crevasse et fente de glace de douze piques de profondeur. On ne sçavoit qu'il estoit devenu, si son chapeau , qui, à sa cheute, luy tomba de la teste, et s'arresta sur le bord de la fente, n'eust marqué le lieu où il estoit. 0 Dieu ! un de ses voysins se fît dévaler avec une corde pour le chercher, et le trenva non seulement mort, mais presque tout converty en glace ; et en cet estât il Tembrasse, et crie qu'on le retire vistement, autrement qu'il mourra du gel. On le relira donq avec son mort entre ses bras^ lequel après il fît enterrer.
102 LEITRES SPIRITUELLES
Quel esguillon pour moy, ma chère Fille î Ce pasteur qui court par des lieux si tiazardeux pour une seule vache ; cette cbeute si horrible que l'ardeur de la poursuitte luy cause , pendant qu'il regarde plustost oii est sa queste , et où elle a mis ses piedz, que non pas luy-mesine, où il chemine ; cette charité du voysin, qui s'abysme luy-mesme pour oster son amy de Fabysme. Ces glaces me devroyent-elles pas ou geler (le crainte , ou brusler d'amour ? Mais je vous dis ceci par impétuosité d'esprit ; car au demeurant, je n'ay pas beaucoup 'Je loysir de vous entretenir. Vive Jésus, et en luy toutes <ïhoses ! C'est luy qui m'a rendu irrévocablement et invioiablement vostre
François, Ev. de Genève.
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LETTRE
A LA MÊME
li faut travailler avec courage à son salut et à sa perfection, soit dans les consolations, soit dans les tribulations. Ce que c'est que l'abjection; sa différence d'avec rhuniilité; en quel sens on dit qu'il faut l'aimer. Vouloir changer d'état est un grand obstacle à la perfection. Avis sur la conduite que les parents doivent tenir relativement à la vocation de leurs enfants pour un état, soit dans le monde, soit hors du monde, et sur l'éducation ^ui doit les y conduire. Avis sur les tentations; ne pas trop y réfléchir. Dieu ?eut être plus aimé que craint.
Le 6 août 1606,
i)ieu me veuille assister, ma très chère Fille, pour respondre utilement à vostre lettre du 9 Juillet. Je le désire infiniment; mais je prévois bien que je n'auray pas assés de
ï C'est la 108« de la collection -Biaise, et la 54^ du nvre IV des ancieûriei éditions.
:n: s. FKANCOIS Dli bALLb.
loysir pour ajancer mes pensées; ce sera beaucoup si je les puis produire.
C'est bien dit, ma Fille, parlés avec moy franchement, comme avec moy, c'est à dire avec une ame que Dieu, de son aulhorité souveraine, a rendue toute vostre.
Vous mettes un pou la main à l'œuvre, ce me dites-vous. lié, mon Dieu î que voyla une grande consolation pour moy! Faites tous-jours cela, mettes un peu la main à l'œuvre; filés tous les jours quelque peu, soit le jour à la lumière des goustz et clartés intérieures, soit de nuict à la lueur de la lampe, [jarmi les impuissances et stérilités.
Le Sage loue de cela la femme forte : Ses doigtz , dit-il , ont manié le fuseau K Que je vous dirois volontier quelque chose sur cette parole! Vostre quenouille, c'est l'amas de vos désirs : filés tous les jours un peu , tirés à poil vos desseins jusques à l'exécution, et vous en chevirés sans doute. Mais gardés de vous empresser; car vous entortilleriés vostre filet ànœudz, et embarrasseriés vostre fuseau. Allons tous-jours; pour lentement que nous advancions, nous ferons beaucoup de chemin.
Vos impuissances vous nuysent beaucoup; car, ditesvous, elles vous gardent de rentrer en vous-mesme, et de vous approcher de Dieu. C'est mal parler, sans doute : Dieu vous laisse là pour sa gloire et vostre grand prolfit. Il veut que voslre misère soit le throsnede sa miséricorde, et vos impuissances le siège de sa toute-puissance. Où est-ce que Dieu faisoit résider la force divine qu'il avoit mise en Samson , î;inon en ses cheveux , la plus foible partie qui fust en luy? 'Jiue je n'oiiye plus ces paroles d'une fille qui veut servir son Dieu selon son divin playsir, et non selon les goustz et agi' lités sensibles. Quil me tue, dit Job , j'espereray en luy \ Non , ma Fille , ces impuissances ne vous empeschent pas de
» Digiti ejus apprehenderuiU fusum. Prov., XXXI, 19. • Et.'amsi occiderit me, iu ipso spcraoo. Job, XllI, la.
i94 LETTRFS SPTRlTUETLïïS
rentrer en vons-mesme ; mais elles vous empeschent Inen de vous plaire en vous-mesme.
Nous voulons tous-jours ceci et cela; et, quoy que nous ayons nostre doux Jésus sur nostre poictrine, nous ne sommes point contens; et néanmoins c'est tout ce que nous pouvons désirer. Une chose nous est nécessaire, qui est d'estre auprès de luy.
Dites-moy, ma chère Fille, vous sçavés bien qu'cà, la nais* sauce de nostre Seigneur les bergers oûyrent les chantz angeliques et divins de ces espritz célestes; FEscriture le dit ainsy : il n'est pourtant point dit que nostre Dame et S. Joseph , qui estoyent les plus proches de l'Enfant, ouyssent la voix des Anges, ou vissent ces lumières miraculeuses; au contraire , au lieu d'oûyr les x\nges chanter , ilz otiyoient l'enfant pleurer , et virent, à quelque lumière empruntée da quelque vile lampe, les yeux de ce divin garçon tout couvertz de larmes, et transissant sous la rigueur du froid. Or , je vous demande, en bonne foy , n'eussiés-vous pas ciioysi d'estre en l'estable ténébreux et plein des cris du petit poupon , plustost que d'estre avec les bergers à pasmer de joye et d'allégresse à la douceur de cette musique céleste , et à la beauté de cette lumière admirable?
Ouy dà, dit S. Pierre, il nous est bon d'estre y ci ^ , à voir la transfiguration; et c'est aujourd'huy le jour qu'elle se célèbre en l'Eglise, 6 d'aoust : mais vostre Al)besse ^ n'y est point, ains seulement sur le mont de Calvaire, oii elle ne voit que des mortz, des doux, dos espines, des impuissances, des ténèbres extraordinaires , des abandonnemens et dereîictions.
C'est assés dit, ma Fille, et plus que je ne vonlois sur ce sujet desja tant discouru entre nous : non plus, je vous prie, Aymés Dieu crucifié parmi les ténèbres ; demeures auprès
» Bonum est nos hîc esse. Matth., XVII. 4. » La Sainte Vierge.
DE S. FRANÇOIS T)E SALF.S. 105
de îiiy; dite^ : // m'est bon d'estre icy ; fcnjsoiis-y troijs ta^ hernacles, l'un à nostre Seigneur, l'autre à nostre Dame, l'autre à S. Jean. Troys croix sans plus, et rangés-vous à celle du Fils, ou à celle de la Mère vostre Abbesse, ou à celle du Disciple : par tout vous seré3 bien receue avec les autres filles de vostre Ordre, qui sont là tout autour.
Aymés vostre abjection. Mais, dites-vous, qu'est cela, ay- 5nés vostre abjection? car j'ay l'entendement obscur et impuissant à tout bien. Et bien, ma Fille, c'est cela : si vous demeurés humble, tranquille, douce, confiante parmi cette obscurité et impuissance ; si vous ne vous impatientés point, si vous ne vous empressés point, si vous ne vous troublés point pour tout cela ; mais que de bon cœur, je ne dis pas gayement, mais je dis franchement et fermement, vous embrassiés cette croix et demeuriés en ces ténèbres, vous aymerés vostre abjection. Car qu'est-ce autre chose estre abject , qu'est^^ obscur et impuissant? Aymés-vous comme cela, pour l'amour de celuy qui vous veut comme cela, et vous aymerés vostre propre abjection.
Ma Fille , en latin l'abjection s'appelle humilité , et l'humilité s'appelle abjection; si que, quand nostre Dame dit : Parce qiiil a regardé l'humilité de sa servante S elle veut dire : Parce qu'il a eu esgardàmon abjection et vilité. Néanmoins il y a quelque différence entre la vertu de l'humilité €t l'abjection, parce que l'humilité est la reconnoissance de son abjection : or le haut point de l'humilité, c'est de non seulement reconnoistre son abjection , mais Faymer; et c'est cela à quoy je vous ay exhortée.
Afïin que je me face mieux entendre , saches qu'entre les maux que nous souffrons , il y en a des abjectz et des honnorables : plusieurs s'accommodent aux maux honnorables, peu aux abjectz.
Exemple : Voyla un Capucin tout deschiré et plein de froid;
* Respexit humililatem aiicillae suae. Luc, I, 48.
190 LETTIIÏÏS Sl'I!>.nTr:T.LE3
chacun honnore son habit dcschiré, et a compassion de son froid. Voyla un pauvre artisan, un pauvre escolier, une pauvre vefve, qui en est de mesme; on s'en mocque , et sa pauvreté est abjecte.
Un Religieux souffrira patiemment une censure de son Supérieur, cliacun appellera cela mortification et obédience : un Gentil-homme en souffrira une autre pour l'amour de Dieu , on l'appellera couardise; voyla une vertu abjecte, une souffrance mesprisée. Voyla un homme qui a un chancre au bras, un autre l'a au visage : celuy-là le cache, et n'a que le mal; celuy-ci ne le peut cacher, et avec le mal il a le mespris et l'abjection. Or je dis , qu'il ne faut pas seulement aymer le mal, mais aussi l'abjection. De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honnorables. Ordinairement la patience, la douceur, la mortification, la simplicité parmi les séculiers, ce sont des vertus abjectes : donner Taumosne , estre courtois et prudent , ce sont des vertus honnorables.
Il y a des actions d'une mesme vertu qui sont abjectes.. les autres honnorables. Donner l'aumosne et pardonner les offenses, sont des actions de charité : la première est honnorable, et l'autre est abjecte aux yeux du monde.
Je suis malade en une compaignie qui s'en importune : voyla une abjection conjoincte au mal. Des jeunes Dames du monde , me voyant en équipage de vraye vefve , disent que je fais la bigotte , et, me voyant rire, quoyque modestement, elles disent que je voudrois encor estre recherchée; on ne peut croire que je ne souhaitte plus d'honneur et de rang que je n'ay, que je n'ayme pas ma vocation sans repentir : tout cela sont des morceaux d'abjection. Aymer cela, c'est aymer sa propre abjection. En voyci d'autre sorte.
Nous allons, mes seurs et moy, visiter les malades; mes seurs me renvoyent à la Visitation des plus misérables , voyla une abjection selon le monde j elles me renvoyent vi-
siter les moins misérables , voyla une abjection selon Dieu ; car cette visitation selon Dieu est la moins digne, et l'autre selon le monde. Or j'aymerai Tune et l'autre , quand elle Qi'escherra. Allant aux plus misérables, je diray : C'est bien dit que je sois ravallée. Allant aux moins misérables : C'est bien dit , car je n'ay pas assés de mérites pour faire une Visitation plus sainte.
Je fais une sottise, elle me rend abjecte; bon. Je donne du nez en terre, et tombe en une colère desmesurée; je suis îuarry de l'offense de Dieu , et bien ayse que ce^a me déclare vil , abject et misérable.
Néanmoins, ma Fille , prenés bien garde à ce que je m'en vay vous dire. Encor que nous aymions l'abjection qui s'ensuit du mal , il ne faut pourtant pas laisser de remédier au mal. Je feray ce que je pourray pour ne point avoir le chancre ixii visage; mais si jel'ay, j'en aymeray l'abjection. Et en matière de "^^ché, il faut encor plus fort tenir cette règle : je me suis déréglé en ceci, en cela; j'en suis marry,quoyque j*embrasse de bon cœur l'abjection qui s'ensuit; et si l'un se pou voit séparer de l'autre , je garderois chèrement l'abjection, et osteroisle mal et péché. ®
Encor faut-il avoir esgard à la charité, laquelle requiert quelquefois que nous ostions l'abjection pour l'édification du prochain; mais en ce cas il la faut oster des yeux du prochain, qui s'en scandalizeroit , mais non pas de nostre cœur, qui s'en édifie. J'ay choysi, dit le Prophète, d'estre abject en la mayson de Dieu, plus tost que d'habiter es tabernacles des pécheurs ^ .
En fin, ma Fille, vous désirés sçavoir quelles sont les meilleures abjections. Je vous dis que ce sont celles que nous n'avons pas choysies, et qui nous sont moins aggreables ; ou, pour mieux dire , celles esquelles nous n'avons pas beaucoup
i Eicgi abjectus esse in domo Dei inei , niap;-is quàm habilare in taberna» culis pcccatoram. Ps. LXXXill, %.
i{"o r.VTTUES SPIRITUELLES
d'inclination; mais, pour parler net, celles de nostre vocation et profession.
Comme, par exemple, cette femme mariée clioysiroiî toutes autres sortes d'abjections que celles de l'exercice du mariage ; cette Religieuse obeyroit à toute autre qu'à sa Supérieure ; etmoy, je souffrirois plustost d'estre gourmande d'une Supérieure en Religion que d'un beau père en ma mayson *.
Je dis qu'à chascun son abjection propre est la meilleure , et nostre choix nous oste une grande partie de nos vertus. Qui me fera la grâce que nous aymions bien nostre abjection, ma chère Fille? Nul ne le peut, que celuy qui ayma tant la sienne, que pour la conserver il voulut mourir. C'est hier, assés.
Vous treuvant plongée en l'espérance et pensé© d'entrer en Religion , vous eustes peur d'avoir contrevenu à l'obéissance; mais non , je ne vous avois pas dit que vous n'en eussiés nulle espérance, ni nulle pensée; ouy bien, que vous ne vous y amusassiés pas, parce que c'est chose certaine qu'il n'y a rien qui nous emposche tant de nous perfectionner en. nostre profession, qu^ d'aspirer à une autre ; car, en lieu de travailler au champ oii nous sommes, nous envoyons nos bœufs avec la charrue ailleurs au champ de nostre voisin , où néanmoins nous ne pourrons pas moissonner cette année; et tout cela est une perte de tems; et est impossible que, tenant nos pensées et espérances d'un autre costé, nous puissions bien bander nostre cœur à la conqueste des vertus requises au lieu où nous sommes. Non, ma Fille , jamais Jacob n'aymabien Lia pendant qu'il souhaitta Rachel ; et tenés cette maxime , car elle est très véritable.
Mais, voyés-vous, je ne dis pas qu'on n'y puisse penser et espérer; mais je dis qu'on ne s'y doit pas amuser, ni em-
» Madame de Chantai demeuroit avec le père de sou mari, et y eut beaucoup de chagrin.
DE S. l'IÎAXÇOTS DE SALES. 199
ployer beaucoup de ses pensées à cela. Il est permis de regarder le lieu où nous desirons d'aller, mais à la chari::t qu'on regarde tous-jours devant soy. Croyés-moy, jamais ie^ Isr ëlites ne peurent chanter en Babylonne, parce qu'ilz pensoientàleur pays; et moy, je vondrois que nous chantassions partout.
Mais vous me demandés que je vous die si je ne pense pas qu'un jour vous quittiés tout à fait et tout à plat toutes les choses de ce monde pour nostre Dieu, et que je ne le vous celé pas, ains que je vous laisse cette chère espérance. 0 doux Jésus! que vons diray-je, ma chère Fille? Sa toutebonté sçayt que j'ay fort souvent pensé sur ce point , et qu(i i'ay imploré sa grâce au saint Saciifice et ailleurs; et non seulement cela, mais j'y ay en^ployé la dévotion et les prières des autres meilleurs que moy. Et qu'ay-je apçrins jusqiies à présent? Qu'un jour, ma Fille, vous devf tout quitter; c'est à dire, aiîin que vous n'entendiés pas autrement que moy, j'ay apprius que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en Ileligion, c'est grand cas; il ne m'est encor pyint arrivé d'en estre d'advis, j'en suis encor en doute, et ne voy rien devant me^ yeux qui me convie à le désirer. Entendes bien , pour l'amour de Dieu : je ne dis pas que non, mais je dis que mon esprit n'a encor sceu treuver dequoy dire ouy. Je prieray de plus en plus nostre Seigneur , affin qu'il me donne plus de lumières pour ce sujet, affin que je puisse voir clairement yoiaj, s'il est plus à sa gloire, ou le nofi , s'il est plus à son bon playsir.
Et saches qu'en cette enqueste je me suis tellement mis en l'indifférence de ma propre inclmation pour chercher la volonté de Dieu, que jamais je ne le fis si fort; et néanmoins Vomj ne s'est jamais peu arrester en mon cœur, si que jusques à maintenant je ne le sçaurois dire ni prononcer ; et le no}i, au contraire, s'y est tous-jours Ireu vé avec beaucoup de fermeté.
iMais parce que ce point est de très grande importance, et ^l'il n'y a rien qui nous presse, donnés-moy encor du loysir *l du fems pour prier d'avantage , et faire prier à cette inle-ntion , et encor faudra-il, avant que je me résolve, que^ p vous parle à souhait, qui sera l'année prochaine, Dieu isydant; et après tout cela, encor ne voudrois-je pas qu'en <^ point vous prissiés entière resolution sur mon opinion, ^non que vous eussiés une grande tranquillité et correspondance intérieure en icelle. Je vous îa diray bien au long , le tems en estant venu ; et , si elle ne vous donne pas du repos intérieur, nous employerons l'advis de quelque autre, à *|ui Dieu peut estre communiquera plus clairement son bon playsir.
Je ne voy point qu'il soit requis de se haster; et cependant vous pourrés vous-mesme y penser, sans vous y amuser et perdre le tems : car, comme je vous dis, encor que jusques à présent l'advis de vous voir en Religion n'a sceu prendre place en mon esprit, si est-ce que je n'en suis pas entièrement résolu; et quand j'en serois tout résolu , encor ne voudrois-je pas contester et préférer mon opinion, ou à vos ini^iinations , quand elles seroyent fortes en ce sujet particulier • car par tout ailleurs je vous tiendray parole à vous conduire selon mon jugement, et non selon vos désirs ), ou au conseil de quelques personnes spirituelles que l'on pourroit prendre.
Demeurés , ma Fille , toute resignée es mains de nostre Seigneur ; donnés-luy le reste de vos ans , et le suppliés qu'il les employé au genre de vie qui luy sera plus aggreable. Ne préoccupés point vostre esprit par de vaines promesses de îranquillité , de goust , de mérite ; mais présentés vostre <rœur à vostre cspoux , tout vuide d'autres affections que son ^aste amour ; et le suppliés qu'il le remplisse purement et amplement des mouvemens , désirs et volontés qui sont dei^Ti'è le sien, alEn que vostre cœur, comme une mere-perle,
Tie conçoive que de la rosée du ciel, et non des eaux du monde ; et vous verres que Dieu vous aydera , et que nous ferons prou et au choix et à l'exécution.
Qaant à nos petites \ j'appreuve que vous leur prepariés un lieu dedans des monastères , pourveu que Dieu prépare dedans leur cœur un lieu pour le Monastère : c'est à dire , j appreuve que vous les faciès nourrir es monastères , en intention de les y laisser, moyennant deux conditions : l'une, que les Monastères soyent bons et reformés , et esquelz on face profession de l'intérieur ; l'autre, que le tems de leur profession estant arrivé, qui n'est qu'à seize ans, on sache fidèlement si elles s'y veulent porter avec dévotion et bonne volonté ; car, si elles n'y avoyent pas affection , ce seroit un i!;L'and sacrilège de les y enfermer.
Nous voyons combien les filles receues contre leur gré ont peyne de se ranger et résoudre : il faut les mettre là dedans avec des douces et souefves inspirations , et si elles y demeurent comme cela, elles seront bien heureuses, et leur meie aussi de les avoir plantées dans les jardins de l'Espoux , qui his arrosera de cent mille grâces célestes. Dressés leur donq ce party tout bellement et soigneusement ; j'en suis bien d'advis.
Mais quant à nostre Aymée *, d'autant qu'elle veut demeu- V2V en la tourmente et tempeste du monde , il faut , sans diiute, avec un soin cent fois plus grand, l'asseurer en la vraye vertu et pieté ; il faut beaucoup mieux fournir sa barque de tout l'attelage requis contre le vent et Forage ; il faut luy planter creusement dans son esprit la vraye ciainte de Dieu , et l'eslever es plus saints exercices de dévotion.
Et pour nostre C. B. % je m'asseure que M. son oncle ' aura
♦ Les filles cadeltes de madame de Chantai.
2 La fille aînée de madame de Chantai.
» Celse-Beriigue, le fils de madame de Chantai — * L'archevêque de Bourgei»
202 L! TTRES SPIRITUELLF.S
plus de soin de l'éducation de sa petite ame que de celle de son extérieur. Si c'estoit un autre oncle, je dirois que vous en enssiés le soin vous-mesme , affin que ce thresor d'innocence ne se perdist. Ne laissés pas pourtant de jetter dans son esprit des douces et souëfves odeurs de dévotion , et de souvent recommander à M. son oncle la nourriture de son ame. Dieu en fera à son playsir, et il faudra que les hommes s'y accommodent.
Je ne vous sçaurois dire autre chose pour l'appréhension que vous avés de vostre mal , ni pour la crainte des impatiences aie souffrir. Ne vous dis-je pas , la première fois que je parlay à vous de vostre ame, que vous appliquiés trop vostre considération à ce qui vous arrive de mal et de tentation j qu'il ne falloit le considérer que grosso modo ; que les femmes et les hommes aussi quelquesfois font trop de reflexions sur leurs maux ; et que cela entortilloit les pensées Tune dans l'autre , et les craintes et les désirs, dont l'ame se treuve tellement embarrassée qu'elle ne s'en peut demesler? Vous resouvient-il de M. N., comme son esprit s'estoit entortillé et entrelassé es vaines craintes sur la fin du Caresme , et que cela n'a esté nullement utile? Je vous supplie, pour l'honneur de Dieu , ma Fille , ne craignes point Dieu , car il ne vous veut faire nul mal : aymés-le fort, car il vous veut faire beaucoup de bien. Allés tout simplement à l'abry de nos resolutions, et rejettes les reflexions d'esprit que vous faites sur vostre mal , comme des cruelles tentations.
Que puis-je dire pour arresterce flux de pensées en vostre cœur? Ne vous mettes point en peyne de le guérir, car cette peyne le rend plus malade. Ne vous efforcés point de vaincre vos tentations, car ces effortz les fortifieroyent ; mesprisésles , ne vous y amusés point. Piepresentés à vostre imagination Jesus-Christ crucitié entre vos bras et sur vostre poictrine , et dites cent fois en baysant son costé : C'est yci uion espérance , c'est la vive source de mon bonheur, c'est le cœur
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de mon ame , c'est l'ame de mon cœur ; jamais rien ne me desprendra de ses amours*; je le liens, et ne le lascberai point ^ qu'il ne m'ayt mise en lieu d'asseurance. Dites-luy souvent : Que inds-je avoir sur terre, ou que pretens-je au ciel, sinon vous, ô mon Jésus? Vous estes le Dieu démon cœur, et l'héritage que je désire éternellement'^. Que craignes-vous , ma Fille ? Oûyés nostre Seigneur qui crie à Abraham et à vous aussi : Ne crains j^oint , je suis ton protecteur'". Que cherchés-vous sur terre, sinon Dieu? et vous l'avés. Demeurés ferme en vostre résolution. Arrestés-vous à la barque où je vous ay embarquée ; et vienne l'orage et la tempesle, vive Jésus, vous ne peiirés point : il dormira; mais en tems et lieu il s'esveillera pour vous rendre le calme. Mon S. Pierre, dit l'Ecriture % voyant l'orage qui estoit très impétueux , il eut peur; et tout aussi-tost qu'il eut peur, il commença à s'enfoncer et noyer, dont il cria : 0 Seigneur, s</uvés moy^. Et nostre Seigneur le prit à la main , et luy dit : Homme de peu de foy, pourquoy as-tu douté? Yoyésce saiii: Apostre ; il marche pied sec sur les eaux , les vagues et les vents ne sçauroyent le faire enfoncer; mais la peur du vent et des vagues le fait perdre, si son maistre ne l'eschappe.
^ Quis nos separabit à charitale Christi? Rom , Vill, 35.
2 Tenui eum, nec cUmittam. Cant., lU , 4.
Non dimUtam te, donec benedixeris mihi. Gen., XXX 11, 26.
3 Quid mihi est in cœlo? et à te quid volui super terrain? Deus cordis mei, et pars mea, Deus in cTeternum. Ps. LXXII, T6.
* Noli timere, Abram : ego pater luus. Gon., XV, 1.
8 Ascendeiite eo (Jesu), secuti sunt eum discipuli ejus; et ecce motus factus est in mari, ità ut navicula operiretur fluclibus. Ipse verb donuiebat. El accesserunt ad eum discipuli ejus, et suscitaverunt eum, dicentes : Domine, salva nos, perimus. Et dicit eis Jésus : Quil timidi estis, modicœ fiJei? Tune surgens, imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna. Matlh., Vm, 23, 24, 23 et 26.
6 Descendens Petrus de navicula, ambulavit super aquam ut veniret ad Jesum; videns verb venlum validum, limuit; et cùm cœpisset mergi, clamavit , dicens ; Domine , salvum me fac. Et continué Jésus extendens manum , apprehendit eum, et ait illi : Modicse fidei, quare dubitasli? Et cùm asceitdisset in naviculam, cessavit ventus. Matth., XfV, 2!9, 30. 31 et 32.
La peur est un plus grand mal que le mal. 0 fille de peu d =t foy, qu'est-ce que vous craignes? Non , ne craignes point; vous marchés sur la mer entre les ventz et lesflotz, mais c'est avec Jésus. Qu'y a-il à craindre là? Mais si la peur vous saisit , criés fort : 0 Sauveur î sauvés-moy. Il vous tendra k main : serrés-la bien , et allés joyeusement. Bref, ne philosophes point sur vostre mal , ne répliqués point , allés franchement. Non, Dieu ne sçauroit vous perdre , pendant que, pour ne point le perdre, vous vivres en vos resolutions. Que le monde renverse , que tout soit en ténèbres , en fumée , en tintamarre , mais Dieu est avec nous ; mais si Dieu habite es ténèbres et en la montaigne de Sinaï \ toute fumante et couverte de tonnerres, d'esclairs et de fracas, ne serons-nous pas bien auprès de luy ?
Il faut vous dire un mot de moy ; car vous m'aimes comme vous-mesme. Nous avons en ces quinze jours un très grand jubilé, qui sera par tout le monde, sur le commencement de l'administration du pape * et de la guerre de Hongrie. Cela m'a tenu occupé, mais consolé à la réception de plusieurs confessions générales , et changemens de consciences , outre la mer de mes affaires ordinaires, entre lesquelles (je le dis à vous ) je vis en plein repos de cœur, résolu de m'employer fidèlement cy après et soigneusement à la gloire de mon Dieu , premièrement chés moy-mpsme , et puis en tout ce qui est en ma charge. Mon peuple commence à m'aymer tendrement , et cela me console.
1 Cœperunt audiri tonitrua, ac micare fulgura, et nubcs densissima operire moiitem; ciangorque buccinse vehenienliùs perstrepebat... lotus mons Sinaï fumabat, eè quôd descendisset Dominus super eum in igné, et ascenderet fumus ex eo quasi de fornace ; eratque omnis mons terribilis. Exod., XIX, 16 et 18.
2 Le cardinal Borghèse fut élevé sur la chaire de S. Pierre le 17 mai 1605, et prit le nom de Paul V. Ce fut un excellent pape et un grand homme. Il accorda un jubilé à son exaltation, pour obtenir la bénédiction de Dieu sur kl guerre de Hongrie ; c'est de ce pape qu'il est ici question.
DE S. MîAXJOTS r.E SAi.-..5. 205
Tous les vostres de deçà se portent bien , et vous hounorent d'un amour tout particulier.
Vives , vives , ma chère Fille , vives toute en Dieu , et ne craignes point la mort : le bon Jésus est tout nostre ; soyons tout entièrement siens. Nostre très honnorée dame, nostrs Abbesse, le nous a donné; gardons-le bien, et courage, ma Fille. Je suis infiniment vostre, et plus que vostre.
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