A UNE SUPÉRIEURE ^ DE LA VISITATION
Sur la fête de î'Assomption de Notre-Dame , et sur la dévotion à la sainte Vierge.
15 août 1G06.
Hé ! qu'elle est belle , cette aube du jour éternel , laquelle, montant devers le ciel , va , ce semble , de plus en plus croissant en bénédictions de son incomparable gloire ! Qu'à jamais les odeurs d'éternelles suavités , esparses sur les cœurs de ses devotz , remplissent celuy de ma très chère mère comme mon cœur propre ; et que nostre chère petite Congrégation , toute vouée à la lotiange de son Fils et des mammelles sacrées qui
* C'est la 109 de la collection-Biaise , et la 47» du livre VII des anciennes éditions.
2 Celte lettre paroît avoir été adressée à sainte Jeanne-Françoise de Chantai, dont elle porte le nom écrit à la main, comme explication de son titre, dans un précieux exemplaire de l'édition de 1626 conservé au couvent de la Visitation de Sainte-Marie de Reims. Nous donnons à cette lettre la date de 1000 sur la foi de M. Biaise, quoique la congrégation de la Visitation, à laquelle le Saint y fait allusion , n'existât pas encore à cette époque. Ne vaudroit-il pas mieux lui rendre son ancienne date de 1610, ou bien, au lieu de 1606^ lire plutôt 1616?
2r;6 ÎETTRF.S SPIRITUELLES
Tont allaicté , jouyssent des bénédictions préparées aux âmes qui riionnorent !
Hier au soir j'eus un sentiment fort particulier du bien que l'on a d'estre enfant , quoy qu indigne , de cette glorieuse mère , estoille de mer, belle comme la lune, esleuë comme le soleil^,
0 mon Dieu! ma très cbere Mère, j'ay eu une spéciale consolation de voir comme elle donna une robbe d'une blancheur nompareille à son serviteur S. Hildefonse, Evesque de Tolède^; car, pourquoy n'en donnera-elle pas une à nostre cher cœur? Voyés-vous, je retourne tous-jours à mes brebis : entreprenons de grandes choses sous la faveur de cette mère; car si nous sommes un peu tendres en son amour, elle n'a garde de nous laisser sans l'efFect que. nous prétendons:,
0 Dieu ! quand je me resouviens qu'aux Cantiques elle dit : entourés-moij de pommes^ je voudrois volontier luy donner nostre cœur ; car quelle autre pomme peut désirer de moy cette belle Fruitière ? Je viens du Sermon, où je voudrois bien avoir plus saintement et amoureusement parlé de nostre glorieuse et sacrée Maistresse : je la supplie qu'elle me veuille pardonner. Dieu nous face la grâce de nous voir un
* Pulchra ut luna, electa ut sol. Cant., VI, 9.
s Vers la fête de l'Assomption de la Vierge, saint Ildefonse s'étant disposé )ar trois jours de jeûnes, alla de grand matin à 1 église selon sa coutume, Assisté seulement d'un diacre et d'un sous-diacre. Dès l'entrée il aperçut la très-sainte Mère de Dieu assise sur le trône épiscopal. entourée d'une troupe d'anges qui chant oient; alors la divine Marie l'envisageant, lui dit ces paroles; « Approchez, serviteur de Dieu très-fidèle, recevez ce présent de ma main : » je vous l'ai apporté du trésor de mon Fils. » C'étoit une très-riche chasuble dont elle le revêlit, lui ordonnant de s'en servir seulement aux jours des fêtes qui seroient célébrées en son honneur. Cette apparition fut si authentique , qu'en un concile tenu en Espagne, sous l'évéque de Tolède appelé Gille, il lut ordonné qu'en considération de la grâce que la sainte Vierge avoit faite à saint Ildefonse, cette fête seroit solennisée avec office double par tout te diocèse. (Giry, Vie des Saints, au 23 janvier.)
3 Stipate me malis. Cant., II, 5.
DE S. FRANÇOIS DE SAlTiS. 207
jour consommés au divin amour. Cependant, bonsoir, ma très cbere Mère.
Le 1 5 aoust , jour de la glorification de nostre très Iioiinorée Maistresse, qui soit à jamais nostre amour.
François, Ev. de Genève.
Liï.
lettre'
A. SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CIIANTAL
Sur les peines intérieures ; leur avantage pour la perfection. Dieu se corn» munique plutôt dans les afflictions que dans les douceurs.
Le jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix , 14 septembre 160G,
Ne vous mettes nullement en peyne de moy pour toutes que vous m'escrivés : car, voyés-vous, je suis en vos affaires comme Abraham ^ fut un jour. Il estoit couché parmi les obscures ténèbres , en un lieu fort affreux : là il sentit des grandz espouvantemens ; mais ce fut pour peu , car soudain il vit une clarté de feu , et oiiyt la voix de Dieu qui luy promit ses bénédictions. Mon esprit sans doute vit parmi vos ténèbres et tentations , car il accompaigne fort le vostre ; le récit de vos maux me touche de compassion : mais je voy bien que la fin en sera heureuse , puis qu€ nosti'e bon Dieu nous fait profiter en son eschole , en laquelle vous estes plus
* C'est la llOe de la collection-Biaise, et la 10^ du livre V des anciennes éditions.
2 Cura sol occumberet, sopor irruit super Abram , et horror inagnus et tenebrosus invasit eum... Cùm crgè occubuisset sol , facta est caligo tenebrosa, et apparuit clibanus fumans, et lampas ignis transiens inter divisiones illas (auimalium scilicet immolandorum ). In illo die pepigit Doininus fœdus cuin Abram, dicens : Semini tuo dabo terrain hanc, etc. Gen.., XV, 12 , 17 et 18.
esveillée à la sentinelle qu'en autre tems. Kscrivés-inov .seulement à cœur ouvert et de vos maux et de vos biens, et ne vous mettes en nulle peyne : car mon cœur est bon à toat cela.
Courage, ma chère Fille, allons, allons tout le long oc ces basses vallées , vivons la croix entre les bras , avec huinulité et patience.
Que nous importe-il que Dieu nous parle parmi les espin;'h ou parmi les fleurs? Mais je ne me resouviens pas qu'il ayc jamais parlé parmi les fleurs, ouy bien parmi les deseitz et halliers plusieurs fois. Chemines donq, ma chère Fille , et advancés chemin parmi ces mauvais tems et de nuict ; mais sur tout escrivés-moy fort syncerement : c'est le grand commandement que de me parler à cœur ouvert , car de là dépend tout le reste ; et fermés les yeux à tout respect que vous pourries porter à mon repos, lequel , croyés-moy, je ne perdray jamais pour vous pendant que je vous verray ferme de cœ.u . au désir de servir nostre Dieu , et jamais, jamais, s'il plait ;! sa bonté, je ne vous verray qu'en cette sorte-la. Partant, ne vous mettes nullement en peyne.
Soyés courageuse, ma chère Fille, nous ferons prou, Dieu aydant; et croyés-moy, que le tems est plus propre au voyage, que si le soleil fondoit sur nos testes ses ardantes chaleurs. Je voyois l'autre jour les abeilles qui demeuroyent à recoy dans leurs ruches , parce que l'air estoit embrouillé; elles sortoyent de fois à autre voir que c'en seroit, et néanmoins ne s'empressoyent point à sortir , ains s'occupoyent à repaistre leur miel. 0 Dieu! courage : les lumières ne sont pas en nostre pouvoir , ni aucunes consolations que celle qui de?pend de nostre volonté , laquelle estant à l'abry des sainte.^ resolutions que nous avons faites, et pendant que le graiio sceau de la chancellerie céleste sera sur vostre cœur, il n'y a rien à craindre.
Je vous diray ces deux raotz de moy. Depuis quelques
jdtirsje me suis veu à moitié malade* : un jour de repos m'a guery. J'ay le cœur bon , Dieu merci, et j'espère de le rendre encor meilleur selon vostre désir.
Mon Dieu ! que je lis avec beaucoup de consolation les paroles que vous m'escrivistes , [ue vous desiriés de la perfection à mon ame , presque plus qu'à la vostre. C'est une 'n'.^Vî'' fille spirituelle, cela ; mais faites courir vostre imagination tant que vousvoudrés, elle ne sçauroit atteindre où ma volonté me porte pour vous souhaitter de l'amour de Dieu.
Ce porteur part tout maintenant, et je m'en vay faire une exhortation à nos penitens du Crucifix : je ne peux faire plus de paroles que pour vous donner la bénédiction ; je la vous donne donq au nom de Jesus-Clirist crucifié, la croix duquel soit nostre gloire et nostre consolation, ma chère Fille; que puisse-elle bien estre exaltée parmi nous, et plantée sur nostre teste, comme elle le fut sur celle du premier Adam ^ ! Que puisse-elle remplir nostre cœur et nostre ame , comme elle remplit l'esprit de S. Paul, qui ne sçavoit autre chose que
1 Le saint prélat , en faisant la visite de son diocèse , parcourut des montagnes d'un très-difficile accès; lorsqu'il fut arrivé au sommet de ces montagnes, où est située Notre-Dame de Nancy-sur-Cluses, il se trouva avoir les pieds tout écorchés et ensanglantés, en sorte que dix jours après il pou voit à peine se soutenir; cependant il ne laissa pas de continuer sa visite sans interruption jusqu'au 21 d'octobre, où il l'interrompit.
"^ C'est une ancienne tradition , que Jésus-Christ fut crucifié au même lieu où Adam avoit été enterré, c'est-à-dire sur le Calvaire, ou que du m.oins la tête du premier homme fut apportée après le déluge sur cette montagne, qui pour c?tte raison fut appelée Calvaire. Cette opinion est appuyée sur les rapports qui se trouvent entre le premier et le second Adam, €t entre le péché de l'un et la réparation du péché par l'autre. On compte parmi les Pères qui ont suivi ce sentiment, Origène (Traité XXXV sur S. Matthieu), Terlulllen, S. Athanase, S. Basile, S. Chrysostome, S. Epiphane, hérésie XLVI; S. Am.broise, livre X sur S. Luc, et dans l'épître LXXI, nombre 10; et S. JérSmt, sur le chapitre XXVII de S. Matthieu. Saint Irénée avance qu'Adam rr/rmit un vendredi. C'est pour toutes ces raisons que l'on a bâti sur le Calvaire, ven l'endroit, où Jésus- Christ fut crucifié, une cliapelle eu rbonneur d'Àdtti*., fai» quelle est desservie par les Grecs.
cela * ! Courage, ma Fille, Dieu est pour nous. Amen, suis immortellement tout vostre , et Dieu le sçavt, qui Ta voulu ainsy , et qui l'a fait d'une main souveraine et toute particulière.