‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 14 sur 79 · A M. FRÉ3II0T, PRÉSIDENT DU PARLEMENT DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

A M. FRÉ3II0T, PRÉSIDENT DU PARLEMENT DE BOURGOGNE

Témoignages de son amitié.

Monsieur,

Il me semble que j'ay desja trop mis de tems sans vous escrire pour me ramentevoir en vostre bienveuillance; mon ame , qui est toute vouée à la vostre, me fait de grandz reproches sur cette intermission , bien que je sçai que vous ne jugerés pas de mes affections par cette sorte de tesmoignage, et que ce soit le moindre effect de l'infini devoir que je vous ay .

1 C'est la 119= de la collection -Biaise, et la 13e du livre IV des ancienne» é'iilioiis.

Je passeray ce Caresme à faire résidence en ma caQiedraie, et à rhabiller un peu mon ame, qui est presque toute décousue par tant de tracas qu'elle a souffertz depuis la chère consolation que j'eus auprès de vous en vostre mayson à Dijon : c'est une horloge détraquée; il faut la démonter pièce a pièce , et, après l'avoir netoyée et enhuylée, la remonter pour la faire sonner plus juste.

Voyla, Monsieur, ce que je m'essayerai de faire; ce que je vous dis parce qu'estant si très fort vostre, comme je suis, vous devés sçavoir ce que je fay. Mon Dieu me face la grâce de bien faire ce que je dois, pour vivre moins indigne des miséricordes avec lesquelles il supporte mes misères! Je ^uis, sans fin , Monsieur , vostre , etc.

~wl'N./V/V/ \^

lettre'

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Sur Tamour de Dieu et sur des affaires du monastère.

Annecy, 11 février 1607.

J'ay esté dix semaines entières sans recevoir un seul brin de vos nouvelles, ma chère, je dis ma très chère Filie , et vos dernières lettres estoyent du commencement de novembre passé, mais le bon est que ma belle patience perdoit presque contenance dedans mon cœur, et crois qu'elle l'eust perdue du tout, si je ne me fusse resonvenu que je la devois

» L'original en est conservé au monastère de la Visitation de San Reojo, diocèse de Ventimiglia. C'est la 106e inédite de la collection-Biaise, en même temps que la 120^ de la même collection, et la 45^ du liv. VU des anciennes éditions, où elle avoit été mutilée en plusieurs endroits.

conserver pour pouvoir librement la prescheraux autres. Or, en fin, ma très chère Fille, hier voyci un pacquet qui nf arrive, comme une flotte des Indes, riche de lettres et de charisoîis spirituelles. 01 qu'il fut le bien venu et que je le caressay ! il y avoit une lettre du 22 novembre, l'autre du 30 decembre de l'année passée, et la S** du premier de celle-ci; que si toutes les lettres que je vous ay escrittes pendant ce tems la, estoyent en un pacquet, elles seroyent bien en plus grand nombre, car tant que j'ay peu, j'ay tous-jours escrit et par Lyon et par Dijon, cela soit dit pour la descharge de ma conscience, laquelle se tiendroit pour fort coupable si elle ne correspondoit au cœur d'une fille si isniquement aymée. Je m'en vay vous dire beaucoup de choses par ci par la selon le sujet de vos lettres. Mon Dieu, que vous faites bien de mettre vostre désir de sortir du monde, en depost es mains de la Providence céleste, affin qu'il n'occupe point vostre ame inutilement, comme il feroit indubitablement qui le laisseroit maneger* et remuer à sa fantasie! J'y penseray bien fort, et presenteray plusieurs messes pour obtenir la clarté du saint Esprit pour m'en bien résoudre, car, voyesvous, ma chère Fille, c'est un maistre coup que celuy-la et qui doit estre pesé au poidz du sanctuaire. Prions Dieu , supplions sa volonté qu'elle se face connoistre, disposons la nostre a ne rien vouloir que par la sienne et pour la sienne, et demeurons en repos sans empressement ni agitation de cœur.

A nostre première veùe, Dieu nous sera miséricordieux, s'il lui plait; mais pourquoy donques, je vous supplie, ma Fille, remettrois-je vostre voyage de saint Claude? S'il na point d'autre incommodité que celles qui se présentent, il me semble qu'il n'y a' pas de quoy le remettre.

Quant a celuy que je désire faire de delà, que de peyne H

* L'édition Biaise porte 'ménager.

• l-'édiliou Biaise porte Qu'il n'a pas.

DE S. FRANÇOIS DE SALES. 22 î

îe préparer, et de hazard à le faire; mais Dieu qui voit mon intention, en disposera par sa bonté, et nous en parlerons avant que le tems en arrive. Et de dessus de ma petite seur aussi , la quelle alla à Dijon avec le bon monsieur de Gressay, qui ne la vint point trop confier à madame Brulart, de peur qu'elle ne la face Carmeline.

J'escris dés maintenant affm qu'elle vous soit remise incontinent après Pasques; mais escrivés-moy donques si je vous envoyeray prendre a Montelon ou a Dijon, et si vous prendrés cette petite a Dijon, ou si j 'envoyeray la prendre a Dijon pour vous la faire conduire a Montelon ou comment? Vfinés donques pour le jeudy avant Pentecoste et passés a Besançon tant que vous voudrés pour y voir le saint Suayre, tout cela n'est que tout à mon goust; vous y verres des Cordillères du tiers ordre que l'on loue fort, et peut estre une abbesse d'une autre Religion , qui est a quatre

lieues de la, (c'est) a dire a Baume, très qui est fort

vertueuse , des plus grandes maysons de mon diocèse et qui m'ayme singulièrement. Cependant, nostre petite Françoise vous accompaignera, et vous la laisserés selon vostre désir et le conseil du bon P. de Yillars. Cette petite Françoise, je Fayme, parce qu'elle est vostre petite et vostre Françoise. Or sus, croyés-moy, je vous prie, ma Fille, j'ay pensé il y a plus de troys moys à vous escrire que ce Caresme nous ferions bien de faire une desfaite de vostre vertugadin. Faysons-la donques, puis que Dieu vous l'inspire aussi; vous ne laisserés pas d'estre assés brave sans cela aux yeux de vostre espoux et de vostre abbesse.

11 faut a l'exemple de nostre saint Bernard estre bien net et bien propre, mais non pas curieux ni mixte. La vraye simplicité est tous-jours bonne et aggreable à Dieu. Je voy que toutes les saysons de l'année se rencontrent en vostre ame, que tantost vous sentes l'hyver, demain les stérilités, dislractions, degoustz, tourmens et ennuys, tantost les ro-

sées du movs de may, avec l'odeur des saintes fleurettes, tantost des chaleurs de désirs de plaire a nostre bon Dieu. II ne reste que l'automne duquel, comme vous dites, vous ne voyés pas beaucoup de fruitz , mais il arrive bien souvent qu'en battant les bleds, et pressant les raysins on treuve plus de biens que les moyssons et vendanges n'en promettoyent pas. Vcois voudriés bien que tout fust en printems et esté ; mais non , ma chère Fille, il faut de la vicissitude en l'intérieur aussi bien qu'en l'extérieur. Ce sera au ciel où tout sera en printems quant a la beauté, tout en automne quant a la jouyssance, tout en esté quant a l'amour. Il n'y aura nul hyver, mais ici l'iiyver y est requis pour l'exercice de l'abnégation et de mille petites belles vertus qui s'exercent au tems de la stérilité. Allons tous-jours nostre petit pas : pourveîi que nous ayons l'affection bonne et bien résolue, nous ne pouvons que bien aller. ïVon, ma très chère Fille , il n'est pas besoin pour l'exercice des vertus de se tenir tous-jours actuellement attentive a toutes. Cela de vray entortilleroit et entreficheroit trop vos pensées et affections. L'humilité et la charité sont les maistresses cordes , toutes les autres y sont attachées. Il faut seulement se bien maintenir en ces deux-la ; l'une est la plus basse , l'autre la plus haute ; la conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du toit ; tenant le cœur bandé a l'exercice de celle-ci, a la rencontre des autres, on n'a pas grande difficulté.

Ce sont les mères aux vertus; elles les suivent comme les petitz poussins font leurs mères poules. 0 vrayement j'appreuve fort que vous soyés maistresse d'escolle. Dieu vous en sçaura bon gré , car il ayme les petitz enfans, et comnit' je disoys l'autre jour au catéchisme pour inciter nos dames a prendre soin des filles, les anges des petitz enfans aymeot liun particulier amour ceux qui les eslevent en la crainte de Dieu, et qui instillent en leurs tendres cœurs la sainte de-

votion , comme au conîraire nostre Seigneur menace ceux qui les ^candalizent de la vengeance de leurs anges.

Voyla dônq qui va hien. Si vous n'estes pas a Dijon le Caresme , il n'importe pas. Yous ne laisserés pas d'estre auprès de nostre bon Dieu, de l'ouïr et servir mesme en l'assis* tance de Monsieur vostre père auquel je dois tant d'honneur et de respect, pour le bien qu'il me fait de m'aymer. Je loué Dieu que vous vouliés accorder vos procès. Depuis que je suis de retour de la visite, j'ay tant esté pressé et empressé à faire des appointemens, que mon logis estoit tout plein de playdeurs, qui, par la grâce de Dieu pour la pluspart s'en retournoyent en paix et repos. Cependant je confesse que cela me dissipoit mon tems , mais il ii'y a remède ; il faut céder à la nécessité du prochain.

Que je suis consolé de la guerison de ce bon personnage atteint, ci devant, d'amour profane ou fausses amitiés! Ce sont des maladies qui sont comme les fièvres légères; elles laissent après elles une grande santé. Je m'en vay parler à nostre Seigneur de nos affaires en son autel , après cela j'escriray le reste. Non, vous ne contrevenés pas a l'obéissance n'eslevant pas si souvent vostre cœur a Dieu et ne pratiquant pas si a souhait les advis que je vous ay donnés. Ce sont advis bons et propres pour vous, mais non point commendemens. Quand on commende on use de termes qui se font bien entendre; sçavés-vous que les advis requièrent? ilz requièrent qu'on ne les mesprise pas , et qu'on les ayme. Cela est bien assés , mais ilz n'obligent aucunement. Courage , ma seur , ma fille , eschauffés bien vostre cœur ce saint Caresme. J'ay donné charge au porteur , qui est M. Davre mon grand vicaire, de vous envoyer la présente aussi-tost qu'il sera arrive, afïin que vous ayés leloysirdeluy renvoyer vostre response, puis qu'il sera à Dijon huit jours entiers.

Je n'ay encor sceu revoir la vie de nostre bonne vilageoise pour la mettre au net; mais affin que vous sachiés tout ce

que je sçai, quand je puis avoir quelque quart d'heure d^, relay, j'escris une vie admirable d'une sainte de laquelle vous n'avés encor point ouy parler , et je vous prie aussi ds ne point en dire mot ; mais c'est une besoigne de longue haleyne , et que je n'eusse pas osé entreprendre si quelques-uns de mes plus conîîdens ne m'y eussent poussé; vous en verres quelque bonne pièce quand vous viendrés. Je pourray y joindre celle de nostre vilageoise en quelque petit coin , car celle-là sera deux fois pour le moins aussi grande que la grande vie de la mère Terese; mais comme je vous dis , je désire que cela ne se sache point qu'elle ne soit entièrement faite, et je ne fay que de la commencer. C'est pour me recréer et filer aussi bien que vous ma quenotiille.

J'ay receu vos cantiques que j'ayme bien : car si bien ilz ne sont pas de si bonne nnie que beaucoup d'autres, ilz ne laissent pourtant pas d'estre de bonne affection. Et si je ne suis point inesté par là dedans, je les feray chanter en mon catéchisme. Et en eschange je vous envoyé le livre joint auquel vous verres beaucoup de beaux traitz qui furent en partie faitz sur mes premières prédications par M. le Président de cette ville , homme de rare vertu et fort chrestien.

Que vous diray-je davantage? Je viens tout maintenant de faire le catéchisme oii nous avons fait un peu de desbauche avec nos enfans a faire un peu rire l'assistance en nous mocquant des masques et des balz ; car j'estois en mes belles humeurs , et un grand auditoire me convioit par son applaudissement a continuer de faire l'enfant avec les enfans. On me dit qu'il me sied * bien, et je le croy. Dieu me face vrayement enfant en innocence et simplicité; mais ne suis-je pas aussi un vray simple de vous dirre cecy? il n'y a remède, je vous fay voir mon cœur tel qu'il est et selon la variété de ses mouvemens, alfin que, comme dit l'Apostre , vous ne pen- «iés de moy plus qu'il n'y a en moy. Yivés joyeuse el coura- * Aa lieu de sied, Tédition Biaise porte sût.

T)ïï a. FRANÇOIS DE SAI.rS. 223

^euse, ma chère Fille. Il n'en faut point douter, Jesus-Christ est nostre; ouy, ce m'a tantost respondu une petite fille , il est plus mien que je ne suis sienne , et plus que je ne suis pas mienne à moy-mesnie.

Je m'en va y un peu le prendre entre mes bras , le doux Jésus, pour le porter en la procession de la confreFiedu Cordon, et je luy diray le Nujic dimittis avec Simeon, comme de vray , pourveu qu'il soit avec moy , je ne me souci© point auquel monde j'aille. Je luy parleray de vostre cœur, et croyés de tout le mien , je le suppleray qu'il vous rende sa chère, sa bien-aymée servante. Ah ! mon Dieu ! que je suis redevable à ce Sauveur qui nous ayme tant, et que je voudrois bien pour une bonne fois le serrer et coller sur ma poictrine ! J'entens aussi bien sur la vostre, puis qu'il a voulu que nousfussions si inséparablement tous en luy. A Dieu, ma très chérie , mais vrayement très chère seur et fille.

Qu'a jamais Jésus soit en nos cœurs , qu'il y vive et règne éternellement; que tous-jours son saint nom soit bénit et celuy de sa glorieuse mère. Amen.

Je suis, sans fin, serviteur de monsieur vostre beau père.

Page 1