A MADAME DE LA FLÉCHÈRE
Saint François lui parle de sa chute et de ses conséquences^ et la console sur ses peines spirituelles.
18 février 16:7.
Ma chère Fille ,
J'ay eu fort peu de mal de ma cheute qui ne m'auroit apporté qu'une foulure de nerfs , et un os demis, mais j'en ai
' L'original en appartient à M. Anthoine, curé de Samoëns. C'est la 107» Inédite de la collection-Biaise,
Fincommodilé de demeurer au lit, et par conséquent de ne point célébrer. J'espère néanmoins dimanche prochain, jour de mon S. -François, recommencer mon petit train, et mardy prochain partir pour aller acheverle mariage de mon frère % chez nostre bonne M°" de Chantai. Nostre seur a bien fait de m'advertir de ces petites tricheries de paroles que cette pauvre religieuse va semant. Car cela me peut servir, et ne peut nuire à personne, puis que je ne suis point depiteux, et pour cela ne laisseray pas de penser a quelque moyen d'ayder cette chetifve ame , qui à mon advis est pleine de légèreté et inconstance , plus tost que de malice; je fay response à l'autre conseil que nostre seur désire de moy. Pour vous, ma chère Fille, je loue Dieu des sentimens de l'amour que vous avés envers luy. Sur lequel il ne faut point faire ces curiosités de penser (si) S. D. Majesté ^ vous lai^sera pour vostre iixdtilité : non, il ne faut point avoir ces craintes; mais en vous humiliant et reconnoissant que vous estes toute inutile, espérés en la grandeur de la miséricorde divine, qu'elle vous sera propice de plus en plus. Il ne faut voyrement pas se haster de soy-mesme, pourveu- qu'on se contierme en humilité, et dedans les exercices ausquelz nostre vocation nous oblige. Vous faites bien pour ce qui regarde l'orayson, et ces distractions et petites envies spirituelles ; ne vous amusés point à cela, mais d'un cœur eslevé travaillés devant Dieu avec vostre volonté supérieure, vous animant au saint amour. L'exercice que vous m'avés envoyé est bon , mais prenés garde qu'en l'exécution vous n'abandonniés point la résolution de vous mortifier es rencontres que vostre vocation vousiera faire. J'envoye le livre ci joint à nostre seur , et me reserve à vous en envoyer un à mon retour, n'en ayant pas pour ile présent qiu-e xte qia'ii vm iaut pnur porter où. je vay. Je vous reeonimaiide M. de CharmeyBr qui est
» M. le baron de'Thorenc avec mademoiseHe Marie-Aimée de GhantaU » C'est-à-dire sa divine Majesté. Si est omis dans Sédition Biaise.
tout malade, à ce que me dit M. de Gharmoysi, et une bonne oeuvre que nous allons entreprendre pour le bien de plusieurs âmes.
Je suis tout entièrement tout vostre en N.-S. qui vive et règne es siècles des siècles. Amen.
FRAfiMENT DE LETTRE '
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
!1 Tavertit, dans ce fragment, de ne point s'engager dans des embarras qui puissent eoipècher un voyage qu'elle devoit faire à Annecy.
5 avril 1607.
Cette incertitude me seroit ennuyeuse, si Dieu ne vouloit ijue j'y fusse : je vous escrirai au plus tost la resolution.
Je pense aussi que vous vous tiendrés déliée , affin que , si Dieu le vent , vous puissiés venir au teras que nous avons marqué; si moins , au teins que nous marquerons.
Je vous escris par Dijon une autre lettre tout mainte- «ant , aiEn que si l'une vous arrive tard , l'autre puisse suppléer a l'attente. A Dieu, ma chère Fille, a laquelle je souhaitte tant de bien , à laquelle Dieu m'a si uniquement donné/Le doux Jésus soit tous-jours le cœur de nos cœurs, et qu'a jamais son saint nom soit bénit ! Je suis vostre serviteur.
1 Communiqué par M. l'abbé Grisel , vicaire de Saint-Germain-rAuxerrois. C'est la 122» des lettres de la collection-Biaise,
223 LETTRES SPmrrUELLES
Lxin.
LETTRE
A LA MÊME
Il lui parle des iVuils de ses prédications du Carême à Annecy,, en 1607»
Annecy, vers le 8 avril 1G07.
Voyés-vous, ma chère Fille, vous sçavés bien que. le Caresme, c'est la moyssondes âmes. Je n'avois encor point fait de Caresme en cette chère ville , que celuy-ci depuis que je suis Evesque , hormis le premier , auquel on me regardoit pour voir ce que je ferois; et j'avois assés à faire à prendre contenance , et pourvoir au gênerai des affaires du diocèse qui m'estoit tombé sur les bras tout fraichement. Maintenant saches que je moyssonne un peu avec des larmes, partie de joye et partie d'amour. 0 mon Dieu ! à qui dirois-je ces choses, sinon à ma chère Fille?
Je viens de treuver dans nos sacrés filetz un poisson que j'avois tant désiré il y a quatre ans. Il faut que je confesse la vérité , j'en ay esté bien ayse, je dis extrêmement. Je la recommande à vos prières, alFin que nostre Seigneur establisse en son cœur les resolutions qu'il y a mises. C'est une dame , mais toute d'or, et infiniment propre à servir son Sauveur : que si elle continue , elle le fera avec fruit '-.
Il y a sept ou huit jours que je n'ay point pensé à moymesme, et ne me suis veu que superficiellement; d'autant
* C'est la 60e du livre V[I des anciennes collectionSj et la 123« de la colletlion -Biaise.
2 II s'agit de la conversion d'une jeune dame protestante à la religion catholique.
que tant d'ames se sont addressées à moy , affin que je les visse et servisse , que je n'ay eu nul loysir de penser à la mienne. Il est vray que, pour vous consoler, il faut que je vous die que je la sens encor toute dedans mon cœur , dont je lotie Dieu ; car c'est la vérité que cette sorte d'occupation m'est infiniment proffitable. Que puisse-elle estre bien utile à ceux pour qui je la prens î
Vives, ma chère Fille , avec nostre doux Sauveur , entre ses bras en ce saint tems de Passion * : qu'à jamais puisse-il reposer entre vos mammelles, comme un sacré faisceau de ujyrrhe : ce vous sera un epitlieme souverain pour tous vos tremoussemens de cœur. 0 î ce matin ( car il faut encor dire oecy ) , presen^Hnt le Filz au Père, je luy disois en mon ame : Je vous offre vostre cœur, ô Père éternel ! veuilles en sa faveur recevoir encor les nostres. Je nommois le vostre et celuy de cette jeune servante de Dieu de qui je vous parlois, et plusieurs autres. Je ne sçavois lequel pousser plus avant, ou le nouveau par sa nécessité, ou le vostre pour mon affection. Regardés quelle conteste 1
Or sus, demeurés tous-jours en paix entre les bras du Sauveur , qui vous ayme si chèrement , et duquel le seul amour nous doit servir de rendés-vous gênerai pour toutes nos consolations. Ce saint amour, ma Fille, sur lequel le nostre e«t fondé , enraciné, creù , nourry, sera éternellement parfait et perdurable. Je suis celuy que Dieu vous a donné irrévocablement.
i En 1607 le dimanche de la Passion étoil le 1*^ d'avril.
LETIRES SPIRITUElXl'.S
LXÏV.
LETTRE
l' rencourage, par son exemple, à souffrir patiemment qu'on ne lui rendît pas justice sur là douceur qu'elle faisoit paroître dans les contradictions domestiques qu'elle avoit à souffi'ir.
Le Samedi -Saint , U avril 1607.
0 ma très chère Fille, nous voyci à la fin de la sainte Quarantaine, et à la glorieuse Résurrection. Hé ! que je désire que nous soyons bien ressuscites avec nostre Seigneur! je m'en vay l'en supplier, comme je fay journellement; car je n'appliquay jamais si fort mes communions à vostre ame comme j'ay fait ce Garesme, et avec un particulier sentiment de confiance en celte immense bonté qu'elle nous sera propice.
Ouy , ma chère Fille , il faut avoir bon courage. Il n'est que bien que vostre support de la contradiction domestique soit interprété à dissimulation ; et pensés-vous que je sois exempt de pareilles attaques? Mais, c'est la vérité, je ne fay que m'en rire quand je m'en resouviens, qui est fort peu souvent. 0 Dieu! que ne suis-je insensible aux autres accidens et suggestions malignes , comme je le suis aux injures et mauvaises opinions que l'on a de moy. Il est vray qu'elles ne sont pas ni cuisantes, ni en grand nombre : maisencor m'estil advis que s'il y en avoit beaucoup davantage, je ne m'en estonnerois pas , moyennant l'assistance du saint Esprit. 0 courage , ma très chère et bien-aymée Fille ! c'est cela qu'il
1 C'est la 124e de la collecUou-liiajâe, et la S18* du livre V des ancienne» éditions.
DE S. HiANÇOlS DE SALES. 23Î
nous faut, qu»^. nostre peu d'onguent soit treuvé puant au nez du monde.
A Dieu , ma très cliere Fille ; a Dieu soyons-nous au iems et en Teternité ! qu'a jamais puissions-nous unir nos petitef croix a la sienne grande !
Hier ( car il faut que je vous die encor ce mot ) je fis un Sermon de la Passion devantnos Religieuses de sainte Claire, qui m'en avoyent tant conjuré, après le Sermon de la ville auquel j'assistay ; et quand ce vint au point auquel je contemplûis comme onchargeala croix sur les espaules de nostre Seigneur, et comment il l'embrassa, en disant qu'en sa croix et avec icelle il ad voua et prit à soy toutes nos petites croix, et qu'il les baysa toutes pour les sanctifier; venant à particulariser qu'il baysa nos sécheresses, nos contradictions, nos amertumes, je vous asseure, ma cliere Fille, qu^ je fus fort consolé , et eus peyne de contenir les larmes.
A quel propos dis-je ceey? je ne sçai , sinon que je n'ay peu m'empescher de vous le dire. J'eus bien de la consolation en ce petit seimon, auquel assistèrent vingt-cinq ou trente dévotes âmes de la ville, outre celles du monastère; si que j'eus toute commodité de lascher la bride à mes pauvres et menues affections sur un si digne sujet. Le bon et débonnaire Jésus soit à jamais le Roy de nos cœurs. Amen.
J'ayme: nostre Gelse-Renine et la petite Françon '. Dieu soit à jamais leur Dieu; et l'Ange qui a conduict leur mère * les vetiille bénir à jamais! Ouy, ma Fille; car c'a esté un grandiAngequi vousa donné vos bons désirs- Ainsy puisseil vous en donner l'exeeution et la persévérance. Vive Jésus, qui m'a rendu, et me tient pour jamais tout vostre. Amen.
François , Evesque de Genève.
1 Celse-Benigne étoit le fils de madame de Chantai, et la petite Françon c'est-à-dire Françoise (depuis comtesse de Toulonjon) , sa fille cadette.
2 C'est ce que Jacob dit en bénissant ses enfants, étant sur le point de mourir: Angecus gui eruit me de cunctis malh ùenedicat pueris istis. Gen., XLYUI, 16u
tK. vy-.V/w'
LETTRE
:moiselle de vu
Témoignages d'amitié.
Le vendredi de Pâques, 20 avril 1607.
Madamoyselle ma très chère Mère , Pressé de mille sortes d'einpeschemens sur ce départ que }e fais pour aller célébrer un grand jubilé ^ à Thonon, je vous salue humblement par cette occasion , vous suppliant de me faire part un peu amplement de vos nouvelles par madame de Chantai , laquelle , comme je crois , fera avec nouslafeste de la Pentecoste : car, ma chère Mère, voyez-vous, je vous veux parler un peu plus tendrement désormais de me promettre vostre venue à saint Claude. Je ne le puis faire pour cette iinnée, quoyque nostre bon M. Robin m'en ayt jette quei?îue assentement. Je sçai que vous estes tendre au voyage, et que vous n'avés pas tant de santé que de volonté : mais, croyés-moi , ou je mourray à la poursuitte , ou je m'approf:heray un jour ; en sorte que s'il vous faut faire quelque partie du chemin en ma faveur, elle sera fort courte. Je suis en si peu de liberté , que je ne puis pas dire si ce sera cette année ; mais j'ay tant de désir de vous revoir, que je ne puis ne l'espérer pas. Aymés-moy cependant , et croyés que mon ame
1 L'original en appartenoit autrefois à M. Delabaume , ancien docteur di^, Sorbonne. C'est la 12a'= de la coliection-Blaise.
2 La suite de la lettre prouve qu'il s'agit d'une personne déjà d'un certain âge et sans doute mariée : le nom de demoiselle se donnoit alors aux personnes mariées comme à celles qui ne l'étoient pas.
* 11 s'agit ici du jubilé pour l'exaltation de Paul Y au souverain pomiûcat.
VOUS est toute dédiée en nostre Seigneur, qui m'a rendu vostre filz et serviteur, etc.
LXVK
LETTRE
Témoignages d'amitié.
Juin 1607.
Je pense que maintenant vous estes arrivée en vostre mayson , ma très chère Fille ; car voy ci justement Toctave de vostre départ : et je m'en vay par cette lettre et en esprit vous revoir, et vous demander des nouvelles du succès de vostre voyage. Vous estes-vous bien portée, ma chère Fille? Avésvous point rencontré nostre Sauveur en chemin? car il vous attendoit par tout. Si avés, je n'en doute nullement. Je Peu ay supplié fort souvent, quoy que fort froidement, selon mon ordii^dire misère ; mais particulièrement à la sainte Messe , et en nostre exercice du soir % aux Litanies de nostre chère Dame et Maistresse , je vous ay recommandée et fait recommander à tous nos prestres , affin de suppléer à mon insuffisance.
Hier, ma chère Fille , je fus si consolé en la grande Messe, voyant que l'on chantoit en musique, Si quelqu'un manga de ce pain, il vivra éternellement^ ; et on le repetoit souvent. 0 Dieu î (me vint-il dans le cœur) peut-estre mainte-
1 C'est la 127* de la collection -Biaise, et la 6e du livre II des anciennes éditions.
2 11 s'agit sans doute de la prière du soir, que le saint évêque faisoit publiquement en sa maison avec ses officiers prêtres et ses autres domestiques, ei ou l'on récitoit les litanies de la sainte Vierge.
* Qui manducat hune panem, vivet in aeiernum. Joan., VI, 19.
234 LETTRES sprerruEiJiJEr.
naat mesme celte fillele man^. Là dessus un certain accoîsement d'espérance pour vous respaïuiit une suavité i>ien iîrande en tout mon esprit. Ouy, ma très bonne Fille , il le faut espérer fort asseurément , que nous vivrons éternellement. Et nostre Seigneur, que feroit-il de sa vie éternelle , s'il n'en donnoit point aux pauvres petites et cbetifves âmes? Nost e bon Père Bouivard partit bier, qui, par une pure rencontre de sentiment, appreuve infiniment le cboix que j'ay fait pour vous. Pour moy, je le sens tous-jours plus ferme eu mon ame : et puis que, après tant de considérations, de prières et de saciifices, nous avons fait nos resolutions , ne permettes point à vostre cœur de s'appliquer à des auti'es désirs ; mais bénissant Dieu de Texcellence des autres vocations , arrestés-vous bumblement à celle-cy plus basse et moins digne , mais plus propre à vostre suffisance , et plus digne de vostre petitesse. Demeurés donques simplement en cette resolution , sans regarder ni à droite , ni à gauche.
Or sus , ma fille , je suis pressé, et faut que je ferme cette lettre. Je me porte bien. Je m'es^yeray de garder ma santé, etde devenir affectionné au service de nostre commun maistre. Tout ce que vous aymés yci se porte bien. Mais, mon Dieu î ma cbere Fille , tenés vostre cœur an large , reposés-le souvent entre les bras de la Providence divine. Courage, courage , Jésus est nostre : qu'à jamais nos cœurs soyent à hiy. Il m'a rendu , ma cbere Fille , et me rend tous les jours plus, ce me semble, au moins plus sensiblement, plus suavement, diLtout, en tout , et sans reser\'e , uniquement, invîolablement A^istre ; mais vostre en luy et par luy, a qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles , et a sa sainte Aiei^. *Vmen.
Recommandés-moy à vostre bon Ange et à ncstre sainte Martbe'.
> Leâ «iviitiiuis de Biaise, ei les autres édiùuus plus récentes, portent iel
Lxvir.
lettre'
A LA MÊME
Excellence et avantages du chemin de la croix; moyen d'y marcher en assurance.
7 juillet 1607.
0 mou Dieu ! que je désire vosti'e consolation , ma chère Filie ! Cela s'entend sous le bon playsir de sa divine Majesté : car s'il vous veut sur la croix , j'y acquiesce. Et vous aussi, ma bien-aymée Fille, non pas? Ouy, sans doute. Mais les* croix de Dieu sont-elles pas douces et pleines de consolation? Ouy, pourveu que l'on y meure , comme fit le Sauveur. Or sus, mourons-y donques, ma chère Fille, s'il est expédient. Ne nous faschons point de nos tempestes et des orages qui par fois troublent nostre cœur, et nous ostent nostr' bonace. Mortiiîons-nous jusques au fin fond de nostre esprit : et pourveu que nostre cher esprit de la foy soit fidèle , laissons renverser toutes choses , et vivons en asseurance. Quand tout mourroit en nous , pourveu que Dieu y vive , que nous en doit-il chaloir? Allons, allons, ma chère Fille, nous sommes en bon chemin. Ne regardés ni à droite ni à gauche : non, cestuy-cy est le meilleur pour nous. Ne nous amusons point à la considération de la beauté des autres ; mais saluons seulement ceux qui passent par iceux , et disons leur simplement : Dieu nous conduise à nous revoir au logis.
nostre sainte Mère au lieu de nostre sainte Marthe. L'édition de 1626, que nous suivons de préférence, offre cette dernière leçon : est-ce une faute ?
* C'est la 128e de la coileciion -Biaise, et la 14* {ai. n^) du livre V des anciennes éditions.
Yous ne sçauriés croire combien mon cœur s'affermit en nos résolutions , et comme toutes choses concourent à cet affermissement.. Je m'en sens une suavité extraordinaire, comme aussi de l'amour que je vous porte : car j'ayme cet amour incomparablement. Il est fort impliable et sans mesure ni reserve , mais doux , facile , tout pur, tout tranquille ; bref, si je ne me trompe, tout en Dieu. Pourquoy donques ne l'aymerois-je pas? mais où vay-je? Si ne rayeray-je pas ces paroles : elles sont trop véritables, et hors de danger. Dieu qui voit les intimes replis de mon cœur, sçayt qu'il n'y a rien en ceci que pour luy et selon luy, sans lequel je veux, moyennant sa grâce , n'estre rien à personne, et que nul ne me soit rien ; mais en luy je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit n'avoit pas congé de s'espancher comme cela : il s'est eschappé ; il luy faut pardonner pour cette fois , à la charge qu'il n'en dira plus mot.
Yous me demandastes si vous parties point trop souvent de feu M. vostre cher mary. Que vous dis-je, ma chère Fille ? car je ne m'en resouviens pas. Maintenant donq, y ayant pensé, je vous dis qu'il n'y a point de danger d'en parier, quand l'occasion s'en présente ; car cela ne tesmoigne que la mémoire que vous en devés avoir : mais je crois qu'il seroit mieux , parlant de luy, d'en parier sans paroles et souspirs , qui tesmoignassentun amour attaché et engagé à la présence corporelle ; et partant , en lieu de dire , feu mon pauvre mary, je voudrois dire , mon mary que Dieu ay t en sa miséricorde ; et ces dernières paroles , les dire avec sentiment d'un amour non point alfoibly par le tems, mais bien affranchy et espuré par l'amour supérieur. Je pense que vous m'entendes bien ; car vont) m'entendes tous-jours bien.
Il s'est .♦xeuvé que les deux saintz Suaires de nostre Seigneur sont tout semblables , et les mains croisées.
Toiît ceci ne sont pas des grandes choses ; mais je les vous ay voulu dire, parce qu'elles me sont venues en l'esprit, après avoir escrit une douzaine de lettres à ces messieurs de la Cour, en recommandation de nostre chapitre de saint Pierre.
Tenés vostre cœur ferme , et haut eslevé en Dieu par une entière confiance en sa sainte providence, laquelle, sans doute, ne vous a pas donné le dessein de la servir, qu'elle ne vous donne tous les moyens de ce faire. Humiliés-vous bien fort ; mais, ma fille, tous-jours d'une humilité douce, et non empressée : car encor en cela y peut-il avoir de l'empressement.
A Dieu , ma chère Fille : ce n'est pas avec loysir que je vous escris; c'est par impétuosité que j'ay conduit ma plume jusques icy, partie avant la sainte messe , partie après. A Dieu donques soyons-nous à jamais, sans fin , sans mesure, sans reserve ! Priés souvent pour celuy qui ne sçauroit prier sans vous faire part de ses prières, ni plus désirer son salut que le vostre.
Conservés vos vœux et vos resolutions : tenés-les à l'abrr dans le fond de vostre ame : nous sommes assés riches, si e.^ thresor nous reste ; comme il fera infailliblement , Dieu aydant , lequel me rend tous-jours plus puissamment et inviolabiement vostre. Amen. Vive Jésus.
François, Ev. de Genève,
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LiniRE*
AUNEDESESSŒURS.
Eviter les empressements dans la dévotion, et pratiquer les mortifications qui se présentent d'elles-méjnes, de quelque naturfi qu'elles soient, plutôt que d'en chercher d'autres.
20 juillet 1607.
Madame ma très chère Seur,
Il ne m'est pas possible de me contenir de vous escrire à toutes sortes d'occasions qui s'en présentent. INe vous empressés point ; non , croyés-cioy, exercés- vous à servir nostre Seigneur avec un« forte €t soigneuse douceur : c'est la vraye méthode de ce service. Ne veuilles pas tout faire, mais seulement quelque chose , et sans doute vous ferés beaucoup. Pratiqués iv.&* mortifications desquelles le sujet se présente plus souvent à vous : car c'est une besoigne qu'il faut faire la première ; après celle-là nous en ferons d'autres. Baysés souvent de cœur les croix que nostre Seigneur vous a luymesme mises sur les bras. Ne regardés point si elles sont d'un bois pretieux ou odorant : elles sont plus croix, quand elles sont d'un bois vil, abject, puant. C'est grand cas que ceci me revient tous-jours en l'esprit, et que je ne sçai que cette chanson. Sans doute, ma chère Seur, c'est le cantique de TAigneau : il est un peu triste , mais il est harmonieux et beau. Mon Père, quil soit fait , non pas selon que je veux, mais selon que vous voulés^.
Magdaleine cherche nostre Seigneur en le tenant : elle le
* C'est la 129e de la collection-Biaise, et la 74« du livre IV des anciennes éditir^ns.
» Pater mi, non sicut ego voloi sed sicut tu. Matth.. XXVI, Ô9,
demande à hiy-mesme : elle ne le voyoit pas en la formft qu'elle vouloit ; c'est pourquoy elle ne se contente pas cie le voir ainsy, et le cherche pour le treuver autrement : elle le vonloit voir en son habit de gloire, et non pas dans un vil habit de jardinier ; mais néanmoins en fin elle connut que c'estoit luy, quand il luy dit : Marie *.
Yoyés-vous , ma chère Seur, ma Fille , c'est nnstre Seigneur en l'habit de jardinier que vous rencontrés tous les jours ça et la es occurrences des mortifications ordinaires qui se présentent à vous. Yous voudriés bien qu'il vous offris t d'autres plus belles mortifications. ODieu î les plus belles îie sont pas les meilleures. Croyés-vous pas qu'il vous dit : Marie, Marie? Non : avant que vous le voyés en sa gloire, il veut planter dedans vostre jardin beaiucoaip de fteuTs petites et basses, mais a son gré : c'est;pourqaoy il est ainsy vesfcu. Qu'a jamais nos cœurs soyent unis au ;sien, et nos volon-tée a son bon playsir ! Je suis sans fin et aaifâ oaesure , Madame nm Seur, vostre frère, etc.
Ayés bon courage , ne vous estonnés p<î>iBt : «soyons- seulement a Dieu,, c«*' Di«u est nostre. Aiinen.
» Dicimt Marife Magdalenae Augeli : Mulier, quid ploras? Dicit eis :.Q,uia tulerunt Dominum meum, et iiescio ubi posuerunt eum. Haec cùm dixisset, conversa est retrorsùm, et vidit Jesiim stant-em'; ât non sciebat quia Jesiis est. Dicit ei Jesir, : Mulier, quid ploras? quem qugeris? lUa-exietimans quia hortulanus esset,, dicit ei : Domine, si ta sustulisti eum, dieito mihi ubi posuisti eum, et e^o eum toUam. Dicit iili Jésus : Maria. Conversa illa dicit ei i ftabboni (nij<wJ dicitur Magister). Joan., XX, i3, 14, 15 et .16,
Il l'encourage à fouler aux pieds le démon et toutes ses suggestions. Les assaut» dont il lui parle, et dont il dit qu'elle lui avoit fait des monstres, étoient les difficultés qu'il lui falloit surmonter pour concilier l'abandon de ses en- » fants et la séparation de toute sa famille avec sa vocation.
20 juillet 1607.
C'est aujourd'hiiy la feste de sainte Marguerite, ma tre.> chère Fille ; et je viens tout maintenant de dire la messe pour vous. Je puis tous-jours àire pour vous, ma Fille ; car vous y avés part en un certain rang si spécial et particulier, qu'il me semble presque que ce n'est que pour vous. Or bien , je vous y ay despeinte en mon désir comme on despeint la sainte du jour. 0 mon Sauveur ! disois-je, que cette fille que vous m'avés si uniquement confiée ayt tous-jours sous ses piedz le dragon infernal crevé et gasté , vostre croix bien estroictement serrée sur sa poictrine , et ses yeux bien eslevés au ciel, où vous estes.
Ne vous desiré-je pas , ma chère Fille , tout ce qui se doit désirer ? Non , ne vous estonnés de rien : mocqués-vous de ces assautz de nostre ennemy ; je dis, de ces assautz desquels vous m'avés fait des monstres pendant vostre séjour en ce pais. Tenés-vous bien à couvert sous nos grandes et inviolables resolutions , sous nos vœux et consécrations : ne nous effrayons point de ses fanfares. Il ne nous sçauroit faire nul mal ; c'est pourquoy il nous veut au moins faire peur, et par
» C'est la 130e de la collection -Biaise, et la 7» du livre il des anciennes éditions.
cette peur nous inquiéter, et par l'inquiétude nous lasser, et par la lassitude nous faire quitter : mais contentons-nous que, comme petitz poussins, nous nous sommes jettes sous lesaisîes de nostre chère Mère. N'ayons point de crainte que de Dieu, et encor une crainte amoureuse ; tenons nos portes biea fermées ; prenons garde a ne point laisser ruyner les murailles de nos resolutions , et vivons en paix. Laissons roder et vire-volter Tennemy : qu'il enrage de mal-talent ; m.ais il ne peut rien. Croyés, ma chère Fille, ne vous tourmentés point pour toutes les suggestions que cet adversaire vous fera. 11 faut avoir un peu de patience a souffrir son bruit et son tintamarre aux aureilles de vostre cœur : au bout de la il ne seau* i^oit vous nuire.
Vous ne sçavés pas, ma chère Fille, ce qui me vient en l'esprit? je dis, tout présentement; car je suis esmeualajoye. Je suis yci a Thiez , qui est la terre de mon Evesché. Or les sujetz estoyent anciennement obligés , par reconnoissance formelle , de faire taire les grenouilles des fossés et marécages voysins , pendant que l'Evesque dormoit. 11 me semble que c'est une dure loy, et pour moy, je ne veux point exiger ce devoir : qu'elles crient tant qu'elles voudront , pourveu que les crapaux ne me mordent point , je ne laisseray pas de dormir pour elles , si j'ay sommeil. Non , ma chère Fille ; si vous estiés yci , encor ne voudrois-je pour cela pas entreprendre de faire taire les grenotiilles , mais ce vous dirois-je bien qu'il ne les faudroit pas craindre, ni s'en inquiéter, ni ne penser pas à leur bruit. Falloit-ii pas que je disje cela pour tesmoigner que je suis esmeu a rire ? Tenés donq seulement la Croix de nostre Seigneur sur vosti^e poictrine ; répliqués doucement et par actes positifs nos resolutions ; ne vous efforcés poin de ruyner la superbe , mais taschés de bien asseurer l'humilité en l'exerçant positivement; et ne doutés point , car taudis que vous aurés la Croix entre vos bras , l'ennemy sera tous-jours sous vos pies. Tenés vos yeux au Ciel. Ouy, X. i6
242 LETTRES sniUIUELLES
macliere Fille, attachés- vous fort a la providence divine: qu'elle face ce qu'elle voudra de vous , et de tout ce qui est vostre.
Mon Dieu ! ma Fille, que j'ay de consolation en Tasseu- Tance de vous voir éternellement conjoincte en la volonté d'aymer et lotier Dieu! Que la divine providence nous conduise par où il luy semblera mieux : mais j'espère , ains je vous asseure que nous abboutirons a ce signe, et arriverons à ce port. Vive Dieu, ma chère Fille , j'ay cette confiance. Soyons joyeux en ce service, je vous supplie. Soyons joyeux sans dissolution, et asseurés sans arrogance; craignons sans nous troubler ; soyons soigneux sans nous empresser. Je m'arreste, ma Fille, et laisse ce discours auquel mon cœur me porte impétueusement. Je suis vostre en nostre Seigneur, mais je dis, d'une façon sans pareille. Vive Jésus! Amen.
LETTRE