‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 16 sur 79 · DU PRÉSIDENT FRÉMIOT A S. FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

DU PRÉSIDENT FRÉMIOT A S. FRANÇOIS DE SALES

Marques de l'estime, du dévouement, du respect et de la considération qu'il portoit à notre Saint.

21 juillet 1607.

Monsieur,

Vos vertus et vos mérites m'obligeoyent assés a vous hon- :iorer, et à vous consacrer mes très humbles services; mais l'affection qu'il vous plait porter à toute nostre petite famille, et l'estime que vous faites de ma filîe de Chantai, m'accable d'obligations; de sorte .que, ne pouvant assés m'ac-

* J/original en a appartenu dans le temps à M. l'ablié Camus, chanoine de Ift Sainte-Chaiselle de Dijon. C'est la 131'= de la coilection-Blaise,

m: s. iRANCoîs de sales. 24a

quitter, ,i«seray contraint de faire cession, non seulement de ce peu, de bien que Dieu m'a donné, mais aussi de nioymesme , qui suis et veux demeurer à jamais vostre très humble serviteur.

Je puis bien , Monsieur, vous promettre la mesme chose pour M. de Bourges, mon fils : car, outre l'inclination naturelle qu'il en a, je vous asseure, Monsieur, que son plus grand désir et contentement seroit de pouvoir mériter l'honneur de vos bonnes grâces ; comme le mien seroit quelquesfois d'avoir le bonheur de recueillir les doux et aggreables fruitz de vostre sainte et douce conversation.

Mais puis que vostre charge , et de meilleures et plus importantes raysons vous retiennent par delà les Monts, je vous supplie. Monsieur, de faire souvent part à luy et à moy du doux miel de vos saints et divins discours , pour nous resveiller du sommeil dans lequel nous nous trouvons presque tousjours engagés par les affaires du monde , et rappeler nostre esprit à la contemplation de la Divinité et de la béatitude éternelle.

Les frères de l'église cathédrale de M. de Bourges sont à la vérité de fort honnestes gens, et d'une société aggreable pour leur prélat. Par les lettres qu'il m'en escrit, il s'en loue fort ; mais ils ne sont pas tels que les vostres , ni si remplis qu'eux des grâces de Dieu.

Le chef donne cette vigueur aux membres, en les animant des saintes inspirations qui découlent d'un esprit tout divin , tel qu'est le vostre. M. de Bourges n'est pas comme cela; cependant je puis dire que de tous les prélats qui sont en deçà de vos montagnes, il est le mieux avec ses confrères.

Si les affaires de ceux de vostre chapitre eussent esté en estât, je leur aurois volontiers tesmoigné l'estime que je faicde vostre recommandation; mais quand le procez se jugera, je me souviendray bien des boos et honnorables tesmoi-

f44 LETTRES SPIRITUELLES

»nages que vous avés rendus de leur vertu et de leur sainte manière de vivre. Les chanoines sont vrayement dignes d'un tel Evesque, et l'Evesque digne de tels chanoines.

Je prie Dieu, Monsieur, qu'il veuille les bénir tous, et multiplier sur vous toutes ses saintes grâces. Je salaë humblement tout ce qui vous appartient. Vostre, etc.

LETTRE

DE S. FRANÇOIS A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Pensées sur les larmes et les parfums de la Magdeleine. Il n'est pas nécessaire pour la direction, de rendre compte en détail de ses fautes. Les longs pèlerinages ne conviennent pas aux personnes du sexe. Il l'exhorte à la simplicité, et lui montre combien la duplicité est blâmable. Ne pas tant désirer la délivrance des tentations.

24 juillet 1607.

Ce fut seulement dimanche passé, jour de sainte Magdaîeine, que je receus tout a coup vos lettres, celle du 4 et celle du 12 de ce mois. Que ce me fut un grand contentement, ma chère Fille! vous ne le sçauriés croire; car je ne sçai, ]•' matin en l'orayson j'avois eu de grandes esmotions d'esprit a vous recommander a nostre Sauveur, lequel je voyois, ce me îsembloit, de bonne humeur, pour estre accosté chez Simon le Lépreux : mais pour respect de nostre chère Magdaleine, nous n'osions pas aller a ses pies, ains a ceux de sa sainte mère, laquelle, si je ne me trompe, se treuvoit la; ci j'estois bien marry que nous n'avions ni tant de larmes ni tant de parfums que cette sainte pénitente : mais nostre sainte Dame se contenloit de certaines gouttelettes respan-

* C'est la 132"= de la collection- Biaise, et la 94e ial. 80') du livre IV des

iuicicuues éditions.

DE S. MJVNfOlS DK SVLKS. 245

dues sur le hord de sa robhe; car nous n'osions pns toucher ses sacrés pies. Une seule chose me consoloit fort; après le disner, nostre Seigneur remit sa chère convertie à nostre Dame : aussi vous voyésque depuis elle estoit presque tousjours avec elle, et cette sainte vierge caressoit extrêmement cette pécheresse. Cela me donnoit du courage , et j'en estois infiniment resjouy.

Or je n'ay le loysir de respondre aux vostres a plein fond; mais je diray seulement quelque chose par ci par la. Non , ma Fille , ne r^arqués plus ainsy par le menu vos defautz , remarqués-les- seulement en bloc ; car cela suffira abondamment pour vous faire connoistre a qui vous désirés, et pour vostre direction.

Il n'est pas besoin de nommer ceux pour lesquelz vous v^oulés faire dire des Messes; il suffit que par vostre intenlon ce bien-la leur soit appliqué.

Les grans et esloignés voyages ne sont pas utiles a vostre sexe, ni d'édification au prochain : au contraire, on en parle, on attribue cela a la légèreté , on murmure contre les pejes spirituelz. Ce n'est plus le tems de nos saintes Paule et Melanie. Arrestons-nous la.

Nous aurons assés a faire de réduire en effect nos resolutions, lesquelles néanmoins me contentent tous les jours plus, et j'y vois tous-jours plus de la gloire de Dieu , en la seule providence duquel j'espère cet événement. Je ne sçai si vous me connoissés bien : je pense qu'ouy, pour beaucoup de parties de mon cœur. Je ne suis guiere prudent, et si, c'est une vertu que je n'ayme pas trop; ce n'est que par force qu^ je la chéris, parce qu'elle est nécessaire; je dis très nécessaire, et sur cela je vays tout a la bonne foy, a l'abry de U providence de Dieu.

Non , de vray , je ne suis nullement simple; mais j'ajra<> si extrêmement la simplicité , que c'est merveille.. A la vérité dire, les pauvres petites et blanches colombelles soal

bien plus aggreal)Ies que les serpens ; et quand il faut joindr.^ les qualités de Fun a celles de l'autre, pour nioy , je ne voudrois nullement donner la simplicité de la colombe au serpent, car le serpent ne laisseroit pas d'estre serpent; mais je voudrois donner la prudence du serpent a la colombe, tiir elle ne laisseroit pas dVstre belle.

Or sus donques a cette simplicité, seur de Finnocence, fille de la charité. Mais cependant Facte que vous me marqués n'est pas fort do:ible; au moins il n'est pas double d'une fort mauvaise estoife; car que pretendriés-vous pour vous, a faire connoistre que le bon M. le Comte jeusnoit? La fascheuse duplicité, c'est celle qui a une bonne action doublée ""que intention mauvaise ou vaine. Bien, escrivés-moy donques de ces duplicités ce qui vous en faschera le plus ; je m'essayeray de vous bien esclaircir sur cela, car je m'y enlens un peu.

Ma chère Fille , lises le xxvni* chapitre du Combat spirituel, qui e*î; mon cher livre, et que je porte en ma poche il Y a bien dix-huit ans, et que je ne relis jamais sans proffit. tenés ferme a ce que je vous ay dit.

Pour vos vieilles tentations * , n'en afiectionnés pas tant \ délivrance ; dissimulés de les sentir; ne vous effarouchés point pour leurs attaques : vous en serés délivrée bien-tost , Dieu aydant, lequel j'en supplieray, mais je vous asseure, -«^vec beaucoup de résignation en son bon playsir, je dis une résignation gaye et douce. Vous désirés iniînimerit que Dieu vous laisse paysible, dites-vous, de ce costé-la; et moy , je désire que Dieu soit paysible de tous costés, et que pas un de nos désirs ne soit contraire aux siens.

Or sus, je ne veux point que vous desiriés d'un désir volontaire cette paix inutile et peut eslre nuisible : mais ne vous tourmentés point a pracliquer ce commandement ; car c'est cela que je veux , que vous ne vous tourmentiés point, * C'éioient des tentations contre la toi.

m par ces désirs, ni par autres quelconques. Mon Dieu ! Did Fille, vous avés trop avant ces désirs dans le cœur; pourveiï que Tesprit de la foy vive en nous, nous sommes trop heureux.

Voyés-vous, nostre Seigneur nous donnera sa paix, quand nous nous humilierons a doucement vivre en la guerre. Courage, ma Fille, tenés vostre cœur ferme : nostre Seigneur nous aydera, et nous Faymerons bien.

Vous faites bien de n'avoir nul soin de vostre ame, et de vous en reposer sur moy. Vous serés bienheureuse, si vous «ontinnés. Dieu sera avec moy pour cette conduite, et nous n'errerons point, moyennant sa grâce. Croyés-moy, mon ame ne m'est point, ce me semble, plus chère que la vostre. Je ne fay qu'un mesme désir, que mesnies prières pour toutes deux, sans division ni séparation. Je suis vostre : Jésus le veut, et je le suis.

François, Evesque <'e Genève.

A LA MÊME

Il lui enseigne quelles qualités doivent avoir les désirs de la perfection, et Texhorte à tenir ferme dans les désolations.

La veille de St.-Laurent, 9 août 1607.

C'est par nostre bon Père Gardien des Capucins que je vous escris, ma bonne, ma très chère Fille : mais que vous €scriray-je? Tenés vostre cœur au large; ne le pressés point

i C'est la 133e de la coUectiou-Blaise, et la es^ {aU 59e) du Uvre ÏII Oâi anciennes éditions.

trop de désirs de perfections : ayés-en un bon, bien résolu , oien constant, c'est a dire l'ancien , celuy qui vous fît faire vos vœux avec tant de courage; car pour celuy-la, ma Fille, il le faut arrouser souvent de l'eau de la sainte orayson; il faut avoir grand soin pour le conserver dans nostre verger : car c'est l'arbre de vie.

Mais certains désirs qui tyrannizent le cœur, qui voudroit que rien ne s'opposast à nos desseins, que nous n'eussions nulles ténèbres, mais que tout fust en plein midy; qui ne voudroit que suavités en nos exercices, sans degoustz^ sans résistance , sans divertissemens , et tout aussi- tost qu'il nous arrive quelque tentation intérieure; ces desirs-la ne se contentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudroyent que nous ne les sentissions pas — ilz sont si delicatz, qu'ilz ne se contentent pas que l'on nous donne une viande de bon suc et nourrissante , si elle n'est toute succrée et musquée— ilz voudroyent que nous ne vissions pas seulement les moucbes du mois d'aoust passer devant nos yeux : ce soiit ces désirs d'une perfection trop douce : il n'en faut pas avoir beaucoup.

Croyés-moy, ma Fille, les viandes douces engendrent les vers aux petitz enfans , et en moy qui ne suis pas petit enfant; c'est pourquoy nostre Sauveur nous les entremesle d'amertume.

Je vous souhaitte un courage grand, et non point chatouilleux; un courage lequel, tandis qu'il peut dire bien re solument, Vive Jésus, sans reserve, ne se soucie point ni du doux ni de l'amer, ni de la lumière, ni des ténèbres. Hardiment, ma Fille, cheminons en cet amour essentiel, fort et implicable de nostre Dieu , et laissons courir ça et la ces fantosmes de tentations : qu'ilz entrecoupent, tant qu'ilz voudront , nostre chemin.

Ha (la! disoit S. Anttioine,ye vous vois, mais je ne vous regarde pas. Non, ma Fille ; regardons à nostre Sauveur,

LE S. rnANÇOIS DE SALES. 1-LU

qui nous attend au delà de toutes ces fanfares * de l'eunemy : reclamons son secours; car c'est pour cela qu'il permet que ces illusions nous facent frayeur.

Hier au soir nous eusmos yci des grans tonnerres et des esclairs extrêmes ; et j'estois si ayse de voir nos jeunes gens, mais particulièrement mon frère et nostre Groysi, qui multiplioyent des signes de croix et le nom de Jésus! IJa ! ce leur dis-je, sans ces terreurs nous n'eussions pas tant invoqué nostre Seigneur. Sans mentir, je recevois une particulière consolation pour cela , bien que la violence des esclatz me fist trémousser, et ne me pouvois contenir de rire.

Courage , ma Fille ; n'avons-nous pas occasion de croire que nostre Sauveur nous ayme? Si avons, certes. Et pourquoy donques se mettre en peyne des tentations? Je vous recommande nostre simplicité, qui est si jolie , et qui est si aggreable a FEspoux, et encor nostre pauvre humilité , qui a tant de crédit vers luy ; et faites-moy une charité pareille en me les recommandant : ce que Dieu me dit par le prochain , m'esmeut beaucoup.

Je fais par tout prier Dieu pour vous , et veux , Dieu aydant, prier encor plus et mieux que je n'ay fait ci devant. J'ay, ce me semble, plus de volonté et de désir a l'amour de nostre Sauveur, que je n'ay jamais eu. Son saint nom soit bénit et loué ! Ne sommes-nous pas trop heureux de sçavoir qu'il faut aymer Dieu , et que tout nostre bien gist a le servir, et toute nostre gloire a Fhonnorer? 0 que sa bonté est grande sur nous î

1 Le mot de fanfares est mis ici pour un grand bruit qui étonne, tel qu'e^ le son des instruments de guerre qui annoncent la venue de rennemi.

9'in LETTRES SPIRITUELLES

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LETTRE

A LA MÊME

Pensées sur les exercices de la vie active et contemplative. C'est un grand bonheur, mais peu connu, de parler à Dieu seul à seul.

En août 160"}.

Voyci la septième fois que je vous escris depuis vostre retour. Je n'en laisse escouler aucune occasion ; encor mon affection n'est pas satisfaite , car elle est insatiable au désir de rendre a mon Dieu le devoir que j'ay envers vous. Je dis a Dieu , ma Fille , parce que je me confirme tous les iours plus en la créance que j*ay que c'est Dieu qui m'impose ce devoir : c'est pourqiioy je le chéris si incomparar ^»iement.

Avant-hier ^ et hier j'eus une extraordinaire consolation au logis de sainte Marthe , laquelle je voyois si naifvement embesoignée a traitter nostre Seigneur, et, a mon advis, un peu jalouse des contentemens que sa seur prenoit aux pies d'iceluy. De vray , ma chère Fille , elle avoit rayson de désirer qu'on l'aydast a servir son cher hoste ; mais elle n'avoit pas rayson de vouloir que sa seur quittast son exercice pour cela , et laissast la le doux Jésus tout seul : car ses mammelles abondantes en lait de suavité luy donnoyent des cslancemens de douleur, pour le remède desquelz il falloit au moins un enfant à succer et prendre cette céleste liqueur.

» C'est la 134e de la collection-Biaise, et la 33e du livre II des anciennes éditions.

* Dans l'octave de l'Assomption, dont l'évangile parle de la réception qM firent Magdeleine et Marthe à notre Seigneur.

Scavés-vous comme je voulois accommoder le diîierend ? Je voulois que sainte Marthe , nostre chère maistresse , vinsi aux pies de nostre Seigneur en la place de sa seur, et que sa seur allast apprester le reste du souper ; et ainsy elles eussent partagé et le travail et le repos , comme bonnes seurs. Je pense que nostre Seigneur eust treuvé cela bon. Mais de vouloir laisser nostre Sauveur tout fin seul, elle avoit , ce me semble , tort ; car il n'est pas venu en ce monde ])our vivre en solitude, mais pour estre avec les enfans des hommes.

Ne voyla pas des pensées estranges , de vo'aloir corriger nostre bonne sainte Marthe? Oh î c'est pour l'affeclion que je luy porte ; et si , je croy que ce qu'elle ne fît pas alors , «'lie sera bien ayse de le faire maintenant en la personne de ses filles*; en sorte qu'elles partagent leurs heures, donnant une bonne partie aux œuvres extérieures de charité, H la meilleure partie a l'intérieur de la contemplation. Gr cette conséquence , je la tire maintenant en vous escrivant ; car alhors je n'y pensay pas , d'autant que je n'avois nulle «orte d'attention qu'a ce qui se passoit au mystère.

Et puis que mon cœur me presse de vous dire ce qui luy

arrive de consolation (ce qu'aussi bien ne sçai-je faire a

beaucoup près a nulle autre créature), je .vous diray que

ces trois jours passés j'ay eu un playsir nompareil a penser

au grand honneur qu'un cœur a de parler seul a seul a son

Dieu, a cet Estre souverain , immense et infmy. Ouy; car ce

que le cœur dit a Dieu , nul ne le sçait que Dieu mesme de

premier abord, et, par après, ceux à qui Dieu le fait sçavoir.

Ne voyla pas un merveilleux secret ? Je pense que c'est cela

que les docteurs disent, que pour faire Forayson, il est bon

de penser qu'il n'y a que Dieu au monde ; car sans doute

cela retire fort les puissances de l'ame , et l'application d'i-

celles s'en fait bien plus forte.

1 Madame de Chantai et quelques âmes dévot€S (ïe ses amies.

2;j2 leitues sriuM celles

Il m'a esté force de vous dire cela. Voyés-vous, ma Till^, il faut que je vous parle souvent; c'est pourquoy je svlia contraint de vous dire ces choses selon qu'elles se présentent n moy , hors de propos et a propos. Ainsy ce ne sont pas yci des responces; car je n'ay encore eu que deux lettres de vous, auxquelles j'ay rendu responce il y a long-tems.

A Dieu, ma chère Fille, je suis fort pressé d'affaires. M. dt- Nemours m'a tellement conjuré de luy envoyer l'Orayson funèbre de madame sa mère*, que je suis contraint d'en escrire une presque tout autre; car je ne me resouviens pas de celle que je dis, sinon grosso modo, J'ay peyne, sans doute, a faire ces choses, où il faut mesler de la mondanité, a laquelle je n'ay point d'inclination , Dieu merci. Je commence fort a me reserver la matinée, et a manger a certaines heures. Tous les vostres de deçà se portent bien.

Mon Dieu! que ma pauvre mère eut grand' peur le jour que tant d'esclairs et de tonnerres se firent , dont je vous escrivis dernièrement ^; car la foudre tomba en plusieurs endroitz tout autour de Sales , sans interest néanmoins d'aucunes créatures , mais avec tant d'eau et de tintamarre , que jamais on n'avoit rien veu de tel. Tout estoit fourré et coigné dans la petite chappelle. Or bien , ma Fille, que nostre ame soit quelquefois comme cela; que la tempeste et les foudres fondent tout autour, si faut -il avoir courage, et se tenir dans nostre petit tabernacle , les colomnes duquel pendant qu'elles sont entières , il n'y a que la peur, mais point de mal.

Je ne sçai où madame de Charmoysi est '; toutefois on di^ qu'elle sera yci dans huit jours, et je le désire bien; car, voyés-vous ^ je suis tous-jours un peu en peyne du noviciat.

» Cette oraison funèbre fut prononcée le 8 juin 1607.

2 Le 9 août 1607 (voy. p. 249 ) , et la tempête étoit arrivée le 8 au soir,

3 Cette dame est celle à qui notre Saint écrivit un grand nombre de lettres, qui depuis ont servi à composer '/Introduction à la vie dévote.

Je dis en peyne sans peyne ; car je suis plein de toute bonne espérance, a cause de nostre Seigneur, qui est si bon et si doux, et si amoureux des âmes qui désirent l'aymer.

A Dieu, ma Fille ; je m'en vais dire la sainte messe, après laquelle j'escriray un petit mot a M. le Comte , si je puis. A Dieu donq , ma Fille ; a Dieu , dis-je , inûniment , sans reserve , sans mesure ; a tout le reste , sous son bon playsir. Tenons -nous bien a Dieu, ma Fille, et a sa sainte Mère. Amen.

Je suis par sa volonté uniquement et inviolablement tout vostre.

LETTRE

A LA MÊME

Les croix intérieures sont l'école où l'on apprend à se connoître soi-même; la résignation en est le remède.

Le premier jeudi, 6 septembre 1607.

Que de choses, ma Fille, j'aurois a vous dire, si j'en avois le loysir ! car j'ay receu vostre lettre du jour de sainte Anne, escritte d'un stil particulier, et qui ressent au cceur , et requiert une ample responce.

Vous voylabien, ma Fille; continués seulement : ayés patience sur vostre croix intérieure. Helas! nostre Sauveur vous la permet, affin qu'un jour vous connoissiés mieux que c'est que vous estes de vous-mesme. Ne voyés-vous pas , ma Fille, que le trouble du jour est esclaircy par le repos de la

1 C'est la 136* de la collection -Biaise, et la 24« du livre V^ des anciennei éditions.

2')i l::: ir.-s spif.ttuklles

nuit? signe évident que nostre aine n'a besoin d'antres choses que de se resigner fort en son Dieu, et se rendre indifférente a le servir, soit parmi les espines, soit parmi les roses. Croiriés-vous bien , ma très bonne Fille , que ce soir propre j'ay eu une petite inquiétude pour une affaire qui ne meritoit certes pas que j y fisse pensée? Or cela néanmoins m'a fait perdre deux bonnes heures de mon sommeil, chose qui m'arrive rarement. Mais il y a plus, c'est que je me mocquois en moy-mesme de ma foiblesse; et mon esprit voyoit clair comme le jour que tout cela estoit une inquiétude d'un vray petit enfant; mais de treuver le chemin d'en sortir, nulle nouvelle : et je connoissois bien que Dieu me vouloit faire entendre que si les assautz et grandes attaques ne me troublent point , comme a la vérité elles ne le font, ce n'est pas moy qui fais cela , c est la grâce de mon Sauveur : et sans mentir, après cela je me sens consolé de cette connoissance expérimentale que Dieu me donne de moymesme.

Je vous asseure que je suis fort ferme en nos resolutions, et qu'elles me playsent beaucoup. Je ne puis vous dire beaucoup de choses , car ce bon Père part dans une heure , et il faut que je die la messe : je laisseray donq tout le reste. Vous me fistes un grand playsir en Tune de vos lettres de me demander voir si je faysois pas l'orayson. 0 ma Fille! si faites : demandés-moy tous-jours Testât de mon ame; car je sçai bien que vostre curiosité en cela soii, de l'ardeur de la charité que vous me portés. Ouy , ma Fille, par la grâce de Dieu, je puis dire maintenant mieux que ci devant, que j»! fais Forayson mentale , parce que je ne manque pas un seu jour a cela , si ce n'est quelquefois le dimanche, pour satisfaire aux confessions ; et si Dieu me donne la îovce de me lever quelquefois devant. le jour pour cet effect, quand je prévois la multitude des embarrassemens du jour , et, tout cela gayement : et me semble que je m'y alfectioime, et^ vou-^

^rois bien pouvoir en faire deux fois le jour; mais il ne m'est pas possible.

Yive Jésus! vive Marie ! A Dieu , ma cbere Fille ; je suis celuy qu'il a rendu, sans fin, sans reserve et sans comparavson , vosf re.

LETTRE IFRAGMEJiT).

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