‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 3 sur 79 · VU · texte numérisé non relu

VU

LETTRE

A LA MÊME

L'imité du Directeur spirituel n'empêche pas qu'on ne puisse communiqnçr avec un autre des besoins de son âme. Avis touchant l'exercice du sacrement de Pénitence, les scrupules et les peines intérieures, etc.

Madame ,

L'autre lettre vous servira pour contenter le bon Père , à qui vous désirés la pouvoir monstrer. J'y ay fourré beaucoup de choses pour empesclier le soupçon qu'il eust peu prendre qu'elle fust escrite à dessein , et l'ay néanmoins escritte avec toute vérité et synceiité, ainsy que je doy tousjours faire ; mais non pas avec tant de liberté comme cellecy , en laquelle je désire vous parler cœur à cœur.

Je suis bien d'accord avec ceux qui vous ont voulu donner du scrupule, qu'il est expédient de n'avoir qu'un Père spirituel, l'authorité duquel doit estre en tout et par tout préférée à la volonté propre , et mesme aux advis de toute autre particulière personne; mais cela n'empesche nullement le commerce et communication d'un esprit avec un autre , m d'employer les advis et conseilz que l'on reçoit d'ailleurs.

Peu auparavant que je receusse vos lettres, un soir je prins en main un livre qui parle de la bonne mère Thérèse % pour délasser mon ame des travaux de la journée, et je treuvay qu'elle avoit fait vœu d'obéissance particulière au Père Gratian de son Ordre, pour faire toute sa vie ce qu il luy or-

» C'est la 59' de la collection-Biaise, et la 48^ {cd. 42«) du livre II dos anciennes éditions.

* Sainte Thérèse.

clonneroit, qui ne seroit contraire à Dieu, ni à Tobeissance des Supérieurs ordinaires de l'Eglise et de son Ordre. Outre cela , elle ne laissoit pas d'avoir tous-jours quelque particulier et grand Confident , auquel elle se communiquoit , et duquel elle recevoit les advis et conseilz, pour les practiqucr soigneusement, et s'en prévaloir en tout ce qui ne seroit contraire à l'obédience vouée, dont elle se treuva fort bien, comme elle-mesme a tesmoigné en plusieurs endroitz de ses Escritz. C'est pour vous dire que l'unité de Père spirituel ne forclost point la confiance et communication avec un autre, pourveu que l'obéissance promise demeure ferme en son rang et soit préférée.

Arrestés-vous là, je vous supplie, et ne vous mettes nullement en peyne en quel degré vous me devés tenir; car tout cela n'est que tentation et vaine subtilité. Que vous importeil de sçavoir si vous me pouvés tenir pour vostre Père spirituel, o^' non, pourveu que vous sacbiés quelle est mon ame en vostre endroit, et que je saclie quelle est la vostre au mien? Je sçai que vous avés une entière c^ parfaite confiance en mon affection : de cela je n'en doute nullement, et en reçoy de la consolation. Saches aussi, je vous supplie , et croyés-le bien, que j'ay une vive et extraordinaire volonté de servir vostre esprit de toute l'estenduë de mes forces.

Je ne vous sçaurois pas expliquer , ni la qualité , ni la grandeur de cette affection que j'ay à vostre service spirilael ; mais je vous diray bien que je pense qu'elle est de Dieu, et que pour cela je la nourriray chèrement , et que tous les jours je la voy croistre et s'augmenter notablement. S'il nr estoit bien séant , je vous en dirois davantage , et avec vérité; mais il faut que je m'arreste là. Maintenant, ma chère Dame, vous voyés assés clairement la mesure avec laquelle vous me pouvés employer, et combien vous pouvés avoir de confiance en moy. Faites valoir mon affection, usés de tout

ce que Dieu m'a donné pour le service de vostre esprit ; me voyla tout vostre; et ne pensés plus sous quelle qualité , m en quel degré je le suis. Dieu m^a donné à vous : tenés-raoy pour vostre en luy, et m'appelles ce qu'il vous playra, il nts m'importe.

Encor faut-il que je vous die, pour coupper chemin à toutes les répliques qui se pourroient former en vostre cœur, que je n'ay jamais entendu qu'il y eust nulle liayson entr^ nous qui portast aucune obligation, sinon celle de la charité et vraye amitié chrestienne, de laquelle le lien est appelé par S. Paul le lien de perfection. Et vrayementil Test aussi; car il est indissoluble , et ne reçoit jamais aucun relaschement , Tous les autres liens sont temporelz, mesme celuy des vœux d'obéissance, qui se rompt par la mort, et beaucoup d'autres occurrences ; mais celuy de la charité croist avec ie tems , et prend nouvelles forces par la durée. Il est exempt du tranchant de la mort , de laquelle la faux fauche tout , sinon la charité. La dilection est aussi forte que ia mort, et plus dure que r enfer ^ , dit Salomon. Voyla, ma bonne seur ( et permettés-moy que je vous appelle de ce nom, qui est celuy par lequel les Apostres et premiers Chrestiens exprimoyent Tintime amour qu'ilz s'entre-portoyent ) , voyla nostre lien , voila nos chaisnes, lesquelles plus elles nous serreront et presseront , plus elles nous donneront de l'ayse et de la liberté. Leur force n'est que suavité , leur violence n'est que douceur ; rien de si pliable que cela , rien de si ferme que cela. Tenés-moy donques pour bien estroictement lié avec vous, et ne vous souciés pas d'en sçavoir d'avantage, sinon que ce lien n'est contraire à aucun autre lien, soit de vœu , soit de mariage. Demeurés donq entièrement en repos de ce costé là. Obéisses à vostre premier Conducteur lîlialement et librement , et servés-vous de moy charitablement et franchement.

* Foïds est ut mors dilectio, dura sicut inferus aemuulatio. Caiir., Vfll, 6.

s 2 LETTRES SPIRITUELLES

Je respons à un autre article de vostre lettre. Vous avés eu crainte de tomber en quelque duplicité , quand vous avés dit qui^ vous m'aviés communiqué vostre esprit, et que vous m'aviés demandé quelque advis. Je suis consolé, que vous avés en horreur la finesse et duplicité; car il n'y a guère de vice qui soit plus contraire à l'embonpoint et grâce de tes^ prît. Mais si est-ce que ce n'eust pas esté duplicité, puis que, si en cela vous aviés fait quelque faute , à cause du scrupule que vous aviés en me communiquant vostre cœur , et me demandant des instructions, vous l'aviés suffisamment eîîacée par après, pour n'estre plus obligée de le dire à personne : néanmoins je loue vostre candeur, et me resjouis que vous Payés dit , comme aussi tout le reste.

Bien que vous devés estre ferme en la resolution que je vous donnay, que ce qui se dit au secret de la pénitence est tellement sacré , qu'il ne se doit dire hors d'icellc; et quiconque vous demande si vous avés dit ce que vous avés dit avec le sceau très saint de la Confession, vous luy pouvés hardiement, et sans péril de duplicité, dire que nenny \ il n'y a nulle difficulté en cela. Mais bien bénit soit Dieu, j'ayme mieux que vous excediés en naïfveté , que si vous en manquiés : toutesfois un autre coup demeurés ferme , et tenés pour non dit et totalement teu ce qui est couvert du voyle sacramental. Et cependant ne vous mettes nullement en scrupule , car vous n'avés point offensé le disant; bien qu'à l'adventure vous eussiés mieux fait le celant, à cause de la révérence du sacrement, qui doit estre si grande, que horsiceluy il ne soit rien mentionné de ce qui s'y dit. Je me resouviens bien oii vous me parlastes sur ce sujet la première fois.

Vous me dites, que peut estre auray-je le bien de vous voir environ la Septembre : ce me sera une extrême consolation, comme aussi devoir madame Brulart etMadamoyselle de ^"illars. Le sachant , je m'essayerai de vous donner

λF. S, l'BANÇOlS DE SALES. 33

notant de lovsir qu'il me sera possible, et prieray Dieu j>articuiM^rement, affin que je vous puisse eslre autant utile à loiites, comme je suis affectionné.

J'ay reprins la plume plus de douze fois pour vous escrire €es deux feuilles; et sembloit que Fennemy me procuroit des di.straciions et affaires, pour m'empescher de ce faire. Interprétés à bien cette longueur; car j'en ay usé pour eschapper, s'il m'est possible, les répliques et scrupules qui naissent <issés volontier es espritz de vostre sexe. Gardés-vous en , Je vous supplie, et ayés bon courage. Quand il vous surviendra quelque ennuy , ou intérieur ou extérieur , prenés entre les bras vos deux resolutions et colomnes de l'édifice , €t, comme une mère sauve ses enfans d'un danger, portésles es playes de nostre Seigneur, et le priés qu'il les vous garde, et vous avec elles; et attendes là dedans ces saintes cavernes, jusques à ce que la tempeste soit passée.

Vous aurés des contradictions et amertumes : les tranchées et convulsions de l'enfantement spirituel ne sont pas moindre.s que celles du corporel ; vous avés essayé les unes et les autres. Je me suis sou ventesfois animé parmi mes petites difficultés, par les paroles de nostre doux Sauveur, qui dit : La femme, quand elle enfante j a une grande destresse ; mais, après l'enfantement , elle oublie le mal passé , parce qiinn enfayit hiy est naij ^. Je pense qu'elles vous consoleront aussi, si vous les considérés et répétés souvent. Nos âmes doivent enfanter, iion pas hors d'elles-mesmes , mais en elles-mesmes, un enfant masle , le plus doux , gracieux et beau qui se peut désirer; c'est le bon Jésus, qu'il nous faut enfanter et produire en nous-mesmes. Vous en estes grosse, ma chère Seur; et beiiit soii Dieu , qui eu est yxz père, ou parle c^niuié cela , car je sçai vos bons désirs; mais courage , car il faut bien sout-

1 Aliilicr, cùm parit, tnstitiam habei; cùm autem peperit pr.erum , non inenniiit pressuras propter gaudiura, quia nauisest homo in mvmduni. Jean.» aVI, Tx.

frir pour Tenfanter. L'enfanUussi mérite bien qu'on endure pour l'avoir, et pour estre sa mère.

C'est trop vous entretenir : je m'arreste, priant ce cek-sîe enfant qu'il vous rende digne de ses grâces et faveurs , et nous face mourir pour luy , ou au moins en luy. Madame , priés-le pour moy , qui suis fort misérable, et accablé de moy-mesme et des autres, qui est une charge intolérable , si celuy qui m'a des-ja porté avec tous mes péchés sur la Croix ne me porte encor au Ciel. Au demeurant, je ne dis jamais la sainte Messe sans vous; et, ce qui vous touche de plus près, je ne communie point sans vous. Je suis en fin autant vostre, que vous sçauriés souhaitter. Gardés-vous des empressemens, des melancholies, des scrupules. Vou,^ yie voudriés pour rien du monde offenser Dieu, c'est bien assés pour vivre joyeuse.

Ma bonne mère est vostre servante , et tous ses enfans vos serviteurs : elle vous remercie très humblement de voslre bienveuiilance. Mon fVere ' se sent infiniment obligé à la souvenance que vous avés de iuy, et la contreschange par la continuelle mémoire qu'il a de vous à l'Autel : il est absent, maintenant que j'escris. Je désire sçavoir le nom ot Faage de vos enfans, parce que je les tiens pour miens selon Dieu. Je n'ose pas presser les Dames que vous me nommés , du voyage, parce qu'il ne me seroit pas séant : je le désire néanmoins, et me console, en l'espérance que j'en ay. Madame, vostre serviteur plus humble et entièrement dédié, en nostre Seigneur.

Fraisçois, Ev. de Genève. Amen.

ï Messlre Jnan-FraDçois de Sales, su^cosie'jr de notre Saint i^âiv, )-'év>>é ée Genève.

Lettre de

r>z 5. rRA^çois de salî^o. 35

vm, LETTRE'

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