‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 4 sur 79 · A M. LE DUC DE NEMOTRS · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE NEMOTRS

recoi.mandation pour un .ieur de la Pesse, précédemment attaché au servico du Duc.

Monseigneur, '^""''''' ^' '"'""' '«"♦•

J'attens de jour à autre le départ de M. de Varenne, pour vous envoyer le certificat de l'exécution fidèle du vœu que vos re grandeur m'avoit confié pour noslre Dame de Loette. Mais cependant , M. de la Pesse m'ayant communiqué la prétention qu'd a de persévérer au service qu'il a exele Cl devant en vostre conseil de ce pais, je me sens obligé derecommander à vostre grandeur sa très humble supplication ' non seubjmentparce qu'ilestfort homme de bien, mais parc: quil sest res affect.onnement emplojé dans sa charge en tems difficde et pour des occasions csquelles on ne pourroi' pas mer qu'il ne fallust du zèle et du courage ; et peut-on dire que sans la fermeté et la diligence de M. le collatéral Hoccard, son beaufreré, et la sienne, le sieur Bonfiis, au, avoit une grande industrie et un grand support , ne fust amais venu au compte auquel l'authorité de son Altesse l'a réduit; et par ce, Monseigneur, que je suis tesmoin d'une partie du soin que ledit sieur Floccard et le sieur de la Pe.^,. ont eu pour cela, je ne fais nulle difficulté d'intercéder mai^atenant en ce sujet auquel il me semble que vostre grandeur doit fesmoigner le gré qu'elle sçayt à ses serviteurs quand

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ilz liiy ont rendu de bons services; laissant à piui qne la tranquillité et Tasseurance des serviteurs anime et tient en ordre les alTaires , comme les mouvemens ont accoustamé de les embarrasser; et je supplie très humblement vostre grandeur de croire que je luy propose mes sentimens avec fidélité et sincérité, n'ayant aucun intérest en toute cette affaire que celuy de son service et du repos de ceux qui y sont et s'y employent utilement. Je me prometz de vostre grandeur cette créance, selon vostre bonté, Mi»nseigneur , etc.

LETTRE

à M. FRÉMIOT, SECOND PRÉSIDENT A MORTIER DE DIJON, PiiRE DE MADAME DE CUANTAL. .

Il l'engage à se préparer à la mort, et lui propose divers moyens pour se préparer comme il faut au passage de cette vie à Téteriiité.

A Sales, le 7 octobre 1004.

Monsieur,

La charité est esgalement facile à donner, et à recevoir ^es bonnes impressions du prochain ; mais , si à sa générale inclination on adjouste celle de quelque particulière amitié, I lie se rend excessive en cette facilité. M. de Bourges et Mai!:ime de Chantai, vos chers et dignes enfans, m'ont sans doute esté trop favorables en la persuasion qu'ilz vous ont faite de me vouloir du bien : car je voy bien, Monsieur, ] ar la lettre qu'il vous a pieu de m'escrire, qu'ilz y ont em- })loyé des couleurs, desquelles machetive ame ne fut onques trincte. Et vous, Monsieur, n'avés pas esté moins aysé, ni,

' C'est la 63e de la collection-Biaise, et la 38^^ {al, 35«) du livre, III des anciennes éditions.

comme j{B connois , moins ayse de leur donner une ample et libérale créance. La chanté, dit l'Apostre, croit tout et se resjouit du bien '.

En cela seul, ilz n'auront pas sceu passer la mesure à dire, ni vous, Monsieur, à croire que je leur ay voué toutes mes affections , qui vous sont par ce moyen acquises , puis qu'ilz sont vostres , avec tout ce qu'ilz ont.

Permettes- moy, Monsieur, que je laisse courir ma plumo à la suitte de mes pensées, pour respondre à vostre lettre. C'est bien la vérité que j'ay reconneu en M. de Bourges une si naïfve bonté et d'esprit et de cœur, que je me suis relasché à conférer avec luy des offices de nostre commune vocation , avec tant de liberté, que revenant à moy, je n'ay sceu qui avoit usé de plus de simplicité, ou luy à m'escouter, ou moy à luy parler.

Or, Monsieur, les amitiés fondées sur Jesus-Clirist ne laissent pas d'estre respectueuses , pour estre un peu fort simples et à la bonne foy. Nous nous sommes bien couppé delà besoigne l'un à l'autre; nos désirs de servir Dieu et son Eglise ( car je confesse que j'en ay , et luy ne sçauroit dissimuler qu'il n'en soit plein) se sont, ce me semble , aiguisés et animés par le rencontre.

Mais, Monsieur, vous voulés que je continue de mon costé cette conversation , et sur ce sujet, par lettres. Je vous asseure que, si je voulois, je ne m'en sçaurois empescher; et de fait je luy envoyé une lettre de quatre feuilles, et toute de cette estoffe. Non, Monsieur, je n'apporte plus nulle considération à ce que je suis moins que luy, ni à ce qu'il esl plus que moy , et en tant de façons : Amor œquat amantes ^ Je luy parle fidèlement, et avec toute la confiance que mon

1 Charitas... non gaudet super iniquitate, congaudet autem verilaù '^.c« Omnia crédit. I. Cor., XIH, 6 et 7.

* L'amour rend égaux ceux qui s'aiment.

* ftWtiti se prend pour toute iorlo de L'un opposé à l'iiiif^ullé.

ame peut avoîr en celle, que j'estime des plus franches, rondes et vigoureuses en amitié.

Et quant à madame de Chantai , j'ayme mieux ne rien dire du désir que j'ay de son bien éternel, que d'en dire trop peu.

Mais M. le Président des Comptes, vostre bon frère, ne vous a-il point dit, qu'il m'aymoit aussi bien fort? Je vous diray bien au moins, que je m'en tiens pour tout asseuré.

Il n'est pas jusques au petit Celse Bénigne, et à vostre Aymée * qui ne me connoissent, et qui ne m'ayent caressé en vostre mayson.

Voyés, Monsieur, si je suis vostre, et par combien de liens. J'abuse de vostre bonté à vous desployer si grossièrement mes affections : mais, Monsieur, quiconque me provoque en la contention d'amitié, il faut qu'il soit bien ferme : car je ne l'espargne point.

Si faut-il que je vous obéisse encor, en ce que vous me commandés de vous escrire les principaux pointz de vostre devoir. J'ayme mieux obéir au péril de la discrétion , que d'eslre discret au péril de l'obéissance. Ce m'est, à la vérité, une obéissance un petit aspre; mais vous jugerés bien qu'elle en vaut mieux. Yous excédés bien en humilité à me faire cette demande; pourquoy ne me sera-il loysiblo d'excéder en simplicité à vous obéir?

Monsieur, je sçai que vous avés fait uue longue et très honnorable vie, et tous-jours très constante en la sainte Eglise Catholique ; mais au bout de là, c'a esté au monde et au maniement de ses affaires. Chose estrange, mais que l'expérience et les autheurs tesmoignent : un cheval , pour brave et fort qu'il soit, cheminant sur les passées et alleures du loup, s'engourdit et perd le pas. Il n'est pas possible que vivans au monde , quoy que nous ne le touchions que des piedz, nous ne soyons embrouillés de sa poussière ^

* Ce sont Ids enfants de madame de Chantai.

® âiecessc est de humano pulvere etiam reli-^î'^^a corda sordescere. S. Léon.

Nos anciens pères, Abraham et les autres, presentoient ordinairement à leurs liostesle lavement des piedz ; je pense, Monsieur, que la première chose qu'il faut faire, c'est de 1 iver les affections de nostre ame, pour recevoir l'hospitalité de nostre bon Dieu en son Paradis.

Il me semble que c'est tous-jours beaucoup de reproche aux mortelz , de mourir sans y avoir pensé ; mais il est double à ceux que nostre Seigneur a favorisés du bien de la vieillesse.

Ceux qui s'arment avant que Palarme se donne, le sont tous-jours mieux que les autres, qui sur l'effroy courent çà et là au plastron, aux cuissars et au casque.

Il faut tout à l'ayse dire ses adieux au monde , et retirer petit à petit ses affections des créatures.

Les arbres que le vent arrache , ne sont pas propres pour estre transplantés, parce qu'ilz laissent leurs racines en terre; mais qui les veut porter en une autre terre, il faut que dextrement il desengage petit à petit toutes les racines l'une après l'autre ; et puis que de cette terre misérable nous devons estre transplantés en celle des vivans, il faut retirer et desengager nos affections l'une après l'autre de ce mondée Je no dis pas qu'il faille rudement rompre tontes les alliances que nous y avons contractées ( il faudroit à Fadventure des effortz pour cela ) ; mais il les faut descendre et desnouer.

Ceux qui partent à l'improuveuë sont excusables de n'avoir pas pris congé des amys , et de partir en mauvais équipage; mais non pas ceux qui ont sccu l'environ du tems de leur voyage ; il se faut tenir prests; ce n'est pas pour partir devant l'heure, mais pour l'attendre avec plus de tranquillité.

A cet elTect, je croy, Monsieur, que vous aurés une incroyable consolation de choysir de chasque jour une heure pour penser , devant Dieu et vostre bon Ange, à ce qui vous

40 LE'liitrS SinirTIJKLLES

est nécessaire pour faire une bienheureuse retraitte. Quel ordre à vos aifaires, s'il falloit que ce fiist bientost? Je sçai que ces pensées ne vous seront pas nouvelles ; mais il faut que la façon de les faire soit nouvelle en la présence de Dieu^ avec une tranquille attention , et plus pour esmouvoir l'affective que pour esclairer Fintellective.

S. Hierosme a plus d'une fois rapporté à la sapience des vieilles gens l'histoire d'Abisag^, Sunamite, dormant sur restomach de David, non pour aucune volupté, mais seulement pour l'eschaufîer. La sagesse et considération de la Philosophie accompaigne souvent les jeunes gens; c'est plus pour recréer leur esprit, que pour créer en leurs affections aucun bon mouvement : mais entre les bras des anciens, elle n'y doit estre que pour leur donner de la vraye chaleur de dévotion.

J'ay veu et jouy de vostre belle Bibliothèque ; je vous présente , pour vostre leçon spirituelle sur ce propos, S. Ambroise De bono mortis ^, S. Bernard De interiori domo % et plusieurs homélies esparses de S. Chrysostome.

Vostre S. Bernard dit que Famé qui veut aller à Dieu doit premièrement bayser les piedz du crucifix , purger ses affections, et se résoudre à bon escient de se retirer petit à petit du monde et de ses vanités ; puis bayser les mains par la nouveauté des actions, qui suit le changement des affections; et en fin le bayser en la bouche, s'unissant par un amour ardant à cette suprême bonté. C'est le vray progrès d'une honneste retraitte.

On dit qu'Alexandre le Grand, singlant en haute mer, descouvrit luy seul , et premièrement , l'/Vrabie heureuse à l'odeur des bois aromatiques qui y sont; aussi luy seul y avoit sa prétention. Ceux qui prétendent au pays éternel, quoy que singlans en la haute mer des affaires de ce monde, ont un certain presentiment du Ciel, qui les anime et encou- 1 III. Reg., II, 2. — 2 Du bonheur de la mort. — ' De la maison intérieure.

DE S. riîAAÇOlS DE SALLS. 41

rage merveiJieusement : mais il faut se tenir en proiië, et le nez tourné de ce costé là.

Nous nous devons à Dieu, à la patrie, aux parens, aux amys : à Dieu premièrement , puis à la patrie , mais premièrement à la céleste, secondement à la terrestre, après cela à nos proches; mais nul ne vous est :^. iiroche que vous-mesme y dit nostre Seneque clirestien : en fin aux amys; mais n'estesvous pas le premier desvostres? Il remarque que S. Paul dit à son Timothée : Attende tihi et cjregi ; primo tibi^ inde gregi % dit-il.

C'est bien assés , Monsieur , si ce n'est trop pour cette année, laquelle s'enfuit et s'escoule de devant nous, et dans ces deux moys prochains nous fera voir la vanité de sa durée , comme ont fait toutes les précédentes , qui ne durent plus. Vous m'avés commandé que toutes les années je vous escrive quelque chose de cette sorte : me voyla quitte pour celle-cy, en laquelle je vous supplie d'oster leplus de vos affections de ce monde que vous pourrés, et, à mesure que vous les arracherés , de les transporter au Ciel.

Et pardonnés-moy, je vous en conjure par vostre propre humilité, si ma simplicité a esté si extravagante en son obéissance, que de vous escrire avec tant de longueur et de liberté sur un simple commandement, et avec une entière connoissance que j'ay de vostre extrême suffisance, qui medevoitou retenir au silence, ou en une exacte modération. Voyla des eaux. Monsieur; si elles sortent d'une maschoire d'asne, Samson ne laissera pas d'en boire. Je prie Dieu, qu'il comble vos années de ses bénédictions, et suis, d'une affection totalement filiale, Monsieur, vostre serviteur plus humble et obéissant ,

François E. de Genève.

* I. Tim., IV, 16. Ayez soin de vous ei de votre troupeau; premièreicoat .de vous, -ensuite de votre troupeau.

42 LETTUES SPIRITUELLES

lettre'

A MADAME ROSE BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-d'oRBE.

Conseils à une personne souffrante; les douleurs du corps sont des épreuves favorables; jamais on ne rend plus de services à Dieu que dans cet état; exercices spirituels à faire lorsqu'on s'y trouve.

Avant le 9 octobre 1004.

Ma Ires cliere Seiir,

Nostre Seigneur vous veuille donner son saint Esprit, pour faire et souffrir toutes choses selon sa volonté! Yostre homme N. me presse si fort de le depescher, que je ne sçai si je pourray vous respondre entièrement. Au moins vous diray-je quelque chose, selon que Dieu m'en donnera la grâce. J'ay esté consolé que N. arrivast si à propos avec mes lettres. Tous vos desgoustemens ne m'estonnent point ; ilz cesseront un jour. Dieu aydant : et si bien vous avés donné peu de satisfaction à ce bon Père , je m'asseure qu'il ne s'en troublera point; car je le tiens pour capable de connoistre les divers accidens d'une ame, qui cominence à cheminer au chemin de Dieu. Pour moy, ma chère Seur et fille, n'en doutés nullement, vous ne sçauriés m'estre importune : et si nostre Seigneur m'avoit autant donné de liberté et de commodité de vous assister, comme j'en ay de volonté et d'affection, vous ne me verriés jamais las de vous servir à la gloire de Dieu; car je suis pleinement vostre, et vous ne sçauriés avoir trop d'asseurance de moy pour ce regard.

Touchant la méditation, je vous prie de ne point vous

1 C'est la 64e de la collection -Biaise, et la 47^ du livre V de» auciermes éditions.

DE S. FRAIVÇOÎS T;E SALES. 43

affliger, si par fois, et mesme bien souvent, vous n'y estes pas consolée, mais poursuives doucement, et avec humilité et patience, sans pour cela violenter vostre esprit, Servésvous du livre, quand vous verres vostre esprit las, c'est à dire, lises un petit, et puis médités, et puis réalisés encor un petit; et puis médités, jnsques à la fÎQ de vostre demie heure.

La mère Thérèse* en usa ainsy du commencement, et dit qu'elle s'en treuva fort bien. Et puis que nous parlons confidemment, j'adjousteray que je l'ay ainsy essayé, et m'en suis bien treuvé. Tenés pour règle, que la grâce de la méditation ne peut se gaigner par aucun effort d'esprit; mais il faut que ce soit une douce et affectionnée persévérance, pleine d'humilité.

Tous vos autres exercices, vous les continuerés en la façon que je vous les ay marqués.

Pour le coucher, je ne changeray point d'opinion, s'il vous plait; mais si le lit vous desplait, et que vous ne puissiés pas tant demeurer que les autres, je vous permettray oien de vous lever une heure plus matin : car, ma chère Seur, il n'est pas croyable combien les longues veilles du soir sont dangereuses, et combien elles débilitent le cerveau. On ne le sent pas en jeunesse; mais on le ressent tant plus par après, et plusieurs personnes se sont rendues inutiles par ce moyen là.

Je viens à vostre jambe malade, et qu'il faut ouvrir. Ce ne sera pas sans des douleurs extrêmes; UKiis mon Dieu ! ipiel sujet est-ce que sa bonté vous donne de probation en ses commandemens! 0 courage, ma chère Seur; nous sommes à Jesus-Christ , voyla qu'il vous envoyé ses livrées : faites estât, que le fer qui ouvrira vostre jambe, soit l'un des doux, qui perça les pieds à nostre Seigneur. 0 quel honneur! il a choysi pour luy ces sortes de faveurs, et les a

* Sainte Thérèse.

4i- LElTlŒtt SrilUTUELLES

tant clieiies, qu'il les les a portées en Paradis; et voyla qu'il vous en fait part : et vous me dites, que vous me laissés à penser comme vous servirés Dieu pendant le tems que vous serés sur le lict? Et suis content d'y penser, ma bonne fille.

Sçavés-vous ce que je pense? A vostre advis, ma chère Seur, quand fut-ce que nostre Sauveur iît le plus grand service à son Père ? Sans doute que ce fut estant couché sur l'arbre de la Croix, ayant piedz et mains percés • ce fut là le plus grand acte de son service. Et comme le servoit-il ? En souffrant, et en offrant : ses souffrances estoient une odeui de suavité à son Père. Et voyla donq le service, que vous ferés à Dieu sur vostre lict; vous souffrirés et offrirés vos souffrances à sa Majesté. Il sera sans doute avec vous en cette tribulation, et vous consolera.

Yoyla vostre croix, qui vous arrive : embrassés-la, et la caressés pour l'amour de celuy qui vous l'envoyé. David affligé disoit à nostre Seigneur : J\iy fait le muet, et nay dit mot; 'parce que c'est vous, ô mon Dieu, qui m\wés fait ce mal que je souffre^. Comme s'il disoit : Si un autre que vous, ô mon Dieu, m'avoit envoyé cette alffiction, je ne l'aymerois pas, je la rejetterois; mais puis que c'est vous, je ne dis plus mot, je l'accepte , je la reçois, je l'honnore.

Ne doutés point que je ne prie fort nostre Seigneur pour vous, alFin qu'il vous face part de sa patience, puis qu'il luy plait vous faire part de ses souffrances. Je le dois, je le feray, et seray en esprit près de vous pendant tout vostre mal : non, je ne vous abandonneray point.

Mais voyci un baume pretieux pour addoucir vos douleurs. Prenés tous les jours une goutte ou deux du sang qui distille des playes des piedz de nostre Seigneur, et le faites passer par la méditation, et avec imagination trempés reveremment vostre doigt en cette liqueur, et l'appliques sur

» Obmutui, et non aperui os meum; quoniam tu fecisti. Ps. XXX VIII ^ 10.

DE S. FIÎA^ÇOIS DE SALES. 4d

vostre mal, avec l'invocation du doux nom de Jésus, qui est im hmilercspcmdu\ disoit l'Espoiise aux Cantiques, et vous vcriés que vostre douleur s'amoindrira.

Pendant ce tems là , ma cliere Fille , dispensés-vous de rOlFice, pour tous les jours que les Médecins vous le conseilleront, encor qu'il vous semblera que vous n'en ayés pas besoin : je vous l'ordonne comme cela au nom de Dieu.

Si ces lettres vous arrivent avant le coup, faites chercher par tout le trailtc de Cassiaguerre , Bu la trihidation , et le Usés pour vous préparer : si moins, faites-le vous lire paysiblement à quelqu'une de vos plus dévotes, pendant que vous serés au lict; et, croyés-moy, cela vous soulaLtera incroyablement. Jamais je ne fus si touché d'aucun livre, que de celuy-là, en une maladie très douloureuse que j'eus en Italie.

L'obéissance que vous rcndrés au médecin sera inlîninient aggreable à Dieu, et mise en compte au jour du jugement.

Je ne puis vous envoyer maintenant l'escrit de la Com- Dumion, car vostre homme me presse trop : je vous l'envoyeray bien-tost, car j'en auray commodité : mais cependant vous treuverés dans Grenade tout ce qui est requis, et dans la Practiqiœ spirituelle.

0 que j'ay esté consolé de voir que vous avés franchy toutes difficultés, pour faire tout ce que je vous escrivis touchant vos vœux et la Confession I Ma chère Seur, il faut tous-jours faire comme cela, et Dieu sera glorifié en vous.

Vous aurés très souvent de mes lettres, et à toute occasion.

Pendant que je vous penseray affligée dans le lict, je vous porteray (mais c'est à bon escient que je parle), je vous portcray une révérence particulière et un honneur extraordinaire , comme à une créature visitée de Dieu , habillée de

* Ûleuai e(ru=:ura iwmeu tuuin. Gant.; I, 2.

4G LETTRES Sl'llUl CELLES

ses habitz, et son espouse spéciale. Quand nostre Seigneur fut à la Croix, il fut déclaré Roy, mesme par ses ennemys; et les âmes qui sont en Croix , sont déclarées reynes.

Yous ne sçavés pas de quoy les Anges nous portent envie? Certes de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrir pour nostre Seigneur, et ilz n'ont jamais rien souffert pour luy. S. Paul, « qui avoit esté au ciel \ » et parmi les félicités du Paradis, a ne se tenoit pour heureux qu'eu ses infirmités, et en la Croix de nostre Seigneur ^ Ouaud vous aurés la jambe percée, dites à vos ennemys la parole du mesme Apostre : Au demeiirant , que 7iul ne me vienne plus fascher ni troubler; car je porte les marques et signes de mon Seigneur en mon corps^. 0 jambe, laquelle estant bien employée, vous portera plus avant au Ciel, que si elle estoit la plus saine du monde ! Le Paradis est une montaigne , à laquelle on s'achemine mieux avec les jambes rompues et blessées, qu'avec les jambes entières et saines.

Il n'est pas bon de faire dire les Messes dans les chambres : adorés dés le lict nostre Seigneur à l'Autel, et contentésvous. « Daniel ne pouvant aller au temple, se tournoit de ce costé là pour adorer Dieu* : » faites-en de mesme. Mais je suis bien d'advis, que vous communies tous les dimanches

1 Scio hominern in Christo ante annos quatuordecim (sive iii corpore, nescio; sive extra corpus, nescio: Deus scit) raptum hujusmodi usque ad tertiurn cœlum. Et scio hujusmodi hominern (sive in corpore, sive extra corpus, nescio; Deus scit) quoniam raplus est in paradisum, et audivit arcana verba quae rron Ucet homini loqui. Pro hujusmodi gloriahor; pro me autem nihil gloriabor, nisi in infirmitatibus mei?. II. Cor., XII, â et seq.

2 Mihi absit gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Ghristi. Gai., VI, 14.

3 De cœtero ncmo mihi molestus sit ; ego enim stigmata Domini Jesu in corpore meo porto. Gai., VI, 17.

* Cùm Daniel comperisset constitutam legem (ut omnis qui petierit aliquam petitionem à quocumque deo et homine, nisi à rege Dario, mitterelur in lacum leonurn), ingressus est domum suam, et fenestris apertis in cœnaculo suo contra Jérusalem, tribus temporibus in die fleclebat genua sua^ et adora])at, confitebaturque coram Deo suo, sicut antè facere consuevciit. Dan., VI, 7 et 10.

w: s. FRANroTS PK sat.es. 4T

et bonnes festes au lict, autant que les médecins vous le {permettront : nostre Seigneur vous visitera volontier au lict do l'affliction.

J'ay receu le billet joint à vostre lettre. Ne doutés nullement que je ne Taye très aggreable. Je l'accepte de tout mon cœur, et vous prometz, que j'auray le soin de vous que vous désirés, autant que Dieu m'en donnera de force et de pouvoir. Je prie sa divine Majesté, qu'il vous comble de ses grâces et bénédictions, et toute vostre Mayson. Dieu soit éternellement bénit et glorifié sur vous, en vous, et par vous! iVmen. Je suis, ma très chère Fille, vostre serviteur très affectionné en nostre Seigneur,

François Ev. de Genève.

Je vous supplie, qu'il vous playse faire recommander à Dieu un bon œuvre que je souhaitte voir accomply, et sur tout de le recommander vous-mesme pendant vos tourmens : car en ce tems là vos prières , (juoy que courtes et de cœur, seront infiniment bien receuës. Demandés en ce tems là ^^ Dieu les vertus qui vous sont plus nécessaires.

LETTRES SPIRIIUELLES

LETTRE

A MADAME BRULART

i;n (|*t?T cas ou doit commencer une confession générale. Règles de la dé?(S» tion : il faut la rendre aimable, et par là lui faire honneur.

Après le 9 octobre 1604.

Madame ,

Ce m'a esté un extrême contentement d'avoir eu et veu vo:4ie lettre : je voudrois bien que les miennes vous en penssent donner un réciproque, et particulièrement pour le rî.^mcde des inquiétudes qui se sont eslevées en vostre esprit (lepiîis nostre séparation. Dieu me veuille inspirer!

Je vous ay dit une fois , et m'en resouviens fort bien , que i ^^vois treuvé en vostre confession générale toutes les marques (l'une vraye, bonne et solide confession, et que jamais je n'en avois reçeu qui m'eust plus entièrement contenté. C'est ia vraye vérité, madame ma chère Seur, et croyés qu'en telles occasions je parle fort purement.

Que si vous avés obmis quelque chose à dire, considérés si c'a esté à vostre escient et volontairement ; car en ce cas là , vous devriés sans doute refaire la Confession , si ce que vousauriés obmis estoit péché mortel, ou que vous pensas siés à cette heure là que ce le fust : mais si ce n'est que péché véniel , ou que vous l'ayés obmis par oubliance ou défaut de mémoire, ne doutés point, ma chère Seur ; car, au péril de mon ame, vous n'estes nullement obligée de refaire vostre Confession , ains suffira de dire à vostre Confes-

1 C'est la f'Ce de la collection-Biaise, et la 16* («/. 13e) du livre iU des ancienri€3 éditions.

DE S- rUAiSÇOlS DE «A LES. 49

seur ordinaire le poinc! q le vous avés omis : de cela j'en respons.

N'ayés pas crainte non plus de n\ivoir pas apporté tant de diligence qu'il falloit à vostre Confession générale ; car je vous redis fort clairement et assenrément, que si vousn'avés point fait d'omission volontaire , vous ne devés nullement refaire la Confession, laquelle, pour vray , a esté très suffijsamment faite; et demeurés en paix de ce c s ' là. Que si vous en conférés avec le Père Recteur , il vous en dira le mesme; car c'est le sentiment de l'Eglise nostre Mère.

Toutes les Règles du Rosaire et du Cordon * n'obligent nullement ni à péché mortel , ni à véniel , ni directement ni indirectement; et, ne les observant pas , vous ne pecherés non plus , que de laisser une autre sorte de bien à faire. P'^ - vous en mettes donq nullement en peyne, mais serves Dieu gayemeat et en liberté d'esprit.

Vous me demandés le moyen nue vous devés tenir pour acquérir la dévotion et paix de Tegprit. Ma chère Seur, vous ne me .demandés pas peu; mai? je m'essayerai de vous en dire quelque chose, car je vous le dois : mais remarqués bien ce que je vous diray.

La vertu de dévotion n'est autre chose qu'une générale inclination et promptitude de l'esprit à faire ce qu'il connoist estre aggreable à Dieu. C'est cette dilatation de cœur de laquelle David disoit : J\iy coiirit en la vorje de vos commandemens , quand vous avés estendu mon cœur ^. Ceux qui sont simplement gens de bien cheminent en la voye de Dieu; mais les devotz courent; et, quand iîz .?ont bien devotz , ilz volent. Maintenant je vous diray quelques Règles qu'il fauf observer pour estre vrayement dévote.

11 faut avant toutes choses observer les commandemens généraux de Dieu et de l'Eglise , qui sont establis pour tout £i-

* r/ost-à-dire du scapulaire. — ^viam mandatorum tuorum cucurri^ cùm dilatasti cor meum. Ps. GXVIII, y. a2.

50 LETIRIS SPIRITUELLES

dele ciirestien, et sans cela il n'y peut avoir aucune dévotion au monde : cela , chacun le sçayt.

Outre les commandemens généraux, il faut soigneusement observer les commandemens particuliers qu'un cliascun a pour le regu^l de sa vocation; et quiconque ne le fait, quand il feroit resusciter les morts, il ne laisse pas d'estre en peclié, et damné, s'il y meurt. Comme, par exemple, il est commandé aux Evesques de visiter leurs brebis , les enseigner, redres* ser, consoler : que je demeure toute la semaine en orayson, que je jeusne toute ma vie, si je ne fay cela, je me perdz. Qu'une personne face miracles estant en estât de mariage, et qu'elle ne rende pas le devoir de mariage ^ à sa partie , ou qu'elle ne se soucie point de ses enfans, elle est pire qu infidèle " , dits. Paul ; et ainsy des autres.

Voyla donq deux sortes de commandemens qu'il faut soigneusement observer pour fondement de toute dévotion ; et néanmoins la vertu de devorioxT ne consiste pas à les observer, mais à les observer avec promptitude et volontier. Or, pour acquérir cette promptiiucie , il faut employer plusieurs considérations.

La première, c'est que Dieu le veut ainsy; et est bien la rayson que nous facions sa volonté, car nous ne sommes en ce monde que pour cela, lïelas! tous les jours nous luy demandons que sa volonté soit faite; et quand ce vient à îa faire, nous avons tant de peyne! Nous nous offrons à Dieu si souvent, nous luy disons à tous coups : Seigneur , je suis vostre, voyla mon cœur; et quand il nous veut employer, nous sommes si lasches ! Comme pouvons-nous dire que nous

1 Uxori vir debitum reddat, siniiiiter autem ef, uxor viro. Miiiier sui ccr-

poris potestatem non habet, sed vir; simiiiter autem et vir sui corpo>i5 po-

lestatem non habet , sed mulier. Nolite fraudare invicem , nj?i forte ex con-

scnsu, ad teoipus, ut vacelis orati^ni, et iterùm revertimini in idipsum, na

ntet vos Satanas propter incontinentiam vestram. I. Cor., VII, 3, 4 et 5.

qais autem suorum et maxime domesticorpm curam non habet , fideni

t est infideli delerior I. Tim , V, 8.

sommes siens, si nous ne voulons accommoder nostre volonté à la sienne!

La deuxième considération, c'est de penser à la nature des commandemens de Dieu, qui sont doux, gracieux et souëfves, non seulement les généraux , mais encor les particuliers de la vocation. Et qu'est-ce donq qui vous les rend fascheux? Rien , à la vérité, sinon vostre propre volonté, qui veut régner en vous, à quel prix que ce soit; et les choses que peut estre elle desireroit si on ne les luy commandoit, luy estant commandées , elle les rejette.

De cent mille fruitz délicieux , Eve clioysit celny qu'on luy avoit défendu, et sans doute que si on le luy eust permis, elle n'en eust pas mangé. C'est, en un mot, que nous voulons servir Dieu, mais à nostre volonté, et non pas à la sienne.

Saûl avoit commandement de gaster et ruyner tout ce qu'il f^ncontreroit en Amalecli : il ruyna tout, hormis ce qui estoit de pretieux, qu'il réserva, et en fit sacrifice; mais Dieu déclara qu'il ne veut nul sacrifice contre l'obéissance*. Dieu me commande de servir aux âmes, et je veux demeurei* à la contemplation : la vie contemplative est bonne, mais non pas au prejudi€e de l'obéissance. Ce n'est pas à nous de choysir à nostre volonté. Il faut vouloir ce que Dieu veut; et si Dieu veut que je le serve en une chose , je ne dois pas vouloir le servir en une autre. Dieu veut que Saûl le serve en qualité de Roy et de Capitaine, et Satil le veut servir en qualité de Prestre : il n'y a nulle difficulté que celle-cy est plus excellente que celle-là; mais néanmoins Dieu ne se paye pas de cela, il veut estre obey.

C'est grand cas î Dieu avoit donné de la manne aux enfans d'Israël , une viande très délicieuse : les voyla qu'ilz n'en veulent pas, mais recherchent en leurs désirs les aulx et les oignons d'£g\'pte. C'est nostre chetifve nature, qui veut tous-

• Numquid valt Doraiaus holocausta et victiiiaas, et noa potiùs ut obediatur voci Domini?!. Keë.f XV, 22.

52 UrnT.KS SPIIUTUELLPS

jours qîie sa volonté soit faite , et non pas celle de Dien. Or, à mesure que nous aurons moins de propre volonté , celle de Dieu sera plus aysément observée.

3. Il faut considérer, qu'il n'y a nulle vocation qui n'ayt ses ennuys, ses amertumes et degoustemens; et, qui plus est, si ce n'est ceux qui sont pleinement resignés en la volonté de Dieu , chascun voudroit volonder changer sa condition à celle des autres : ceux qui sont Evesques, voudroyent ne l'estre pas; ceux qui sont mariés voudroyent ne l'estre pas; et ceux qui ne le sont, le voudroyent estre. D'où vient cette générale inquiétude des espritz, sinon d'un certain desplaysirque nous avons à la contrainte, et d'une malignité d'esprit qui nous fait penser que chascun est mieux que nous?

Mais c'est tout-un; quiconque n'est pleinement resigné, qu'il tourne deçà et delà, il n'aura jamais de repos. Ceux qui ont la fièvre ne treuvent nulle place bonne ; ilz n'ont pas demeuré un quart d'heure en un lict , qu'ilz voudroyent estre en un autre : ce n'est pas le lict, qui en peut mais, c'est la fièvre qui les tourmente par tout. Une personne qui n'a point la fièvre de la propre volonté se contente de tout , pourven que Dieu soit servy. Elle ne se soucie pas en quelle qualiîé Dieu l'employé; pourveu qu'il face sa volonté divine, celuy est tout un.

Mais ce n'est pas tout : il fauUnon seulement vouloir faire la volonté de Dieu , mais, pour estre dévot, il la faut faire gayement. Sijen'estois pas Evesque, peut-estre que sachant ce que je sçai, je ne le voudrois pas estre; mais l'estant, non seulement je suis obligé de faire ce que cette pénible vocation requiert, mais je dois le faire joyeusement, et dois me plaire en cela, et m'y aggreer. C'est le dire de S. Paul : Que chas' Clin demeure en sa vocation devant Dieu *.

Il ne faut pas porter la croix des autres , mais la sienne^

' Unusquisque in quo vocatus est, in hoc pçrmaneat apud Deum. L ii:r^ VU , 34.

DE S. FKAîSœiS DE SALES. 53

et pc^rir porter chasciiD. la sienne, noslre Seigneur veut qu'un chascun se renonce à soy-mesme, c'est à dire à sa propre volonté. Je voudrois bien cecy et cela , je serois mieux icy et la ; ce sont tentations. Nostre Seigneur sçayt bien ce qu'il fait; faysons ce qu'il veut, demeurons où il nous a mis.

Mais, ma bonne Fille, permettés-moy que je vous parle ^elon mon cœur, car je vous ayme comme cela. Yous voudriés avoir quelque petite prattique pour vous conduire.

Outre ce que j'ay dit qu'il falloit considérer, 1° faites la Kieditation tous les jours, ou le maltin avant disner, ou bien "une heure ou deux avant le soupper, et ce sur la vie et mort de nostre Seigneur; et à cet effect servés-vous de Bellintany Capucin, ou de Bruno Jésuite. Yostre méditation ne doit estre que d'une grosse aemy heure, et non plus ; au bout de laquelle adjoustés tous-jours une considération de l'obéissance que nostre Seigneur a exercée à l'endroit de Dieu son Père : car vous treuverés que tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour complai*\. à la volonté de son Père; et là dessus esvertuésvous de vous acquérir un grand amour de la volonté de Dieu.

2° Avant que de faire, ou vous préparer à faire aucune des choses de vostre vocation qui vous faschent, pensés que les Saints ont bien fait gayement d'autres choses plus grandes et fascheuses : les uns ont souffert le martyre , les autres ont souffert le deshonneur du monde. S. François et tant de Religieux de nostre aage ont baysé et rebaysé mille fois des ladres et ulcérés : les autres se sont confinés es desertz ; les autres, sur les galères avec lessoldatz; et tout cela pour faire chose aggreable à Dieu. Et qu'est-ce que nous faysons qui approche en difficulté à cela ?

3° Pensés souventesfois que tout ce que nous faysons a sa vraye valeur de la conformité que nous avons avec la volonté do Dieu : si qu'en mangeant et beuvant, si je le fais parce que c'est ia volonté de Dieu que je le face , je suis plus aggreable à Dieu que si je soufîrois la mort sans cette intention-là.

54 LE'lllŒS SPIRITUELLES

4° Je voudrois que souvent parmi la journée vous invaqiiassiés Dieu, alBn qu'il vousdonnast l'amour de vostre vocation, et que vous dissiés, comme S. Paul, quand il fut converty : Seirjneur, que voulés-vous que je face * ? Youlésvous que je vous serve au plus vil ministère de vostre maysou? ha! je me reputeray encor trop heureuse : pourveu que ]e vous serve , je ne me soucie pas en quoy ce sera. Et venant au particulier de ce qui vous faschera, dites : Voulés-vous que je face telle et telle chose? ïlelas! Seigneur, encor n'en suis-je pas digne, je le feray très volontier; et ainsy que vous vous humiliez fort , ô mon Dieu î quel thresor vous acquerrésî plus grand sans doute, que vous ne sçauriés estimer.

0° Je voudrois que vous considerassiés combien de Sain 15 et Saintes ont esté en vostre vocation et estât , et qu'ilz s'y sont tous accommodés avec une grande douceur et résignation , tant au nouveau qu'en l'ancien Testament : Sara, Rebecca, sainte Anne, sainte Elizabeth, sainte Monique, sainte Paule, et cent mille ; et que cela vous anime , vous recommandant à leurs prières.

Il faut aymer ce que Dieu ayme : or il ayme nostre vocation ; aymons-la bien aussi, et ne nous amusons pas à penser sur celle des autres. Faysons notre besoigne ; à chascun sa croix n'est pas trop. Meslés doucement l'office de Marthe à celuy de Magdaleine ; faites diligemment le service de vostre vocation, et souvent revenés à vous-mesme j et vous mettes n esprit aux piedz de nostre Seigneur, et dites : Mon Seineur , soit que je coure, soit que je m'arreste, je suis toute ostre, et vous à moy ; vous estes mon premier espoux, et toaî

que je feray, c'est pour l'amour de vous, et cecy et cela.

Vous verres l'exercice de l'orayson que j'envoyeli Madame du Puys d'Orbe : tiiés-en une copie, et vous en prevaléâj car je le désire.

1 Domine, quid me vis f'ticci'e ? Acl., iX, fi.

DE S, FRAÎVÇ0ÎÎ5 DE SALES. 55

îl me semble que , faysant le mattin une demy heure (forayson mentale, vous devés vous contenter d'ouyr tous les jours une Messe, et , parmi la journée, lire une demy heure de quelque livre spirituel , comme de Grenade , ou de quelqu'autre bon autheur.

Le soir, faire l'examen de conscience, et, le long de la jou rnée, faire des oraysons jaculatoires. Lises fort le Combat spirituel : ]Q. vous le recommande. Les Dimanches etFest?3 vous pourrés, outre la Messe, ouyr Vespres ( mais cela sans adstriction ) et le Sermon.

N'oubliés pas de vous confesser tous les huict jours, et quand vous aurés quelque grand ennuy de conscience. Pour la Communion, si ce n'est au gré de M. vostre Mary , n'excédés point pour le présent les limites de ce que nous en dismes à saint Claude : demeurés ferme, et communies spirituellement; Dieu recevra en compte la préparation de vostre cœur.

Souvenés-vous de ce que je vous ay si souvent dit : failt s honneur à vostre dévotion; rendés-la fort aymable à toiis ceux qui vous connoistront , mais sur tout à vostre famille; faites que chascun en die du bien. Mon Dieu! que vous estes heureuse d'avoir un mary si raysonnable et soupple ! vous en devés bien louer Dieu.

Quand il vous surviendra quelque contradiction, résignés vous fort en nostre Seigneur , et vous consolés , sachant que ces faveurs ne sont que pour les bons , ou pour ceux qui se mettent en chemin de le devenir.

Au demeurant, saches que mon esprit est tout vostre. Dieu sçayt si jamais je vous oublie, ni toute vostre famille, en mes foibles prières; je vous ay très intimement gravée ea mon ame. Dieu soit vostre cœur et vostre vii' !

LETTRES SPIRTrUELLkJ

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL

Marqnes certaines par lesquelles on peut connoître si le choix que Ton a fait d'un Directeur est légitime. Remède pour les tentations conire la foi. Règles de conduite à l'usage d'une veuve chrétienne, tant à l'égard de ses devoirs onvere Dieu, que vis-à-vis de sa famille et de son intérieur domestique.

Vive Jésus.

Madame,

Pleust à noslre bon Dieu que j'eusse autant de moyen de me bien faire entendre par cet escrit, comme j'en ay de volonté ! Je m'asseure que pour une partie de ce que vous désirés sçavoir de moy , vous sériés consolée ; et particulièrement pour les deux doutes que Tennemy vous suggère sur le choix que vous avés fait de moy pour estre vostre Père spirituel. Mais je m'en vay vous dire ce que je pourray , pour exprimer en peu de paroles ce que je pense vous estre nécessaire sur ce sujet.

Pour le premier , le choix que vous avés fait a toutes les marques d'une bonne et légitime eslection; de cela n'en doutés plus, je vous supplie. Ce grand mouvement d'esprit qui vous y a portée presque par force et avec consolation; la considération que j'y ay apportée avant que d'y consentir; ce que ni vous ni moy ne nous en sommes pas fiés à nous« mesmes, mais y avons appliqué le jugement de vostre Confesseur, bon, docte et prudent; ce que nous avons donné du loysir aux premières agitations de vostre conscience pour se

^ C'est la 68e de la collection -Biaise, et la l^e du livre II des anciennes éditions. L'autographe du dernier feuillet de cette lettre existe encore aujourd hui au second monastère de la Visitation de Paris, rue dd Vaugiravd, n^ 140.

DE S. TKANÇOiS DE SALES. ô i

,ffroidir si elles eussent esté mal fondées; ce que les prières non r?c2n jour ni de deux , mais de plusieurs mois ont précédé , sont indubitablement des marques infaillibles que c'esloit la volonté de Dieu.

Lesmouvemens de l'esprit malin, ou de l'esprit humain, Font bien d'autre condition. Ils sont terribles et vebemens, mais sans constance. La première parole qu'ilz jettent à l'aureille de Famé qui en est agitée, c'est de n'ouyr point de conseil; ou, si elle en ouyt, que ce soyent des conseilz de gens de peu et sans expérience. Hz pressent, ilz veulent qu'on trousse marché avant que de l'avoir traitté , et se contentent d'une courte prière, qui ne sert que de prétexte pour eslablir des choses les plus importantes.

Il n'y a rien de pareil en nostre fait. Ce n'a esté ni vous hi moy qui en avons fermé le traitté : c'a esté un troysieme, qui en cela n'a peu • regarder qu'à Dieu seul. La difficulté que j'y apportay au commencement , qui ne procedoit que de la considération que j'y devois appliquer , vous doit entièrement resoixlre. Car croyés bien que ce n'estoit pas faute de très grande inclination à vostre service spirituel, je l'avois indicible; mais parce qu'en chose de telle conséquence je ne Vûulois suyvre ni vostre désir, ni mon inclination, ains Dieu et sa Providence. Arrestés-vous là, je vous supplie, et ne disputés plus avec l'ennemy en ce sujet ; dites-luy hardiment, que c'est Dieu qui l'a voulv, et qui l'a fait. Ce fut Dieu qui vous embarqua en la première direction , propre à vostre bien en ce tems là; c'est Dieu qui vous a portée à celle-cy , laquelle , bien que l'instrument en soit indigne , il vous rendra fructueuse et utile.

Pour le second, ma ires chère Seur, saches que, comme je viens de dire, dés le commencement que vous conferastes avec moy de vostre intérieur. Dieu me donna un grand amour de vostre esprit. Quand vous vous declarastes à moy

• Lico cà mot comme s'il y avoit pu.

58 LETIRES SPIRITUELLES

plus particulièrement, ce fut un lien admirable à mon ame, pour chérir de plus en plus la vostre, qui me fit vous escrire que Dieu m'avoit donné à vous; ne croyant pas qu'il se peupt plus rien adjousler à TafFection quejesentois en mon esprit, et sur tout en priant Dieu pour vous.

Mais maintenant, ma chère Fille, il y est survenu une certaine qualité nouvelle, qui ne se peut nommer, ce me semble; mais seulement son effect est une grande suavité intérieure que j'ay à vous souhaitter la perfection de Famonr de Dieu et les autres bénédictions spirituelles. Non , je n'adjousle pas un seul brin à la vérité ; je parle devant le Dieu de mon cœur et du vostre : chaque affection a sa particulière différence d'avec les autres; celle que je vous ay a une certaine particularité qui me console intîniment, et, pour dire tout, qui m'est extrêmement profitable. Tenés cela pour une très véritable vérité, et n'en doutés plus. Je n'en voulois pas tant dire, mais un mot tire l'autre, et puis je pense que vous le mesnagerés bien.

Grand cas ! ce me semble , ma Fille : la sainte Eglise de Dieu , à l'imitation de son Espoux , ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais tous-jours pour nous et nos frères Chrestiens; Doyinez-nons , dit-elle, accordeznous, et en semblables termes, qui comprennent plusieurs *. Il ne m'estoit jamais arrivé, sous cette forme de parler générale, de porter mon esprit à aucune personne particulière : depuis que je suis sorty de Dijon, sous cette parole de 710US , plusieurs particulières personnes qui se sont recom* mandées à moy me viennent en mémoire ; mais vous presque ordinairement la première ; et quand ce n'est pas la premiei (3, qui est rarement, c'est la dernière pour m'y arrester davantage. Se peut-il dire plus que cela? Mais, à l'honneur de Dieu, que cecy ne se communique point à personne; car

î Et lien pas qui en comprennent ilusieurs, comme le portent les aulryf éùitions.

j'en dis un petit trop, quoy qu'avec toute vérité et pureté.

Eu voyla bien assés pour respondre cy après à tontes ces suggestions, ou au moins pour vous donner courage de vous mocquer de leur autheur , et de luy cracher au nés. Je vous diray le reste un jour, ou en ce monde, ou en l'autre.

Pour le troysieme, vous me demandés les remèdes au travail que vous donnent les tentations que le Malin vous hit contre la foy et l'Eglise; car c'est cela que j'entens. Je vous en diray ce que Dieu me donnera.

Il faut en cette tentation tenir la posture que l'on tient on celle de la chair : ne disputer ni peu ni prou ; mais faire comme faysoient les enfans d'Israël, des os de l'Agneau Pascal , qu'ilzne s'essayoient nullement de rompre, mais les jettoieut au feu. Il ne faut nullement respondre, ni faire sembknl d'entendre ce que l'ennemy dit. Qu'il clabaude tant qu'il voudra à la porte, il ne faut pas seulement dire, Qui va là?

Il est vray, ce me dirés-vous ; mais il m'importune, et son bruit fait que ceux de dedans ne s'entendent pas le^ uns les autres à deviser. C'est tout-un; patience : il se faut prosterner devant Dieu , et demeurer là devant ses piedz : il entendra bien par cette humble contenance que vous estes sienne , et que vous voulés son secours, encor que vous ne puissiés pas parler. Mais sur tout tenés-vous bien fermée dedans, ti n'ouvrés nullement la porte, ni pour voir qui c'est, ni pour chasser cet importun : en fin il se lassera de crier, et vous laissera en paix.

Il en seroit tantost tems , me dirés-vous. Je vous prie , ayés un livre intitulé. De la Tribidation, composé par le Père Ribadeneira en espagnol, et traduit en françois; lePero Recteur * vous dira où il est imprimé : et le lises soigneusement. Courage donq, le tems en sera tantost : pourvou qu'il n'entre points il n'importe. C'est cependant un très bon signe que l'ennemy batte et tenipeste à la porte; car c'est signe

< Le R. p. cf? Villars.

60 LETTKKS SPIiUTIT.LLFS

qu'il n'a pas CA qu'il veut. S'il Favoit \ il ne crieroit pîas, il entreroit et s'arresteroit. Notés cela, pour ne point entrer en scrupule.

Apres ce remède, je vous en donne un autre. Les tentations delà foy vont droit à l'entendement, pour l'attirer à disputer, à resver et songer là-dessus. Sçavés-vous ce que vous ferés pendant que l'ennemy s'amuse à vouloir escalier l'intellect? Sortes par la porte de la volonté , et lu y faites une bonne charge. C'est à dire, comme la tentation de la foy se présente pour vous entretenir : Mais comment se peut faire cecy? mais si cecy? mais si cela? faites qu'en lieu de disputer avec l'ennemy par le discours , vostre partie affective s'eslance de vive force sur luy , et mesme joignant à la voix intérieure l'extérieure , criant : Ha ! traislre , ah ! malheureux, tu as laissé l'Eglise des Anges, et tu veux que je laisse celle des Saints! Desloyal, infidèle , perfide , tu présentas à la première femme la pouime de perdition , et tu veux ,(ue j'y morde? Arrière , ô Satan. Il est escrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ^. Non , je ne disputeray point, ni contesteray. Eve voulant disputer se perdit; Eve le fit, et fut seduicte. Yive Jésus, en qui je croy ! Vive l'Eglise, à laquelle j'adhère! et semblables paroles eiiilammées.

Il en faut dire aussi à Jesus-Ghrist et au saint Esprit, telles qu'il vous suggérera, et mesme à l'Eglise : 0 mère des enfans de Dieu ! jamais je ne me separeray de vous; je veux vivre et mourir en vostre giron.

Je ne sçai si je me fay bien entendre. Je veux dire qu'il faut se revancher avec des affections , et non pas avec de» raysons ; avec des passions, et non pas avec des considérations. Il est vray qu'en ce tems de teufiation la pauvre volonté est toute sèche : mais tant mieux ; ses coups seront tant

* Et non pas s'il Vavoit eu : c'est encore une incorrection qu'il nûfs a h\l{\x faire disparoître. — 2 Vade, Satana; scriptum est eaim ; Non teutabis I'îûiQitium Dcum luum. Matth., IV, 10 el 7.

DE S. FI.ANÇOÏS DE HALÏLS. 6t

plus terribles à l'<Mniemy, lequel voyant qu'en lieu do retarder vostre advancement , il vous donne sujet d'exercer mille cftTections vertueuses , et particulièrement de k proiestation de la foy, vous laissera en fin finale.

En troysieme lieu, il sera bon d'appliquer quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon que vous serés disposée. C'est grand cas, comme cette recepte s'est treuvée bonne en une ame que je connoy. C'est, sans doute, que le sentiment extérieur divertit le mal et l'affection intérieure, et provoque la miséricorde de Dieu : joinct que le Malin voyant que Ton bat sa partisane et confédérée 1 1 cbair , il craint et s'enfuit. Mais de ce troysieme remède , 1 en faut user modérément, et selon le profit que vous en verres reuscir par l'expérience de quelques jours.

An bout de tout cela , ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres; et faut s'accoiser sur le dire de la sainte Escriture : Bienheureux est qui souffre la tentation ; car, ayant esté espreuvé, il recevra la couronne de (jloire ^ Saches que j'ay veu peu de personnes avoir esté advancées sans cette espreuve , et faut avoir patience. Nostre Dieu, après les bourrasques, envoyera le calme. Mais sur tout serves-vous du premier et second remède.

Pour le quatrième poinct , je ne veux point changer les offres que vous fistes la première fois que vous vouasles, ni la place qui vous fut donnée ', ni tout le reste.

Quant à vos prières quotidiennes , voyci mon advis '\ Le matin, faites la méditation avec la préparation, telle que je

1 Beatus vir qui suffert teiitalionem; quoiiiam, cùm probatus fuerit, aaupiet coronam vitœ. Jac., 1, 12.

« Il me renvoya, dit madame de Chantai, avec celte recommandation de ne penser qu'à demeurer dans ma condition, parce que j'avois souvent des désirs d'être religieuse. Vie de madame de Chantai ^ par M. Maupas du Tour, h* Part., chap. XVII, pag. G4.

^ Ontc partie de la lettre a déjà été rapportée au tome III, page 219, sous le tilic de l'etit Règlement.

62 LEllllES SPIRITUELLES

Vay marquée en l'escrit que j'envoye à cette intention : adjoustés le Pater noster, VAve Maria, le Credo, le Veni Creatof Spiritus , VAm maris Stella, VAngele Del, et une courte orayson pour les deux saints Jean et les deux saints François et d'Assise et de Paule , que vous treuverés dans le Bréviaire ; ou peut-estre les avés-vous des-ja dans le livret que vous pensés m'envoyer.

Salués tous les Saints avec cette oraison vocale : Sainte Marie et tous les Saints, veuillez intercéder pour nous vers noetre Seigneur, affin que nous obtenions d'estre aydés et sauvés par celuy qui vit et règne es siècles des siècles. Amen. Sancta Maria, et omnesSancti, intercedite pro nobis ad Domimim ; ut nos mereamiir ab eo adjuvari et salvari, qidvivit et régnât in sœcida sœcidorum. Amen *.

Ayant «jalué les Saints qui sont au Ciel, dites un Pater noster et VAve pour les fidèles trespassés, et un autre pour les fidèles vivans. Ainsy vous aurés visité toute l'Eglise, dont l'une des parties est au Ciel, l'autre en terre , et l'autre sous terre, comme S. Paul et S. Jean tesmoignent. Cela vous tiendra une heure bien ronde.

Ouyés tous les jours la Messe, quand il se pourra, en la façon que j'ay descritte en VEscrit de la méditation.

Et soit à la Messe, soit le long du jour, je désire que le Chappelet se dise tous les joui's, le plus affectueusement que se peut.

Le long du jour, force oraysons jaculatoires, et particulièrement celles des heures , quand elles sonnent : c'est une dévotion utile.

Le soir, avant souper, j'appreuve un petit de recollection, avec cinq Pater noster et Ave Maria , aux cinq playes de nostre Seigneur. Or , la recolleclion se pourra faire avec une entrée de l'ame en l'une des cinq playes de nostre Seigneur pour cinq jours, le sixième dans les espines de sa couronue,

» Office de l'Eglise, à prime, — ^ Et non pas qui.

€t le septième dans son costé percé : car il faut commencer la semaine par là, et la finir de mesme ; c'est à dire , les Di manches il faut revenir à ce cœur.

Le soir , environ une heure ou une heure et demye après souper, vous vous retirerés , et dires le Pater noster , VAve, le Credo ; cela fait , le Confiteor jusques à meâ culpà; puis l'examen de conscience , après lequel vous acheverés le meâ çidpâ, et dires les litanies de nostreDame de l'église de Laurette , ou bien , par ordre , les sept Litanies de nostre Seigneur, de nostre Dame, des Anges, et ainsy des autres, telles qu'elles sont en un livre fait exprès. Il est vray qu'il est mal aysé à treuver, ce me semble, et partant, ne le treuvant pas, celles de nostre Dame suffiront; cela vous tiendra près d'une demy heure.

Tous les jours une bonne demy heure de lecture spirituelle : c'e^^ bien assés pour tous les jou:'s. Les Festes, vous y pourrrés adjouster d'estre à Vespres , et dire l'Office de nostre Dame. Mais si vous avés grand goust aux prières que cy-devant vous avés faites, ne changés pas, je vous prie. Et s'il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne , ne vous mettes point en scrupule ; car voicy la règle générale de nostre obéissance escriiteen grosses lettres :

IL FAUT TOUT FAIRE PAR AMOUR, ET RIEN PAR FORCE. IL FAUT PLUS AY3IER l'obéissance , QUE CRAINDRE LA DESOBEISSANCE.

Je vous laisse l'esprit de liberté , non pas celuy qui forclost l'obéissance, car c'est la liberté de la chair ; mais celuy qui forclost la contrainte , et le scrupule ou empressement.

Si vous aymés bien fort l'obéissance et soiismission, je veux que s'il vous vient occasion juste ou charitable de laisser vos exercices , ce vous soit une espèce d'obéissance , et que ce manquement soit suppléé par l'amour.

Je désire que vous ayés une traduction françoise de toutes les prières que vous dires : non pas que je veuille que vous

r.f Î.ETTRES SI'IKITUELLPS

kb dîsiés en l'rançois, aios en ialin , car elles vous renciront piu s de dévotion ; mais c'est que je veux que vous en ayé.^ aucunement le sens, mesme les Litanies du nom de Jésus « de nostre Dame et des autres. IMais faites tout cecy sans empressement , et avec esprit de douceur et d'amour.

Vos méditations seront sur la vie et mort de nostre Seigneur. . . . J'approuve que vous employés les Exercices de Tau-' îere, les Méditations de S. Bonaventure, et celles de Gapiglia ; car c'est enfin tous-jours la vie de nostre Seigneur que ses Evangiles. Mais il faut réduire le tout à la manière que je vous envoyé dans l'Escrit.

Les méditations des quatre fins de l'homme vous seront utiles, à la charge que vous les finissiés tous-jours par un acte de confiance en Dieu, ne vous représentant jamais ni la mort ni l'enfer d'un costé, que la Croix ne soit de l'autre , pour, après vous estre excitée à la crainte par l'un , recourir à l'autre par confiance. L'heure de la méditation ne soit que de trois quartz au plus.

J'ayme les cantiques spkituelz, mais chantés avec affection.

Pour l'asnesse , j'appreuve le jèusne du Yendredy , et le souper sobre du Samedy. J'appreuve qu'on la malle le long de la semaine , non tant au retranchement des viandes ( la sobriété estant gardée ) comme au retranchement du choix d'icelles. J'appreuve que néanmoins on la flatte quelquesfois, en luy donnant à manger de l'avoyne, que S. François luy donnoit pour la faire aller viste : c'est la discipline, quia une merveilleuse force, en piquant la chair, de resveiliel l'esprit; seulement deux fois la semaine.

Vous ne devés pas relascher de la fréquence de la Communion , sinon que vostre Confesseur le vous commande. J'ay cevte consolation particulière les Pestes, de sçavoir que nous ^>mmunions ensemble.

àt>ur le cinquième point, c'est la vérité que je chéris d'uaù

très particulière dilection et nostre Celse Benine, et tout le reste .je vos enfans. Puisque Dieu vous a donné ce cavjr de les desu^er totalement au service de Dieu , il les faut nourrir à ce dessein , leur inspirant souëfvement des pensoi's comformes à cela. Ayés les Confessions de S. Augustin, rA, lises soigneusement des le huictieme livre ; vous y verres S' Monique vefve avec le soin de son Augustin, et plusieurs cil oses qui vous consoleront.

Quant à Celse Benine, il faut que ce soit avec des motifs généreux, et qu'on luy plante dans sa petite ame des prétentions au service de Dieu toutes nobles et vaillantes, et luy ravaler fort les appréhensions de la gloire purement mondaine ; mais cela petit à petit. A mesure qu'il croistra, nous penserons aux particularités requises. Dieu aydant.

Cependant, prenés garde, non seulement pour luy, mais pour ses seurs , qu'ilz ne dorment que seulz, le plus qu'il se pourra, ou avec des personnes esquelles vous puissiés avoir autant de juste confiance, comme en vous-mesme. Il n'esl pas croyable combien cet advis est utile ; l'expérience me le rend recommandable tous les jours.

Si Françoise veut de son gré estre Religieuse, bon : autrement je n'approuve pas qu'on prévienne sa volonté par des resolutions, mais seulement, comme celle de toutes les autres, par des inspirations sotiefves.

Il nous faut, le plus qu'il est possible, agir dans les espritz, comme les Anges font, par des mouvemens gracieux €t sans violence. Cependant j'appreuve bien que vous en faciès nourrir en la religion du Puys d'Orbe , en laquelle j'espère que la dévotion va refleurir bientost à bon escient ; et je veux que vous cooperiés à cette intention. Mais à toutes ostés-leur ]a vanité de l'ame : elle naist presque avec le sexe.

Je scai que vous avés les Epistres de S. Ilierosme en fraa» çi.ns : voyés celle qu'il escrit* de Pacatula, et les autres, pour

* Ad Gaiîdonî.j Epist. Xll^ pa^?. milii lU.

f)(j LETTRES Sl'imi'U ELLES

la nourriture des filles ; elles vous recréeront. Il faut néanmoins user de modération. J'ay tout dit , quand j'ay dit des insnirations soliefves.

Je voy que vous devés deux mille escus : le plus que vous pourrés, hastés-en le payement, et gardés sur tout de retenir rien de personne , tant qu'il vous sera possible.

Faites quelques petites aumosnes, mais avec grande humilité. J'ayme la Visitation des malades, des vieux et dr-> femmes principalement, et des jeunes quand ilz le sont bien fort. J'ayme la Visitation des pauvres, spécialement des femmes, avec grande humilité et debonnaireté.

Pour le sixième point, j'appreuve que vous partagiés vostre séjour auprès de M. vostre père et de M. vostre beau père , et que vous vous exerciés à procurer le bien de leur ame à la façon des Anges , comme j'ay dit. Si le séjour de Dijon est un petit plus grand, il n'importe : c'est aussi vostre premier devoir. Tachés de vous rendre tous les jours plus aggreable et humble à l'un et l'autre des pères, et procurés leur salut en esprit de douceur. Sans doute que l'hyver vous sera plus propre à Dijon.

J'escris à M. vostre père ; et parce qu'il m'avoit commandé de luy escrire quelque chose pour le salut de son ame, je Fay fait avec beaucoup de simplicité , peut estre trop.

Mon ad vis gît en deux poinctz : l'un qu'il face une gent> raie reveuë de toute sa vie pour faire une pénitence générale^ ou confession ; c'est une chose sans laquelle nul homme d'bonneur ne doit mourir ; l'autre , qu'il s'essaye petit à petit de se desprendre des affections du monde : et luy en dis les moyens.

Je luy propose cela, à mon advis, assés clairement et doucement; et avec ce terme, qu'il faut non pas du tout rompre les liens d'alliance qu'on a aux affaires du monde , mais les descoudre et desnouer. Il vous monstrera la leltre , je n'ei?. doute point. Aydés-le à l'entendre et à la practiquer.

Î>E S. FKAÎVÇOIS DE SALES Ci

Vous Iny devés une grande charité à l'acheminer à une fin heureuse, et nul respect ne vous doit empesclier de vous y employer avec une humble ardeur; car c'est le premier prochain que Dieu vous oblige d'aymer; et la première partie que vous devés aymer en luy, c'est son ame, et en son amo la conscience , et en la conscience la pureté , et en la pureté Tapprehension du salut éternel.

J'en dis de mesme au beau père.

Peut-estre que M. vostre père, ne me connoissant pas, treuvera ma liberté mauvaise ; mais faites-moy connoistre à luy, et je m'asseure qu'il m'aymera pour cette liberté plus que pour autre chose.

J'escris à M. de Bourges -une lettre de cinq feuilles ^ , où je luy marque la façon de prescher , et avec cela je m'espanche à luy dire mon advis de plusieurs parties de la vie d'un Archevesque. Or, pour celuy-là, je ne doute point qu'il ne Fayt aggreable. En fin, que voulés-vous plus? père, frère, oncle , enfans, tout cela m'est infiniment à cœur.

Pour le septième point, de l'esprit de liberté, je vous diray que c'est.

[" Tout homme de bien est libre des actions de péché mortel, et n'y attache nullement son affection. Voyla une liberté nécessaire à salut. Je ne parle pas de celle-là : la liberté de laquelle je parle , c'est la liberté des enfans bien-aymés. Et qu'est-ce? c'est un désengagement du cœur chrestien de toutes choses , pour suyvre la volonté de Dieureconneuë. Vous entendrés aysément ce que je veux dire , si Dieu me donne la grâce de vous proposer les marques , signes, effectz et occasions de cette liberté.

Nous demandons à Dieu, avant toutes choses, que son

* Lettre à M. André Frémiot, archevêque de Bourges, frère de madame iie Chantai. Vvoyez tom. V, pag. 500, lettre du 5 octobre 1604.

2 Ce qui est entre crochets [ ] a été aussi envoyé à madame l'abbesse du Puits-d'Orbe. Voyez tom. VI, pag. 198 et sujv., lettre du 9 octobre lG04o

68 r.EriRES SPIRITUELLES

nom -oit sanctifié * , qne son royaume advienne , sa volonté soi! laite en la terre comme au ciel.

Tout cela n'est autre chose , sinon Tesprit de liberté ; car, pourveu que le nom de Dieu soit sanctitié , que sa majesté r; gne en vous, que sa volonté soit faite, l'esprit ne se soucie d'autre chose.

Première marque : le cœur qui a celte liberté n'est point attaché aux consolations, mais reçoit les afflictions avec toute la douceur que la chair p?ut le permettre. Je ne dis pas qu'il n'ciyme et qu'il ne désire les consolations; mais je dis qu'il n'engage pas son cœur en icelle.

Deuxième marque : il n'engage nullement son atîection a )x exercices spirituelz; de façon que si, par maladie ou autre accident, il enestempesché, il n'en conçoit nul regret. Je ne dis pas aussi qu'il ne4es aynie, mais je dis qu'il ne s'y atiache pas.

3. Il ne perd gueres sa joye, parce que nulle privation ne rend triste celuy qui n'avoit son cœur attaché nulle part. Je ne dis pas qu'il ne la perde , mais c'est pour peu.

Les effeclz de cette liberté sont une grande suavité d'esprit, une grande douceur et condescendance à tout ce qui n\'st pas péché, ou danger de péché; c'est cette humeur doucement pliable aux actions de toute vertu et charité.

Exemple : une ame qui s'est attachée à l'exercice de la melîtation , interrompés-la, vous la verres sortir avec du chagrin , empressée et estonnée. Une ame qui a la vraye liberté sortira avec un visage esgal et un cœur gracieux à l'endroit de l'importun qui l'aura incommodée. Car ce luy est tout un, ou de servir Dieu en méditant , ou de le servir en supportant le prochain : l'un et l'autre est la volonté de Dieu ; mais le support ilu prochain est nécessaire en ce tems là.

Les occasions de cette liberté sont toutes les choses qui arriveiit contre nostre inclination ; car quiconque n'est pas eû-

» Oraison Ex/minicaie. Maiîh., VI, 9 et 10.

gagé en ees inclinations, ne s'impatiente pas ([uand elles sont diverties.

Cette liberté a deux vices contraires; l'instabilité et la contrainte , ou la dissolution et la servitude.

L'instabilité d'esprit, ou dissolution , est un certain excès de liberté , par lequel on veut cbanger d'exercice, d'estat de vie , sans rayson ni connoissance que ce soit la volonté de Dieu. A la moindre occasion on change d'exercice, de dessein , de règle ; pour toute petite occurrence , on laisse sa règle et sa loiiable coustume; et par là le cœur se dissipe et se perd, et est comme un verger ouvert de tous costés, duquel les fruitz ne sont pas pour le maistre , mais pour tous passans.

La contrainte ou servitude est un certain manquement de liberté, par lequel l'esprit est accablé ou d'ennuy ou de cho- 1ère, quand il ne peut faire ce qu'il a desseigné, encor qu'il puisse faire chose meilleure.

Exemple : je desseigné de faire la méditation to :is les jours au matin; si j'ay l'esprit d'instabilité ou dissolution, a la moindre occasion du monde je ditfereray au soir, pour un chien qui ne m'aura laissé dormir, pour une lettre qu'il faudra escrire, bien que rien ne presse. Au contraire, si j'ay l'esprit de contrainte ou servitude, je ne laisseray pas ma méditation, ores qu'un malade ayt grandement besoin de mou assistance à cette heure là; ores que j'aye unedepesche de grande importance, et qui ne puisse estre bien différée; et ainsi des autres sujetz.

Il me reste à vous dire deux ou troys exemples de cette liberté , qui vous feront mieux connoistre ce que je ne sçay \)i\s dire. Mais premièrement il faut que je vous die qu'il fast observer deux règles pour ne point chopper en cet endroit.

C'est qu'une personne ne doit jamais laisser ses exercices et les communes règles des vertus, sinon qu'il voye la vo-

Ion té de Dieu de l'autre coslé. Or, la volonté de Dieu se nitV nifeste en deux façons : par la nécessité , et par la charité. Je veux prescher ce Caresme en un petit lieu de mon Diocèse; si cependant je deviens malade, ou que je me rompe la jambe, je n'ay que faire de regretter et m'inquieter de ne point prescher; car c'est chose certaine que la volonté de Dieu est que je le serve en souffrant, et non pas en preschant. Que si je ne suis pas malade, mais qu'il se présente une occasion d'aller en un autre lieu où, si je ne vay, ilz se feront huguenotz , voyla la volonté de Dieu assés déclarée pour faire doucement contourner mon dessein.

La deuxième règle est que , Ihors qu'il faut user de liberté par charité, il faut que ce soit sans scandale et sans injustice. Par exemple, je sçais que je serois plus utile quelque part bien loin de mon Diocèse : je ne dois pas user de liberté en cela; car je scandalizerois et ferois injustice, parce que je suis obligé icy.

Ainsy c'est une fausse liberté aux femmes mariées de s'esloigner de leurs marys sans légitime rayson, sous prétexte de dévotion et de charité. De manière que cette liberté ne prejudicie jamais aux vocations; au contraire, elle fait que chascun se plait en la sienne, puis que chascun doit sçavoir que c'est la volonté de Dieu qu'on y demeure.

Maintenant je veux que vous consideriés le cardinal Borromée \ qu'on va canonizer dans peu de jours. C'estoit l'esprit le plus exact, roide et austère qu'il est possible d'imaginer; il ne beuvoit que de l'eau, et ne mangeoit que du pain ; si exact , que , depuis qu'il fut archevesque , en vingtquatre ans il n'entra que deux fois en la mayson de ses frères estant malades, et deux fois dans son jardin, et néanmoins, cet esprit si rigoureux, mangeant souvent avecles Suisses ses voisins, pour les gaigner à mieux faire, il ne t.iiSoi{ nulle difïiculté de faire des carroiix ou brindes^ avec

'3aiiU Charles Borromée, archevêque de Milan, — 2 Carvoux et Brindet

eux à chaque repas, outre ce qu'il avoit beu pour sa soif. Voyla un trait de sainte liberté en l'homme le plus rigoureux de cet aage. Un esprit dissolu en eust fait trop; un esprit contraint eust pensé pécher mortellement; un esprit de liberté fait cela par charité.

Spiridion*, un ancien Evesque, ayant receu un pèlerin presque mort de faim en tems de Caresme, et en un lieu où il n'y avoit aucune chose que de la chair salée, il fit cuire cette chair, et la présenta au pèlerin. Le pèlerin n'en vouloit pas manger, nonobstant sa nécessité. Spiridion n'en avoit nulle nécessité, qui en mangea luy le premier par charité, affin d'oster, par son exemple, le scrupule du pèlerin. Voyla une charitable liberté d'un saint homme.

Le Père Ignace de Loyola % qu'on va canoiiizer, le Mercredy saint mangea de la chair sur la simple ordonnance du Médecin, qui le jugeoit expédient pour un petit de mal qu'il avoit. Un esprit de contrainte se fust fait prier trois jours.

Mais je vous veux présenter un Soleil auprès de tout cela, un vray esprit franc et libre de tout engagement, et qui ne tient qu'à la volonté de Dieu. J'ay pensé souvent quelle estoit la plus grande mortification de tous les Saintz de la vie desquelz j'ay eu connoissance ; et,. après plusieurs considérations, j'ay treuvé celle-cy : saint Jean-Baptiste alla au désert à Faage de cinq ans , et sçavoit que nostre Sauveur, et le sien, estoit né tout proche de luy, c'est à dire une journée, ou deux, ou trois, comme cela. Dieu sçait si le cœur de saint Jean, touché de l'amour de son Sauveur dés

sont des mots allemands. Faire carroux, c'est se divertir en buvant et vidant son verre; faire une brinde, c'est porter une santé à quelqu'un, ce qui est tort eu usage en Suisse et en Allemagne.

« Spiridion, évêque de Trémithonte en l'île de Chypre, illustre par ses miracles, se trouva au concile général de Nicée, et confondit un philosophe trè*» ^aiiiieux, par la seule exposition de la foi chrétienne. {Sozomène, Socrate.)

» Saint Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus.

72 LETTKE5 SPIIUIU ELLES

le ventre de sa mère, eust clesiié de jouyr de sa sainte présence. Il passe néanmoins vingt-cinq ans dans le désert^ sans venir une seule fois pour voir nostre Sauveur, et par tout s'arreste à catéchiser, sans venir à nostre Seigneur, et attend qu'il vienne à luy : après cela l'ayant baptisé, il ne le suit pas, mais demeure à faire son office. 0 Dieu! quelle mortification d'esprit! Estre si près de son Sauveur, et ne le voir point! l'avoir si proche, et n'en jouyr point ! Et qu'est cela, sinon avoir son esprit desengagé de tout, et de Dieu mesme, pour faire la volonté de Dieu et le servir; laisser Dieu pour Dieu , et n'aymer pas Dieu pour Taymer tant mieux et plus purement? Cet exemple estouffe mon esprit de sa grandeur.

J'ay oublié à dire que non seulement la volonté de Dieu se connoist par la nécessité et charité, mais par Tobedience; de façon que celuy qui reçoit un commandement doit croire que c'est la volonté de Dieu. N'est-ce pas trop? n^ais mon esprit court plus vite que je ne veux, porté de l'ardeur de vous servira]

Pour le huictieme point, resouvenés-vous du jour du bienheureux Roy saint Louis % jour auquel vous ostastes de rechef, ou de nouveau, la couronne de vostre royaume à vostre propre esprit , pour la mettre aux pieds du Roy Jésus; jour auquel vous renouvelastes vostre jeunesse comme l'aigle, vous plongeant dans la mer de la pénitence; jour fourrier du jour éternel pour vostre ame. Resouvenés-vous que, sur les grandes resolutions que vous declarastes de vouloir estre toute à Dieu, de corps, de cœur et d'esprit, ']( dis A?7îe7i de la part de toute l'Eglise nostre mcre; et a

* Ici finit ce qui a été écril de même à l'abbesse du Puits-d'Orbe.

2 Ce fut le jour de S.iiut-Louis, dans un voyage que fit madame de Chantai à Saint-Claude, qu'elle commença de se soumettre à la direction du .saint évêque de Genève, qu'elle fit une conieïsion générale et un vœu de ciiasteté perpétuelle et d'obéissance entre ses mains.

mesme tems la sainte Vierge avec tous les Anges et bienheureux firent retentir au ciel leur grand Amen et Adclula. Resouvenés-vous de faire eslat que tout le passé n'est rieii, et que tous les jours il vous faut dire avec David : Tout maintenant je commence à bien aymer mon Dieu*. Faites beaucoup pour Dieu, et ne faites rien sans amour. Ap|Jiqués tout à cet amour , mangés et beuvés pour cela.

Ayés dévotion à S. Louis, et admirés en luy cette giande constance.. Il fut Roy à douze ans, eut neuf enfans, fît perpétuellement la guerre, ou contre les rebelles, ou contre les ennemys de la foy, vescut passé quarante ans Roy; et au bout de là, après sa mort, son Confesseur, saint homme, j u i a que l'ayant confessé toute sa vie, il ne l'avoit treuvé estre tombé en péché mortel. Il fit deux voyages outre mer; en tous deux il fit perte de son armée, et au dernier il mourut de peste, après avoir longuement visité, secouru, servy, panse et guéri les pestiférés de son armée, et meurt gay, content, avec un verset de David ^ en bouche. Je vous donne ce Saint pour vostre spécial Patron pour toute celte année : vous Taures devant vos yeux avec les autres susnommés. L'année qui vient, s'il plait à Dieu , je vous en donneray un autre^ après que vous aurés bien profité en i'escole de cestuy-cy.

Pour le neufvieme point , croyés de moy deux choses : l'une , que Dieu veut que vous vous servies de moy, et n'en doutés point; l'autre, qu'en ce qui sera pour vostre salut^ Dieu m'assistera de la lumière qui me sera nécessaire pour vous servir; et quant à la volonté, il me l'a des-ja donnée si grande, qu'elle ne peut l'estre davantage. J'ay receu le billet de vos vœux, que je garde et regarde soigneusement comme

» Dixi : Nunc cœpi. Ps. LXXVI, 11.

^ Introibo in domum tuarii, adorabo ad templum sanctam tuuni, et confî» tebor nomini tuo.

J'entrerai dans votre maison. Seigneur, je vous adorerai, mou Dieu, danê votre saint temple, et Je confesserai votre nom. Ps. V, 8»

74 LElTlUiS SPIKITUELT.ES

nii juste instrument de nostre alliance toute fondée en Dieu, et laquelle durera à l'éternité, moyennant la miséricorde de celu'' -fui ^m est Fautlieur.

Monseigneur l'evesque de Saluées*, Fun de rnes plus intimes amis et des plus grands serviteurs de Dieu et de l'Eglise qui fust au monde, est decedé despuis peu, avec un regret incroyalde de son peuple, qui n'avoit jouy de ses travaux qu'un an et demy , car nous avions esté faitz evesques ensemble, et tout d'un jour. Je vous demande trois cliappeletz pour son repos, asseuré que je suis que s'il m'eust survescu, il m'eust procuré une charité pareille vers tous ceux où il eust eu crédit.

Vous m'escrivés, en un endroit de vostre lettre, en façoii qu'il semble que vous tenés pour résolu que nous nous reverrons un jour. Dieu le veuille, ma très chère Seur! Mais, pour mon regard, je ne voy rien devant mes yeux qui me puisse faire espérer d'avoir liberté d'aller de delà : je vous en dis la rayson en confiance, estant à saint Claude.

Je suis icy lié pieds et mains; et pour vous, ma bonne; Seur, Fincommodité du voyage passé ne vous estonne -ellepoint? Mais nous verrons entre cy et Pasques ce que Dieu voudra de nous : sa sainte volonté soit tous-jours la nostre.

Je vous prie de bénir Dieu avec moy des effectz du voyage de saint Claude : je ne vous les puis dire, mais ilz sont grands; et à vostre premier loysir escrivés-moy l'histoire ^ de

» Cet évêque de Saluées est le père Juvénal Ancina, auparavant prêtre de l'Oratoire, avec lequel saint François avoit lié une arnitié étroite dans le voyage qu'il fît à Rome pour les affaires du Chablais. Il en parle souvent dans ses lettres comme d'un prélat éminent en science et en vertu, zélé, charitable, qui vivoit avec son peuple comme un père avec ses enfants, et qui en étoit singulièrement aimé. La conformité de génie et de mœurs les unit ensemble, et cette union dura autant que leur vie.

2 CettH histoire est ainsi rapportée dans la Vie de madame de Chantai^ par l], Maui^as du Tour, Ire Partie, chap. X, pag. 33 :

« Le malin, notre pieuse veuve étant au lit un peu assoupie, elle se vit il -ians un chariot avpc une troupe de gens qui alloient en voyage ; et lui

vostre porte de saint Claude, et croyés que ce nVsf point par curiosité que je vous la demande.

* Ma mère vous est tellement acquise que rien plus. J'ay esté consolé de voir que vous appelles de si bon cœ ir madame duPuysdorbe , seur; c'est une grand' ame si elle est bien assistée et Dieu se servira d'elle à la gloire de son nom ; aydés-la et la visités par lettres. Dieu vous en sçaura gré.

Si je me veux croire, je ne finiray point celte lettre, escritte sans autre soin que de vous respondre. Je la veux pourtant finir, vous demandant une grand' assistance de vos prières. Et que j'en suis nécessiteux î Je ne prie jamais sans vous avoir pour une partie du sujet de mes supplications; je ne salue jamais mes Anges que je ne salue le vostre : rendésmoy la pareille, et vostre Celse Benine aussi, pour fequel je prie tous-jours, et pour toute vostre compaignie. Croyés bien que je ne les oublie point, ni feu M. leur père % vostre mary, en la sainte Messe. Dieu soit vostre cœur , vostre esprit , vostre ame, ma très chère Seur, et je suis en ses entrailles vostre serviteur très dédié , avec liberté parce que c'est par homme.

Priés quelques fois pour la réduction de ma misérable Genève.

François, Ev. de Genève.

A Sales, le 14 octobre 1604.

» sembloit que le chariot passoit devant une église où elle voyoit quantité de » personnes qui louoient Dieu avec joie et grande modestie. Je voulus, dit- » elle, m'élancer pour m'aller joindre à cette, bénite troupe, et entrer par la » grande porte de l'église; mais je fus repoussée, et entendis distinctement » une voix qui me dit : « 11 faut passer outre et aller plus loin; tu n'entreras n jamais au sacré repos des enfans de Dieu que parla porte de Saint-Claude. »

1 Ici commence l'autographe conservé au monastère de la rue de Vaugirard de PariS. 11 y manque évidemment le premier mot de »â phrase, comme ilion ajfection, ou quelqu'autre semblable.

* M. le baron de Chantai.

7f) LKTTKES SPI^in KIJ.KS

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LETTiîi:'

A LA MÔJE.

iiJr^ P'raiiçois lui donne des conseils sur une affaire légale : avis; sur les «eatations; moyen de les repousser et de nous en garantir.

21 novembre 1G?4,

Madame ma très chère Seiir,

Nostre glorieuse et très sainte maistresse et reyne la Vierge Marie, de laquelle nous célébrons anjourd'huy la Présentation, veuille présenter nos cœurs à son filz, et nous donner le sien. Vostre messager m'est arrivé au plus fort et malaysé endroit que je puisse presque rencontrer en la navigation que je fay sur la mer tempestueuse de ce diocèse, et n'est pas croyable cqmbien vos lettres m'ont apporté de consolation. Je suis seulement en peyne si je pourrois tirer de la presse de mes affaires le loysir qu'il faut pour vous respondre si tost comme je désire et si bien comme vous attendes. Je diray ce que je pourray tumultuayrement, et s'il me reste quelque chose après cela , je vous l'escriray dans bien peu de tems par homme de connoissance qui va à Dijon et revient.

Je vous remercie de la peyne que vous avés prise à me desduire l'histoire de vostre porte de saint Claude, et prie ce bénit saint , tesmoin de la sincérité et intégrité de cœur avec laquelle je vous chéris en nostre Seigneur et commun Maistre, qu'il impetre de sa sainte bonté l'assistance du saiut Esprit qui nous est nécessaire pour bien entrer au repos du taljer-

1 L'original en est conservé dans le monastère de la Visitation de Turin. tjesi la 'iie de la collection de Biaise, ou la S3e des lettres inéiitecs du mcuie éditeur, et la 1" du livre V des anciennes éditions.

m'»' (le l'Eglise. Cest assés dit une fois pour toutes : ouy , hii'v m'a donné à vous, je dis uniquement, entièrement, irrpvorablement,

INinr vostre procès, je vous diray, qu'en ayant conféré avi^c un des excellens hommes qui vivent affin qu'il m'ayflast à m'en bien esclaircir, j'ay rencontré , ce me semble , le nœud de l'affaire, pour vous bien et solidement conseiller pour nostre ame, qui est à Dieu et de laquelle pour l'amour d'icolluy il nous faut estre fort jaloux. C'est que j'ay veu que le contract des moulins et la transaction de la succession ont esté faitzà mesme jour, mesme heure, en la mesme mayson, par le mesme notaire, devant les mesmes tesmoins. Cela les rend correspectifs l'un à l'autre. Et de là s'ensuit que voulant faire casser et rompre celuy des moulins à cause de l'enoi me lésion, il faut aussi rompre et casser celuy de la transaction qui luy est correspectif , et laysser les affaires au înosme estât auquel elles estoyent avant la transaction et l'achapt des moulins. Car puis que vous voulés oster les quatorze mille francz à celuy à qui ilz avoyent esté donnés pour îo faire transiger, il est bien raysonnable que la transaction (jii'il afaitte pour les avoir soit aussi gastée. Vous voulés reprendre ce que vous luy avés donné qui est la somme de (|!uiiorze mille francz, rendés-luy aussi ce que vous avés de luy a cette considération , qui est la cession de cette succession; que si il n'y avoit nul droit en ce tems là, il n'en aura non pins maintenant. Et en cette façon je ne voy pas qu'il y ayt lien à craindre pour nostre chère ame; car vous ne luy faites nul tort de reprendre ce que vous luy avés donné, luy rendant ce qu'il vous a donné.

Je ne suis pas bien asseuré si je dis bien en cecy, parce qu'à i'adventure n'ay-je pas bienconçeu le fait avec toutes ses circonstances, car je suis extrêmement dur à l'intelligence de ces choses là. C'est pourquoy en ayant conféré avec des personnes entendantes au meslier et consciencieuses des quelles

78 LETI'l'.ES SPIRITUELLES

VOUS ne manques pas à Dijon , si mon opinion n'est pas jugée bonne, ne la suyvés pas, mais ]a leur : car je le désire ainsy, bien que j'espère que j'auray bien deviné selon la proposition que vous m'en avez faitte.

Prenes garde en la poursuitte du procès de ne point relascher de la pure et entière charité du prochain, et faittes les sollicitations religieusement , et moyennant cela, ne vous laysses nullement inquiéter d'aucun scrupule , car il n'y a nul danger.

Je ne vous diray plus rien du doute que vous aviés si Dieu vouloit ou ne vouloit pas ce qui se passa à saint Claude ; car, puis que sa bonté s'est inclinée jusques aux aureilles de vostre cœur pour s'en declairer à vous, il n'est plus question que vous en doutiés. Pour moy, il ne me seroit pas possible, quand je le voudrois, d'en entrer en aucune difficulté.

Je viens à vostre croix , et ne sçai si Dieu m'aura bien ouvertes yeux pour la voir en ses quatre boutz : je le souhait ce infiniment et l'en supplie, affin que je vous puisse dir^ quelque chose bien à propos. C'est une certaine impuissance, ce me dites-vous, des facultés ou parties de vostre entendement qui l'empesche de prendre le contentement de la considération du bien ; et ce qui vous fasche le plus, c'^st que voulant Ihors prendre resolution, vous ne sentes point la solidité accoustumée, ains vous rencontrés une certaine barrière qui vous arreste tout court , et de là vient le tourment des tentations de la foy. C'est bien dit, ma chère fille, vous vous exprimés bien , je ne sçai si je vous enlens bien. Vous adjoustés que néanmoins la volonté par la grâce de Dieu ne veut que la simplicité et fermeté en l'Eglise, et que vous mourriés volontier pour la foy d'icelle. 0 Dieu soit bénit ! ma chère Fille.

L'infirmité 71 est 2KIS à la mort, mais a/fin que Dieu soit gloriffié C7i icelle \ Vous avés deux peuples au \en\re de vostre esprit, comm' il fut dit à Rebecca; l'un combat contre * Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloriâ Dei. Joan., XI, 4.

ï:F. s. niANÇOIS DE SALFS. 70

Fautre, mais en fin le plus jeime surmontera Vaisné\ L'amour propre ne meurt jamais que quand nous mourons, il a mille moyens de se retrancher dans nostre ame^ on ne l'en sçauroit desloger, c'est l'aisné de nostr' ame , car il est naturel ou au moins connatiirel. Il a une légion de carrabins avec luy, de mouvemens, d'actions, de passions, il est adroit et sçait mille tours de souplesse. De l'autre costé, vous avés l'amour de Dieu qui est conçeu après , et est puisné , il a aussi ses mouvemens , inclinations , passions , actions. Ces deux enfans en un mesme ventre s'entrebattent comm' Esaû et 3acob. C'est pourquoy Rebecca s'escrie : Kestoit4l pas mieux de mourir que de concevoir cwec tant de douleurs? De ces convulsions s'ensuit un certain degoustement qui fait que vous ne savourés pas les meilleures viandes. Mays que vous importe-il de savourer ou ne savourer pas, puis qiie vous ne laissés pas de bien manger ?

S'il me falîoit perdre l'un des sentimens, je choysirors que ce fust le goust, comme moins nécessaire, voire mesme que l'odorat , ce me semble. Croyés-moy , ce n'est que le goust qui vous manque , ce n'est pas la vetie; vous voyés, mays sans contentement, vous mascliés le pain comme si c'estoyent des estouppes, sans goust ni saveur. Il vous semble c[ue vos resolutions sont sans force par ce qu'elles ne sont pas gayes ni joyeuses; mais vous vous trompés, car l'apostre saint Paul bien souvent n'en avoit que de cette sorte là.

La pauvre Lia est une petite chassieuse et laide, mais il faut que vostre esprit couche avec elle, avant que d'avoir la belle Rachel. Et courage , car elle ne laissera pas de faire de beaux enfaus et des œuvres aggreables à Dieu. Mais jem'ar-

* Dominus dédit conceptum Rebeccfe; sed collidebantur in utero ejus par- \uli; qikTe ait : Si sic futuram erat, qnid necesse fuit concipere? Gen., XXV, %\ et 2-2.

Peirexitque Isaac ut consuleret Dominum. Qui respondens ait : Dua; gentea sunt in utero tuo, et duo populi ex ventre tuo dividentur, populusque populum superabit, et major servict minori. Ibid., 22 et 23.

80 LETlilES SPinirUELI.ES

reste trop. Vous ne vous sentes pas ferme, constante in lâeii résolue : Il y a quelque chose en moy, ce dites-vous, qui n'a jamais esté satisfait, mais je ne sçaurois dire que c'est. Je le voudrois bien sçavoir , ma chère fille, pour le dire, mais j'espère qu'un jour vous ayant à loysirjel'apprendrrLy ; cependant, seroit-ce point peut-estre une multitude de désirs qui fait des obstructions en vostre esprit? J'ay esté malade de relte maladie. L'oyseau attaché sur la perche se connoist attaché et sent les secousses de sa détention et de son engagement seulement quand il veut voler; et tout de mesme, avant qu'il ayt ses aisles, il ne connoist son impuissance que par l'essay du vol.

Pour un remède donques, ma chère fille, piiis que vous n'avés pas encor vos aysles pour voler, et que vostre propre impuissance met une barrière à vos efforts, ne vous débattes point ne vous empressés point pour voler; ayés patience que vous ayés des aysles pour voler comme les colombes ; je crains infiniment que vous n'ayés un petit trop d'ardeur à la proye, que vous ne vous empressiés, et multipliés les désirs un petit trop dru. Vous voyés la beauté des clartés, la douceur des résolutions, il vous semble que presque vous les te» nés, et le voisinage du bien vous en suscite un appétit de mesme, et cet appétit vous empresse et vous fait eslancer : mais pour néant; car le maistre vous tient attachée sur la perche, ou bien vous n'avés pas encor vos aysles, et cependant vous amaigrisses par ce continuel mouvement du cœur, et alanguissés continuellement vos forces. Il faut faire des essays , mais modérés, mais sans se débattre, mais sans s'eschaiifTor.

Examinés bien vostre procedeure en cet endroit; peut-estre verrés-vous que vous bandés trop vostre esprit au désir de ce sonveraiu goust qu'apporte à l'ame le ressentiment de la fermeté, constance et resolution. Vous avés la fernieié; car qu'est-ce autre chose , fermeté, que vouloir plustost mourir

qu'ofFenser ou quitter la foy? Mais vous n'en avés pas le sentiment; car si vous l'aviés, vous auriés mille jores. Or sus, arrestés-vous, ne vous empressés point. Yous verres que vous vous en treuverés mieux, et vos aisles s'en fortifieront plus aisément. Cet empressement donques est un défaut en vous , et c'est ce je ne sçai quoy qui n'est pas satisfait, car c'est un défaut de résignation. Vous vous resignés bien , mais c'est avec un rnais; car vous voudriés bien avoir cecy et c^la , et vous débattes pour l'avoir.

Un simple désir n'est pas contraire à le résignation; mais un pantelement de cœur, un debaitement d'aisles, une agitation de volonté et multiplication d'eslancemens, cela, indubitallement, est faute de résignation. Courage, ma chère Seur : puis que nostre volonté est à Dieu, sans doute nous sommes à luy. Yous avés tout ce qu'il faut , mais vous n'en avés nul sentiment; il n'y a pas grande perte en cela. Sçavés-vous ce qu'il faut faire? il faut prendre en gré de no point voler, puis c{ue nous n'avons pas encor nos aisl^^s. Yous me faites resouvenir de Moyse : le saint homme arrivé sur le mont de Phasga, il vit toute la terre de promission devant ses yeux, terre à laquelle il avoit aspiré et espéré quarante ans continuelz parmi les murmurations et s ditions de son armée et parmi les rigueurs des desertz. Il la vit et n'y entra point, mais il mourut en la voyant. Il avoit vostre verre d'eau aux lèvres, et ne pouvoit boire. 0 Dieu! quelz souspirs devoit jetter cett' ame ! Il mourut là plus heureux que plusieurs qui moururent en la terre de promission , puis que Dieu luy fit l'honneur de l'ensepulturer luy-mesme.

Or sus , s'il vous failloit mourir sans boire de l'eau de la Samaritaine, qu'en seroit-ce pour cela , pourveu que nostre ame fust receue à boire éternellement en la source et fontaine de vie? Ne vous empressés point à des vains désirs, et mesme ne vous empressés pas à ne vous empresser j)oint. Aiios oi^.u* cément vostre chemin ^ car il e.-L le;..

B2 LETTRES SPiRTTTIKT LFS

Saches , ma très cliere SeQr , que je vo;;s escris ces cîi(3S(^ avec beaucoup de distractions, et que, si vous les treuvé.^ embroiii liées, ce ne sera pas merveille : car je le suis movmesme, mais. Dieu mercy, sans inquiétude. Voulés-vous connoistre si je dis vray , que le défaut qui est en vous c'est de cett' entière résignation? Vous voulés bienavoirune croix, mais vous voulés avoir le choix, vous la voudriés commune, corporelle et de telle ou telle sorte. Et qu'est cela, ma fille très aymée? Ah ! non, je désire que vostre croix et la mienne soyent entièrement croix de Jesus-Ghrist, et quant à l'imposition d'icelle et quant au choix : le bon Dieu sçait bien ce qu'il fait et pourquoy; c'est pour nostre bien, sans doute. Nostre Seigneur donna le choix à David de la verge de laquelle il seroit affligé, et Dieu soit bénit, mais il me semble que je n'eusse pas choysi : j'eusse laissé faire tout à sa Divine Majesté. Plus une croix est de Dicu, plus nous la devons aymer. Or sus , ma seur , ma fille , mon ame , et cecy n'est pas trop, vocs le sçavés bien ; dites-moy, Dieu n'est-il pas meilleur que l'homme , mais l'homme n'est-il pas un vray néant en comparayson de Dieu? Et néanmoins, voyés un homme, ou pluslost le plus vray néant de tous les neans , la fleur de toute la misère, qui n'ayme rien moins la confiance que vous avés en luy , encor que vous en ayés perdu le goust et le sentiment, que si vous en aviés tous les sentimens du monde; et Dieu n'aura-il pas aggreable vostre volonté bonne, encor qu'elle soit sans nul sentiment? Je suis, disoit David ', comme mie vessie sechée à la fumée du feu, qu'on ne seau roi t dire à qaoy elle peut servir. Tant de sécheresses qu'on voudra, tant de stérilité , pourveu que nous ay niions Dieu.

i Saint François a reiiiîa ce passage selon le texte hébreu. La Vulgate porte : ¥actus sum sicut tUer " in pruinâ : Je suis devenu comme une peau exposé» i la gelée. Ps. CXVIIl, 83.

' Un» outre »st une isp(:ce di- pnclio ou de vase fait île peau de ))nuc, dont l'usnpc osl de renftniier &i >in, de l'huile ou d'autres liqueurs : le poil est en dedans, et bien poissé, de peur i|ue la li<|uiur *t !a pénètre : dèi que celte peau est desséchée, elle u'lsI ^lus bonne à rien. Xalt de rtditeur '^aiêt.

DE S. T'RANT.OTS DE SAT.FS. 83

Mais avec tout cela, vous n'estes pas encor an pais où il n'y a point de jour, car vous avés le jour par fois et Dieu vous visite. Est-il pas bon, à vostre advis? Il me semble que cette vicissitude vous le rend bien savoureux.

J'appreuve néanmoins que vous remonstriés à nostre doux Sauveur, mais amoureusement et sans empressement, vostre affliction; et, comme vous dites, qu'au moins il se laisse treuver à vostre esprit : car il se plait que nous luy racontions le mal qu'il nous fait, et que nous nous plaignions de luy, pourveu que ce soit amoureusement et humblement, et à luy-mesme , comme font les petitz enfans quand leur chère mère les a fouetté^. Cependant il faut encor un petit souffrir, et doucement. Je ne pense pas qu'il y ayt aucun mal de dire k nostre Seigneur : Veiiés dans nos âmes. Ce Seigneur sçayt si j'ay jamais communié sans vous des mon départ de vostre ville.

Non, cela n'a nulle apparence de mal; Dieu veut que je le seiTe en souffrant les stérilités, les angoisses, les tentations, comme Job, comme S. Paul, et non pas en prèschant.

Serves Dieu comme il veut; vous verres qu'un jour il fera tout ce que vous voudrés, et plus que vous ne sçauriés vouloir.

Les livres que vous lires demy heure sont Grenade , Gerson, la Vie de Jesus-Christ mise en françois du latin de Landulphe. Chartreux, la, mère Thérèse , le Traitté de l'affliction * , que je vous ai marq^é dans une précédente lettre.

Hé î serons-nous pas un jour tous ensemble au ciel à bénir Dieu éternellement? Je l'espère et m'en resjouys.

La promesse que vous fistes à nostre Seigneur de ne jamais rien refuser de ce qui vous seroit demandé en son nom,

* De la tribulation. Ce traité fut. vomposé en espagnol par le père Ribadeneira, et a été traduit en françois par un autre jésuite. Voyez la lettre que cite le Saint, et qui est la même qui précède immédiatement celle-d page 5».

84 LETTRES SP]RlTT:r.I.LES

ne vous sçauroit obliger, sinon à le bien aymer; c'est à dire, que vous pourries l'entendre en telle façon que la pratique en seroit vicieuse, comme si vous donniés plus qu'il ne faut, et indiscrettement. Cela donques s'entend , en observant la vraye discrétion, et,. en ce cas là, ce n'est non plus que de dire que vous aymerés bien Dieu, et vous accommoderés à vivre, dire, faire , et donner selon son gré.

Je garde les livres des Psalmes, et vous remercie de la Musique , en laquelle je n'entens rien du tout, bien que je l'arme extrêmement quand elle est appliquée à la louange de nostre Seigneur.

Vrayement, quand vous voudrés que je depesclie, et que je trouve du loysir sans loysir pour vous escrire, envoyés» moy ce bon-homme N. ; car, sans mentir, il m'a pressé si extrêmement que rien plus, et ne m'a point voulu donner de relasche, pas seulement d'un jour; et vous dis bien que je ne voudrois pas estre juge en un procès duquel il fust solliciteur.

Je ne puis laisser le mot de Madame; car je ne veux pas me croire plus affectionné que S. Jean l'Evangeliste , qui néanmoins, en l'Epistre sacrée qu'il escrità la sainte dame Eiecta, l'appelle Madame, ni estre plus sage que S. Hicrosme , qui appelle bien sa dévote Eustochium Madame. Je veux bien néanmoins vous défendre de m'appeller Mmiseig7ieur; car , encor que c'est la coustume de deçà d'appeller ainsy les Evesques, ce n'est pas la coustume de delà, et j'ayme la simplicité.

La Messe de nostre Dame , que vous voulés vouer pour toutes les semaines, le pourra bien estre : mais je désire que ce ne soit que pour une année, au bout de laquelle vous revouërés, s'il y eschoit; et commencés le jour de la Conception de nostre Dame , jour de mon Sacre, et auquel je fis io grand et espouvantable vœu de la charge des âmes, et mourir poji elles s'il estoit expédient. Je devrois trembler m'en le-

DE S. KKAx^L(HS DE SALES. 33

souvenant. J'en dis ,1e mesmedu Chappe]etetder.4f. maris Stella.

Jo n'ay observé ni ordre ni mesure à vous respondre; mais ce (lorteur m en a levé le moyen.

•■"attens de pied coy une grande (empeste, comme je vous ay escrit au commencement, et pour mon particulier, mais joyeusement; et , regardant en la providence de Dieu j 'espère que ce sera pour sa plus grande gloire et mon rep!,, et beaucoup d autres choses. Je ne suis pas asseuré qu'efle ar-

cccy?IIe! pour ce que je ne m'en sçaurois empescher • ii faut que mon cœur se dilate avec le vostre comme cela- e^ pins qu en cette attente j'ay de la consolation et de l'espérance de bonheur, pourquoy ne vous le dirois-je pas? Mai, à vous.^-ule,je vous prie. ' '

Je ,.,.^ soigneusement pour nostre Celse Benine , et pour oute la petite trouppe des filles. Je me recommande aussi à

ZZT f ^°"^^"-— ^^ P-r pour ma Genève aflin que Dieu la convertisse.

Item, resouvenés-vous de vous comporter avec un -rand respect et honneur en tout ce qui regardera le bon Pe.ï: ir tue que vous sçaves ; et mesme, traittant avec ses discip es et enfans sp,n uelz, qu'ilz ne reconnoissent que la vraye douceur et hunnhté en vous. Si vous receviés quelques reproches tenes-vous douce, humble, patiente, etsansautre no que de vraye humilité ; car il le faut. Dieu soit à jamais

vostic (res dcdie serviteur en nostre Seigneur , etc. A Dieu soit honneur et gloire !

Jour de la Présentation de noslre Dame, 21 novembre 1604. J'adjoustece iiiatlin.jourde sainte Cécile, q.e le proverbe tu e de nostre S. Bernard, Œnfer est plein de bonnes volontés 0-: de: „ , . ne vous doit nullement trouljer. Il y a deux sortes

86 LETTUES Sl^lHlTUELLVS

de bonnes volontés. L'une dit : Je voudrois bien faire, mais il me^fasche, et ne le feray pas. L'autre dit : le veux bien faire , mais je n'ay pas tant de pouvoir que de vouloir ; c'est cela qui m'arreste. La première remplit l'Enfer, la seconde le Paradis. La première volonté ne fait que commencer à vouloir et désirer ; mais elle n'achevé pas de vouloir ; ses desirs n'ont pas assés de courage , ce ne sont que des avortons de volonté : c'est pourquoy elle remplit l'Enfer. Mais la seconde produit des désirs entiers et bien formés, et c'est pour celle-là que Daniel fut appelle homme de désirs. Nostre Seigneur nous veuille donner la perpétuelle assistance de son saiiit Esprit , ma fille et seur très aymée !

lettre'

A LA MÊME

Exhortation à la patience dans ses pemes intérieures ; en détourner sa vue pour ne regarder que Dieu. Ce qu'il faut faire quand on a oublié quelqu<i péché dans une confession générale; il ne faut rien précipiter dans le choix d'un .iiat de vie, mais se bien consulter avec Dieu par l'entremise de son Diiecicur.

Le 18 février 1605.

Je loue Dieu de la constance avec laquelle vous supportés vos triljulations. J'y vois néanmoins encor quelque peu d'inquiétude et d'empressement , qui empescbe le dernier effect de vostre patience. En vostre patience , dit le Filz de Dieu, vous possederés vos âmes -. C'est donc Teffecldela patience, de bien |)Osseder son ame ; et à mesure que la patience est

' C'est 1 V72e de la collection- Biaise, et la 55^ [al. 48^) du livre IV de* anciennes ( allions.

« In patitiktii vestrà possidebitis animas vestras. Luc, XXI; lU.

parfaite, la possession de Famé se rend plus entière et excellente. Or la patience est d'autant plus parfaite, cpi'elle es! moins meslée d'inquiétude et empressement. Dieu donques vous veuille délivrer de ces deux dernières incommodités, ef tost après vous serés délivrée de l'autre main.

Bon courage, je vous supplie, ma très cliere Seur : vous n'avés souffert l'incommodité du chemin que troysans, et vous voulésle repos! Mais resouvenés-vous de deux choses : Pune , que les enfans d'Israël furent quarante ans parmi les desertz avant que d'arriver dans la terre du sejoui^ qui leur estoit promis ; et néanmoins six semaines pouvoyent suffire pour tout ce voyage, età l'ayse; et il ne (leur) fut pas loysible de s'enquérir pourquoy Dieu leur faysoit prendre tant de destours, et les conduisoit par des cheuiins si aspres, et tous ceux qui en murmurèrent moururent avant l'arrivée : l'autre, que Moyse , le plus grand amy de Dieu de toute la troupi-^^ , mourut sur les frontières de la terre de repos , la voyant ic ses yeux , et ne pouvant en avoir la jouyssance.

Pleust à Dieu que nous regardassions peu à la conduite .] chemin que nous frayons,, et que nous eussions les yeux fichés surceliry qui nous conduit, et sur le bienheureux [»aï^ auquel il nous mené ! Que nous doit-il clialoir si c'est par les desertz ou parles champs que nous allons, pourveu que Dieii soit avec nous, et que nous allions en Paradis? Croyés-rnoy, je vous prie, trompés le pins que vous pourrés vostre mal; et., si vous le sentes, au moins ne le l'egardés pas : car hi veuë vous en donnera plus d'uppreheiision que le sentiment ne vous en donnera de douleur. Aussi bande-on les yeux à ceux sur lesquelz on veut faire quelque grand coup par k( fer. Il me semble que vous vous arrestés un petit trop à la considération de vostre mal.

Et quanta ce que vous me dites, que c'est un grand travail de vouloir et ne pouvoir , je no veux pas vous dire qu^il faut vouloir ce (jiie Ton pept, ; uiaisj*' vous dis bien qu' e'es^

c^5 LETTRES SPIRITUELLES

un grand pouvoir devant Dieu que de pouvoir vouloir. Presses outre, je vous supplie, et pensés à cette grande dereliction que souffrit uostre maistre au jardin des Olives; et voyés que ce clier Filz ayant demandé consolation à son bon Père, cl connoissant qu'il ne vouloit paslaluy donner, il n'y pense plus, il ne s'en empresse plus, il ne la cherche plus; mais, comme s'il ne Teust jamais prétendue, il exécute vaillamnient et courageusement l'œuvre de nostre rédemption.

Apres que vous aurés prié le Père qu'il vous console , s'il no luy plait pas de le faire, n'y pensés plus, et roidissés vostre courage à faire l'œuvre de vostre salut sur la croix , comme S! jamais vous n'en déviés descendre, et qu'onques plus vous ne deussiés voir Tair de vostre vie clair et serain. Que vouiés-vous? il faut voir et parler à Dieu parmi les tonnerres et tourbillons du vent; il le faut voir dans le buisson et parmi le feu et les espines ; et pour ce faire , la vérité est qu'il est nécessaire de se deschausser, et faire une grande abnégation de nos volontés, et affections. Mais la divine bonté ne vous a pas ai^pellée au train auquel vous estes, qu'il ne vous fortifie pour tout CGcy. C'est à luy de parfaire sabesoigne. Il est vray qu'il est un petit long, parce que la matière le requiert; mais patience. Bref, pour l'honneur de Dieu, acquiesces entièrement à sa volonté , et ne croyés nullement que vous le servissiés mieux autrement; car on ne le sert jamais bien^ sinon quand on le sert comme il veut.

Or il veut que vous le servies sans goust , sans sentiment, avec des répugnances et convulsions d'esprit. Ce service ne vous donne pas satisfaction, mais il le contente; il n'est pas à vostre gré , mais il est au sien.

Imaginés-vous que vous ne deussiés jamais estre délivrée de vos angoisses; qu'est-ce que vous fériés? Vous diriés à Dieu : Je suis vostre; si mes misères vous sont aggreables , iiccroissés-en le nombre et la durée. J'ay confiance en nostre Sfigneur que vous diriés crda, et n'y Dcnseriés plus; au moins.

DE S. ^UA^içolt> de sales. 89

vous ne vous empresseriés plus. Faites-en de mesme maintenant, et apprivoisés- vous avec vostre travail, comme si vous déviés tous-jours vivre ensemble : vous verres que quand vous ne penserés plus à vostre délivrance, Dieu y pensera; et quand vous ne vous empresserés plus, Dieu accourra. C'est assés pour ce point, jusques à ce que Dieu me donne la comQiodité de vous le declairer à souhait, Ihors que sur iceluy nous establirons Tasseurance de nostre joye ; ce sera quand Dieu nous fera revoir en présence.

Cette bonne ame ' , que vous et moy chérissons tant , me fait demander si elle poindra attendre la présence de son Père spirituel pour s'accuser de quelque point duquel elle n'eut point souvenance en sa confession générale ; et, à ce que je vois , elle le desireroit fort. Mais dites-luy , je vous supplie , que cela ne se peut en aucune façon : je trahirois son ame, si je luy permettois cet abus. Il faut qu'à la fine pi'emiere Confession qu'elle fera, toui au commencement elle s'accuse de ce péché oublié (j'en dis de mesme s'il y en a plusieurs) purement et simplement, et sans repeter aucune autre chose de sa confession générale, laquelle fut fort bonne; et partant, nonobstant les choses oubliées, cette ame ne se doit nullement troubler.

Et ostés-luy la mauvaise appréhension qui la peut mettre en peyne pour ce regard ; car la vérité est que le premier et principal point delà simplicité chrestienne gist en celte franchise d'accuser ses péchés , quand il est besoin , purement et nuement, sans appréhender l'aureille du Confesseur, laquelle n'est apprestée que pour ouïr des péchés , et non des vertus-, et des péchés de toutes sortes. Que donques hardiement et courageusement elle se descharge pour ce regard, avec une grande humilité et mespiis de soy-mesme, sans avoir crainte de faire voir sa misère à celuy par Tentremisb duquel Dieu la veut guérir.

* Madame la présidente Brulart » selon toute a,)parcnce.

00 LETIRES SPIRITUELLES

Mais si son Confesseur ordinaire luy donne trop de honte ou d'appréhension, elle pourra bien aller ailleurs; mais je voudrois en cela toute simplicité , et croy que tout ce qu'elle a à dire est fort peu de chose en effect , et l'appréhension le fait paroistre estrange. Mais dites-luy tout cecy avec une grande charité, et TasseUiés que si en cet endroit je pou vois condescendre à son inclination, je le ferois très volontier, selon le service que j'en ay voué à la très sainte liberté chrestienne. Que si, après cela, au premier rencontre qu'elle fera de son Père spirituel , elle pense retirer quelque consolation et proffit de luy manifester la mesme faute , elle le pourra faire, bien qu'il ne sera pas nécessaire; et, à ce que j'ay appris de sa dernière lettre , elle le désire ; et j'espère mesme qu'il luy sera utile de faire une confession générale de nouveau avec une grande préparation, laquelle néanmoins elle ne doit Gommencer qu'un peu avant son départ, de peur de s'embarrasser.

Dites-luy encor , je vous supplie, que j'ay veu le désir qu'elle comoience de prendre de se voir un jour en lieu où elle puisse servir Dieu de corps et de voix. Arrestés-la à ce counnencement; faites-Luy sçavoir que ce désir est de si grande conséquence, qu'elle ne doit ni le repeter, ni permettre qu'il croisse , qu'après qu'elle en aura pleinement communiqué avec son Père spirituel , et qu'ensemblement ilz en auront ouy ce que Dieu en dira. Je crains qu'elle ne s'engage plus avant, et que par après il ne soit inal-aysé de la réduire à FindifFerence avec laquelle il faut ouïr les conseilz de Dieu. Je veux bien qu'elle le nourrisse, mais non pas qu'il croisse : car, croyés-moy, il sera tous-jours meilleur d'ouïr nostre Seigneur avec indifférence et en esprit de liberté , ce qui ne se pourra faire si ce désir grossit; car il assujettira toutes les facultés intérieures, et tyrannisera la rayson sur le choix.

Je vous diiiiiie bien de la peyiie^ voiis ieîidaat messagère

de ces responses; mais puisque vous avés bien pris le soia de me proposer les demandes de sa part, vostre charité le prendra bien encor pour luy faire entendre mon opinion.

Ferme, je vous supplie; que rien ne vous esbranle. Il est encor nuict, mais le jour s'approfhe ; non, il ne tardera pas. Mais cependant practiquons le dire de David : Eslevés vos mains du costé du lieu saint pendant la nuict , et bénisses le Seigneur *. Benissons-le de tout nostre cœur, et le prions quïl soit nostre guide , nostre barque et nostre port. ' Je ne veux pas respondre à voslre dernière lettre par le menu , sinon en certains pointz qui me semblent plus pressans.

Vous ne pouvés croire, ma très chère Filk, que les tentations contre la foy et l'Eglise viennent de Dieu. Mais qui vous a jamais enseigné que Dieu en fust auteur? Bien des ténèbres, bien des impuissances, bien du liement à la perche, bien de la dereliction et destitution de vigueur, bien du devoyement de Testomach spirituel, bien de Tamerlume de la bouche intérieure, laquelle rend amer Itr plus doux vin du monde : mais de suggestions de blasphème, d'infidelité , de mescreance , ha î non , elles ne -peuvent sortir de nostre bon Dieu : son sein est trop pur pour concevoir telz objetz.

Sçavés-vous comment Dieu fait en cela? Il permet que le malin forgeron de semblables besoignes nous les vienne présenter à vendre , afïin que, par le mespris que nous en ferons, nous puissions tesmoigner nostre affection aux choses divines. Et pour cela, ma chère Seur, ma très chère Fille, faut-il s'inquiéter, faut-il changer de posture? 0 Dieu! nenny. C'est le Diable qui va par tout autour de nostre esprit, furetant et brouillant, pour voir s'il pourroit treuver quelque porte 'ouverte. Il faysoit comme cela avec Job , avec

1 In noctibus exlollite manus \eslras iii saiicia, et bcnedicile Domicuiii Ps. CXXXIU , a.

92 LEITKES SPIRITUELLES

S. Anlhoine , avec S° Catherine de Sienne , et avec une infinité de bonnes âmes que je connois, et avec la mienne, qui ne vaut rien et que je ne connois pas. Et quoy! pour tout cela, ma lionne Fille, faut-il se fascher? Laissés-le se morfondre, et tenés toutes les advenues bien fermées : il se lassera en fin, ou, s'il ne se lasse. Dieu luy fera lever le siège.

Souvenés-vous de ce que je pense vous avoir dit une autre fois. C'est bon signe qu'il face tant de bruit et de tempestes autour de la volonté; c'est signe qu'il n'est pas dedans. Et courage , ma chère ame; je dis ce mot avec grand sentiment et en Jesus-Christ : ma chère ame, courage, dis-je. Pendant que nous pouvons dire avec resolution, quoyque sans sentiment, Vive Jésus j il ne faut point craindre.

Et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lascheté , sans force ni courage , mais comme par une violence que vous vous faites. 0 Dieu 1 mais donq la voylà, la sainte violence qui ravit les cieux. Voyés-vous, ma Fille, mon ame? c'est signe que tout est pris , que l'ennemy a tout gaigné eu nostre forteresse, hormis le donjon impénétrable, indomptable , et qui ne peut se perdre que par soy-mesme. C'est en fin cette volonté libre, laquelle, toute nuë devant Dieu, réside en la suprême et plus spirituelle partie de l'ame, ne dépend d'autre que de son Dieu et de soy-mesme; et quand toutes les autres facultés de l'ame sont perdues et assujetties à l'ennemy, elle seule demeure maistresse de soy-mesme pour ne consentir point.

Or , voyés-vous les âmes alïligées parce que l'ennemy, occupant toutes les autres facultés, fait là dedans son tintamarre et fracas extrême! A peyne peut-on ouïr ce qui se dit et fait en cette volonté supérieure, laquelle a bien la voix plus nette et plus vive que la volonté inférieure; mais celle-cy l'a si at^pro et si grosse, qu'elle estoulTe la clarté de l'autre,

]^]n lin notes cccy : pendant que la tentation vous desplairra, il n'y a rien à craindre j car pourquoy vous desplait-elle,

DE S. l'KAJNÇUIS DE SAEES. 93

sinon parce que vous ne la voulés pas? Au demeurant, ces tentations si importunes viennent de la malice du Divable; mais la peyne et souffrance cjue nous en ressentons viennent de la miséricorde de Dieu , qui, contre la volonté de son ennemy, tire de la malice d'iceluy la sainte tribulation, par laquelle il affine l'or qu'il veut mettre dans ses thresors. Je dis donq ainsy : vos tentations sont du Diable et de l'Enfer, mais vos peyneset afflictions sont de Dieu et du Paradis ; les mères sont de Babylone, mais les filles sont de Hierusalem. Mesprisés les tentations , embrassés les tribulations.

Je vous diray un jour, quand j'ayray bien du loysir, quel mal causent ces obstructions de l'esprit : cela ne se peut oscrire en peu de paroles. * .

Ne craignes nullement, je vous supplie, de me donner aucune peyne; car je proteste que c'est une extrême consolation d'estre pressé de vous rendre quelque service. Escrivez-moy donq, et souvent, et sans ordre , et le plus naïfvement que vous pourrés : j'en recevray tous-jours un extrême contentement.

Je m'en vay dans une heure en la petite bourgade où je dois prescher , Dieu s'estant voulu servir de moy, et en souffrant, et en prescbant; il soit à jamais bénit!

Il ne m'est rien encor arrivé de la tempeste que je vous dis ; mais les nuées sont encor pleines, obscures et chargées dessus ma teste.

Vous ne sçauriés avoir trop de confiance en moy, qui suis parfaittement et irrévocablement vostre en Jesus-Christ, duquel mille et mille fois le jour je vous souhaitte les plus chères grâces et bénédictions. Vivons et mourons en luy et pour luy. Amen.

Vostre très asseuré et très dédié serviteur en nostre Seigneur,

François, Evesque de Genève.

04 LETIHES SPIRITUELLES

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LRTTRFi'

Los grandes croix so))t plus méritoires, et donîanileut plus de fon^e, \

iVladaiïie ,

J'ay tant de suavité an désir que j'ay de vostre bien siâritiiel, que tout ce que je fay sous ce mouvement ne me seauroi t nuire.

Yoiis me dites que vous portés tous-jours vostre grande croix, mais qu'elle vous pesé moins parce que vous avés plus de force. 0 Sauveur du monde! que voyla qui va bien! Il faut porter sa croix : quiconque la portera plus grande se treuvJ "a mieux. Dieu donques nous en veuille donner des plus grandes, mais qu'il luy playse nous donner des grandes forces pour les porter! Or sus donques, courage : si vous avés confiance,, vous verres la gloire de Dieu ^

Je ne vous respons pas maintenant, car je ne sçaurois ; je ne fay que passer légèrement sur vos lettres. Je ne vous envoyeray rien à présent pour la réception du très saint Sacrement; si je puis , ce sera à la première commodité.

Je vis un jour une image dévote : c'estoit un cœur sur lequel le petit Jésus esloit assis. 0 Dieu, dis-je , aiiisy puissiés-vous vous asseoir sur le cœur de cette fille que vous m'avés donnée, et à laquelle vous m'avés donné! Il me playsoit en cette image que Jésus estoit assis et se reposoit , car cela

1 C/est la 73e de la collection-Biaise, et la 25* {al. 26e) du livre V dea anciennes éditions.

» Si credideris, videbis gloriam Dei. Joan., XI , 40.

DE S. rHAIsrOIS DE SALES. t'J

me representoit une stabilité; et me playsoit qu'il y esîoii enfant, car c'est l'aage de parfaitte simplicité et Jonceur : et communiant au jour auquel jesçavois que vous en faysiés de mesme , je logeois par ce désir ce bénit hoste en cette place , et chez vous et chez moy. Dieu soit en tout par tout bénit, et veuille se saisir de nos cœurs es siècles des siècles! iimen. Vostre serviteur très dodié es entrailles de nostre Seigneur, François, Evesque de Genève.

A la Roche, le 19 févrierl6Q5.

LETTRE '

A MADEMOISELLE DE VILLEHS^.

Le Saint lui mande que madame de Boisy, sa mère^ ne peut al'or à Dijca pour y adorer l'hostie miraculeuse qu'on y conservoit à la Sainte-Chapelle du roi; et il lui marque le temps où elle peut faire le voyage de Saint- Claude, pour lui exposer Tétat de son âme.

A la. Roche, le 24 mars lô05.

Vous m'obliges infiniment d^empkr/er, comme vous faites, toutes les occasions qui se présentent à vous pour in'escrire ; car j'ay tous-jours beaucoup de consolation à recevoir de vos nouvelles. J'admire que le pacquet de lettres quej'ay envoyé avant ce Caresme prenant au sieur de Maillen, pour (le) vous rendre, soit encor en cheniia, ne pouvant croire qu'il soit perdu : j'escrivis à presque tous mes amys.

* Tirée du monastère de la Visitation de St.-Denis en France. C'est la 74* de la collection de Biaise.

2 C'est apparemment la mèro de MM. de Villers, auxquels saint François adresse ailleurs une lettre au sujet de la mort de leur père. On appeloit alors du uom de demoisoiles les dames même mariées.

Ma pauvre mère auroit bien du désir d'aller à î'adoraf :r;n de la sainte hostie ^ ; irais , sans mentir , je ne pense pas quQ ses affaires ni sa santé le luy permettent.

Je vous voy si ferme au dessein de venir à saint Clautlo , que je ne puis plus vous dire autre chose, sinon que depuis le 24 d'avril ^ jusques au 3 de may je seray empesché aux affaires du synode de ce diocèse : hors de là*, depuis la Quasimodo jusques à la Pentecoste , je ne voy rien devant mes yeux qui me puisse destourner de la consolation que je prendray au bien de vostre présence , si vous prenés la peyne de venir jusques à la mayson de ma mère, où j'auray plus de commodité de vous entretenir sur tout ce qu'il vous plaira. Mais puis que vous désirés me communiquer pleinement vostre ame , il sera bien expédient de prendre un loysir convenable. Je ne sçaurois jamais vous oublier en ces foibles prières quejefay, estant par tant de raysons, d'une affection filiale , Madamoyselie , vostre, etc.

P. S. Je supplie Monsieur vostre mary et messieurs vos enfans de m'aymer en qualité d'un homme qui est entièrement acquis à leur mérite. Le porteur, qui m'est connu de longue main, m'a dit de combien de charité vous usés en son endroit. Dieu en soit glorifié et bénit !

1 L'hostie miraculeuse que les fidèles adoroient à la Sainte-Chn pelle de Dijon, et qui plusieurs fois préserva cette ville des plus grandes calamités, avoit été donnée par le pape Eugène IV, au duc de Bourgogne Philippe-le-Bon, en reconnoissance des services que ce prince lui avoit rendus. Cette hostie, qui faisoit partie du trésor des Papes, avoit éié autrefois mutilée par uu Juif, en haine de la religion catholique, et étoit semée et entachée de g)uttes de sang,

^ C'étoit le deuxième dimanche d'après Pâques, jour où s'ouvroit le synode, tous les ans , au diocèse du Saint.

» Ce temps n'étoit (iue de dix jours, pendant lesquels devoit durer le synn=t':«

DE S. FRANÇOIS DE SALf.ri.

LETTRE

A saint:: jeann'e-françoise de chantal.

Il iiiî assigne un jour pour qu'elle vienne le trouver chez ni; daine sa nicvQ e: lui faire la revue de sa conscience. Il lui découvre aus;:L le dessna qui madame sa mère de mettre sa jeuns sœur en pension au monastère du Puits-d'Orbe, la priant de faire secrètement des informations pour cela.

Le 2i dv3maY 1604, avant lelSmav 1605 ». Madame ma 1res chère Seur, Voyci une courte response à vos dernières lettres. Puis que vous estes résolue de me revoir entre ci et Pentecoste, et que vous en espérés tant de fruit, venés, au Nom de Dieu, et pour «ne bonne fois. Le lieu que je vous marquera^ , c'est chez ma mère à Thorans , parce qu'en cette ville je ne seau rois promettre un seul moment de mon tems. Le jour sera le Samedi suivant l'Ascension, affin que je vous puisse donner les quatre ou cinq jours suivans francz et libres , avant que la

» Tirée du second monastère de la Visitation de la ville de Rouen. G'esl a75« de la collection-Biaise, et la 36e (al. 33^) du liv. III des anc. éditions.

* Toutes les éditions précédentes, à partir de celle de 1626 qu'ont suivie toutes les autres, ont donné uniformément pour date à cette lettre le 21 d« mai 1603. Mais la lettre elle-même autographe finit par ces simples mots : C'est le 21 de may. Si donc elle a été écrite le 21 de mai; comme d'ailleurs elle a dû l'être avant l'Ascension, elle doit être de 1604, où l'Ascension tomboit le 27 mai, plutôt que de 1605, où cette fête tomboit le 19. Ajoutez que cette lettre a un rapport marqué avec celle que le Saint adressa à M. de Grepy en mai 1604, et que nous avons rapportée, tome VU, page 102. Quant au voyage de Sâint-Glaude dont il est question à la fin de cette même lettreci, ce voyage projeté, pour lequel le saint évéque auroit attendu t> Thorens la pieuse baronne de Chantai, est tout différent de celui que cettc»,.'>erniàre effiîctua au mois d'août 1603 (ou 1604, suivant le récit de la mère de -.^hangy), et dans lequel elle eut le bonheur de pouvoir s'entretenir à Saint-Claude, même avec l'évêque de Genève.

98 LEllRES SPIRITUELLES

feste de Pentecoste arrive, en laquelle il faut necessaireroept que je vienne icy à Nessy pour faire rOffice et mon devoir. Je ne vous puis dire si nous aurons besoin de beaucoup de jours pour la reveue de tout voslre estât intérieur : peu plus, peu moins en fera la rayson.

S'il vous arrivoit quelqu'incommodité pour laquelle il fallust différer vostre venue, vous n'aurés pab pour cela besoin de m'advertir par homme exprés, mais seulement par la première commodifé, pus que passé ce tems là je siîray à la visite, et ne m'arresteray nulle part jusques à nostre Dame de septembre, que je seray icy quinze jours seulement, si que entre ci et la vous auriés assés de loysir de m'advertir. Je dis cela en cas que le sujet mesme de la retardation de vostre voyage ne meritast pas de soy mesme de m'en advertir; mais pour cela faites comme vousjugerés, ou pour m'advertir, ou pour ne point m'advertir.

Préparés bien tout ce qu'il sera requis pour rendre ce voyage fructueux , et tel que cette entrevue puisse sutïire pour pi, .ieurs années. Recommandés-le à nostre Seigneur; fotiillés tous les replis, et voyés tous les ressors de vostre ame, et considérés tout ce qui aura besoin d'estre ou rabillé ou remis. De mon costé je presenteray à Dieu plusieurs saciifîces, pour obtenir de sa bonté la lumière et grâce nécessaire pour vous servir en cette occasion. Je vous dirois bien que vous preparassiés une grande, mais je dis très grande et absolue coniîance en la miséricorde de Dieu premièrement, puis en mon affection ; mais je sçai que de cela la provision en est toute faite. S'il vous semble qu'à mesure qiï^gt vostre souvenance et considération vous suggéreront quelque chose, il vous fust utile de le marquer avec la plume,, je Tappreuverois fort. Le plus que vous pourrés apporte! d'abnégation ou indifférence de vostre propre volonté, c'est à dire, de désir et resolution de bien obeïr aux inspirations et instructions que Dieu vous donnera , quelles qu'elles

I)E S. FRANÇOIS DE SALES. Cl)

soyerit, ce sera le mieux; car nostre Seigneur agit es anie$ qui sont purement siennes, et non préoccupées d'affections et de propre volonté. Mais sur tout gardés de vous inquiéter en cette préparation; faites-la doucement et en liberté d'esprit. En ce qui regarde les ennuys des tentaïions d-ir .a foy, ne vous y amusés pas; mais attendes que vous soyés icy : car ce sera bien assés tost. Ne partes pas sansXe ^ngé de vostre Confesseur; je veux croire que vous luy avés corn* muniqué vos délibérations, avant que d'en résoudre.

[^ Au demeurant, il faut que je vous supplie de me fair^ un bien. Ma mère désire infiniment d'envoyer ir;a jeune seur au Puydorbe, aifm de la despayser, et do liiy fair^^ prendre le goust de la dévotion; mais elle ne voudruii nulle* ment que ni Mad** l'Abbesse, ni sa Mayson^ en rcceust au* cune incommodité que celle du soin de ses meurs. C'est pourquoy je désire qu'il vous playse de m'apporter asseurance de tout ce cpi'il sera requis de faire à cette intention, sans que Madame l'Abbesse le sache, affîn que tout aille comme il faut, et que ma seur ait ce bien de.... ^

Yoyla de la peyne que je vous donne, mais c'est cncor pour un office de charité. ] Il me reste seulement à prier nostre Seigneur qu'il soit vostre guide et conducteur en m voyage et en tout le reste de vos actions : je l'en supplie de tout mon cœur, et vous, ma chère seur, de venir joyeuse en luy, qui est vostre joye et consolation ^ Si vous sçaviés comme je vous escris, vous excuseriés bien l'indigestion da mes paroks et de mon stile; mais c'est tout un. Je vous escris sans entendement, mais je ne vous escris pas sans un cœur plein d'extraordinaire désir de vostre bien et perfection. Courage, ma seur; Dieu vous sera bon et propice. Je suis vostre serviteur très dédié en son nom. Amen.

» Ce qui se trouve ici entre crochets manquoit aux éditions de 1C2C et 1CG3. 2 H y a ici une lij^nc et demie effacée ; on découvre seulement voslre retour, «Toute cette fui de loum manquoit aux éditions ci-dessus indiquées.

iOO LETTRES SPIRTTItfli.es

De s.iint Claude vostro chemin s'addresse droit à Gex, où je vous feray tenir un homme qui vous accompaignerajusques chés ma mère. Vous viendrés de Gex à Genève, où, si vous ne voulés pas, vous n'ai'resterés point; et si vous vou- (és, vous pourrés arrester, car il n'y pas de danger, et de la vous viendrés à Thorans. De saint Claude à Gex, il n'y a que six lieues, et de Gex à Thorans sept. L'homme qui vous ira au rencontre vous conduira. Je vous attendray plustost la veille de l'Ascension* que le samedi suivant*.

Je vous invitois à la veille de l'Ascension; mais comme je fermois la lettre , des Pères Chartreux me sont venus conjurer d'aller en un monastère voysin consacrer des filles : si que le jour auquel je vous attendray sera le samedi suivant. Dieu vous ayde ! C'est le xxi de may.

XVllî,

LETTRE

A LA MÊME

Envoi d'une image où étoit représenté le petit Jésus avec Notre-Dame et sainte Anne. Réflexion sur cette image.

Le 29 mai 1605.

Voyla, n-a Fille, l'Image que je vous envoyé : elle est de vostre sain'/.i Abbesse pendant qu'elle estoit encor au Monastère de.- mariées, et de sa bonne mère* qui estoit venue du couvent «(es vefves pour la visiter. Yoyés la fille, commo

1 18 mai IGUB , ou plutôt 26 mai 1604. — « 21 mai 1605, ou plutôt 29 mai 1604.

3 C'est la 76« Il la collection- Biaise, et la 52e du livre VII des ancieauei éditions.

* L'atbesse c'est \a Sainte Vierge, cl sa mère c'est sainte Anne.

DE S. kkam:oi5 de sales. 101

efîe fiVnt les yeux baissés; c'est parce qu'elle ne peut regarder ceux de l'enfant : la mère au contraire les esleve, parce que c'est sur ceux de son poupon. Les vierges ne lèvent les yeux que pour voir ceux de leurs espoux, et les vefves le^ baissent, si ce n'est pour avoir le mesme honneur. Vostre Abbesse est glorieusement ornée d'une couronne sur la teste^ mais regarde en bas sur certaines petites fleurs esparses sur le marche-pied de son siège.

La bonne mere-grand a près de soy à terre un panier plein de fruitz. Je pense que ce sont les actions de sainteté, des vertus humbles et basses, qu'elle veut donner à son mignon, tout aussi-tost qu'elle l'aura entre ses bras. Au demeurant, vous voyés que le doux Jésus se panche et se retourne du costé de sa mere-grand, toute vefve qu'elle est, mal coiffée, et simplement vestuë. Il tient un monde en ses mains, lequel il destourne doucement à gauche, parce qu'il sçait bien qu'il n'est pas propre aux vefves, mais de l'autre il luy présente sa sainte bénédiction.

Tenés-vous auprès de cette vefve, et comme elle ayés vostre petit panier. Tendes les yeux et les bras à l'enfant ; sa mère vostre Abbesse vous le donnera à vostre tour ; et luy très volontier s'inclinera à vous, et vous bénira glorieu* sèment. Hé! que je le désire, ma Fille! Ce souhait est res* pandu tout par tout en mon ame, où il résidera éternellement. Vives joyeuse en Dieu , et salués très humblement en mon nom Madame vostre Abbesse et vostre chère Maistresse. Le doux Jésus soit assis sur vostre cœur et sur le mien ensemblcment, et qu'il y règne et vive à jamais ! Amen.

Fhancoîs, Evesaue de Genève,

102 LETTRES SFIKITUELLES

LETTRE'

A UNE DAME

La volonté de Dic-u domie ua grand prix aux moindres actions. En quoi coii» sisle la pureté du cœur. Il ne faut rien aimer trop ardemment, pas siiêrns les vertus.

Le 10 juin 1605.

Madame ma très chère Seur,

Me voyci à vous escrire, et ne sçai quoy, sinon que vous alliés tous-jours gayement en ce chemin céleste auquel Dieu vous a mise. Je le beniray toute ma vie des grâces qu'il vous a préparées : preparés-luy aussi de vostre costé des grandes résignations en contrechange, et portés vaillamment vostre cœur à l'exécution des choses que vous sçavés qu'il veut de vous, malgré toutes sortes de contradictions qni se pourroyent opposer à cela.

Ne regardés nullement à la substance des choses que vous ferés, mais à l'honneur qu'elles ont, toutes chetifves qu'elles sont, d'estro voulues de sa volonté divine , ordonnées par sa providence, disposées par sa sagesse : en un mot, estant aggreables à Dieu, et reconneuës pour cela, à qui doivent* elles estre desaggreables?

Prenés gard-e, ma très chère Fille, à vous rendre tous les jours plus pure de cœur. Or cette pureté consiste à priser toutes choses et les peser au poidz du sanctuaire , leque! n'est autre chose que la volonté de Dieu.

N'aimés rien trop, je vous supplie, non pas mesme les vertus, que l'on perd quelquesfois en les outre passant. Je

* C'est la 77« de la collection -Biaise, et la S^ du livre IV des anciennes étions.

DE s. FRANÇOIS DE SALES. 103^

ne sçaî si vous m'entendes, mais je le pense : je regarde à vos désirs , à vos ardeurs.

Ce n'est pas le propre des roses d'estre blanches, ce me semble; car les vermeilles sont plus belles et de meilleure odeur : c'est néanmoins le propre du lys.

Soyons ce que nous sommes, et soyons-le bien, pour faire honneur au maistre ouvrier, duquel nous sommes la hesoigne. On se mocqua du peintre qui, voulant représenter un cheval, fit un taureau excellemment bien fait : l'ouvrage estoit beau en soy, mais peu honnorable à l'ouvrier, qui avoit autre dessein, et n'avoit fait bien que par hazard.

Soyons ce que Dieu veut, pourveu que nous soyons siens, et ne soyons pas ce qne nous voulons contre son intention ; car quand nous serions les plus excellentes créatures du ciel, do quoy nous serviroit cela, si nous ne sommes pas au gré de la volonié de Dieu?

Je redis à l'adventure trop cela; mais je ne le redirayplus si souvent, puisque mesme nostre Seigneur vous a des-ja beaucoup fort i liée en ce t end roit .

Faites-moy ce bien de m'advertir du sujet de vos méditations pour l'amiée présente. Je me consoleray à le scavoir, et du fruit qu'elles font en vous. Soyés joyeuse en nostre Seigneur, ma chère Seur, et tenés vostre cœur en paix. Je salue M. vostre mary, et suis immortellement , Madame^ vostre très affectionné et fidèle serviteur et frère,

François , Ev. de Genève.

f04 IXTIHKS SPIKUL ELLES

lettre'

A SAINTE JEàNNE-FKANÇOISE DE CHANTÂL.

¥e jamais oublier le jour où ron est revenu à Dieu, et en célébrer Vunm' Nersaire par des exercices de piété extraordinaires.

10 juillet 1G05.

J'ay oublié de vous dire , ma chère fille , que si les oraysons de S. Jean, de S, François, et les autres que vous dites, vous donnent plus de goust en françois , je suis bien content que vous les recitiés comme cela. Demeurés en paix, ma Il Ile , avec vostre espoux bien serré entre vos bras.

0 ! que mon ame est satisfaite de l'exercice de pénitence que nous avons fait ces jours passés, jours heureux , et acceptables , et memorabîjs ! Job désire que le jour de sa naissance périsse % et que jamais il n'en soit mémoire ; mais moy, ma fille, je souhaitte, au contraire, que ces jours esquelz Dieu vous a faite toute sienne vivent à jamais en vostre esprit, et que la souvenance en soit perpétuelle. Ouy da, ma fille, ce sont des jours desquelz le souvenir nous sera éternellement aggreable el doux sans doute, pourveu que nos resolutions , prises avec tant de force et de courage , demeurent bien closes et à couvert sous le précieux sceau que j'y ay jiis de ma main.

Je veux , ma fille , que nous célébrions toutes les années

1 Cest la 78« de la c<! liée tien -Biaise, et la 8e du livre H d' s p.ncii;nnes éditions.

* Pereat dies in quâ na( -s sum , et iiox in qu^ diclum est : Ccnceptus es! hionio. Job. m. 3.

DE S. FRANÇOIS DK SALES. fOo

les jours anniversaires de ceux-cy, par Taddition de quelques particuliers exercices à ceux qui nous sont ordinaires. Je veux que nous les appellions jours de nostre dédicace, puis qu'en iceux vous avéssi entièrement dédié vostre esprit à Dieu. Que rien ne vous trouble cy après, ma fille; dites, avec S. Paul : Au demeurant , que nul ne me fasche ; car je suis stigmatisé des playcs de mon maistre^ ; c'est à dire , je suis sa servante voiiée , dédiée , sacrifiée.

Gardés bien la clausure de vostre Monastère , ne laissé? point sortir vos desseins ça et la ; car cela n'est qu'une distraction de cœur. Observés bien la Picgle , et croyés , maiscroyés-le bien , que le Filz de Madame vostre Abbesse sera tout vostre^.

Nourrisses , tant qu'il vous sera possible , beaucoup d'union entre vous , Madame du Puys d'Orbe , et Madame Brulart ; car il me semble que cela leur sera proffitable.

Vous connoistrés assés , à voir que je vous escris à tout propos, que je vous voy souvent en esprit ; et il est vray. Non , il ne sera jamais possible que chose aucune me sépare de vostre esprit : le lien est trop fort. La mort mesme n'aura pas de pouvoir pour le dissoudre, puis qu'il est d'une estoffe qui dure éternellement.

Je suis fort consolé , ma chère fille , de vous voir pleine du désir d'obéissance : c'est un désir d'un prix incomparable , et qui vous appuyera en tous vos ennuys. Helas ! nenny, ma très aymée fille , ne regardés point à qui , mais pour qui vous obéisses. Vostre vœu est adressé à Dieu, quof qu'il regarde un homme. Mon Dieu ! ne craignes point que la providence de Dieu vous défaille ; non , s'il estoit besoin , elle envoyeroit plus tost un Ange pour vous conduire , que de vous laisser sans guide , puis qu'avec tant de courage et

* De cœtero nemo mihi molestus sit; ego enim stigmata Domiiii Jcsu in corpore meo porlo. Ad Gai., V!, 17.

* L'abbcssc, c'est la sainle N icu^e. et sou fils. iioU'e Seigneur.

lUi) LETTRES SPIRITLELLES

Je résolution vous voulés o-beir. Et clonqccs, ma chère fille, reposés-voiis en cette providence paternelk, rosigaés-vons àe tout en icelle : et cependant , tant que je pourray, je m'espargneray pour vous tenir parole , afRn que , moyennant la grâce céleste , je vous serve longuement; mais cette divine volonté soit tons-jours faite ! Amen.

Hier j'allois sur le lac en une petite barquette , pour visiter M. l'archevesque de Vienne; et j'estois bien ayse de n'avoir point d'appuy, qu'un ais de trois doigts, sur lequel je me peusse asseurer, sinon la divine providence; et si, j'estois encor bien ayse d'estre là sous l'obéissance du nocher qui nous faysoit asseoir et tenir ferme sans remuer, comme bon iuy sembloit, et vrayement je ne remuay point. Mais , ma fille , ne prenés pas ces paroles pour des effectz de grand prix. Non , ce ne sont que de petites imaginations de vertu , que mon cœur fait pour se recréer ; car quand c'est à bon escient , je ne suis pas si brave.

Je ne puis m'empescher de vous escrire avec une grande nudité et simplicité d'esprit. A Dieu , ma très chère fille, ce mesme Dieu que j'adore, et qui m'a rendu si uniquement et si intimement vostre , qu'à jamais son nom soit beny, et celuy de sa sainte mère. Je me resouvins encor hier de sainte Marthe, exposée dans une petite barque avec Magdaleine. Dieu lei..' servit de pilote pour les faire aborder en nostre France. A Dieu de rechef, ma chère fille : vives toute joyeuse, toute constante en nostre cher Jésus. Amen.

DE b. FKArsCUlS DE SALES. iOJ

XXÏ.

LETTRE

A LA MÊME

Ke pas raisonner avec les tentations, ni les appréhender, ni même y réfléchir elles ne nous font pas de mal lorsque nous n'y songeons point.

Le jour de S. Augustin ^ 30 aoust 1605.

Vous aiirés maintenant en m<nin , je m'en asseure, ma fille,. les troys lettres que je vous ay eseritos, et que vous u'aviés pas encor receues quand vous m'escrivistes le 2 aoiLst. îl mo reste à vous respondre à celle de cette date là , puisque par les précédentes j'ay respondu à toutes les autres.

Vos tentations de la foy sont revenues ; et encor que vous ne leur repliquiés pas un seul mot, elles vous pressent. Vous ne leur répliqués pas : voylabon, ma fille ; mais vous y pensés trop , mais vous les craignes trop , mais vous les appréhendés trop ; elles ne vous feroyent nul mal sans cela. Vous estes trop sensible aux tentations. Vous aymés la foy, et ne voudriés pas qu'une seule pensée vous vinst au contraire ; et tout aussitost qu'une seule vous touche, vous vous en attristés et troublés. Vous estes trop jalouse de cette pureté de foy ; il vous semble que tout la gaste. Non , non , ma fille ; laissés courir le vent, et ne pensés que le friiilis des feuilles soit le cliquetis des armes.

Dernièrement j'estois auprès des niches des abeilles , et quelques-unes se mirent sur mon visage : je voulus y porter la main, et les ester. Non, ce me dit un paysan^ n'ayés

i€'est la 81e tle la collection-Biaise, et la 56^ {alias 49') du livre IV de» anciennes éditions.

iOS LETTRES SPIRITUELLES

point peur, et ne les touchés point , et elles ne vous pirraoront nullement; si vous les touchés, elles vous mordront. Je le creus ; pas une ne me mordit. Croyés-moy, ne craignp«j point ces tentations , ne les touchés point, elles ne vous offenseront point ; passés outre , et ne vous y amusés point.

Je reviens du bout de mon Diocèse qui est an costé des Suisses , où j'ay achevé restablissement de trenle-troys paroisses, esqueîles il y a onze ans qu'il n'y avoit que des Ministres ; et y fus en ce tems Là troys ans tout seul à prescher la foy catholique : et Dieu m'a fait avoir à ce voyage une consolation entière ; car en lieu que je n'y treuvai que cent Catholiques, je n'y ai pas maintenant laissé cent Huguenotz. Vay bien eu de la peine à ce voyage , et un terrible embar- Tassement ; et parce que c'estoit pour des choses temporelles et provisions des Eglises, j'y ay esté fort empesché; mais Dieu y a mis une très bonne fin par sa grâce, et encor s'y est-il fait quelque peu de fruit spirituel. Je dis cecy, parce que mon cœur ne sçauroit rien celer au vostre, et ne se tient poini pour estre divers ni autre , ains un seul avec le vostre.

C'est aujourd'hui S. Augustin ; et vous pouvés penser si j'ay prié pour vous le Maistre , et le serviteur, et la mère du serviteur*. Dieu soit nostre cœur, ma fiile ; et je suis en luy et par sa volonté tout vostre. Vives joyeuse, et soyés généreuse. Dieu, que nous aymons, et à qui nous sommes votiés, nous veut en cette sorte là. C'est luy qui m'a donné à vous : il soit à jamais bénit et lotie î Le jour S. Augustin.

P, S. Je fei'mois cette lettre ainsy mal faite ; et voyci qu'on m'en apporte deux autres, Tune du 16, l'autre du 20 aoust, fermées en un seul pacquet. Je n'y voy rien que ce que j'ay dit : vous appréhendés trop les tentations ; il n'y a que ce mal. Scyés toute résolue que toutes les tentations d'Enfer ne

* Le maître, c'est Dieu; le serviteur est saint Augustiji, et îa mère dtt «îrvileur est sainte Monique,

sçaiiroyent souiller un esprit qui ne les ayme pas : laissésîes donq courir. L'apostre S. Paul en souffre de terribles , et Dieu ne les luy veut pas oster ; et le tout par amoui-. Sus , sus, ma fille, courage : que ce cœur soit tous-jours à soc Jésus ; et laissés clabauder ce mastin à la porte tant qu'il voudra. Yivés, ma chère fille, avec le doux Jésus et vostre sainte abbesse % parmi les ténèbres, les doux, les espines, les lances , les derelictions , et avec vostre maistresse ^ Yivéf long-tems en larmes sans rien obtenir : en fin Dieu vous ressuscitera, et vous resjouyra, et vous fera avoir le désir de vostre cœur^.

Je l'espere ainsy ; et , s'il ne le fait pas , encor ne laisserons-nous pas de le servir ; il ne laissera pas pour cela d'estre notre Dieu ; car l'affection que nous luy devons est d'une nature immortelle et impérissable.

François , Ev. de Genève.

/^/\/^y\/v^yv^/^/^/v^/^/^/vvv^/vv^^^

xxri.

LETTRE

11 l'exhorte à préparer son cœur, afin que la sainte Vierge y naisse, et k s'uny fortement à Jésus. Il lui recommande la simplicité et la douceur.

Le 13 septembre 1605.

Mon Dieu ! ma chère fille , quand sera-ce que nostre Dame naistra dedans nostre cœur? Pour moy, je voy bien que je

* La sainte Vierge. — ^ Sainte Monique.

' Desiderium cordis ejus tribuisti ei. Ps. XX, 2.

* C'est la 82» de la coUeçtion-Blaiise, et la 50« du livre VII des ancieûuei éditions.

iiO T.FTTBES SPIRÎTTJELU'S

n'en suis nullement diiine ; vous en penserés tout autant de vous. Mais son Fiiz nasquit bien dans Festable ; et courage donq, faisons faire place à cette sainte pouponne : elle n'ayme que les lieux approfondis par humilité, avilis par simplicité, et eslargis par chaiîté ; elle se treuve volontiers auprès de la cresclie et au pied de la Croix ; elle ne se soucie point €1 elle va en Egypte , hors de toute récréation, pourveu qu'elle ayt son cher enfant avec elle.

Non , que nostre Seigneur nous tourne et vire à gauche ou à droite ; que , comme avec des autres Jacobs , il nous serre , il nous donne cent entorses ; qu'il nous presse tantost d'un costé , tantost de l'autre ; bref , qu'il nous face mille maux , nous ne le quitterons point pourtant , qu'il ne nous ayt donné son éternelle bénédiction \ Aussi, ma lîlle, jamais nostre bon Dieu ne nous abandonne, que pour nous mieux retenir ; jamais il ne nous laisse, que pour nous mieux garder ; jamais il ne lutte avec nous, que pour se rendre à nous et nous bénir.

Allons cependant , allons , ma chère fille , cheminons par ces basses vallées des humbles et petites vertus ; nous y verrons des roses entre les espines, la charité qui esclatte paraii les affections intérieures et extérieures ; les lys de pureté, les \iolettes de mortification : que sçai-je moi? Sur tout j'ayme <îes trois petites vertus, la douceur de cœur, la pauvreté d'es- Drit et la simplicité de vie ; et ces exercices grossiers, visiter Les malades, servir aux pauvres, consoler les affligés, et semblables; mais le tout sans empressement , avec une vraye liberté. Non , nous n'avons pas encor les bras assés larges pour atteindre aux cèdres du Liban ; contentons-nous de Thyssope 4es vallons.

François, Evesque do Genève.

> Non dimittam te, nisi benedixeris mihi. Geû., XXXII^ -26.

DE S. FKANÇOiS DE SAT.F?^. 1 t 1

xxm.

LETTRE

A LA MÉ3IE

li la confirme dans ses bonnes résolutions de quitter le moiîde ..c.,16 ffexpliquer davantage sur la nature de sa retraite.

Le 3 octobre 1805.

Ayant esté jusques icy détenu par un monde de cuisantes affaires, ma chère fille, je m'en vay à cette bénite visite , en laquelle je voy à chasque bout de champ des croix de toutes sortes. Ma chair en frémit , mais mon cœur les eidore. Ouy, je vous salue , petites et grandes croix , spiiituelles ou temporelles, intérieures et extérieures; je vous salue, et bayse vostre pied , indigne de l'honneur de vostre ombre. A quel propos cela? Ouy, c'est à propos , si , ma chère fille ; car j'adore de mesme affection les vostres , que je tiens pour miennes ; et veux , au moins je vous en prie , que vous ay-" miés les miennes de mesme cœur. J'en ay bien eu depuis nos Pardons^, mais coui'tes et légères, MonDiea, suppovtésrla foiblesse de mesespaules, et ne les chargés que de peu, pour seulement me faire connoistre quel pauvre soldat ?e serois, si je voyois les armées en front. Que vos lettres m'ont con* sole , ma chère fille l Je les voy pleines de bons iesi rs , de courage et de resolution. 0 que voyla qui va bien l Et laissons gronder et frémir l'ennemy à la porte et tout autour ae

1 C'est la 83e de la collectiou-Baise , et la 114e {cd. 96«) dw livre IV des anciennes édiUons.

2 C'est-à-dire des indulgences, qui avoient lieu tous les sept ans à la collégiale de Notre-Dame; à Annecy.

4 i 2 LfiTi IIES SPIRITUELLES

nous ; car Dieu est au milieu de nous et en nostre cœur, <Vni\ il ne bougera point, s'il luy plait. Demeurés avec nous, Seignem\ car il se fait nuit ^ Je ne vous diray plus rien, ni dessus le grand abandonnement de toutes choses et de sojmesme pour Dieu , ni dessus la sortie de sa contrée et de \i\ mayson de ses parens. Non , je n'en veux point parler. Dieu vous veuille bien esclairer, et faire voir son bon playsir ! car, RU péril de tout ce qui est en nous , nous le suivrons où qu'il îous conduise. 0 qu'il fait bon avec luy, où que ce soit ! Je pense à l'ame de mon très bon et très saint larron : nostre Seigneur luy avoit dit qu'elle seroit ce jour là avec luy en Paradis % et elle ne fut pas plus tost séparée de son corps, que voyla qu'il la mena en enfer. Ouy, car il devoit estre avec nostre Seigneur, et nostre Seigneur estoit dévalé es Enfers : elle y alla donques avec luy. Yray Dieu ! que devoit-elle peaser en descendant, et voyant ces abysmes devant ses yeux intérieurs 'î Je croy qu'elle disoit avec Job : Qui me fera la grâce , ô mon Dieu , que tu me conserves et défendes en enfer 3 ? Et avec David : Non , je ne craindray nul mal ; car. Seigneur, tu es avec moy \ Non , ma chère fille , pendant que nos resolutions vivent , je ne me trouble point. Que nous mourions, que tout renverse, il ne m'en chaut, pourveuque cela subsiste. Les nuictz nous sont des jours, quand Dieu est m nostre cœur; et les jours sont des nuictz, quand il n'y est point.

Pour nos filles % vous ne sçauriés faillir à suivre l'advis de vostre Confesseur.

Il n'est pas besoin de dire en Confession ces petites pensées, qui comme mousches passent et viennent devant vcs

1 Mane nobiscum, Domine, quoniam advesperascit. Luc, XXIV, 29.

« Hodie mecum eris in paradiso. Luc, XXIII, 43.

3 Quis mihi iribuat ut in inferno protegas me, et defendas me? Job, IV, 11»

♦ Non timebo"^iala, quoniam tu mecum es. Ps. XXII, 4.

» Les filles de madame de Chantai-

DE S. FRAiVCOIS DE bAL\;S.

yeux , ni l'affadissement des gouslz que vous avés en en vos vœux ; car tout cela ne sont point péchés, maisennuys, mais incommodités.

Pressé donques , je ferme cette lettre. Je prie nostre Seigneur qu'il vous rende de plus en plus sienne ; qu'il soit le protecteur de vos resolutions , le défenseur de vosire viduité, le directeur de vostre obéissance; qu'il soit voslre tout, et tout vostre. Je prie cette sainte abbesse, nostre chère Dame et reyne , qu'elle nous soit à jamais propice , et nous face mourir et vivre en son Filz. Je suis incomparablement, ma cherii Fille, je suis tout vostre es entrailles du Filz et de la Mère.

LETTRE

A LA WÉME.

L'humiMfé est la vertu propre des veuves; eu quoi elle consiste. Appiicatba et pratique. Il est très-utile de méditer sur la vie et la mort de nolie Seigneur, Remèdes aux tentations contre la foi. Avis sur l'exercice des vertus.

1" nivemliïe îCD5,

Mon Dieu ! que j'ay, et de cœur, et de passion, au seivice de vostre esprit! Vous ne le seau ries assés croire, ma ciiere Seur : je m'en treuve tant , que cela seul snlïit pour me persuader que c'est de la part de nostre Seigneur ; car il n'est pas possible, ce me semble, c[ue tout le monde ensemble m'en peust tant donner ; au moins je n'en ay jamais tant rqiperceu chés luy.

C'est aujourd'liuy la Feste de tous les Saiutz; et faisant

♦C'est la 84e de la coUcction-BlaiGe, et î,i l'''-* du livre III des anuir-nr.Ci éùilions.

f î i LF;rn\ES spirituelles

rOiïice à nos Matines solennelles, voyant quenostreSoiErnenr commence les béatitudes par la pauvreté cFesprit, et que S. Augustin l'interprète de la sainte et très désirable vertu d'humilité, je me suis resouvenu que vous m'aviés demandé que je vous envoyasse quelque chose d'icelle; et il m'est advis que je ne Fay pas fait dans ma dernière lettre, quoy que bien ample, et peut estre trop longue. Et sur cela Dieu m'a donné tant de choses pour vous venir escrire, que , si j'avois assés de loysir , il m'est advis que je dirois merveilles.

Premièrement , ma chère Seur, il m'est venu en mémoire que les Docteurs donnent aux vefves pour leur plus propre vertu la sainte humilité. Les Vierges ont la leur, après les Martyrs, les Docteurs et les Pasteurs, chascun la sienne, comme l'Ordre de leur Chevalerie : et tous doivent avoir eu l'humilité, car Hz nauroijentpas esté exaltés s' Hz ne se fussent humiliés^. Mais aux vefves appartient surtout Thumilité; car qui peut enfler la vefve d'orgueil? elV. n'a plus son intégrité ( laquelle néanmoins peut estie contre-eschangée par une grande humilité viduale; cela est bien mieux, d'estre vefve avec force huyle en sa lampe, en ne désirant rien que Fliumilité avec charité , que d'estre vierge sans huyle , ou avec peu d'huyle ) ; ni, ce qui donne le plus haut prix à ce sexe selon l'estime du monde, elle n'a plus son mary, qui esfoit son honneur , et duquel elle a pris le nom. Que luy reste-il plus pour se gloriher , sinon Dieu ! 0 bienheureuse gloire ! 0 couronne précieuse! Au jardin de l'Eglise, les vefves sont comparées aux violettes, petites iîeurs et basses, de couleur non guieres esciatantes, ni d'odeur trop piquante j mais souëives à merveille. Oque c'est une belle fleur que la vefve chrestienne, petitjb et basse par humilité! Elle n'est guiere esclatante aux yeux du monde; car elle les fuit, et ne se pare plus pour les attirer sur soy : et pourquoy desireroit-elle les yeux de ceux de qui elle lie désire plus le cœur ?

* Qui se exaltât humiliahitur, et qui se humiliât exaltabitur. Luc, XIV, il.

liF. S< ri>.ANCO^S IiE PALES, 115

L'Apostre commando à son cher di; ciple qu'il honnore les vcfvcs qui sont vrcnjemerit vefves '. Et qui sont les vefves vrayement vefves , sinon celles qui le sont de cœur et d'esprit, c'est à dire, qui n'ont leur cœur marié à aucune créature? Nostre Seigneur ne dit pas aujourcVhuy, Bienheureux ceux qui sont netz de corps^ mais de cœur, et ne loue pas les pauvres, mais les pauvres d'esprit. Les vefves sont honnorablcs, quand elles sont vefves de cœur et d'esprit; qu'est-ce à diic vefve, sinon destituée et privée, c'est à dire, misérable, pauvreetchestive? Celles donques qui sont pauvres, misérables et chestives en leur esprit et en leur cœur, sont louables : et tout cela veut dire, celles qui sont humbles, desquelles nostre Seigneur est le protecteur.

Mais qu est-ce qu'humilité? Est-ce la connoissance de cette misère et pauvreté? Ouy, dit nostre S. Bernard ; mais c'est l'hamilité p-'crale et humaine. Qu'est-ce donq que l'humilité chrestienne? C'est l'amour de celte pauvr-eté et abjection en contemplation de celle de nostre Seigneur. Connoissés-vous ijue vous estes une pauvrette et chestive vefve? aymés celte chestive condition; glorifiés-vous de n'estre rien; soyés-en bien ayse j puis que vostre misère sert d'objet à la bonté de Dieu pour exercer sa miséricorde.

Entre les gueux, ceux qui sont les plus misérables, et desquel z les playes sont plus grandes et effroyables, se tiennent pour les meilleurs gueux, et plus propres à attirer l'aumosne. Nous ne sommes que des gueux ; les plus misérables sont de meilleure conditioii; la miséricorde de Dieu les regarde volontier.

ïlumilions-nous, je vous supplie, et ne preschons que nos playes et misères à la porte du temple de la pieté ^ divine; mais resouvenés-vous de les prescher avec joye, vous consolant d'estre toute vuide et toute vefve, affin que nostre Sei-

' y.'duas honora, quse verè viduae sont. I. Tim., V, 3. •' Ne seroit-çe point piUé qu'il faudroit lire ?

Ii6 T.F.-'TnFS srîîaTUELLES

gneur vous remplisse île suii royaume. Soyés douce et affable à un chascini , hormis à ceux qui voudront vous oster vostre gloire, qui est vostre misère et vostre viduité parfaite. Je me ijorifie en mes infirmités, dit l'Apostre^; et il m'est mieux de mourir que de perdre ma gloire^-. Voyés-vous, il aymeroit mieux mourir, que de perdre ses infirmités, qui sont sa gloire.

Il faut bien garder vostre misère et vostre vilité; car Dieu laregarde, comme il fît celle de la Vierge sacrée. Les hommes regardent ce qui est dehors, mais Dieu regarde le cœur ^ S il void nostre bassesse en nostre cœur, il nous fera de grand; s grâces. Cette humilité conserve la chasteté ; c'est pourquo y , aux Cantiques *, cette belle ame est appellée le lys des vallées, Tenés-vous donques joyeusement humble devant Dieu : mais tenés-vous esgalement joyeuse et humble devant le monde. Soyés bien ayse que les hommes ne tiennent point conte de vous : s'il vous estime, mocqués-vous en joyeusement, et ries de son jugement et de vostre misère qui le r — çoit; s'il ne vous estime pas, consolés-vous joyeusement dequoy au moins en cela le monde suit la vérité.

Pour l'extérieur , n'affectés pas l'humilité visible,* mais ne la fuyés pas aussi : embrassés-la, mais tous-jours joyeusement. J'appreuve que l'on s'abbaisse quelquesfois à des bas services, mesme à l'endroit des inférieurs et superbes, à l'endroit des malades et pauvres, à l'endroit des siens en la mayson , et dehors : mais que ce soit tous-jours naïfvement tt joyeusement. Je le répète souvent, parce que cVst la clef do ce mystère pour vous et pour moy. J'auray plustost dit, charitablement ; car la charité , dit saint Bernard , est joyem-v , et c'est après S. PauP. Les offices humbles et d'humilité ; x ■ terieure ne sont que l'escorce, mais elle conserve le ïm\\.

t ii. Cor., XII, 9. — 2 I. Cor , IX, îo,

» Homo vidct ca qiue patent, Duiniuus autera intuetur cor. I. Reg., XXVI, !•

*Caiit.; II, 1. —8 I. Cor., XIII, 6.

DE S. iqîANCOTS DK SALr.S. H 7

Continués vos Communions et exercices, ainsy que je voir, ay c-crit. Tenés-vous celte année bien ferme en la méditation ai' la vie et mort de nostre Seigneur : c'est la porte à\i Ciel. ^'i vous vous playsés à le hanter, vous apprend rés ses contenances. Ayés le courage grand et de longue haleyne; ne îe pordés pas pour le bruit, et sur tout es tentations de la foy. Nostre ennemy est un grand clabaudeur , ne vous en mettes nullement en peyne ; car il ne vous sçauroit nuire, je le sçai bien. Mocqués-vous de luy, et le laissés faire. Ne contestés point , mais faites-luy la nique; car tout cela n*est rien. Il a bien crié autour des Saintz , et fait plusieurs tintamarres; mais quoy pour cela? les voyla logés à la place qu'il a perdue, le misérable!

Je désire que vous voyés le chapitre XLI du Chemin de perfection de la bienheureuse mère Thérèse : car il vous aydera à bien entendre le mot que je vous ay dit si souvent , qu'il ne faut point trop pointiller en l'exercice des vertus; mais qu'il y faut aller rondement, franchement, naïfvement, à la vieille françoise, avec liberté, à la bonne foy, grosso modo. C'est que je crains l'esprit de contrainte et de melaiicholie. Non, ma chère Fille ; je désire que vous ayés un cœur large et grand au chemin de nostre Seigneur, mais humble, doux, et sans dissolution.

Je me recommande aux petites, mais pénétrantes prières de nostre Celse Bénigne ; et si Aymée ^ commence à me donner quelques petitz souhaitz, je le tiendray pour très cher. Je vous donne, et vostre cœur de vefve, et vos enfans, tous les jours à nostre Seigneur, en luy offrant son Filz. Priés pour moy, ma chère Fille , affin qu'un jour nous puissions nous voir avec tous les Saintz en Paradis : mon désir de vous ayiîier et d'estre aymé de vous n'a point de moindre mesure que i'clernité. Le doux Jésus nous la veuille donner en sou

* G) sont des enfants de madame Je ChantaL

amour et dilectionl Ainen. Je suis doiiques et veux estre éternellement tout entièrement vostre en Jesus-Ghrist.

A MADAME LA PRÉSIDENTE BRULART

Avis sur !a réforme d'une maison : moyens de l'établir. Ne pas rendre la dévotion à charge à qui que ce soit, mais plutôt déférer aux personnes auxquelles on est obligé d'obéir.

Madame ma Seur,

Je VOUS escrivis il y a six semaines pour respondre à tout ce que vous m'aviés demandé, et ne doute nullement que vous n'ayés receu ma lettre, qui me fera tenir pins resserré en celle-cy.

Selon ce que vous me proposés par la vostre du 26 septembre, j'appreuve que nostre bonne Abbesse ^ commence à bien establir ces petites règles que nostre Père a dressées ; non pas pour s'arrester là , mais pour passer par après plus aysément à plus grande perfection.

Ilien ne nuit tant à cette entreprise, que la variété des propositions qui se font, et sur tout celles qu'on fait d'une regli; si exacte; car cela espouvante l'esprit de nostre seur, et des autres aussi. Il ne faut pas, ce me semble, leur dire combien elles ont de cbemin à faire pour tout le voyage , mais seulement du jour à la journée. Et combien que nostre seur aspire à la perfection de la reforme, si ne faut-il pas pour cela la presser; car cela l'estourdiroit : au contraire, il luy faut pres-

1 C'est la 83^ de la coUection-Blaiso, et la 4^ du livre III des antiennes éditi ns.

«Madame l'abbosse du Puits-d'Orbe, sœur de madame Brulart.

PF, S. rnANçois de sales. 119

cher la pa'ienr(3 ol longue lialeyne; autrement elle voîulra que tout se face à coup ; et s'il y a quelque retardation , eîle s impatientera et quittera tout. Et, à la vérité, il y a occasion de se contenter de ce que nostre Seigneur a mis en elie j niques à présent; il Wm faut remercier, et lay en demander d'avantage.

Pour ma petite sciir \ je la vous laisse, et ne m'en metz nullement en peyne : mais je ne voudrois pas que nostre père * cust peur qu'elle ne devinst trop dévote, comme il a tousjours eu peur de vous; car je suis asseuré qu'elle ne péchera point en excès de ce costé là. Mon Dieu! le bon père que nous avons , et le très bon mary que vous avés ! bel as ! ilz ont un peu de jalousie de leur empire et domination, qui leur semble estre aucunement violé, quand on fait quelque chose sans leur authorité et commandement. Que voulés-vous? il leur faiitpermettrecètte petilehnmani^é. Ilzveulentestre maislresj cl n'est-ce pas la rayson? Si est, certes, en ce qui dépend du service que vous leur devés : mais les bons seigneurs ne considèrent pas que pour le bien de Famé il faut croire les Directeurs et Médecins spirituelz , et que, sauf les droitz qu'il/, ont sur vous, vous devés procurer vostre bien intérieur par îes moyens jugés convenables par ceux qui sont establis pour conduire les espritz.

Mais , nonobstant tout cela, il faut beaucoup condescendre

1 « Une jeune sœur de madame Brulart, » dontie pour explication 1 éditeur Biaise. Mais n'est-ce pas plutôt do sa propre sœur que le saint Evoque veui parler, c'est-à-dire de sa sœur Jeanne, dont il a été question au tome VU da cette nouvelle édition, pages 103, 111 et 133, et qui placée au Puils-d'Orbe, au printemps de l'année 1G03, auprès de l'abbesse, sœur de madame Brulari, en fur. retirée l'année d'après pour entrer chez la sainte baronne de Chanta!, entre u'S bras de laquelle elle mourut en 1607? Si i^ainl François avoit voulu désigner une sœur de madame Brulart, il n'auroit pas dit ?na petite seur, mais nostre petite sear^ comme il va dire nostre père deux lignes plus Ioj;!, pour désigner le père de la présidente. Il est assez à croire que celle-ci, api >'s l'avoir reçue à son arrivée C.q Savoie à Dijon, aura voulu la garder quelque temps uuprès d'elle avant de la laisser partir de là pour l'abbaye.

2 Le président de Crépy, père de madame Brulart.

MO îj:ttues spirituelles

à li-.ir volonté, supporter leurs petites affections, et plier le I»ln3 qîfil se pourra sans rompre nos bons desseins: ces accommodemens aggreeront à nostre Seigneur. Je vons l'ay dit autrt'fois : moins nous vivons à nostre goust , et moins il y a de nostre choix en nos actions , plus il y a de bonté et de solidité de dévotion. îl est force que quelquesfois nous laissions îîostre Seigneur pour aggreer aux autres pour l'amour de luy. Non , je ne me puis contenir , ma cliere Fille , que je ne vous die ma pensée : je sçai que vous treuverés tout bon ce qui vient de ma syncerité. Peut estre avés-vous donné occasion à ce bon père et à ce bon mary de se mesler de vostro dévotion, et de s'en cabrer; que sçai-je , moy? à l'advenlure que vous estes un peu trop empressée et embesoignée, et que vous avés voulu les presser eux-mesmes, et les estreindre. Si cela est , sans doute c'est la cause qui les fait tirera quartier maintenant. Il faut , s'il se peut, nous eiupescher de rendre nostre dévotion ennuyeuse. Or, je vous diray maintenant ce que vos ferés.

Quand vous pourrés communier sans troubler vos deux Supérieurs, faites-le selon l'advis de vos Confesseurs. Quand vous craindrés de les troubler, contentés-vous de communier d'esprit ; et croyés-moy , cette mortification spirituelle, cette privation de Dieu aggreera extrêmement à Dieu, et vous le mettra bien avant dans le cœur. Il faut quelquesfois reculer pour mieux sauter.

J^ay souvent admiré l'extrême résignation de saint Jean Baptiste, qui demeura si long-temsau désert, tout proche de liostre Seigneur, sans s'empresser de le voir, de le venir es» conter et suivre ; et comme est-ce qu'après l'avoir veu et baptisé, il peut * le laisser aller sans s'attacher à luy de présence corporelle , comme il estoit si estroictement lié de présence cordiale. Mais il sçavoit que ce mesme Seigneur estoit servy de luy par cette privation de sa présence réelle. Je veux à:i'e

1 Lisez, il put.

Dr: s. I'l5A^(:uI.s dv: sales. 121

que pour un peu Dieu sera servy , si , pour gaigner Tesprit de ces deux Supérieurs qu'il vous a establis, vous souiFiés la privation de la comnninion réelle ; et me sera une bien grande consolation si je sçai que ces advis que je vous donne ne mettent point vostre cœur en inquiétude. Croyés-moy, cette resignaiion, cette abnégation, vous sera très extrêmement iitile. Vous pourrés néanmoins gaigner des occasions secrettes pour communier : car, pourveu que vous deferiés et compatissiés aux volontés de ces deux personnages, et que vous ne les mettiés point en impatience , je ne vous donne point d'autre règle de vos Communions que celles que vos Confesseurs vous diront; car ilz voyent Testât présent de vostre intérieur, et peuvent connoistre ce qui est requis pour vostre bien.

Je respons de mesme pour vostre fille : laissés-luy désirer la très sainte communion jusques à Pasques, puis qu'elle ne .a peut recevoir, sans offenser son bon père, avant ce tems -à. Dieu recompensera cette attente.

Vous estes , à ce que je vois, au vray essay de la résignation et indifférence, puis que vousnepouvés pas servir Dieu à vostre volonté. Jeconnois une Dame des plus grandes âmes que j'aye jamais rencontrées, laquelle a demeuré long-tems à telle subjection sous les humeurs de son mary , qu'au plus fort de ses dévotions et ardeurs, il falloit qu'elle portast sa gorge ouverte , et fust toute chargée de vanité à l'extérieur, jt qu'elle ne communiast jamais, sinon que ce fust à Pasques, qu'en secret et à desceu de tout le monde ; autrement elle eust excité mille tem pestes en sa mayson : et par ce chemin elle est arrivée bien haut, comme je le sçai pour avoir esté son père de confession fort souvent.

]\fortifiés-vous donques joyeusement; et à mesure que vous serés empeschée de faire le bien que vous désirés, faites tant plus ardamment le bien que vous ne désirés pas. Vous ne désiré? pas ces résignations, vous en desireriés d'autres;,

i22 J.ETTRES SI'innUELLES

niais faites celles que vous ne désirés pas, car elles en valent mieux.

Les Psalmes de David, traduitz ou imités par Desportes , ne vous sont nullement ni défendus ni nuisibles; au contraire tous sont proffitabîes; lisésdes hardiement etsans doute, car il n'y en a point. Je ne contredisjamaisàpersonne; mais je sçai fort bien que cesPsalmes ne vous sont nullement prohibés, et qu'il n'y a nul lieu d'en faire scrupule. Il se peut faire que quelque bon Père n'aggréo pas que ses enfans spirituelz les lisent, etpeut estre le fait-il avecquelque bonne considération ; mais il ne s'ensuit pas que les autres n'ayent d'aussi bonnes considérations, et voire meilleures, pour les conseiller aux leurs. Une chose est bien asseurée, c'est que vous les pouvés lire en toute bonne occurrence.

Gomme aussi vous pouvés entrer au cloisfre du Pays d'Oîbe sans scrupule ; mais il n'y a pourtant pas lieu de vous ordonner pénitence pour le scrupule que vous en avés fait, puis que le scrupule mesme est une assés grande peyno à ceux qui le nourrissent ou souffrent, sans qu'on en impose d'autre.

•Alcantara est fort bon pour l'oraison.

Tenés vostre cœur fort large, pour y recevoir toutes sortes de croix et de résignations ou abnégations , pour l'amour de celuy qui en a tant receu pour nous. Qu'à jamais son saint Nom soit bénit , et que son Royaume se confirme es siècles des siècles! Je suis en luy et par luy vostre, et pku que vostre frère et serviteur,

i-<RANçoi3 , Evesque de Geaeve*

DE ^3. l'■J{A^(:uJ^> de y\[.F,s. i-3

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