‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 37 sur 79 · A. LNE DAME MARIÉE AVEC UN MAGISTRAT · texte numérisé non relu

A. LNE DAME MARIÉE AVEC UN MAGISTRAT

Dieu se contente souvent de notre bonne volonté dans le choix d'un état d« ■vie : il faut alors se soumettre à sa détermination. Sages précautions des parents pour le mariage des filles; Avis touchant le bal. Il ne convient point aux personnes du sexe d'entreprendre des pèlerinages, principalement s'iL^ sont longs. Dévotion à la sainte Vierge recommandée; faire l'aumône abon" damment : cependant la dibcrétion doit les régler dans un père ou une lûère de famille.

Après le 8 avril 1611.

Ce m'a esté un extrême contentement d'apprendre un peu plus amplement que de coustume de vos nouvelles, ma très chère Seur, ma Fille. Bien que je n'aye pas encor tant eu de loysir pour parler avec Madame de Chantai, que j'aye peu m'enquerir si particulièrement comme je desirois de toutes vos affaires, desquelles je pense que vous aurés communiqué avec elle comme avec une parfaite amie; or pour le moins m'a-elle dit que vous chemines fidellement en la crainte de nostre Seigneur, qui est le grand mot de la consolation , puis que mon ame désire tant de bien a la vostre très chère.

» C'est la 2?-9« de ia coUîction-BIaise , et la 10^ du livre III des ainciemiei édiUoûs.

^g2 LETTRES SPIRmiELLËS

Au reste , pour respondre briefvement a la vostre, N. fit très bien d'entrer aux Carmélites; car il y avoit apparence que Dieu en seroit glorifié : mais puis qu'elle en sort par ordre des Supérieures, elle doit estimer que Dieu , se contentant de son essay , veut qu'elle le serve ailleurs ; si bien qu'elle fera mal , si , après les premiers ressentimens de sa sortie, elle n'appo^^e son esprit, et ne prend ferme resolution de vivre toute en Dieu en quelqu'autre condition ; car par plusieurs voyes on va an ciel. Pourveu qu'on ayt la crainte de Dieu pour guide, il importe peu quelle voye on tienne, bien qu'en elles-mesmes les unes soyent plus désirables que les autres a ceux qui ont la liberté de choysir.

Mais quant a vous, ma chère Fille, dequoy vous mettésvous en peyne pour ce regard? Vous avés fait charité de procurer une si sainte retraitte a cette pauvre fille : s'il ne plait pas a Dieu qu'elle y persévère , vous n'en pouvés mais. Il faut acquiescer a cette providence souveraine, laquelle n'est pas obligée de suivre nos eslections et persuasions , mais son infinie sagesse. Si N. est sage et humble, Dieu luy treuvera bien une place en laquelle elle pourra bien servir sa divine Majesté, ou par consolations ou par tribulations.

Cependant les bonnes Mères Carmelines font bien d'observer exactement leurs Constitutions, et de rejetter les espritz qui ne sont pas propres pour leur manière de vivre. Ma chère Fille, ce petit esbranlement de cœur que vous avés en cette occasion, vous doit servir d'advertissement que Pamour propre est grand et gros dans vostre cœur , et qu'il faut faire bon gnet, de peur qu'il ne s'en rende le maistre. Ah ! Dieu par sa bonté ne le veuille jamais permettre, ains face régner sans lin en nous, sur nous, et contre nous, et pour nous, son très saint amour céleste.

Touchant le mariage de cette chère Fille, que j'aymc bien fort, je ne puis bonnement vous donner conseil, ne sachant de quelle nature est ce Cheval ii^r qui la recherche. Car ce que

Monsieur vostre mary dit est véritable, qu'il pourroit a Fadventure changer toutes ces mauvaises humeurs que vous remarqués; mais, cela s'entend, s'il est de bon naturel, et que ce ne soit que la jeunesse ou la mauvaise compaignie qui le gaste. Mais si c'est un esprit de nature mal qualifié, comme il ne s'en void que trop, certes, c'est tenter Dieu de bazarder une fille en ses mains, sous l'incertaine et douteuse présomption d'amendement, et sur tout si la fille est jeune et qui ayt besoin de conduitte elle-mesme : auquel cas, ne pouvant riea contribuer a l'amendement du jeune homme, ains estant pluslost a craindre que l'un ne serve de sujet de perte a l'autre, qu'y a-il en tout cela qu'un évident danger? Or, Monsieur vostre mary est grandement sage, et m'asseure qu'il fera toute bonne considération, a quoy vous le servirés; et moy , je prieray , selon vostre désir, qu'il playse a Dieu de bien addresser cette chère fille, alïin qu'elle vive et vieillisse en sa crainte.

De mener au bal * cette fille fort souvent ou rarement, puis que c'est avec vous qu'elle ira , il importe peu. Vostre prudence doit juger de cela a l'œil, et selon les occurrences : mais la voulant dédier au mariage, et elle ayant cette inclination, il n'y a pas de mal de l'y conduire, tant souvent que ce soit assés, et non pas trop. Si je ne me trompe , cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent : or, maintenant que son entendement commence a se desployer, il faut

fourrer doucement et suavement les prémices et premières

» Il faut lire après ce passage, et comme correctif, ce que notre Saint dit ie ce même plaisir dans V Introduction à la vie dévote. Partie I«, chap. 23. a y explique et y développe plus au long sa pensée à cet égard.

« O Philotée ! ces ridicules divertissemens sont ordinairement dangereux; » ilz dissipent l'esprit de dévotion; ilz affoiblissent les forces de la volonté- » ilz refioidissent la sainte charité, et ilz réveillent en l'ame mille sortes de » mauvaises dispositions; c'est pourquoy l'on ne doit jamais se les permettre, » dans la nécessité même, qu'avec de grandes précautions. » (Voyez ce livre (Kl Saint, Des bals et outres divertissemens permis, mais dangereux; et surtout le Traité contre les danses et les mauvaises chansons,)

semences delà vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, mais en ne cessant pas de l'advertir avec des paroles sages et amiables a tout propos, et les luy faysant redire , et luy procurant des bonnes amitiés des filles bien nées et sages.

Madame de N. m'a dit que, pour vostre extérieur et la bienséance de vostre mayson, vous marchiés fort sagement; et tant elle que mon frère de Torens m'ont dit une chose qui me remplit d'ayse : c'est que monsieur vostre mary acqueroit de plus en plus grande et bonne réputation d'estre bon justicier , ferme , équitable , laborieux au devoir de sa charge , et qui en tout vivoit et se comportoit en grand homme de bien et bon chrestien. Je vous prometz, ma chère Fille, que j'ay tressailly de joye a ce récit : car voyla une grande et belle bénédiction. Entr'autres choses, ilz m'ont dit que tousjours il commençoit sa journée par l'assistance a la sainte messe; qu'es occasions il tesmoigne un zèle solide et digne de sa qualité pour la sainte religion catholique. Dieu soit tous-jours a sa dextre , affin qu'il ne change jamais que de mieux en mieux. Vous estes donq bien heureuse, ma chère. Fille , d'avoir chés vous les bénédictions temporelles et spirituelles.

Le voyage de Lorette e»t un grand voyage pour les femmes^ je vous conseille de le faire souvent en esprit, joignant par intention vos prières a cette grande multitude de personnes dévotes qui y vont honnorer la mère de Dieu , comme au lieu où premièrement l'honneur incomparable de cette maternité luy arriva. Mais puisque vous n'avés pas de vœu qui vous oblige d'y aller en présence corporelle , je ne vous conseille pas de l'entreprendre; ouy bien d'estre de plus en plus zélée a la dévotion de celte sainte Dame , de laquelle l'intercession est si forte et favorable aux âmes , que pour moy je lesiune le plus grand appuy que nous puissions avoir envers Die il pour nostre advancement en la vraye pieté ; et puis

parler de cela , pour en sçavoir plusieurs particularités remarquables. Qu'a jamais le nom de cette sainte Vierge soit bénit et exalté. Amen.

Pour vos aum-^snes , ma chère Fille, faites-les tous-jours nn peu bien largement , et a bonne mesure ; néanmoins avec la discrétion qu'autrefois je vous ay dit ou escrit : car si ce que vous jettes dans le sein de la terre vous est rendu avec usure par sa fertilité, saches que ce que vous jettes dans le sein de Dieu vous sera infiniment plus fructueux, ou d'une façon , ou d'une autre ; c'est a dire , que Dieu vous en recompensera en ce monde , ou en vous donnant plus de richesses, ou plus de santé, ou plus de contentement.

LETTRE

A UiN ÉVÊQUE.

11 lui recommande un domestique qui désiroit entrer à son service , et en rend un témoignage avantageux.

12 avril 1611.

Monseigneur , Cet honneste homme, parisien , a servy longuement , fî« dellement et aggreablement M. le premier président de Savoye ; et, pour quelque sujet hors de luy , il quitte maintenant ce service, et a désiré de moy cette lettre pour faire la révérence en vous la présentant, estimant que si d'adventure vous aviés besoin de quelque serviteur de sa sorte , par cette occasion il pourroit entrer au bien de Testre. Or , Monseigneur, c'est ainsy sans artifice que je vous dis l'artifice

1 Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Meaux. C\'>t la 23 le de kl .:ollecii'r..Hb:.-u

louable de ce bon personnage, auquel je sçai bon gré dequor par ce moyen je puis me ramentevoir en vostre sainte, sacrée et inviolable bienveuillance , a laquelle je me recommande très humblement, luy dédiant mon obéissance et service perpétuel. Dieu vous conserve et vous comble de ses grâces, Monseigneur; et je suis vostre, etc.

CLÎ.

LETTRE'

A UNE DAME

Avis sur l'entrée d'une fille en religion. Dangers des fréquentations entre le* confesseurs et les pénitentes. Conseil sur la fréquente communion.

Ma très chère Seur , ma Fille ,

.l'ay vos deux lettres , dont la première est de l'onze du mois passé, et la seconde de l'onzième de celuy-ci; et j'ay tant a respondre a la première, parce que je Fay receuë seulement depuis peu, et non gueres plus tost que la seconde.

Vous devés croire le Confesseur de N. en ce qui regarde son entrée en Religion ; car vous ne seau ries mieux apprendre l'intention de nostre Seigneur, que par l'advis de celuy qu'il a donné m'^r directeur a la fille dont il s'agit , que sa divine Majesté ne vouloit pas cet holocauste en effect final, mais seulement en afFection et application commencée , comme il fît d'Isaac : c'est a dire , si cette chère Fille , estant entrée en l'Ordre, ne se treuvoit pas forte pour y persévérer, mon Dieu 1 quel mal y aux oit-il en cela? Nul , sans doute; et en

^ C'est la 232e ^e la coUecîion-Blaise , et ia 11" du livre ill des ancieimes éditions.

ce cas il faudroit renoncer a nos goustz et plus secrettes affections , pour acquiescer a la sainte volonté de Dieu.

Puis que donq maintenant elle est preste, au jugement de son père spirituel et bonnes mères carmélites, et que M. son père contribue son consentement , il semble qu'en toute asseurance vous en pouvés faire l'offrande , et que nostre Seigneur l'aura fort aggreable, sauf néanmoins a son bon playsir de disposer de sa persévérance en cet estât particulier , ou de sa sortie, selon que sa providence treuvera meilleur; a quoy nous nous conformerons tous-jours, et sans répliquer. Car il n'est pas raysonnable de prescrire a cette infinie sapience la façon de laquelle il nous veut rendre siens. Voyla pour le premier point.

Pour le second , je regrette infiniment que ce personnage se laisse si long tems tromper , et trompe soy-mesme en cette indiscrette et superflue hantise, et sur tout puis qu'elle donne du scandale. ODieu! que ce leur seroit chose utile a tous deux de renoncer a ces inutiles et inconsidérées complaysances, et que ce seroit aussi une grande charité de les en retirer î Mais , quant a la personne que je connois , quoyque jadis elle fut aucunement intéressée en ce mal, qui, pour n'estre pas vicieux , ne laisse pas d'estre périlleux , ^^ ne treuve aucun inconvénient que quelquefois, selon les occurrences , elle se confesse en toute liberté a ce personnage la, dans le cœur duquel, s'il y avoit quelque impureté , elle ne s'y glisseroit pas par la confession , mais ouy bien par les autres conférences , conversations ou privautés et hantises. Qu'elle s'y confesse donq librement es occasions; mais qu'elle ne luy parle pas hors de la que courlement et promptement.

Pour le troysieme, croyés fermement que vous n'avés ni retenés a vostre escient aucune affection contre la volonté de Dieu , c'est a dire pour le péché véniel , encor que plusieurs imperfections et de mauvaises iuclina'Jons de tems en tems

;]g3 LETTRES SPIRITUELLES

VOUS surprennent; et ne laissés pas de faire îa communion le jeudy, et les festes sur semaine, et les mardis du Caresme : mais cela n'en doutés plus, ains employés vostre cœur a estre bien fidèle en l'exercice de la pauvreté parmi les richesses , de la douceur et tranquillité parmi le tracas, et de la resit^nation du cœur de tout ce qui doit vous arriver en la pro- \idence de Dieu. Qu'est-ce qui nous peut manquer, ayant Oieu?

Pour le quatrième, il est mieux en toute façon que vous Duyiés la sainte Messe tous les jours, et y faire l'exercice de la Messe , que de ne l'ouir pas, sous prétexte de continuer l'orayson chés vous. Je dis qu'il est mieux , non seulement parce que cette réelle présence de l'humanité de nostre Seigneur en la Messe ne peut estre suppléée par la présence mentale , bien que pour quelque digne respect on demeure esloigné d'icelle, mais aussi parce que l'Eglise désire fort que l'on assiste a la Messe : et ce désir lient lieu de conseil , auquel cette espèce d'obeyssance doit s'accommoder quand on le peut bonnement; et parce que vostre exemple est utile au simple peuple en la qualité que vous estes : or il n'aura point ti'exemples de ce que vous ferés en vostre Oratoire. Arresitls-vous donq a ceci , ma très chère Fille.

Je lie prescheray ce Caresme qu'au Monastère de cette ville, et cinq ou six fois en la grande Eglise. Je suis plein de santé, a mon advis; fussé-je plein de sainteté, comme mon rang et ma charge le requièrent!

La bonne Madame de Chantai a tesmoigné et tesmoigne une vertu toute particulière en l'occasion du trespas de Monsieur son père, qu'elle n'a scou que depuis troys jours, parce que , la voyant si affoiblie de sa maladie, je luy celay cette mauvaise nouvelle tant que je peus, sachant bien que cela retarderoit le retour de sa santé. * Vanité des vanitéSy et toutes

^ Vanitas vaiiitatum, et omnia vaiiitas, pr.Ttei- amare Deum t-t iili soli Ferme. Ik Imitatione Christi, lib. I, c. 1, n. a.

choses sont vanité, ma très chère Fille, sinon d'aymer el de servi?' Dieu. Cette bonne seur a esté toute consolée d'entendre que son père es toit mort en l'acte de repen tance. Demeurés toute en Dieu , ma très cliere Fille, vives saintement joyeuse, douce et paysible. Je suis, mais fort absolument, ma très chère Fille, vostre, etc.

CLU.

LETTRE '

A MADAME l'aBBESSE DU l'UiTS-b'ORPïï.

Chacun doit suivre sa vocatioa aux dépens même de l'amour des parents. Les fautes de fragilité ne doivent point nous décourager, non plus que les sécheresses dans la dévotion. Il faut s'attacher au solide , qui est raifranchissèment de nos mauvaises inclinations, et la persévérance dans le bien. Conseils relatifs à quelques affaires particuhères au monastère.

A Sales, le 20 avril 1611.

Or sus, ma chère Seur, ma Fille, je m'en vay vous escrire tant que je pourray sur le sujet de vostre lettre, qui m'a esté rendue par la seur que vous aymés tant , et qui vous chérit réciproquement de tout son cœur.

Il est vray, nous l'avons en fin cette chère seur *; mais ce n'est pas moy pourtant qui vous l'ay ostée; c'est Dieu qui nous l'a donnée, ainsy que. Dieu aydant, la suite le tesmoignera. Je ne doute nullement que cette petite conversation que vous eustes ensemble a Bourbilly ne vous fust bien douce; car c'est une heureuse rencontre que deux espritz

1 Tirée du monastère de la Visitation du Puits-d'Orbe. C'est la 235e de la collection-Biaise.

« Je crois qu'il s'agit dans cette lettre de madame de Chantai, qui faisoit sou noviciat. Le terme de sœur ne lui est pas contraire, parce qu'elle étoii sœur spirituelle de l'abbesse, étant sous la conduite de M. de Genève comma

qui ne s'avment que pour mieux aymer Dieu ; mais il ne se pouvoit faire que cette sensible présence durast long tems, puisque notre commun maistre vous demande Tune la , l'autre icy, pour son service. Nous ne laissons pourtant pas d'estre tous-jours jointz et unis, nous entretenant les uns aux autres par la commune prétention ou entreprise que nous avons.

Je suis bien ayse dequoy vous manques peu aux exercices que je vous ay marqués; car cela monstre que ces fautes que vous y faites ne proviennent pas d'infidélité , mais de foiblesse; et lafoiblesse n'est pas un grand mal, pourveu qu'un fidèle courage la redresse petit a petit, ainsy que je vous conjure de faire, ma chère Fille, pour la vostre, sans vous affliger nullement de ce que vous n'avés ni sentiment ni goust ordinairement en tous vos exercices ; car nostre Seigneur ne requiert pas cela de nous : aussi ne depend-il pas de nuus de Favoir ou de ne l'avoir pas.

C'est pourquoy il nous faut mettre sur le solide , et considérer si nostre volonté est bien affranchie de toutes mauvaises affections , comme seroit toute dureté de cœur envers le prochain, impatience, mespris d'autruy , amitiés trop ardentes envers les créatures, et semblables choses. Que si nous n'avons point de reserve d'estre tout a Dieu ; si nous avons le courage de plus-tost mourir que de l'offenser, et moyennant que telles soyent les resolutions de nos cœurs, et que nous les sentions tous-jours plus fortes en nous, il n'y a rien a craindre, ni a prendre de la peyne pour n'en sentir pas le? degoustz * et les sentimens.

Or voyci une bonne preuve de la fortification de ces chères resolutions, que par la grâce de Dieu vous avés persévéré a conserver ce que je vous dis en confession , ainsy que vous m'asseurés ; car cela vaut mieux que cent mille goustz spiriluelz. Faites donq tous-jours ainsy.

* Ce seroit plutôt goii^tz qu'il faudroit lire ici.

Je diray la Messe que vous me demandés, bien que jamais je n'en die point qui ne soit très expressément vostre : mais je n'ay peu me mettre en mémoire le sujet que vous dites que je sçai ; aussi n'en est-il pas besoin..

Si Madame Theniée persévère a ne vouloir pas se ranger, vous n'aurés point de part a sa coulpe : cependant je me resjouys dequoy le reste de nos articles s'observe. Et pour la particulière qui ne veut pas s'accommoder a la Communauté, il faut user de support et de bénignité envers elle, et Dieu la réduira au train des autres.

Et bien , ma chère Fille , la multitude des difficultés vous fit peur, et vous eustes des pensées de tout quitter; cependant vous avés veu que tout est fait : il en sera de mesnie en tout le reste ; la persévérance vaincra tout.

Pour les pensions , elles sont bien entre vos mains , puis que nul autre ne s'en peut charger; mais vous pourrés bien faire tenir conte d'icelles a une des filles. Vous m'avés l)ien fait rire , quand vous m'avés escrit que vous eussiés remis lesdites pensions , a chascune desdites Religieuses la sienne, si vous n'eussiés eu peur que je ne me faschasse a vous. Da, ma chère Fille, quand m'avés-vous veu fasché a vous? Je suis pourtant bien ayse que l'on craigne un peu de desplaire a un pauvre chetif père ; car vrayement vous ne me desplairés jamais , ma chère Fille , que quand vous desplairés a nostre Seigneur, et que vous vous esloignerés de sou pur et ^aint amour.

Il faut vrayement aller au Chapitre, malgré toute la répugnance que vous y avés; et, après la lecture de la règle , ii faut dire quelque chose, quand ce ne seroit que : Dieu nous face la arace d'observer ce qui a esté leu.

En la Feste-Dieu, je ne voy nul inconvénient que l'on face le tour du cloistre; car cela ne tire point a conséquence, a cause do la grandeur de la solennité.

iiekib 1 iDu Fiiic, Si ])ei^uuuc ne scrvoit au.\ û:i;es que

'r? i.r/rrRES sriraTUELLE?

€êiiX qui lisent point de difficultés es exercices, eî qui sont paifaitz, vous n'auriés point de père en mov ; et il ne faut pas laisser de soulager les autres , encor que Ton soit soy-iuesme en perplexité. Combien y a-il de bons médecins qui ne sont gneres sains ? et combien se fait-il de belles peintures par des peintres bien laidz? Quand donq vos filles viennent a vous , dites-leur tout bellement et en cbarité ce que Dieu vous inspirera , et ne les renvoyés point vuides d'auprès de vous.

Vous faites bien dé faire venir ainsy des Pères Minimes de tems en tems; car cela eslargira le cœur aux filles, et soulagera leurs âmes. Je suis niarry avec vous du desgoust qu'elles ont de vostre Chapelain ordinaire ; mais l'entremise des Minimes peut suppléer a tout cela , puis que , comme vous dites, il est certes mal aysé de treuver des presfres bien conditionnés, et que celuy-ci est assés capable. En lin, ma très chère Seur, ma Fille très chère , il faut reprendre vostre premier courage, et plus-tost mourir que de démordre.

Tenés-vous le plus que vous pourrés auprès de vos filles p car vos absences ne leur peuvent donner que des sujetz de murmurer; et rien ne leur peut tant adoucir leur sujettion que la vostre ; rien ne les peut tant retenir dans l'enclos de l'observance , que de vous y voir avec elles ; et c'est en cela qu'il faut se crucifier pour celuy qui a esté crucifié pour nous. Que vous serés heureuse, si vous aymés bien vostre petit trouppeau? car après l'amour de Dieu , celuy-la tient le premier rang,

Je vous escriray tous-jours quand je pourray , et tant que je pourray; et sans varier, je persevereray a jamais en l'affection que je vous ay une fois de si bon cœur dédiée. Demeurés ferme en cette créance : car elle est, Dieu aydant, infaillible. Non, ni la mort, ni les choses présentes, ni celles qui sont a venir, ne me sépareront jamais de cette dilection qua

je VOUS porte en Jésus nostre Seigneur, auquel soyent honneur et gloire. Vostre^ etc.

Mais, voyés-vous, ma très chère Fille? ce que je vous dis, je vous le recommande bien estroitement, car la seur m'a dit que vous vouliés que je parlasse ainsy.

Ma chère Seur, asseurés toutes vos bonnes et bien-aymées seurs et filles, que je les honnore et chéris très intimement, et spécialement Madame vostre très chère seur ^ , marry de ne leur pouvoir escrire maintenant : et pour vous humilier encor un peu, salués de ma part M. Lafon, et ces bonnes filles qui servent Dieu en la personne de ses servantes ; car tout cela m'est cher.

OLIII.

LETTRE

À SAINTE JEANNE - FRANÇOISE DE CUANTAL

Le Saint lui donne avis de son retour à Annecy.

A Gox, 19 mai 1611.

Je manque a ma parole, ma très chère Fille, mais je ne manque pas au désir d'estre ce soir a INessy. Ce sera demain, Dieu aydant; car les afïaires le requièrent ainsy. Or sus, en attendant , bon soir, ma très unique Fille. Nostre Seigneur vous comble de son amour.

1 Mme Brulart.

2 Tirée de la maison des Dames de Miramion. C'est la 2fi6« de la collection- Biaise, édition de 1834, et la G6le de lediliun de 1821. Celte lettre, dans sa rédaction native, portoit pour toute suscription : Gex, xix may. Nous nous permettons d'y ajouter le millésime de 1611, parce que la lettre du 1 7 mai 1611, rapportée, t. IX, p. 412, prouve que saint François se trouvoit effert.ivement à Gex à cette époque. L'hypothèse admise par M. Biaise, et d'après laquelle cette lettre devroit être datée de lan 1612, ne porte sur aucun fondement.

J'ay eu un peu de peyne pour la maladie de la petite très chère seur, bien que j'en espère bonne issue. Je salue toutes nos filles. Mais vray, ma très chère Fille, vous estes vrayenient tout uniquement et véritablement moy-mesrae. Vive Jésus! Amen.

LETTRE

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