XXV
LETTRE
A LA MÈ31E
Moyens pour arriver à la perfection dans Tétat du mariage.
Madame ,
Je ne vous puis pas donner tout à coup ce qae je vous ay promis; car je n'ay pasassés d'heures franches pour mettre tout ensemhle ce que j'ay à vous dire sur le sujet que vous avés désiré vous eslre expliqué par moy. Je vous le diray à plusieurs fois ; et, outre la commodité que j'en auray , vous aurés aussi celle-là, que vous aurés du tems pour bien re» mascher mes ad vis.
Vous avés iiiî grand désir de la perfection chrestienne : c'est le désir le plus généreux que vous puissiés avoir; nourrissés-le , et le faites croistre tous les jours. Les moyens de parvenir à la perfection sont divers , selon la diversité des vocations; car les Religieux , les vefves et les mariés doivent tous rechercher cette perfection, mais non pas par mesmes moyens. Car à vous , Madame, qui estes mariée, les moy<iis sont de vous bien unir à Dieu et à vostre prochain , et à ce qui despend d'eux. Le moyen pour s'unir à Dieu , ce doit estre principalement l'usage des Sacremens et l'orayson.
Quant à l'usage des Sacremens, vous ne devés nullement laisser escouler aucun mois que vous ne communies; et mesme dans quelques tems', selon les progrès que vous aurés faitz au service de Dieu, et selon le conseil de vos Pères .-,;/irituelz, vous pourrés communier plus souvent.
* C'est la 86e tie la coUectiou-Blaise, et la ISe [al. 1-2^) du livre III des anciennes éditions.
124 f.i:rn\'-s si^TniTr!;!.:.:.-;
Mais quant à la confession , je vous couseiîîeray bien de la fréquenter encor plus, principalement s'il vous arrivoit quelque imperfection de laquelle vostre conscience fust affligée, comme il arrive bien souvent au commencement de la vie spirituelle : néanmoins , si vous n'aviés pas les commodités requises pour se confesser, la contrition et repcntance y suppléera.
Quant à Forayson, vous la devés fort fréquenter, spev^ialement la méditation, à laquelle vous estes assés propre, ^\^ me semble. Faites-en donq tous les jours une petite heure, le matin avant que de sortir, ou bien avant le soupper; et L^atdés-vous bien de la faire ni après le disner, ni après le soupper, car cela gasteroit vostre santé.
Et pour vous ayder à la bien faire, il faut qu'avant icelle vous sachiés le point sur lequel vous devés méditer, afïin que, commençant Forayson, vous ayés vostre matière preste ; et à cet elFect vous ayés les Autlieurs qui ont touché les pomtz des méditations sur la vie et mort de nostre Seigneur, comme Grenade, Bellintany , Capiglia, Bruno, dans lesquelz vous choisirés la méditation que vous voudrés faire, et la lires attentivement, pour vous en resouvenir au tems de Forayson, et n'avoir d'autre chose à faire que de les remascher, suivaiit tous-jours la méthode que je vous mis par escrit, en la méditation que je vous donnay le Jeudi saint.
Outre cela, faites souvent des oraysons jaculatoires à nostre Cvigneur, et à toutes les heures que vous pourrés, et en loiiles compaignies, regardant tous-jours Dieu dans vostre cœur , et vostre cœur en Dieu.
i 'renés playsir à lire les livres que Grenade a îaitz de Forayson et méditation ; car il n'y en a point qui vous instruisent mieux , ni avec plus de mouvemens. Je voudrois qu'il ne se passast aucun jour sans c[ue vous donnassiés une demie heure ou une heure à la lecture de quelque livre spirituel; car cela vous serviroit de pre licatioii.
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Voy]?i les principe !]x moyens de se bien unir avec Dieu.
Quant à ceux qui servent pour se bien unii^ avec le prochain, ilz sont en grand nombre; mais je n'en diray que quelques-uns.
Il faut considérer le prochain en Dieu , qui veut que nous rayiiiions et caressions. C'est l'advis de S. Paul*, qui ordonne aux serviteurs de servir Dieu en leurs maistres , et leurs maistres en Dieu. Il faut s'exercer en cet amour du prochain , le caressant extérieurement : et, bien qu'il semble au commencement que c'est à contre-cœur, il ne le faut point laisser pour cela; car cette répugnance de la partie inférieure en un sera vaincue de l'habitude et bonne inclination qui sera produicte par la répétition des actions. Il faut rapporter à ce point les oraysons et méditations; car, après avoir demandé l'amour de Dieu, il faut lous-jours demander celuy des prochains, et particulièrement de ceux esqueîz nostre volonté n'a nulle inclination.
Je vous conseille de prendre quelquesfois la peyne de visiter les hospitaux, consoler les malades, considérer leuis infirmités, attendrir vostre cœur sur icelles, et prier pouv eux en leur faysant quelque assistance.
Mais en tout cecy prenés garde soigneusement que M. vostre mary, vos domestiques et Messieurs vos parens, ne soyent point olfensés par des trop longs séjours aux églises , des (rop grandz retiremens et abandonnemens du soin de vostre mesnage; ou, comme il arrive quelquesfois, vous rendant contrerolleuse des affaires d'autruy, ou trop desdaigneuse des conversations où les règles de dévotion ne sont pas si exactement observées; car en tout cela il faut que la
1 Servi, obedite dominis carnalibus cum timoré, in simplicitate cordis vestri, sicut Cliristo : non ad oculum servienles, quasi hominibus plaoeiites; .seJ ut servi Christi, facientcs voluntatem Dei ex animo, cura bonâ voluntaie seivieuleB, sicut Domino, et non hominibus, scientes quoniam unusqni^quc, quodcumque fecerit bonum, hoc rccipiet à Domino, sive servjs, sive iiber. Ephes., VI, 0, 7 et 8.
IlG LKTTISES Si'iniTUIiLLKS
charité domine et nous esclaire, pour nous faire condescendre aux volontés du prochain , en ce qui ne sera pas contraire aux comniandemens do Dieu.
Vous ne devés pas seulement estre dévote et aymer la dévotion, mais vous la devés rendre aymable, utile et agpjreable à un chascun. Les malades aynieront vosUe dévotion, s'ilz en sont charitablement consolés; vostre famille, si elle vous reconnoist plus soigneuse de son bien , plus douce aux occurrences des affaires, plus aymable à reprendre, et ainsy du reste; M. vostre mary, s'il voit qu'à mesure que vostre dévotion croist, vous estes plus cordiale en son endroit, et souëfve en l'affection que vousluy portés; Messieurs vos parens et amis, s'ilz reconnoissent en vous plus de franchise, de support et de condr^scendance à leurs volontés qui ne seront pas coiitraires à celle de Dieu. Bref il faut, tant qu'il est possible , rendre vostre dévotion attrayante.
J'ay fait un petit advertissement sur le sujet de la perfection de la vie chrestienne , dont je vous envoyé une copie, que je désire estre communiquée à Madame du Puys d'Orbe : prenez-la en bonne part, comme aussi cette lettre, qui sort d'une ame qui est entièrement affectionnée à vostre bien spirituel, et qui ne désire rien plus que de voir l'œuvre de Dieu 2:)arfait en vostre esprit. Je vous supplie de me donner quelque part en vos prières et Communions, comme aussi je vous asseure que je vous feray toute ma vie part aux miennes, et seray sans fin
Vostre humble serviteur,
François , Evesque de Geaeve.
LETTRE
A MADAME l'aBBESSE DU PUITS-d'oRBE.
Consolation sur une infirmité corporelle.
16 novembre 1G05.
Ma Seur et ma 1res chère Fille ,
Opprimé et accablé d'affaires en cette visite de mon Dio cese, que je fay, je ne laisse pas de prier nosire bon Dieu tous les jours, et de luy offrir le saint sacrifice , alïin que vous ne soyés pas accablée des douleurs que vostre jambe vous apporte, ni des difficultés que nos saintes entreprises ont et doivent avoir en ces commencemens.
Mop'^ieur nostre bon père m'escrit souvent de vos nouvelles : rien ne me peut arriver de plus souhaittable, quand elles sont bonnes, comme elles sont tous-jours selon Dieu, en qui je sçai que vous jettes toute vostre veuë intérieure , au bon playsir duquel tous vos desseins et tous vos désirs se vont fondre. Courage, ma chère Fille; Dieu vous sera pro« pice sans doute , pourveu que vous luy soyés fidèle. Quel bonheur que sa divi;ie Majesté vous veuille employer à son service, non seulement agissant, mais pâtissant !
Ayés soin de conserver la paix et la tranquillité de vostre cœur : laissés bruire et gronder les vagues tout autour de vostre barque , et ne craignes point; car Dieu y est , et par conséquent le salut. Je sçai, machere Seur, que les petitz ennuys sont plus fascheux, à cause de leur multitude et de
i C'est la 87e de la collection-Biaise, et la 49» (a^. 50e ) du livre V des anciennes éditions.
128 LETIHES SPIRITUELLES
leur importîjnitéj quo les graïKÎz, et les domasliqucs que les eslrangers ; mais aussi je sçai que la victoire en est souventesfois plus aggreable à Dieu que plusieurs autres, qui aux yeux du monde semblent de plus grand mérite.
A Dieu , ma chère seur : on me ravit les lettres pour les emporter, et n'ay loysir que de me dire
Voslre frère et serviteur très affectionné et plus fidèle,
François, Ev. de Genève.