‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 48 sur 79 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

LETTRE

A MADAME LA PRÉSIDENTE FAVRE

Avis et conseils sur différentes matières de piété.

Annecy, 18 novembre 1611.

Ma très chère Seur ',

Ïslj receu vos deux lettres, toutes douces et de bonnes nouvelles ; car vostre chère ame va bien , puis qu'elle veut bien s'avancer au saint amour de nostre Seigneur. Faisons bien cela , ma très chère Fille , car en fin tout le reste n'est que vanité : et parce que l'amour ne loge qu'en la paix, soyés tous-jours soigneuse de bien conserver la sainte tranquillité de cœur que je vous recommande si souvent.

Que nous sommes bienheureux , ma chère Seur, d'avoir des travaux , des peynes et des ennuys ! car ce sont les voyes du ciel , pourveu que nous les consacrions a Dieu.

Je vous renvoyé les papiers de dévotion, que je treuve bien utiles : mais si on les imprimoit, je ne voudrois pas que vostre nom y fust descouvert, pour ne point donner îieu aux babillars d'en parler, et surtout l'œuvre estant si courte.

Vous pouvés bien , ce me semble , choysir ce bon Pere-la pour confesseur, puis que aussi bien le Père Recteur ^t souvent empesché.

1 Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Turin. C'est la 281* de la collection-Biaise.

2 Nous avons vu que saint François de Sales, par une affection particulière pour le président Favre , l'appeloit son frère ; c'est poui-quoi il donne à sou épouse le nom de sœur.

Nos bonnes Dames de la Visitation font extrêmement bien : et quand leur logement sera du tout commode , elles seront très bien oiî elles sont maintenant.

Vostre fille * chemine fort dévotement, et se porte très bien. La bonne mère de Chantai est presque guérie, et a aujourd'huy esté a la sainte Messe.

Ce seroit un très grand bien qu'a Chamberi il y eust des Ursulines , et voudrois bien y pouvoir contribuer quelque chose; car en fin, bonheur a ceux qui nourrissent les enfans ^ pour Famour, crainte et service de Dieu. Il ne faut que troys filles ou femmes courageuses pour commencer ; Dieu donnera l'accroissement. Nos Dames de la Visitation doivent donner courage d'entreprendre a celles qui seront tant soit peu disposées. Selon mon jugement, ce n'est pas bazarder, que de se confier un peu extraordinairement a noslre Seigneur es desseins de son service.

Ma très chère Seur, ma Fille , aymés tous-jours bien mon atne qui ayme tant la vostre. Je suis en nostre Seigneur tout vostre, etc.

P. S. La bonne Tiollier sera , a mon advis , fort consolée en cette Congrégation , laquelle se treuvera composée mer« credy prochain de seize bonnes filles , layssant a part cellef* qui sont receuës, et qui ne peuvent encor venir. Désormais on sera en peyne a refuser, et néanmoins il le faudra faire» si ce n'est pour quelque personne qui puisse rendre quelque extraordinaire service a nostre Seigneur ; et quant aux moyens, rien n'y abonde, et rien n'y manque. Dieu a soin de ses servantes , et nostre Dame les pourvoit. Il vous faut tous-jours dire des nouvelles de cette petite assemblée , laquelle, comme je croy, vous est chère. La pauvre Tiollier estoit si empressée, qu'elle oublia le pacquet de la bonne

* La mère Favre, fille du président.

* L'éducation des jeunes den[ioiseUes est un des principaux objets de Tia» Itltut des Ursulines.

442 LETTRES SPIîUTUELLES

madame d'Aiguebiille , a laquelle pourtant je ne sçaurois îl»5pondre.

Je salue de tout mon cœur ma très chère nièce.

CLXXXVIlï.

LETTRE '

A SAINTE JEANNE -FRANÇOISE DE CHANTAL

Grands térnoignages d'affection à cette clame, à qui il rappelle la mérnoire

de son sacre.

Vers le 8 décembre 1612.

J*ay bien veu au Sermon nostre bien-aymée fille Françoise *, mais je n'ay pas osé luy demander comme ma très çhere mère se portoit ; car il y avoit trop de gens qui m'eusjent ouy, et eussent esté en peyne de curiosité pour sçavoir •^ueir estoit cette très chère mère, autre que Dieu, ses Anges , ses saintz et nostre cœur ne sachant combien l'affection qui me rend père, filz, et une mesme ame avec vous , est suffisante et plus que suffisante pour faire cela.

Je donne donq la charge a ce petit billet de vous demander Testât de vostre santé, et a nostre chère petite fille de vous redire quelque chose du sermon, lequel j'ay fait hardiment et passionnément , et entr'autres choses , ayant différé hier de parler de m.on sacre a cause qu'au] ourd'huy j'aurois plus de gens, j'ay dit qu'il y avoit dix ans que j'avois esté consacré *, c'est a dire que Dieu m'avoit osté a moy-mesme

* Tirée du deuxième monastère de la Visitation de la ville de Rouen. C'est la 282e de là colIectionrBIaise.

2 C'est Riademoiselle Françoise de Chantai, fille cadette de la sainte veuve , qui épousa dans la suite M. de Toulongeon.

• A sav"^, le 8 décembre 1602.

ponr rae prendre a liiy, et puis me donner* au peuple, c'est a dire qu'il m'avoit converti de ce que j'estois^ pour moy en ce que je fusse pour eux.

Mais pour ce qui nous regarde, vous sçavés que Dieu m> osté a moy-mesme, non pas pour me donner a vous, mait. pour me rendre vous-mesme. Ainsy puisse-il advenir qu'ostés a nous-mesmes , nous soyons convertis en luy-mesme , pai la souveraine perfection de son St. amour ! Amen. Bon soir, ma très chère mère et plus que mère. Le bon soir a nos filles.

Non , ce n'est pas le père Archange du Tillet, c'est le Pen^ Constantin de Chamberi ', qui sera nostre prédicateur le reste de cet ad vent ; et moy je seray souvent celuy de nos cher>\ seurs. Car ce n'est pas souvent, fors tous-jours, que je su? le vostre.

GLXXXIX.

LETTRE'

A LA MÊME

Le Saint lui recommande de ne point jcùner dans sa maladie.

Vers le 6 septembre ou décembre 1612 ou t61S.

Je treuve certes encor meilleure la méthode que vous dites^ d'escrire au Père de Moucliy tout nuement vostre pensée . ma 1res chère Fille ; car après cela, il n'y aura rien a dirr»

* Ici est une lacune à laquelle on a suppléé par le mot donner, y ayant ui7 resté dans l'original. — * Là est encore une lacune.

3 Au lieu de Constantin de Chamberi^ les éditions-Biaise portent Constahui de Chambraij leçon évidemment fautive. Nous maintenons la nôtre, comiua cerlainemenl conforme à l'original conservé au deuxième couvent de Sainte- Marie de Rouen, d'après l'assurance que nous en a donnée madame la Supérieure, en Prenant, comme elle a bien voulu le faire, la peine denoos copier telte lettre tout entière de sa propre main.

* C'e?t la 660e de la collection-Biaise. On voit par le contenu de cette lettre

Ce bon frère qui est icy ne partira que jeudy ; car tout aujourd'huy j'ay esté tant tracassé, qu'il n'est pas pambie de (l'estre) plus.

Ne jeusnéspas, ma très chère Fille, ni nostre fille de Brerbard ; car quant a vous , je me souviendray bien , après que vous serés bravement guérie, de vous faire jeusner un samedy en esebange.

Envoyés-moy vostre seur Françon * que nous confesserons ce soir. Parlés amiablement, mais gravement, au bon enfant M. de Grenier*, lequel , j'espère, fera quelque chose de bon.

Nostre cher nepveu * a certain désir de ne retourner pas voir le père ; mays je ne voy point d'apparence.

Il faut bien tout cet hyver pour la digestion de nostre resolution.

Au demeurant , je me suis treuvé ce matin avec une si parfaite douceur et tranquillité d'esprit, sans aucun sentiment de l'estonnement que mon cœur avoit eu, que j'ay conneu clairement que la venue de nostre Dames'approchoit, par un pressentiment de sa douce lumière.

J'ay envie de vous parler un peu bien a loysir de cela : cependant, bon soir, ma très chère Fille, ma Seur. Faites bien la cour a cette céleste pouponne qui nous arrive, et luy de-

qu'elle a été écrite d'Annecy plutôt que de Paris, car on ne voit pas que la mère de Brechard ait jamais été à Paris; 2o aux approches de la fête de la Conception, ou de la Nativité, et d'un jour de jeûne ; 3» à madame de Chantai convalescente à Annecy. Toutes ces raisons nous portent à conjecturer que cette lettre est de 1612 ou 1613.

* Mademoiselle Françoise Rabutin, seconde fille de madame de Chantai, qui épousa depuis M. de Toulonjon; elle demeuroit dans le couvent avec sa mère, qui prenoit 3£'m de son éducation. Note de M. Biaise,

* Peut-être faudroit-il lire ici M. de Granier.

* «Ce pourroit bien être Charles-Auguste de Sales, fils de Louis, comte da Sales; car ce jeune homme aimoit beaucoup la solitude,» dit ici M. Biaise; mais Charles-Auguste avait à cette époque à peine sept ou huit ans, puisqu'il était né le l*^' janvier 1606, il n'est donc pas croyable que ce soit de lui qu'il s'agisse en cet endroit. Voyez La maison naturelle de S. Françoit de Sales, p. 576.

mandés sa grâce pour impetrer celle de son Filz. Jamais j". n'eus tant de sainte affection que j'en ay pour vostre ame et riostre très unique cœur.

Vvr,/\/\/v>y\/ '

LETTRE'

A MADAME l'aBCESSE BU PUITS-d'oRBE.

Il La félicite sur* l'avancement de sa Maison en la piété.

Annecy, 18 décembre 1612.

Sans doute , ma très chère Seur, que je ne passeray jamais en Bourgoigne sans aller voir vostre ame bien-aymée , qui est tous-jours présente a la mienne ; mais je ne suis pas presf pour aller en ces quartiers-la. Il faut que je me treuve s Paris* pour le saint Garesme. Monsieur m'escrit que vostit Mayson s'avance fort a la pieté, dont je me resjouis selon la mesure avec laquelle je vous souhaitte toute santé.

Hier je receus vostre billet, et j'y respons hastivement ce matin ; mais je ne sçai nulles nouvelles de vostre santé, c'est a dire de Testât de vostre pauvre jambe, de laquelle vous ne me faites nulle mention , non plus que si vous n'estiés pas ma chère Fille, et que cette jambe ne fust pas la meilleure des deux pour vous avancer en la profession de l'amour divin : et vous sçavés, ma très chère Fille, que je vous ay tousjours dit que vous m'escrivissiés plus amplement par l'entremise de madame la Présidente % qui aura bien le soin de

• Tirée du monastère de la Visitation du Puits-d'Orbe. C'est la 283* de la collection-Biaise.

• Saint François comptoit sans doute se rendre à Paris Tannée suivajita, mais il n'y alla point.

• Madame Brulart, sœur de Tabbesse.

'î^O LETTRES SPIRITUELLES

m'envoyer vos lettres, comme aussi de vous faire tenir les miennes.

M. l'abbé de saint Maurice ne donne pas la survivance ]>our le prieuré de Semur, ne le pouvant faire ; mais en toute i)ccurrence de vacance , je feray tout ce qui me sera possible ^)Our Monsieur vostre frère. Je suis plus que jamais , ma ires chère Filîe, d'nn cœur invariable, vostre très humble serviteur.

GXCÏ.

LETTRE'

A UNE DAME

Il n'y a point de temps plus propre pour raarqaer à Dieu notre fidélité, que celui des afflictions dont cette vie est toujours pleine.

Le jour des Innocents, 1612.

Je ne doute point, ma chère Fille, que vous ne soyés grandement exercée de diverses rencontres desplaysantes , sachant une partie des sujetz qui vous en peuvent donner; mais en quoy, et quand, et comment pouvons-nous tesmoi- ^ner la vraye fidélité que nous devons a nostre Seigneur, f :'entre les tribulations, é» contradictions, et au tems des "lepijgnances?

ViCtte vie est telle qu'il nous faut plus manger d'absinthe

]i]e de miel : mais celuy pour lequel nous avons résolu de

iiijurrir la sainte patience au travers de toutes oppositions ,

nous donnera la consolation de son saint Esprit en sa sayson.

Irnrdés bien, dit TApostre, de perdre la confiance par la-

« C'p.si îa 285e de l'édition de 1834 de Biaise, et îa 848» de celle de 1821 du même Editeur,

quelle estant revigorés, vous souffrirés et supporterés vaillamment Je combat des afflictions, pour grand qu'il soit^

J^ay esté, certes, marry, quand j'ay sceu cette petite altercation survenue entre les deux chers cousins pour ce morceau de pain laissé par le pauvre M. de N. Ainsi arrive-i) entre les enfans des hommes.

Or sus, je suis pressé. Dieu nous donne la grâce de bien et saintement commencer et passer cette nouvelle année pro< chaine. Que puissions-nous en icelle sanctitier le saint nonr de Jésus, et faire profiter le sacré soin de nostre salut. Je suis immortellement tout vostre, etc.

lettre'

A UNE DAME

Consolations à une mère sur la mort de son fils en bas âge. Les accident», nous sont sensibles, parce que nous ne les voyons pas tels qu'ils sont, ni le but où ils tendent. La mort prématurée n'est point à plaindre, elle est même avantageuse.

3 janvier 1613.

Je vous asseure, ma très chère Fille, que vostre affliction m'a touché vivement , ne doutant point qu'elle ne vous ayt esté fort rude ; d'autant que vostre esprit , comme celuy du reste des hommes, ne voyant pas la fin et intention pour laquelle les choses arrivent , il ne les reçoit pas en la façon qu'elles sont , mais en la façon qu'il les sent.

Voyla , ma chère Fille , que vostre filz est en asseurance^

i Nolite amittere confidenv^m vestram, quse magnam babet rémunérationem. Hebr., X, 35.

2 C'est la 286e de la collection-Biaise, et la 7G« {ai, 74«) du livre V àm

anciennes éditions.

il possède le salut éternel : le voyla eschappé et garanty du hazard de se perdre, auquel nous voyons tant de personnes. Dites-moy, je vous supplie, ne pouvoit-il pas devenir, avec i'aage, fort desbauché? Ne pouviés-vous pas recevoir beau- )Dup de desplaisir de luy a l'advenir, comme tant d'autres jneres en reçoivent des leurs ? car ma chère Fille , on en re» çoit souvent de ceux desquelz on en attend le moins : et voyla que Dieu l'a retiré de tous ces perilz, et luy a fait recueillir le triomphe sans bataille , et moissonner les fruitz de la gloire sans labeur.

A vostre advis , ma chère Fille , vos vœux et vos dévotions ne sont-ilz pas bien recompensés ? Vous les faysiés pour luy, mais affin qu'il demeurast icy avec vous en cette vallée le misères. Nostre Seigneur, qui entend mieux ce qui est jon pour nous que nous-mesmes , a exaucé vos prières en /aveur de l'enfant pour lequel vous les faysiés , mais aux despens des contentemens temporelz que vous en pretendiéso

En vérité , j'appreuve bien la confession que vous faites , que c'est pour vos péchés que cet enfant s'en est allé , parce qu'elle procède d'humilité ; mais je ne croy pas pourtant qu'elle soit fondée en vérité. Non , ma chère Fille , ce n'est pas pour vous chastier, c'est pour favoriser cet enfant , que Dieu l'a sauvé de bonne heure. Vous avés de la douleur de cette mort , mais l'enfant en a un grand profit : vous en avés receu du desplaysir temporel, et l'enfant playsir éternel. A la fin de nos jours, Ihors que nos yeux seront dessillés, nous verrons que cette vie est si peu de chose, qu'il ne falloit pas regretter ceux qui la perdoient bien tost. La plus courte est la meilleure, pourveu qu'elle nous conduise a l'éternelle.

Or sus, voyla donq vostre petit enfant au Ciel avec les Anges et les saints Innocens. Il vous sçayt gré du soin que vous avés eu de luy ce peu de tems qu'il a esté en vostre

DE S. FRANÇOIS DE SALES. 44(y

djaige, et sur tout des dévotions faites pour luy ; en contr'escbange, il prie Dieu pour vous, et respand mille soubaitz sur vostre vie, affin qu'elle soit de plus en plus conforme a la volonté céleste, et que par icelle vous puissiés gaigner celle dontil jouyt. Demeurés en paix , ma chère Fille, et tenés bien vostre cœur au Ciel , où vous avés ce brave petit Saint. Persévères a vouloir tous-jours plus fideiemeot aymer la bonté souveraine du Sauveur, et je le prie qu'il soit a jamais vostre consolation. Je suis sans fin vostre plus humble , très affectionné et lîdele compère et serviteur,

François , Evesque de Genève.

CXGIII.

LETTRE

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