‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 6 sur 79 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

LETTRE

A SAINTE JEAANE-FRANÇOISF l'E CHANTAL.

Il faut porter Jésus-Christ dans son âme.

16 novembre lGô6.

Ma chère Fille ,

Je reçoy une particulière consolation à vous parler eu ce langage muet, après que tout le jour j'ay tant parlé à tant d'autres en langage parlant. Or sus, si faut-il vous dire ce quejefay; car je ne sçai presque rien autre; et encor ne sçai-je guer'es bien ce que je fay.

Je viens de l'orayson , où, m'enquerant de la cause pour laquelle nous sommes en ce monde, j'ay appris que nous n'y sommes que pour recevoir et porter le doux Jésus , sur la langue en l'annonçant, sur les bras en faysant d3 bonnes œuvres, sur nos espaules en supportant son joug , ses sécheresses, ses stérilités; et ainsy en nos sens intérieurs et exte-

^ (7est la 88e de la colloction-DIaise, et la 20« du livre VU des dncieimoâ éilitiuns.

DE S. l'r?\NrO!S DE SALES. 1 -iO

rieurs 0 que Lieiiheureax sont ceux qui le portent doucemène et constamment !

Je Tay vrayement porté tous ces jours sur ma langue, et l'ay porté en Egypte , ce me semble, puis qu'au Sacrement de Confession j'ay ouy grande quantité de penitens, qui se sont , avec une extrême confiance, addressés à moy , pour le recevoir en leurs âmes pécheresses. 0 î Dieu l'y veuille bien conserver î

J'y ay encor appris une pratique de la présence de Dieu , laquelle, en passant, j'ay resserrée en un coing de ma mémoire, pour vous la communiquer si tost que j'auray leu le traitté qu'en a fait le Père Arias.

Ayés un grand cœur, ma chère Fille, et estendés-le fort sous la volonté de nostre Dieu. Sçavés-vous ce que je dis, estendant vostre * corporal pour la consécration? Ainsy , dis-je, puisse bien estre estendu le cœur de celle qui me Fa envoyé , sous les sacrées influences de la volonté du Sauveur! Courage, ma Fille, tenés-vous bien serrée auprès de vostre sainte Abbesse, et la suppliés sans tin que nous puissions vivre, mourir et revivre en l'amour de son cher Enfant. Yive Jésus, qui m'a rendu tout vostre, et plus que je ne puis dire ! La paix du doux Jésus règne en vostre cœur !

François , Ev. de Genève»

• Il dit vostre , parce que, comme on va le voir, le corporel dont il se servoit à la messe lui a^oit été procuré par ia pieuse ûaroiine, et même très» pi'obablement confectionné par ses mains

130 L-yiTRES Sl'IRITUEiJJlS

XXÎX,

LETTRE

A LA MÊME

Il lui donne des avis sur sa conduite à l'égard des malades contagieux, et envers le meurtrier de son mari : il lui prescrit diverses règles sur \bs exercices de piété.

Le jour de Saint-André, 30 novembre 1605.

' Ne voyés-vous pas un estrange fait, ma chère Fille ? Il y a un mois que je n'ay sceu vous escrire , ni peu , ni prou , parce que j'estois engagé dans nos montaignes , du tout hors de chemin ; et je tiens en ma main sept de vos lettres dont la dernière est du 9 de ce mois , ausquelles il me semble que je n'ay pas encor respondu qu'à troys , et néanmoins je ne puis maintenant vous escrire qu'en courant. C'est toutun ; encor vaut-il mieux vous escrire peu que rien.

Pour le papier des cinq mille francs, je ne puis vous en donner resolution que vous ne me marqniés à qui l'interest en pourroit revenir, c'est à dire qui en pourroit souffrir perte si vous le gardiés ; car de là despend le jugement que j'en dois faire. Mais ne vous inquiétés point pour cela, car ayant le propos de vous conduire par mon advis en cela , vostre ame n'en peut estre coupable.

Il ne faut pas laisser de servir les malades es maux contagieux ; mais il les faut servir prudemment sans bazarder sa santé, que le moins qu'il se peut, et surtout quand avec nostre danger celuy de nostre famille se treuve conjoinct; et partant , vous pourrés prudemment cesser de faire les visites per-

1 Tirée de la copie authentique conservée au monastère de la Visitation û'Anuecy. Cest la 97e inédite de la collection-Biaise,

T)E S. FRANÇOIS DE SALT-S. i31

sonneiles, esquilles il y auroit une juste apparence de clancor de conta£2:ioii.

J'ay esté consolé au récit que vous me faites des traitz de vertu qui parurent en Famé de feu Monsieur vostre mary, sur le point de son départ de ce monde, signes evidens de son bon fonds, et de lu présence de la grâce de Dieu. Et vous voyés donq que s'il vouspouvoit parler, il vous diroit ce que je vous ay dit pour Fentreveuë de celuy qui luy fît le coup de son trespas^

Or sus, ma cliere Fille , haut le cœur ; ce vous est (et à moy par conséquent) un extrême contentement de sçavcir que ce chevalier estoit bon , doux et gracieux à ceux qui l'avoient blessé ou offencé. Maintenant il en aura bien à voir que nous en voulons faire de mesme.

Mais que diray-je de nosfre espoux moderne « ? Quelle douceur exerça-il à Tendroit de ceux qui le tuèrent, et non pas par disgrâce et mesgarde , mais par une pleine malice ! Ah ! qu'il aura bien aggreable que nous en façions de mesme ! C'est nostre Espoux moderne, ma chère Fille, car non seulement la mort ne dissout point nostre mariage avec luy, ains elle le parfait , elle le consomme.

- J'ay escrit cecy parmi un grand tracas, et ne sçai pas pourquoy, mais il n'importe. Il ne se passe jour queje ne prie pour le bien de l'ame de Monsieur vostre premier espoux , et je pense que vous m'en avés voulu souvenir par ces deux recitz que vous m'en avés faitz qui m'ont esté fort aggreables.

Je loue Dieu de tout mon cœur de la santé de Messieurs nos père , oncle et frère.

La partie inférieure est pesante : tous-jours quelques mauvaises inclinations, quelques répugnances au bien. Mais il n'y a remède : il faut user des frictions et bains chauds pour,

1 Sur la mort du baron de Chantai, voyez la Vie de S. François de Suies, p;!i' Ch.-Aug. de Sales.

* C'est Jcsus-Christ qu'il désigne sous ce nom.

petit à petit, dissiper riiumeîjr qui no: s allentit et engage nos jambes.

La méditation de la Passion , nos petitz exercices de mortification etdecharitt^ feront merveilles, Dieu aydant.Yoyésvous l)ien celte cliere senr que j'ayme inlîniment ; elle est guérie , Dieu mercy, mais encor un peu de fluxion dessus ses jambes la fait aller lentement à la clausure de sa mavson ; encor un peu de respect aux volontés des frères , des pères, des mères, que sçai-je, moy? 0 mon Dieu ! que bienheureux sont ceux qui, en semblables occasions, disent à leurs pères et freies : je ne sçai qui vous estes , je ne vous connais point.

Mais bien petit à petit tout se fera.

Non, je vous prie, ma Fille, ne violentés point vostre teste pour la faire franchir les barrières. Demeuiés tranquille en vostre orayson; et quand les distractions vous attaqueront, destournés-les tout bellement si vouspouvés; sinon, tenés la meilleure contenance que vous pourrés, et laissés que les mouches vous importunent tant qu'elles voudront : pendant que vous parlés à vostre Roy, il ne prend pas garde à cela. Vous pourrés les esmoucher avec un mouvement civil et tranquille, mais non pas avec un effroy ni impatience qui vous face perdre contenance.

Que je suis ayse que nostre Digeon ayt receu les bonnes Carmélites^ de la M. Terese ! Nostre bon Dieu les face fructifier à sa gloire. Je suis bien content que Madame Brulard , nostre bonne seur, les gouverne, pourveu que cet objet ne tire point son cœur à des vains désirs de cette vie là, pendant qu'elle en doit cultiver une autre. C'est merveille , ma Fille, comme mon esprit est ferme en cet advis, de ne point semer au champ de nostre voisin pour beau qu'il soit , pendant que le nostre en a besoin. La distraction du cœur est lous-jouis dangereuse. Avoir son cœur en un lieu et son devoir à l'autre, * La maison des Carmélites de Dij. n établie en 1605.

DE S. ^llAiVÇOiS DE SALES. 133

n'est pas à propos. Mais je sçai bien qu'elle ne gouverne pas tant les filles , qu'elle ne se laisse gouverner à la mère , laquelle, en un lieu de ses œuvres, dit presque comme moy.

Je dis que pour nostre petite *, il sera mieux , en lafaysant instruire le plus chrestiennement qu'il sera possible, d'attendre encor un peu à la mettre au Puys d'Orbe. Et voyia donq M. de S. Ange qui vous arrivera fort à propos.

Pour ma seur % je suis de vostre advis, non que je ne voulusse bien qu'elle fust auprès de vous , puis qu'elle n'a pas son cœur contourné à la religion , mais pour condescendre à l'amitié de Madame TAbbesse, qui mérite bien qu'on ne la contre -eschange pas de desplaysir en ses faveurs ; je luy veux escrire toucbant le Confesseur que le bon Père Recteur juge propre pour sa mayson, affin qu'elle le recbercbe et pour cela et pour son assistance. Mon Dieu ! que de destours prend-on , avant que d'arriver au logis , quand on n'est pas guidé !

J'attendray que cette autre seur ^ m'escrive sur le sujet pour lequel vous luy laissastes l'article que j'avois escrit dans vostre livre. Que Satan est mauvais î Jusquesoù va-il se fourrer? mais ne vous estonnéspas, les cboses spirituelles luy sont fort accessibles, parce qu'il est esprit. Il ne luy faut pas beaucoup d'ouverture pour se glisser es amitiés des mortelz ; mais je vois nostre bon Dieu qui permet tout pour le mieux, et je l'en bénis de tout mon cœur.

0 Dieu ! quel grand bien à une ame , de toucher au doigt son imbécillité ! cela la fortifie et establit pour tout le reste de sa vie : Celui qui napas essayé y que peut-il scavoir , dit la sainte Escriture* ! Mon Dieu ! que je desirerois pouvoir me confondre moy-mesme !

Vous pourrés refaire encor pour un an vos petitz vœux,

' Peut-être la plus jeune des filles de la pieuse baronne. — « Sa sœi' r Jeaiif.« ans doute. — » Madame Brulart, sœur do l'abbesse du Puits-d Orbe. — Eccli., XXXIV, 9.

i34 LETTRES SPIRITUELLES

sinon que la charge d'iceux vous pressast trop. Pour le Caresme , il y a du loysir à vous parler ; pour FAdvent il n'est plus tems. N'adjoustés gueres de peynes corporelles à celles du jensnede l'Eglise; mais puis qu'en Caresme onjeusne, et que l'on n'employé pas le tems du souper à manger, sinon pour la petite collation, vo'us pourrés bien prendre une demiheure , environ ce tems là , à méditer sur la Passion ou sut ce qui vous aura touché au sermon. Je dis une demi-heure, au lieu de la petite recollection que je vous avois marquée.

Je ne sçai rien qui me puisse tirer hors d'icy, sinon la volonté du saint Père, ou l'extrême, maisje dis extrême nécessité du prochain , surtout de mes enfans spirituelz. Je s'iis lié sur ce banc , il faut que j'y vogue ; que vous diray-je de plus? J'arrivay icy samedy au soir après avoir battu les champs six semaines durant , sans arrester en un lieu , sinon au plus demi-jour. J'ay presché ordinairement tous les jours, et souvent deux fois le jour, et, que Dieu m'est bon ! je ne fus jamais plus fort. Toute si es croix que j 'avois preveuës à l'abord n'ont esté que des oliviers et palmiers ; tout ce qui me semnloit fiel s'est treuvé miel, ou peu s'en faut. Seulement puis-je dire avec vérité , que si ce n'a esté à cheval^ ou en quelques reveilz de la nuict , je n'ay point eu de loysir de repenser à moy, et considérer le train de mon cœur, tant les occupations importantes s'entresuivoient de près.

J'ay confirmé un nombre innombrable de peuple , et à tous les biens qui se seront faitz parmi ces simples âmes , vous avés tous-jours participé , comme à tout le reste de ce qui se fait et se fera en ce Diocèse pendant que j'en auray l'administration. Mais pourquoy vous dis-je ceci? Parce que je parle avec vous comme avec mon propre cœur.

Adieu, machere Fille, Dieu soit nostre cœur, nostre amour, nostre tout. Demandés pour moy une bénédiction de vostre sainte Abbesse , aux piedz de laquelle son Filz nous face vivre et mourir.

DE S. FRANÇOIS DE SALlïS. 135

Ma bonne mère ne sçayt pas que je vons escris , mais je 5çai bien qu'elle et toute sa famille sont acquis irrévocablement à vostre service.

P. S. M. Cassart ra'escrit comme n'ayant pas receu nos lettres, et néanmoins je luy ay escrit, et pense que ma lettre luy sera arrivée aussi bien que celle que je vous ay escrite, puis qu'elles estoyent ensemble.

LETTRE

A LA MÊME

Pensées sur le renouvellement de Tannée.

28 décembre 1605.

Je finis cette année , ma chère Fille , avec un désir non seulement grand 5 mais cuisant, de m'advancer meshuy en ce saint amour, que je ne cesse d'aymer, quoyque je ne l'aye encor point gousté. Vive Dieu, ma Fille. Nostre cœur (voyésvous, jedis nostre cœur) est fait pour cela. Ah! que n'en sommes-nous bien pleins î Vous ne sçauriés vous imaginer le sentiment que j'ay présentement de ce désir. 0 Dieu ! pourquoy vivrons-nous l'année suivante, si ce n'est pour mieux aymer cette bonté souveraine? 0! qu'elle nous oste de ce monde , ou qu'elle oste ce monde de nous j ou qu'elle nous face mourir, ou qu'elle nous face mieux aymer sa mort que nostre propre vie !

Mon Dieu ! ma Fille , que je vous souhaitte en Bethlehem maintenant auprès de vostre sainte Abbesse ! Hé î qu'il luy

* C'est la 89« de la collection-Biaise , et 1-a 8« du livre VII des aucieaae». éditions.

sied bien de faire l'accouchée , et de manier ce petit Enfançon ! Mais sur tout, j'ayme sa charité, qui le laisse voir, manier et bayser à qui veut. Demandés-le luy , elle vous le donnera, et l'ayant, desrobbés-luy secrettement une de ces p 'lites gouttelettes qui sont sur ses yeux. Ce n'est pas encor kl pluye , ce ne sont que les premières rosées de ses larmes. C'est merveille, combien cette liqueur est admirable pour toute sorte de mal de cœur.

Ne vous chargés point d'austérités ceCaresme, sinon avec le congé de vostre Confesseur, qui à mon advis ne vous au chargera pas. Dieu veuille couronner vostre commencement d'année des roses que son sang a teinctes ! A Dieu , ma chère Fille; je suis celuy qui vous a dédié tout son service

François , Ev. de Genève.

LETTRE

A LA MÉxME.

Le Saint lui fait connoître l'union qui régnoit dans sa famille.

Je ne puis vous cacher. Madame , que je suis de présent à vostre Sales , comblé d'une tendre et incomparable consolation auprès de ma bonne mère. En vérité , vous auriés du playsir de voir un si estroit accord parmi des choses qui sont pour l'ordinaire si discordantes, belle mère, belle fille, belle

* Cette lettre, ou fragment de lettre trouvé parmi les papiers conservés dans la famille de saint François de Sales , est la 6o9« de la collection-Biaise. Son contenu semble indiquer qu'elle fut écrite postérieurement au premier voyage de la sainte baronne de Chantai au château de Sales, et antérieure-, ment au projet de fonder l'ordre de la Visitation.

DE S. FRANÇOIS DE SALES. i37

seur, frères et beaux frères. Entre tout cela, ma vraye Fille» je puis vous asseurer, à la gloire de Dieu , qu'il n'y a yci qu'un cœur et qu'une ame en unité de son très saint amour : et j'espère que la bénédiction et la grâce du Seigneur s'y doit rendre abondante ; car des-ja c'est beaucoup , et une chose bonne , belle et suave , de voir comme cette fraternité demeure ensemble. Vostre envoyé vous pourra dire qu'hier universellement toute cette aymable famille vint à confesse à moy en nostre petite chappelle , mays avec tant de pieté ^ que l'on eust dit qu'il y avoit un jubilé d'année sainte à gaigner. 0 ma Fille, il est vray, nous pouvons faire toutes nos années , nos moys , nos jours et nos heures saintes , par le bon et fidèle usage. Il a fallu que mon cœur vous ayt dit cecy ; car en effet que vous peut-il cacher?

Mon cher La Thuille * vous salue humblement , il est yci auprès de moy, et je m'asseure que ma bonne mère ne fut jamais plus satisfaite, ni plus contente , ni la dévotion plus florissante dans la famille. La gloire en soit à Dieu uniquement , et à nous la parfaitte consolation l Je vous ad voue qu'une partie de la louange en est deue à nostre La Thuille ; car cette intelligence ne se peut faire sans une très grande sagesse et pieté en celuy qui a la conduite principale de tout cela.

» Louis, comte de Sales, frère du saint évêque.

138 LETTRES SPIUITUELLE»

LETTRE

A MADAME LA PRÉSIDENTE BRULART

Comment on doit haïr ses imperfections sans se décourager ni se troubler. Avis sur le défaut ordinaire à la vieillesse , qui est de gronder sans cesse et de répéter toujours la même chose.

Janvier 1606.

Madame naa très chère Mère ,

Vostre lettre pleine de termes d'honneur, d'amour et de confiance , me rendroit du tout à vous , si dés long tems je n'y estois tout dédié ; mais , ma très chère Mère, vous m'espargnés un peu trop le nom de filz , qui est le nom de cœur, pour me donner un nom respectueux, qui est bien aussi nom de cœur, mais non pas du maternel , qui est celuy de mes délices.

C'est la vérité , ma très chère Mère , que nous eusmes yci une grande assemblée à nostre jubilé , et, ce qui importe , qu'il s'y fit quelque fruit. J'eus dix mille consolations , et point de peyne , ce me semble. Seulement eussé-je bien désiré d'avoir l'honneur et le contentement de vous y voir, ma très chère Mère ; et vous eussiés receu l'hommage que sept ou huit de mes frères et seursne vous ont encor point fait en qualité de vos très humbles enfans et serviteurs. Mais , puis qu'il ne se peut d'autre façon , je vous approcheray souvent en esprit, pour, avec vous conjoinctement, demander à nostre Seigneur qu'il luy playse consoler vostre ame de ses bénédictions, la faysant abonder en son saint amour, et en la sa-

1 C'est la 90"= de la collection -Biaise, et la 21* {al. 15«) du livre IV de» anciennes éditions

crée humilité et douceur de cœur, qui ne sont* jamais sans ce saint amour.

Pour vous parler selon vostre conscience , ma très chère Mare , ne vous faschés point ni ne vous estonnés point do voir encor vivre en vostre ame toutes les imperfections que vous m'avés contées : non, je vous en supplie, ma très cliere Mère ; car bien qu'il les faille rejetter et détester pour s'en amender, il ne faut pas s'en affliger d'une affliction fasclieuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille, qui engendre un propos bien rassis et solide de correction. Ce propos , ainsy prins en repos et avec meureté de considérations, nous fera prendre les vrays moyens pour l'exécuter, entre lesquelz je confesse que la modération des affections mesnageres est grandement utile : je ne dis pas le total abandonnement, mais je dis la modération ; car par cette modération nous sçavons treuver les heures franches pour l'orayson , pour un peu de lecture dévote , pour eslever par diverses considérations nostre cœur à Dieu , pour reprendre de tems en tems le maintien intérieur, et la posture cordiale de la paix , de la douceur et de l'humilité, l^lais le grand secret en ceci , c'est d'employer tontes choses. Laissés sept ou huict jours pour bien rasseoir vostre ame , et luy faire prendre profondement ses résolutions. Surtout, ma très chère Mère, il faut combattre la hayne et le mescontentement envers le prochain, et s'abstenir d'une imperfection insensible , mais grandement nuysible, de laquelle peu de gens s'abstiennent ; qui est que, s'il nous arrive de censurer le prochain , ou de nous plaindre de luj^, ce qui nous devroit rarement arriver, nous ne finissons jamais, mais recommençons tous-jours, et repetons nos plaintes et doléances sans fin; qui est signe d'un. cœur piqué, et qui n'a point encor de vraye charité. Les cœurs fortz et puissans ne se deulent que pour de grans sujetz,

' Ici, au lieu de sont„ toutes les autres éditions portent soit, ce qui nous gemble une faute évidente.

f40 LETTRES PPIP.ÎTUELLES

et encor, pour ces grans sujetz, ne gardent guère le sentiment, au moins avec trouble et empressement. Courage, ma très chère Mère; ces petites années que nous avons encor yci bas nous seront , Dieu aydant, les meilleures et les plus advantageuses pour l'éternité. Cependant je vous donne tous les meilleurs souhaitz cjue mon ame peut fournir, et les présente à la Majesté divine de nostre Seigneur, affin qu'il luy playse vous donner, avec la patience qu'il vous a départie il y a long-tems , le doux et très humble agreement de vos travaux, que les plus grans saintz ont eu à leur fin ; et que , moissonnant beaucoup de mérites célestes en l'arriére sayson de vostre aage , vous vous treuviés riche devan*" la divine face, quand vous la verres. Croyés, je vous supplie, ma très chère Mère , que mon ame vous ayme et honnore spécialement , et que les foibles prières que je pourray contribuer à vostre consolation ne vous seront point espargnées. Aymés-moy bien aussi , ma chère Mère ; et pendant vostre maladie tenés-vous à l'ombre de la Croix, et voyés-y souvent le pauvre Sauveur languissant. Là les maladies et langueurs sont salutaires et ay niables , oii Dieu mesme nous a sauvés par les langueurs. Madame, ma chère Mère, je suis vostre plus humble fils et serviteur,

François, Ev. de Genève.

XXXHI.

LETTRE

A UNE DEMOISELLE

Ce que c'est aue le courage des Chrétiens.

Janvier 1606.

C'est avec ma Fille , qui est bonne , et de laquelle je sens le cœur inesbranlable en la sainte amitié qu'elle me porte , que je me donne tout loysir de respondre • le tems aussi a esté employé parmi des grandz embarrassemens que nosire jubilé m'a apportés depuis. Vrayement, ma très chei'e Fille , les resolution.* que vous me communiqués estoyent toutes telles que je les rouspouvois désirer, et faites bien ainsy. Ne desmordés nullement de la sainte humilité et de Famour de vostre propre abjection. Saches que le cœur qui veut aymer Dieu ne doit estre attaché qu'à l'amour de Dieu : si ce mesme Dieu luy en veut donner d'autre , à la bonne heure ; s'il ne luy en veut point donner d'autre, à la très bonne heure encor. Mais je pense bien pourtant que cette bonne fille ne tiendra pas son cœur ; j'en serois grandement marry pour l'amour d'elle, qui commettroit une grande faute.

Ilelas, ma chère Fille, que c'est un mauvais langage d'appeller courage la fierté et vanité ! Les Chrestiens appellent cela lascheté et couardise ; comme, au contraire, ilz appellent courage la patience , la douceur, la debonnaireté , l'humilité , l'acceptation , et l'amour du mespris et de la propre abjection. Car tel a esté le courage de nostre Capitaine , de sa

» C'est la 91 e de la collection-Biaise, et la 6G« {al, 72«) du livre IV des anciennes éditions.

142 LTTTîîrS SPIKITIJFXLFS

Mère , de ses Apostres, et des plus vaillans soîdatz de cette milice céleste ; courage avec lequel ilz ont surmonté les tyrans , sousmis les Roys , et gaigné tout le monde à Tobeissance du Crucifix. Soyés esgale, ma très chère Fille, envers toutes ces bonnes filles ; salués-les , honorés-les ; ne les fuyés point, ne les suives non plus qu'à mesure cpi'elles témoigneront de le désirer. Ne parlés de tout ceci qu'avec une extrême charité. Taschés de tirer cette ame , que vous devés visiter, à quelques sortes d'excellentes resolutions. Je dis excellentes, parce que ses petites resolutions de ne faire pas mal ne sont pas suffisantes : il en faut une de faire tout le bien qu'on pourra , et de retrancher non seulement le mal , mais tout ce qui ne sera pas de Dieu et pour Dieu.

Or sus , nous nous verrons, s'il plait à Dieu , avant Pasques. Vives toute à celuy qui est mort pour nous, et soyés crucifiée avec luy. Il soit bénit éternellement par vous, ma très chère fille, et par moy qui suis sans fin vostie, etc.

François, Ev. do Genève.

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LETTRE

Pureté que doivent avoir les communications spirituelles; règles qu'il faut observer, etc.

30 janvier 1606.

J'estois à Sales le 22 de ce mois , pour obéir à ma bonne mère, qui desiroit de me voir avant mon despart, et j'y receus vostre lettre du premier jour de cette année, dont je

1 C'est la 92e de la collection-Biaise, et la 68'^ {al. 64e) du livre III des

anciennes éditions.

receus beaucoup de consolation , laquelle se respandit sur loute la famille qui est infiniment vostre.

Le 25, voyci vostre homme qui m'aiTiva, et me treuva environné d'affaires ; si que je n'ay sceu lesdespecher qu'au^ jourd'huy.

Mais dites moy, ma Fille , ne m'est-ce pas de l'alHiction de ne vous pouvoir escrire qu'ainsy à la desrohée ? 0 voyla pourquoy il nous faut acquérir le plus que nous pourrons Fesprit de la sainte liberté et indifférence : il est bon à tout, et mesme pour demeurer six semaines , et voire sept , sans qu'un père , et un père de telle affection comme je suis, et une fille telle que vous estes, reçoivent aucunes nouvelles l'un de l'autre.

Vous fustes malade après la Conception , et je le fus aussi sept ou huict jours durant ; et je craignois fort qae ce ne f ust pour bien plus, mais Dieu ne le voulut pas.

Je ne puis m'estendre selon mon cœur ; car voyci le jour de mes adieux, devant partir demain devant jour, pour aller à Chamberi , oii le Père Recteur des Jésuites m'attend , pour me recevoir ces cinq ou six jours de Caresme-prenant , que j'ay réservés pour rasseoir mon pauvre esprit tout tempesté de tant d'affaires. Là, ma Fille, je pretens de me revoir par tout, et remettre toutes les pièces de mon cœur en leur place, à l'ayde de ce bon Père , qui est esperduement amoureux de moy et de mon bien.

Et si feraj^, ma Fille ; je vous diray quelque chose de moy, puisque vous le désirés tant , et que vous dites que cela vous sert ; mais à vous seulement.

Ce ne sont pas des eaux, ce sont des torrens que les affaires de ce Diocèse. Je vous puis dire avec vérité que j'en ay eu du travail sans mesure , depuis que je me suis mis à la visite ; et, à mon retour, j'ay treuvé une besoigne de laquelle il m'a fallu entreprendre ma part , et qui m'a infiniment occupé. Le bon est que c'est tout à la gloire de nostre

144 LETTIŒS SI'IRrU'EI.LKS

Dieu , à laquelle il m'a donné de très grandes inclinations^, et je Je prie qu'il luy playse de les convertir en resolutions.

Je ne sens un peu plus amoureux des âmes que l'ordinaire ; c'est tout l'advancement que j'ay fait depuis vous ; iiiais, au demeurant , j'ay souffert des grandes sécheresses et derelictions , non toutesfois longues, car mon Dieu m'est si doux qu'il ne se passe jour qu'il ne me flatte pour me gaigner à luy. Misérable que je suis ! je ne correspons point cala lideiité de l'amour qu'il me tesmoigne.

L^ cœur de mon peuple est presque tout mien maintenant. Il y a tous-jours quelque chose à dire ; car je fais des fautes par ignorance et imbécillité, parce que je ne sçai pas tous-jours bien rencontrer le bon biais. Sauveur du monde, que j'ay de bons désirs ! mais je ne sçai les parfaire.

Est-ce ],';is assés dict , ma bonne Fille ? Je dis ma bonne fille, parce ([w vous m'estes fort bonne , et que vous me consolée plus que vous ne seau ries croire. Il y a une certaine benedic^ tion en cette filiation , sans doute.

Nostre Seur a bien fait de restreindre sa conversation spirituelle au Confessionnal. Je n'ay receu nulles de ses nouvelles ; si j'en reçois, à mesure de ce qu'elle me dira , je luy en escriray. Si les mouches qui ont gaslé, ou au moins qui vouloyent gaster la suavité de l'onguent , estoyent fort pressantes et en grand nombre, ô Dieu î en ce cas là, il faut qu'elle se range aux exactz retranchemens de toutes paroles superflues, et de tous gestes, de toutes veuës, et que le seul Confessionnal pour tout demeure en liberté.

Mon Dieu ! n'est-ce pas dommage que ces baumes des amitiés spirituelles soyent exposés aux moucherons! Cette liqueur si sainte , si sacrée , mérite un soin bien grand pour estre conservée toute nette, toute pure -, mais bien dit le Sage, Celuy qui n'a point esté tenté, que sçayt-il^ ? Tout va bien,

« Qui non est tentatus, quid scit ? Eccles., XXXIV, 9»

tout ira bien , Dieu aydant ; et , comme je dis ordinaiïement, si Dieu nous ayde , nous ferons prou.

Parlons un peu de vous , c'en est bien la rayson. Qui sont ces téméraires qui veulent rompre et briser cette blanche colomne denostre sacré tabernacle? INe craignent-ilz point les Chérubins , qui se tiennent deçà et delà , et le couvrent sous Fombre de leurs aisles? Et bien , il s'est passé un peu de vanité , un peu de complaysance, un peu de je ne sçai quoy. Or cela n'est rien à un ferme courage. Nos colomnes sont, ce semble , bien fondées ; un peu de veat ne les aura pas esbranlées^

C'est bien dit , ma Fille , il faut couper court et trancher net en ces occasions : il ne faut point amuser les chalans, puis que nous n'avons pas la marchandise qu'ilz demandent ; il le leur faut dire dextrement, affin qu'ilz aillent ailleurs, Et vrayement , ce sont des braves gens : ne voyent-iîz pas que nous avons osté l'enseigne , et que nous avons rompu le traflic que nous pouvions avoir avec le monde ? Il est vray, nostre corps n'est plus nostre, de mesme que l'yvoire du throsne de Salomon n'estoit plus aux elephans qui Favoyeni porté en leur gueule. Le grand Roy Jésus l'a choisy poar son siège; qui l'en déplacera? 0 donques il faut estre toute simple en cet endroit, et ne point ouyr de capitulation. Laissés faire , Dieu gaidera bien nostre pere^ sans perdre la fille.

Vrayement ce n'est pas mal parler : sainte Agathe, sainte Thecle , sainte Agnes , ont souffert la mort pour ne point perdre le lys de leur chasteté ; et on vous voudroit faire peur avec des fantosmes ! Ouy da, ma Fille; lises, lises chèrement l'Imitation de vostre Abbesse, et les Epistres de S. Hierosm'^ . vous y treuverés celle qu'il escrit à sa Furia, et quelques autres qui sont bien belles.

1 Madame de Chantai étoit vivement sollicitée de se remarier. ■^ C'est le père de madame de Chanlnl.

LK'ITIIKS S/ -^ÎTUELLES

Vous me demandés si j'iray en Bourgoigne cette ann^îe: Dier seul /e sçayt, je ne le sçai pas. Je pense que non ; car mille liens me retiennent attaché si court et si serré , que je ne puis remuer ni pieds ni mains , si Dieu de sa sainte main ne m'en délivre. Yoyla que c'est; je pense le vous avoir der-ja dit par une précédente. Pour ma personne , je feray tout pour .tonner satisfaction, je ne dis pas à vous, mais au moindre 'le tous mes enfans que Dieu m'a donné. Mois ma pauvre femme * me fait compassion ; et puis que je ne la puis laisser qu'elle ne souffre mille incommodités , et que Dieu veut que je luy adhère , me voyla garrotté.

Je ne dis pas que mon absence de quelque peu de jours luy fust nuisible ; car pour la privation de ma présence, ce n'est pas cela qui m'empesche : mais c'est que la sayson est si sujette aux vens et orages, que je ne suis pas à mon pouvoir d'aller et venir, mais faut que je vogue à leur merci. M'enlendés-vous bien? Je crois qu'ouy : car vous sçavés ce que je voiiP dis un jour de m.on voyage àDigeon, lequel je fis des-ja contre le commun advis de tous mes amys, mais surtout de celuy auquel je devois le plus déférer, qui est le mesme Père Recteur que je vay voir à ce Caresme-prenant , lequel , avec un grand zèle de mon bien , me pensa quasi arrester ; mais f« g^and Dieu , en la face duquel je regardois droict, tiroit tellement mon ame à ce bénit voyage, que rien ne me peut arrester, et aussi il l'a réduit tout à bien et à sa gloire. Mais meintenant d'y retourner jusques à ce que tout soit bien esclaircy^ je tenterois cette bonté , laquelle me traitte si doucement que je la dois bien révérer. Je vous ay dit ceci au Ions . parce qu'il m'est venu en l'ame de penser que je le devois faire, à la charge que c'est à vous seulement. Mon Dieu sçayt bien que si j'estois en liberté, j'irois, je dis, je volerois souvent par tout où j'ay du devoir. S. Paul dit à ses cliers Romains , entre lesquelz et par lesquelz il devoit mourir : * U parie de son église. — 2 Lisez : put.

j'ay souvent proposé de venir à vous, affin que j'eusse quelque fruit entre vous ; mais fay esté empesche jusques à présent *. Mais qui l'empeschoit? L'ame de S. Paul ; et S. Chrysostome dit que c'estoit le saint Esprit.

Quoy que, parmi les traverses et les tribulations, vostre ame va bien, à ce que j'en voy : il reste de la tenir ferme. Tout ce Caresme , si vous m'escrivés par Lyon , vous en aurés une très grande commodité : car de Lyon à Chambery, ce n'est pas comme dés ici ; car tous les jours les courriers arrivent. Pour moy, je pense bien. Dieu aydant, vous essrire tous les huict jours : alhors vous me dires s'il est requis que nous nous voyons cette année ; et s'il l'est , je vous diray quand, et je le puis dire dés maintenant : la semaine de Pents'casfe , r commencer dés l'avant-veille , sera toute mienne , et celle de /octave du saint Sacrement que je seray ici , où ma mère viendra en ce tems là. Hors de là il faut que je coure trois cens paroisses , que j'ay encor à voir. Mais je dis cela en cas que vous et vostre Confesseur jugiés qu'il soit expédient : car, sans mentir, je plains vostre peyne; et si elle n'est conire-eschangée de quelque grande utilité spirituelle , elle m afflige.

Je ne sçai si les Carmélites reçoivent des religieuses des autres Ordres, je crois tjue nenny. Mais quand cela seroit, croyés-moy, c'est une tentation à ces bonnes Dames d'y aspirer, sinon qu'elles puissent réduire tous les monastères en Carmélites. Ouy da, aux Carmélites : nous ne pouvons pas nous accommoder aux petites obédiences, et nous en ferons des extrêmes? A Dieu, ma chère Fille, à Dieu donq soyésvous à jamais l je suis en luy plus vostre que vous ne sçauriés estimer : il n'y a rien de semblable. Le doux Jésus re* pose à jamais sur vostre poictrine, et vous face reposer sur la sienne , ou du moins sur ses piedz 1

1 Saopè proposai venire ad vos (et prohibitus sum usque adhùc), ut aliq^ ^ructum habeam et in vobis. Rom., 1, 13.

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