‹ Œuvres complétes Volume 10Chapitre 56 sur 79 · A UN HOMME DE LA COUH · texte numérisé non relu

A UN HOMME DE LA COUH

Il l'encourage à persévérer dans la sainte résolution qu'il avoit prise de servir Dieu.

31 juillet 1014.

Mondeur,

J'ay receu la lettre par laquelle vostre grandeur s'abbaisse jusques a me conjurer que désormais je l'appelle mon lilz : et ma petitesse s'esleve bien aussi jusques la que de le vouloir faire; et pensés que je le puis sans faire tort a ce que vous estes.

Bien qu'a la vérité ce sera chose rare de voir la disproportion d'un sichetif père avec un enfant si relevé: mais la nature mesme, qui est si sage, a bien fait une pareille singularité en une plante que les arboristes nomment communément le filz avant le père ^ , parce qu'elle pousse son fruit avant ses fleurs.

Et puis vous ne regardés pas, comme je pense, ma personne, mais cet Ordre sacré duquel elle est douée, qui est le premier de tous les Ordres en l'Eglise , de laquelle vous avés cet incomparable honneur et bonheur d'estre un membre vivant, et non seulement vivant, mais animé de l'amour sacré , qui seul est la vie de nostre vie , comme vos bons desirs le tesmoignent.

Or sus donq, Monsieur, je vous appelleray désormais mon

* C'est la 3Ue de la collection-Biaise, et la 64^ ( al. 63^) du livre VII des anciennes éditions.

* Filius ante patrem , c'est le nom sous lequel on désigne quelquefois le tussilage ou pas~d'âne, qui a effectivement cette propriété.

-i^^ LETTRES SPIRITUELI.es

filz: raais parce que vous sériés ennuyé de voir tous-jours «es protestations du respect avec lequel j'useray de ce terme d'amour, je vous veux dire une fois pour toutes que je vous nommeray mon fîlz avec deux différentes mais accordantes affections, dont Jacoh appella deux de ses enfans, enfans et fîlz.

Car voyés-vbus , Monsieur , il appella son cher Benjamin son fîlz avec un cœur si plein d'amour, que pour cela on a depuis appelé ainsy tous les enfans bien-aymés de leurs pères.

Mais son cher enfant Joseph , devenu vice-roy en Egypte, il Fappella son fîlz avec un amour si plein d'iionneur , que pour ce grand honneur il est dit que mesme il l'adora : car si bien ce fut en songe , ce ne fut pas en mensonge , mais en vérité , que ce grand gouverneur d'Egypte avoit veu , Ihors de son enfance , que son père , sous le signe du soleil , luy faysoit une profonde révérence que FEscriture sainte appelle du nom d'adoration.

Voyla donq comme je proteste de vous appeller mon fîlz , et comme mon Benjamin d'amour, et comme mon Joseph d'honneur. Ainsy ce mot de fîlz sera plus plein d'honneur , de respect et de révérence que celuy de monsieur; mais d'une révérence toute destrempée en l'amour, pour le meslange duquel elle respandra en mon ame une suavité qui n'aura point d'esgale. C'est pourquoyje n'adjousteray point au nom de fîlz celuy de Monsieur, sinon quelquefois, parce qu'il n'en sera pas besoin , Fun estant plus exquisement compris en l'autre qu'il ne sçauroit estre exprimé.

Que d'ayse , mon cher filz, quand on me dit que vous estes le seigneur au grand cœur, qui, emmi ces vaines vanités de la cour, demeurés ferme en la resolution que ce cœur a prise de contenter celuy de Dieu! Hé! si faites, mon cher fîlz, persévères a communier souvent , et a faire les autres exercices que Dieu vous a si souvent inspirés. Le monde croit (VOUS avoir des-ja p^rdu : il ne vous tient plus des siens. Il se

' .^ s. FRANÇOIS df; sales. 487

l'faiit bien garder qu'il ne vous regaigrie; car co seroit vous [perdre du tout, que-de vous laisser gaigner a cet infortuné , que Dieu a perdu et perdra éternellement. Le monde vous admirera, et, malgré sa mauvaise humeur, il vous regardera par honneur quand il vous verra emmi ses palais, ses galleries, ses (iahinetz, conserver soigneusement les règles de la (■ (notion , mais dévotion sage , sérieuse , forte , invariable , noble et tonte suave. Ainsy soit-il, mon cher filz; qu'a jamais Dieu soit vostre grandeur, et le monde vostre mespris : €t je suis ce père qui vous ayme comme son Benjamin, et vous honnore comme son Joseph.

LETTRE

A UNE DAME

11 l'exhorte à l'humilité : celte vertu est le véritable esprit de l'ordre de la Visitation. Cet ordre est établi pour la plus grande gloire de Dieu , et doit respecter les autres instituts.

15 octobre 1G14.

Si la Providence divine vous employé, ma très chère Fille, vous devés vous humilier grandement, et vous resjouir, mais en cette bonté souveraine, laquelle, comme vous sçavés , vous a fait assés connoistre qu'elle vous vouloit vile fi abjecte a vos propres yeux , par les consolations qu'elle vous a données es essays que vous avés faitz de vous avilir et abbaisser. Non, certes , ma chère Fille, je ne seray point en peyne de vostre conduite, si vous marchés sur ce chemin-la ; car Dieu sera vostre guide, et puis vous ne manquerés pas

1 C'est la 324e de la collection -Biaise, et la 52* {al. 47e) du livre VI des anciennes éditions.

i.rrfni-s si'ini'ir'-Li.i-s

de personnes qui vous donneront conseil pour cela . seîoT? vostre désir. J'escris au père Grangier, que je vous prie encor de saluer fort affectionnément de ma part, et l'asseurer de mon humble service pour luy.

Vous faites extrêmement bien de tesmoigner une très absolue indifférence ; car aussi est-ce le vray esprit de nostre pauvre Visitation, de se tenir fort abjecte et petite, et de ne rien s'eslimer, sinon en tant qu'il plaira a Dieu de voir son abjection : et partant, que toutes les autres formes de vivre en Dieu luy soyent en estime et honneur ; et comme je vous ay dit , qu'elle se tienne entre les Congrégations comme la violette entre les fleurs, basse , petite , de couleur moins esclatante ; et luy suffise que Dieu Fa créée pour son service , et affin qu'elle donnast un peu de bonne odeur en l'Eglise : si que tout ce qui est le plus a la gloire de Dieu doit estre suivy, aymé et poursuivy. C'est la règle de tous les vrays serviteurs du Ciel.

C'est sans cloute la grande gloire de Dieu qu'il y ayt une Congrégation ae la Visitation au monde ; car elle est utile a quelques particuliers effectz qui luy sont propres : c'est pourquoy, ma très chère Fille , nous la devons aymer. Mais s'il se treuve des personnes plus relevées, qui ayent aussi des prétentions plus grandes, nous devons les servir et révérer très cordialement quand l'occasion s'en présentera. J'attendray donq de vos nouvelles plus particulières sur le service que vous pourrés rendre a cette nouvelle plante , laquelle si Dieu veut estre une plante de la Visitation , et une seconde Visitation , sa bonté en soit a jamais glorifiée.

Je suis bien ayse que vous logiés aux Ursulines : c'est une des Congrégations que mon esprit ayme. Resalués-les de ma part , et les asseurés de mon affection a leur service en tout ce que je pourray, qui ne sera pourtant jamais rien, a cause de ce que je suis.

Tenés bon, ma très chère fille, dans l'enclos de nos sa-

crées resolutions : elles garderont vostre cœur, si vostre cœur les garde avec Fhumilité , la simplicité , et la confiaace en Dieu.

Vostre plus humble et affectionné frère et serviteur,

François, Ev. de Genève.

CGXYili.

LliTTRE^

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