A LA MÊME , A LYON
l) lui souhaite mille bénédictions, et l'encourage à surmonter toutes les difficultés qui pourroient se rencontrer dans son entreprise; enfin il lui promet Yassistanco de ses prières.
26 janvier 1615.
Or sus , ma chère Fille , puisque Dieu est l'unité de nostre cœur, qui nous en séparera jamais? Non, ni la mort, ni la vie , ni les choses présentes , ni les futures , ne nous sépareront jamais , ni ne diviseront nostre unité. Allons donq , ma très chère Fille , avec un seul cœur, où Dieu nous appelle : car la diversité des chemins ne rend rien de divers en nous, puisque c'est a un seul objet et pour un seul sujet que nous allons. 0 Dieu de mon cœur! tenés ma très chère lille de vostre main : que son Ange soit tous-jours a sa dextre, pour
' Quod Deus conjunxit, homo non separet. Matt.^ XIX, 6.
* Certus sum quia neque mors... neque creatura alla poterit nos separare à charitate Dei, quse est in Christo Jesu Domino nostro. Rom., VIII, 38 et 39.
3 C'est la 329"= de la colleclion-Rlaise , et la 25e (a/. 20e) ju livre VI des anciennes éditions
la protéger; que la sainte Vierge nostre Dame la recrée tousjours de l'aspect de ses yeux débonnaires.
Ma h-es chère Fille , la providence céleste vous assistera : invoqiîés-laavec confiance en toutes les difficulfés desquelles vous vous treuverés environnée. A mesure que vous allés outre, ma très chère Mère, ma Fille, vous devés prendre courage, et vous resjouyr dequoy vous contentés nostre Seigneur, le contentement seul duquel contente tout le Paradis. Pour moy, je suis la où vous estes vous-mesme, pcis que la divine Majesté l'a ainsy voulu éternellement. Allons donq , ma chère Fille, allons suavement et joyeusement faire l'œuvre que nostre Maistre nous a marquée.
lié : ma très chère Mère , ma Fille , il me vient en mémoire que le grand S. Ignace , qui portoit Jesus-Christ en son cœur, alloit joyeusement servir de pasture aux lions , et souffrir le martyre de leurs dens : et voyla que vous allés, et nous allons, s'il-.plait a ce grand Sauveur, a Lyon, pour y faire plusieurs services a nostre Seigneur, et luy préparer plusieurs âmes , desquelles il se rendra l'espoux : pourquoy n'irions-nous joyeusement au nom de nostre Sauveur, puisque ce saint alla si allègrement au martyre de nostre Sauveur?
Que bienheureux sont les espritz qui marchent selon la volonté de ce divin esprit, et le cherchent de tout leur cœur, laissant tout, et le père * mesme qu'il leur a donné, pour suivre sa divine Majesté I
Allés , ma très chère Mère , ma Fille ; vos Anges de deçà tiennent les yeux sur vous et sur vostre petite trouppe, et ne vous peuvent abandonner, puisque vous n'abandonnés le
1 On sait que madame de Chantai abandonna son père et sa famille pouç aller fonder son ordre à Annecy, et que ses compagnes suivirent soxi exemple. Kien n'empêche encore qu'on n'attribue ce même terme à Saint François de Sales, qui etoit le père spirituel de cette sainte troupe, et qu'on ne dise qu'il parie ainsi pour la consoler de son absence, qui ne laissoit pas de lui être Bcnsible, quoiqu'elle ne dût pas être continuelle.
DE S. FRAATOIS DE vSALF.S. 495
lieu de leur protection , ni les personnes de leur garde , que pour n'abandonner pas la volonté de celuy pour la volonté duquel ilz s'estiment heureux d'abandonner maintes fois le Ciel. Les Anges de delà, qui vous attendent, envoyeror^t a vostre rencontre leurs bénédictions, et vous regardent allant vers leurs lieux avec amour, puisque c'est pour coonerera leur saint ministère.
Tenés vostre cœur en courage ; car, puisque vostre cœur est a Dieu , Dieu sera vostre courage. Allés donq , ma Fille , allés avec mille et mille bénédictions que vostre père vous donne; et saches que jamais il ne manquera de respandre, par toutes les inspirations que son ame fera, des combles de souhaitz sacrés sur la vostre. Ce sera son px^emier exercice au réveil du matin , le dernier au coucher du soir, et le principal a la sainte Messe. Vive Jésus et Marie ! Amen.
LETTRE
A LA MÊME
Les (iitïicultés sont les marques de la bonté des entreprises, et les contradictions sont inséparables du service de Dieu. Les aversions sont les tentations des personnes spirituelles, et il en arrive ordinairement dans les bonnes œuvres qui dépendent du concours de plusieurs personnes. Il faut alors se supporter mutuellement, et mettre sa confiance en Dieu.
Fin de janvier 1615.
Je n'ay receu aucune de vos lettres, ma très chère Fille ^ depuis vostre départ : cela , je vous prie, que veut-il dire? Or, je sçai bien néanmoins que vostre charité est invariable,
* C'est la 330e delà coUeclion- Biaise, et lallle du livre IV des anciennes éditions.
mais j'apprens par les lettres venues de Lyon , que vous estes malade , et un peu mesme estonnée de n'avoir point trouvé les choses en si bons termes comme nostre désir me le faysoit imaginer. Voyla , ma très chère Fille , des vrays signes de la bonté de Fœuvre : l'accès y est tous-jours difficile , le progrés un peu moins, et la fin bienheureuse.
Ne perdes point courage ; car Dieu ne perdra jamais le soin lie vostre cœur et de vostre trouppe , tandis que vous vons confierés en luy. La porte des consolations est mal-aysée , la suitte sert de recompense. Ne vous desgoustés point, ma chère Fille , et ne laissés point affoiblir vostre esprit entre les contradictions. Quand fut-ce que le service de Dieu en fut exempt, sur tout en sa naissance ?
Mais il faut que je vous die naïfvement ce que je crains plus que tout en cette occurrence : c'est la tentation des aversions et répugnances entre vous et nostre N. ; car c'est la tentation qui arrive ordinairement es affaires qui dépendent de la correspondance de deux personnes ; c'est la tentation des Anges terrestres, puisqu'elle est arrivée entre les plus grans saintz, et c'est nostre imbécillité de tous tant que nous sommes enfans d'Adam , (iui nous ruyne , si la charité ne nous en délivre.
Quand je vois deux Apostres* se séparer l'un de l'autre pour n'estre pas d'accord au choix d'un troysieme compaignon , je treuve bien siipportable ces petites répugnances, pourveu qu'elles ne gastent rien , comme cette séparation la , qui ne troubla point la mission apostolique. Si quelque
» Paulus et Barnabas demorabantur Antiochiae , docentes et evangelizantes cum aliis pluribus verbum Domini. Post aliquot auicm dies, dixit ad Barnabam Paulus : Reverlentes visitemus fratres per universas civitates m quibus prsedicavimus verbum Domini, quomodô se habeant. Barnabas autem volebat socum assumere et Joannem, qui cognominabatur Marcus. Paulus autem rogabat eum (ut qui discessisset ab eis de Pamphylià, et non iisset cum eis in opus) non debere recipi. Facta est autem dissensio, ità ut discederent ab invicem ; et Barnabas quidem, assumpto Marco, navigaret Cyprum : Paulus ver6, eiecto Sil4, profectus est, traditus gratii3e Dei a fratribus. Act., XV, 35 et suiv.
chose de tel arrivoit entre vous deux qui estes filles , cela ne. seroit pas estrange, pourveu qu'il ne durast pas. Mais néanmoins,, ma très chère Fille , rehaussés vostre esprit, etcroyés que vostre action est de grande conséquence : souffres , ne dépités point, addoucissés tout ; regardés que c'est la besoigne de Dieu a laquelle cette Dame s'employe selon son sentiment, et vous selon le vostre , et que toutes les deux vous devés vous entre-porter et entre-supporter pour Famour do Sauveur : deux ou troys années se passent bien-tost , et l'éternité demeure.
Yostre maladie corporelle sert de surcharge ; mais l'assistance promise aux affligés vous doit grandement fortifier. En somme, gardés-vous bien des descouragemen?, jroyésmoy, il faut semer en travail , en perplexité , en angoisse , pour recueillir en joye , en consolation , en bonheur ; et la sainte confiance en Dieu addoucit tout, impetre tout, et eslablit tout. Je suis tout vostre , certes , ma très chère Fille , et je ne cesse point de prier Dieu qu'il vous face sainte , forte, constante et parfaite en son service.
Je salue très cordialement nos chères seurs, et les conjure de prier Dieu pour mon ame , inséparable de la vostre et des leurs en la dilection qui est selon Jésus nostre Sauveur.
;MS LETTRES SPIRITUELLKS
CCXXIÏI.
LETTRE
A LA MÊME
Dans la vie spirituelle nous devons chaque jour croire que nous ne faisons que commencer, et ne nous point décourager de ce que nous trouvons toujours quelque chose à corriger en nous. Il ne faut jamais parler de soi-même, s'il se peut ; sobrement de son directeur, seulement lorsqu'il y va de la gloire de Dieu.
Février 1615.
Croyés-moy, ma très chère Mère, comme vous-mesme : Dieu veut je ne sçai quoy de grand de nous.
Je vis les pleurs de ma pauvre seur N., et il me semble que toutes nos enfances ne procèdent d'autre défaut que de celuy-cy • c'est que nous oublions la maxime des Saintz qui nous ont advertis que tous les jours nous devons estimer de commencer nostre advancement en perfection ; et si nous pensions bien a cela, nous ne nous treuverions point estonnés de rencontrer de la misère en nous, ni de quoy retrancher. Il n'est jamais fait; il faut tous-jours recommencer et recommencer de bon cœur. Quand l homme aura achevé y dit l'Ecriture , alhors il commencera^. Ce que nous avons fait jusques a présent est bon , mais ce que nous allons commencer sera meilleur ; et quand nous l'aurons achevé , nous recommencerons une autre chose qui sera encor meilleure , et puis une autre, jusques a ce que nous sortions de ce monde, pour commencer une autre vie qui n'aura point de fin , parce que rien de mieux ne nous pourra arriver. Allés
1 C'est la 332"= de la collection -Biaise, et la 56e (a/. 52«) du livre III dei. anciennes éditions.
* Cum consummaverit homo, tune iucipiet. Eccl., XVIÎI fi.
vo'x cfonq, ma cliere Mère, s'il faut pleurer quand on h'eiive de la hesoigne en son ame , et s'il faut avoir du fourago pour tous-jours aller plus avant , puisqu'il ne faut jamais s'arrester, et s'il faut avoir de la resolution pour retrancher, puis qu'il faut mettre le rasoir juscfies a la division de tame et de t esprit, des nerfs et des tendons ^ .
Certes , ma très chère Mère , vous voyés que mon cœur et le vostre propre est plein de ce sentiment, puisqu'il verse ces paroles , quoy qu'il soit sans loysir et qu'il n'y eust pas pensé. Mais, ma très chère mère, ohservés donq bien le précepte des Saintz, qui tous ont adverty ceux qui le veulent devenir, de parler ou peu. ou point de soy-mesme et des choses qui sont nostres. Ne pensés pas que pour estre a Lyon vous soyés dispensée du pacte que nous avons fait , que vous sériés sobre a parler de moy, comme de vous-mesme. S' la gloire du maistre ne le requiert , soyés courte , et exacte observaliice de la simplicité. L"amour de nous mesmes nous esblouyt souvent : il faut avoir les yeux bien fermés pour n'estre pas deceus a nous voir nous-mesmes. C'est pour-» quoy le grand x^postre s'escrie : Celuy qui se recommande soy-mesme 7i' est pas appreuvé, mais celuy cpie Dieu recommande -.
Le bon père Oranger parla bien, et le saint Esprit luy en sçaura gré. Je suis bien ayse qu'en vostre ruche , et au milieu de cet essaim nouveau, vous ayés vostro Roy, vostre miel et vostre tout. La présence de cette sacrée humanité remplira toute vostre mayson de suavité, et c'est une grande consolation aux âmes qui sont attentives a la foy, d'avoir ce thresor de vie proche. J'ay prié ce matin avec une ardeur particulière pour nostre advancement au saint amour de Dieu ,
^ Vivusest enimsermo Dei, et efficax, et peaetrabilior omiii gladio aricipiti, ett perîiiigens usqne ad divisionem aniniDe et spiritûs, corupagum quoque aC meduliarum, etc. Jid llehv., IV, 12.
2 Non qui seipsum comuiendat, ille probatus est; sed quera Deus coaimendat. II. Cor., X, iS,
et me sens aes plus graiis désirs que jamais au bien de vostre ame. Ah î ce dis-je , ô Sauveur de nostre cœur, puisque nous sommes tous les jours a vostre table , pour manger non seulement vostre pain, mais vous-mesme, qui estes nostre pain vivant et sur-essentiel, faites que tous les jours nous facions :me bonne et parfaite digestion de cette viande très parfaite, et que nous vivions perpétuellement de vostre sacrée douceur, bonté et amour. Or sus , Dieu ne donne pas tant de desir a nostre très unique cœur, qu'il ne nous veuille favoriser le quelque effect correspondant. Espérons donq, ma très inique mère, que le saint Esprit nous comblera un jour de son saint amour; et, en attendant, espérons perpétuellement , et faysons place a ce sacré feu , vuidant nostre cœur de nous-mesmes, tant qu'il nous sera possible. Que nous serons heureux , ma très chère mère , si nous changeons un jour nostre nous-mesme a cet amour, qui , nous rendant plus un, nous vuidera parfaitement de toute multiplicité , pour n'avoir au cœur que la souveraine unité de sa très sainte Trinité , qui soit a jamais bénite au siècle des siècles! Amen. 1615.
CGXXIV.
LETTRE