XXXV
LETTRE
A LA MÊME
Moyens de bien passer le Carême.
Chambéri, 2t février 160«.
Ce ne peut estre ici qu'une petite lettre ; car je m'en vay tout maintenant en chaire , ma très chère Fille. Vous estes maintenant à Digeon, où je vous ay escrit il n'y a que peu de jours , et où vous abondes, par la grâce de Dieu , en plusieurs consolations ausquelles je participe en esprit. Le Caresme est l'automne de la vie spirituelle , auquel on doit recueillir les fruitz, et les ramasser pour toute l'année. Faitesvous riche, je vous supplie, de ces thresors pretieux que rier ne vous peut, ni ravir, ni gaster. Souvenés-vous de ce que j'ay accoustumé de dire : Nous ne ferons jamais bien un Caresme pendant que nous penserons en faire deux. Faisons donq celuy-ci comme le dernier, et nous le ferono Z»ien. Je sçai qu'à Digeon il y aura quelque excellent Prédicateur ; les paroles saintes sont des perles, et de celles que le vray Océan. d'Orient, l'abysme de miséricorde, nous fournit : assembîésen beaucoup autour de vostre cou , pendés-en bien à vos aureilles, envirronnés-en vos bras : ces atours ne sont point défendus aux vefves, car ilz ne les rendent point vaines mais humbles.
Pour moy , je suis ici , où je ne vois encor rien , qu'un leqer mouvement parmi les âmes à la sainte dévotion. Dieu
» C'est la 93e de la collection- Biaise, et la 26^ du livre Vil des ancieanei
éditions.
DE S. FRANÇOIS DE S. ^ES. i 49
IVcroistra, s'il luy plait, pour sa sainte gloire. Je m'en vay dire maintenant à mes auditeurs que leurs âmes sont la vigne de Dieu ; la cisterne est la foy , la tour est l'espérance , et le pressoir la sainte charité; la haye , c'est la loy de Dieu , qui les sépare des autres peuples iniideles. A vous, ma chère Fille, je dis que vostre bonne volonté c'est vostre vigne ; la cisterne sont les saintes inspirations de la perfection que Dieu y fait pleuvoir du ciel; la tour, c'est la sainte chasteté, laquelle, comme il est dit de celle de David , doit estre d'yvoire; le pressoir, c'est l'obéissance , laquelle rend un grand mérite pour les actions qu'elle exprime ; la baye, ce sont vos vœux. Oî Dieu conserve cette vigne qu'il a plantée de sa main î Dieu veuille faire abonder de plus en plus les eaux salutaires de sa grâce dans sa cisterne ! Dieu soit à jamais le protecteur de sa tour ! Dieu soit celuy qui veuille tous-jours donner tous les tours au pressoir, qui sont nécessaires pour l'expression du bon vin, et tenir tous-jours close et fermée eette belle haye dont il a environné cette vigne , et face que les Anges en soyent les vignerons immortelz !
A Dieu , ma chère Fille, la cloche me presse; je m'en vay au pressoir de l'Eglise, au saint Autel, où distille perpétuellement le vin sacré du sang de ce raysin délicieux et unique que nostre sainte Abbesse , comme une vigne céleste , nous a heureusement produit. Là, comme vous sçavés que je ne puis faire autrement, je vous presenteray et representeray au Pcre en l'union de son Filz , auquel , pour lequel et par lequel je suis uniquement et si entièrement vostre, etc.
!50 LETTRES SPIRITLELLES
^»/^w^,^-.yv■w-^-^-^
LETTRE '
A MADAME LA BARONNE m CHANTAL,
Sur les peines d'esprit.
7 mars 1606 K
C'est en fin par monsieur Fabre que je vous escris , ma cliere Fille , et tous-jours néanmoins sans loysir : car il m'a faillu escrire beaucoup de lettres, et tous-jours vous estes la dernière à qui j'escris, ne craignant point pour cela de m'en oublier. Je me repentis l'autre jour de vous avoir tant escrit de choses sur cette petite brouillerie d'esprit qui vous estoit arrivée. Car puis que ce n'estoit rien en vraye vérité , et que l'ayant communiqué au Père Gentil , tout cela s'estoit esvanoûy, je n'avois que faire, si non de dire : Deo gratias. Mais voyés vous, mon esprit est sujet aux espanchemens avec vous et avec tous ceux que j'affectionne. Mon Dieu, ma Fille, que vos maux me font de bien ! car j'en prie avec plus d'attention, je me metz devant nostre Seigneur avec plus de pureté d'intention , je me metz plus entièrement à l'indifférence. Mais croyés-moi, ou je suis le plus trompé homme du monde, ou nos resolutions sont de Dieu et à sa plus grande gloire. Non, ma Fille , ne regardés plus ni à droite ni à gauche. Et je ne
1 L'originaî en est conservé dans le monastère de la Visitation de Turin. C'est la 29*= du liv. V des anciennes éditions, et la 95^ soi-disant inédite de la collection de M. Biaise, en nriême temps que la 149^ de la grande collection de ce même éditeur, qui, trompé par la date de 1608, qui lui avoit été donnée dans les plus anciennes éditions, ne s'est pas aperçu de ce double emploi.
' Si toutefois ce n'est pas 1608 qu'il faut lire, comme on le lit dans l'édi- Uon de 1663, et même dans celle de 1626, la première de toutes.
î)'^ 8. FHA!V(UIS 1>E SAÎ>rS. 151
veux pas dire, que vous ne regardiés pas : norj ; mais je veux dire : ne if gardés pas pour vous y amuser, poui examin/T soigneusement , pour vous embarrasser et entortiller vostre esprit de considérations desquelles vous ne sçauriés vous desmesler. Car si après tant de tems, après tant de demandes à Dieu, on ne se resouit pas sans difficulté; comme penserons ( nous ) sur des considérations faites sans appareil pour celles qui viennent à gauche, et faites par des simples odeui^s et goustz quant à celles qui viennent à dextre , comme penserons nous, dis-je, bien rencontrer? Or sus, laissons cela, n'en parlons plus; parlons d'une règle générale que je vous veux donner : c'est que tout ce que je vous dis, Ne pensés pas ceci, cela, ne regardés pas, et semblables, tout cela s'entend grosso modo. Car je ne veux point que vous contraigniés vostre esprit à rien, si non à bien servir Dieu, à le bien aymer, à ne point abandonner nos resolutions, ains à les aymer. Pour moy, j'ayme tant les miennes, que quoy que j ' vo} e ne me semble point suffisant pour m'oster un' once d la bon n' estime que j'en ay, encor que j'en voye et considère des autres plus excellentes et relevées. Helas ! ma chère Fille , c'est aussi un entortillement que celuy duquel vous
m'escrivés par monsieur de Sauzea. Ce tintamarre qui
vous fait peur de Mon Dieu, ma Fille, ne sçauriés-
vous vous prosterner devant Dieu, quand cela vous arrive, et luy dire tout simplement : Ouy, Seigneur, si vous le voulés, je le veux, et si vous ne le vouiés pas, je ne le veux pas; et puis, passer à faire un peu d'exercice et d'action, qui vous serve de divertissement? Mais, ma Fille, voyci ce que vous faites : quand cette bagatelle se présente à vostre esprit, vostre esprit s'en fasche, et ne voudroit point voir cela, li craint que cela ne l'arreste ; cette crainte retire k force de vostre esprit, et laisse ce pauvre esprit tout pasle, triste el tremblant; cette crainte luy desplait, et engendre uif autre crainte , que cette première crainte et Feliroy qu'elle donne
i52 LETTRES SHKITUELLES
ne soit cause du mal , et ainsy tous vous embarrassés. Vous çraigui'îs la crainte, puis vous craignes la crainte; vous vous fiischés de la fascherie , et puis vous vous faschés d'estre faschée de la fascherie; c'est comme j'en ay veu plusieurs, qui s'estant mis en colère, sont par après en colère de s'estre mis en colère , et ressemblent en tout cela * aux cercles qui se font en l'eau quand on y a jette une pierre; car il se fait un cercle petit , et cestiiy là en fait un plus grand , et cet autre un autre. Quel remède, ma chère Fille? Apres la grâce de Dieu, c'est de n'estre pas si délicate, voyés vous? Voyés un ftutr' espanchement d'esprit, mais il n'y a* remède; ceux qui ne peuvent pas souffrir la demangeayson d'un ciron, en la pensant faire passer à force de se gratter , ilz s'escorchent les mains. Mocqués-vous de la plus part de ces brouilleries, ne debrassés point pour les penser rejetter. Mocqués-vous en , divertissés-vousàdes actions, taschés de bien dormir, imaginés-vous , je veux dire, pensés que vous estes un petit saint Jean qui doit dormir et se reposer sur la poictrine de nostre Seigneur, entre les bras de sa providence; et courage, ma Fille. Nous n'avons point d'intentions que pour la gloire de i)ieu : non pas, non certes, au moins d'intentions descouvertes. Car si nous en descouvrions, nous les arracherions tout aussi-tost de nostre cœur. Et donques , de quoy nous tourmentons-nous? Vive Jésus! ma Fille. Il m'est advis quelques fois que nous sommes tous pleins de Jésus. Car ad moins nous n'avons point de volonté délibérée contraire. Ce n'est pas en esprit d'arrogance que je dis cela, ma Fille ; c'est en esprit de confiance, et pour nous encourager. Il est neuf heures du soir, il faut que je face collation et que je die l'oilice pour prescher demain à huit heures, mais je pense (que je ne me) puis arracher de dessus ce papier. Et si , il faut que je vous die eucor cette petite folie , c'est que je presche si joliment à
' U y a dans l'édition Biaise : semble tout cela. • La même édition porte : il en a.
DK S. J<K Aïs cuit) DE SALES
mon gré en ce lieu , je dis je ne sçai quoy que ces bonnes gens entendent si bien , que quasi ils me respondroyent volontier. x\dieu, ma Fille, ma très chère Fille. Je suis, mais véritablement , vostre.
F. E. de Genève.
XXXYII.
LETTRE
A LA MÊME
Là trop grande crainte des tentations est préjudiciable ; le plus sûr est de les iDjépriser.
16 mars 1606.
Ma très chère Fille ,
Contre tous ces nouveaux assautz et tentations d'infidélité ou doute de la foy, tenés-vous close et couverte dans les instructions que vousavés eues jusques à présent; vous n'aurés rien à craindre. Prenés garde à ne point disputer, ni marchander; item, à ne point vous en attrister et inquiéter, et vous en serés délivrée.
Pour moy , je voy cette grande horreur et hayne que vous avés pour ces suggestions, et ne doute nullement que cela ae vous nuyse, et ne donne de l'advantage à l'ennemy qui se contente de vous ennuyer et inquiéter, puis qu'il ne peut faire autre chose, comme il ne fera jamais, Dieu aydant. Mais courage , ma chère Fille ; ne vous amusés point à la considération de tout cela; car il vous doit suffire que Dieu n'est point olfencé en ces attaques que vous recevés. Usés le plus que vous pourrés de mespris de ces broùilieries là; car le mespris y est le remède le plus utile.
* C'est la 94e de la collection-Biaise , et la 57« ( al. 50* ) du livre IV det anciennes éditions.
154 LEITRUS SPlPilTUELLES
Non , je ne suis nullement en crainte pour ïes colomnes de nostre tabernacle * ; car Dien en est le protecteur. J'ay néanmoins bien esté en considération, pour penser que c'est qui pou voit permettre au monde Faudace et l'imprudence de penser à les esbranler : car il me semble que nous luy faisons assés mauvais visage pour luy oster le courage de nous vouloir chatouiller. Or bien, tout cela n'est rien. Je ne peux ni veux jamais cesser de vous souhaitter l'abondance des grâces de nostre Seigneur et de sa très sainte Mère , en Famour duquel je suis et seray inviolablement et uniquement tout
vostre.
François , Ev. de Genève.
LETTRE