A UN ÉVÊQUE
Le Saint, vers la fm d'une station prêcîiée par lui-même dans une ville d'uc autre diocèse que le sien, prend congé de Tévéque du lieu pour s'en retourner dans son propre diocèse.
Monsieur , Je vous demanday congé pour venir faire l'office que je fay en cette ville ; je vous le demande maintenant pour mon retour, duquel je voy bientost arriver la journée, avant la*
1 Saint François fait cette allusion au tabernacle de l'ancienne loi, qui étoit soutenu par des colonnes. Ces colonnes sont les bonnes résolutions de madame de Chantai, surtout le vœu de chasteté.
« Tirée du monastère de la Visitation de la ville de Loudan. C'est la 638» de la collection de M. Biaise. Cet éditeur prétend dans le sommaire mis par lui en tète de cette lettre, que le saint Evèque l'a écrite après avoir prêché dans une ville épnscopale; mais il est évident 1» que ses prédications n'étoient pas encore terminées dans cette ville, puisqu'il voyoit bientost arriver la journée; 2» que la ville où il préclioit n'étoit pas une ville épiscopale, puisque
DE S. l^Kil!>;(:01S DE SALE». 1 i>5
f|tieîle je ne sçai si j'auray une si bonne commodité de vous bayser les mains, comme est celle que me donne le voyage de M. vostre olïicial pour aller près de vous , qui m'a donné le sujet de vous supplier dés maintenant d'avoir pour aggreable TalFection que j'ay eue au service de voslr^. peuple ^ et de croire que je suis , Monsieur , etc.
xxxtx.
lettre'
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Il la console sur les tentations contre la foi , et lui montre l'usage de rin}agination dans l'oraison.
En avril IGOG.
Je suis consolé que M. Galemand soit de mesme advis avec moy. Pour le remède de ces importunités que vous recevés touchant la tby, il dit vray : il ne faut pas disputer, mais s'humilier; ni spéculer avec l'entendement, mais roidir la volonté.
Le livre de la Méthode de servir Dieu est bon , mais embarrasse et dillicile plus qu'il ne vous est requis : ceîuv du Combat spirituel contient tout ce qu'il dit, et plus clairement et plus méthodiquement.
Tévêque du lieu y avoit son officiai, et que celui-ci pour se rendre lui-mêriSe à la ville épiscopale, avoit à faire tout un voyage. Nous avons donc quoique lieu de présumer que le Saint écrivit cette lettre de Chambéry, où il préchoit le Carême en 1606, Pâques tombant le 20 mars cette année-Là, et qu'il récrivit par conséquent un peu après la mi-mars pour prendre congé de l'évèque de Grenoble , dont le diocèse s'étendoit alors jusqu'à cette ville. Cette lettre ne porte du reste aucune date ni de temps ni de lieu.
1 C'est la 95e de la collection-Biaise, et la 32e {^al. 26*) du livre II dea anciennes éditions.
Il n'est pas possible de ne se servir en Torayson ni de Fimagination ni de Tentendement; mais de ne s'en servir point que pour esmouvoir la volonté, et, la volonté estant esmeue, l'employer plus que l'imagination et l'entendement, cela se Joit faire indubitablement. Il n'est pas besoin, dit cette bonne mère * , de l'imagination pour se représenter l'humilité sacrée du Sauveur; non pas peut estre à ceux qui sont des-ja fort advancés en la montaigne de perfection; mais pour nous autres , qui sommes encor es vallées , quoy que désireux de monter, je pense qu'il est expédient de se servir de toutes nos pièces , et de l'imagination encor.
Je vous ay néanmoins marqué en quelque papier que cette imagination doit estre fort simple, et comme servant d'esguille pour enfiler dans vostre esprit les affections et révélations. C'est le grand chemin , ma chère Fille , duquel il ne vous faut pas encor départir, jusques à ce que le jour soit un petit plus grau'i , et que nous puissions bien discerner les sentiers. Il est bien vray que ces imaginations ne doivent point estre entortillées de beaucoup de particularités, mais simples.
Demeurons, ma chère Fille , encor un peu de.tems yci en ces basses vallées; baysons encor un peu les piedz du Sauveur : il nous appellera quand il luy plaira à sa sainte bouche. Ne vous dépariés encor point de cette méthode, jusques à ce que nous nous revoyons.
Mais quand sera-ce, me dires vous? Si vous pensés, ma chère Fille, que vous puissiés tirer de ma présence tant d'ayde et de bon fruit, et de provisions spirituelles, comme vous m'escrivés, et que vous en ayés beaucoup de désir, je ne seray pas si dur que de vous remettre à Tannée prochaine j mais je vous remettray volontiers au premier dessein, lequel ne me donne nulle peyne, que celle que vous aurés au Toyage : car, au demeurant, il m'est plein de suavité et de
1 lî y a grande apparence que c'est une prieure des Carmélites, parce quU ta mi parlé dans d'autres lettres dans les mêmes termes.
DE g. FRANÇOIS DE SAtïïS. f^î
«ontentement. La difficulté est que je n'ay à mon commandement que les Octaves de Pentecoste et celles du saint Sacrement \ Ausquelles des deux que vous vouliés venir, vous me treuverés yci plein de coeur, et, Dieu aydant , de joye à vous servir.
Et voyés-vous , ma chère Fille , en ces choses non nécessaires j ou au moins desquelles on ne peut pas hien discerner la nécessité, ne prenés pas mes paroles rie à rie ; car je ne veux pas qu'elles vous serrent, mais que vous ayés la liberté de faire ce que vous croirés meilleur. Si donq vous croyés que vostre voyage vous soit fort utile , je m'accorde qu'il se face, mais cela avec ayse et toute volonté. Seulement, il faudra m'advenir duquel des deux tems vous voudrés faire choix; car je veux faire venir ma mère yci en ce tems là : et croyés qu'elle et moy en serons bien ^onsolés , aux despens de vostre travail.
Dieu soit à jamais avec nous, et veuille vivre en nos cœur? éternellement î
A Dieu, ma très chère Fille ; je suis celuy au'il a rendu si iniquement vostre.
1 En cette année 1606, Pâques arriva le 96 mars, la Pentecôt'* '^ ** ««i, ft U fête du Saint-Sacrement le 25 mai.
LETTRE
A MADAME BRULART
Ecuftiîs à éviter dans les amitiés et les liaisons les plus spirituelles, même avec ses Confesseur et Directeur.
29 avril 1606.
Madame ,
Ma très chère seur et fille en nostre Seigneur, voyci qu'en fin j'ay receu l'advis que cette bonne fille que vous connoissés m'a envoyé de ce petit accident qui luy estoit arrivé en l'amitié spirituelle de la personne en laquelle elle avoit pris de la confiance ; et parce que vous luy dires bien ce que je désire qu'elle sache sur ce point, et que je nesçaurois luy escrire , je le vous diray. Qu'elle ne s'estonne nullement de cet inconvénient ; car ce n'est qu'une crasse et rotiillure qui aaccoustumé de s'engendrer au cœur humain sur les plus pures et synceres affections, si on ne s'en prend garde. Ne voit-on pas que les vignes qui produisent le meilleur vin sont plus sujettes aux superfluités, et ont plus de besoin d'estre esmondées et retranchées? Telle est l'amitié mesme spirituelle : mais il y a cela de plus , c'est qu'il faut que la main du vigneron qui les esmonde soit plus délicate, d'autant que les superfluités qui y surcroissent sont si menues e délicates , qu'en leur commencement on ne sçauroit presque les voir , si on n'a les yeux bien essuyés et ouvertz. Ce n'est donq pas merveille, si on s'y trompe souvent. Mais cette fille doit bénir Dieu que cet inconvénient luy ayt esté manifesté
1 C'est la 97e de la coUection-Blaise, et la 59e [al. 55^) du livre III des anciennes éditions.
au commencement de sa dévotion; car c'est un signe évident que la divine Majesté la veut conduire par la main, et, par l'expérience de ce danger eschappé , la veut rendre sage et prudente pour en éviter plusieurs autres. 0 Dieu î que c'est chose rare de voir des feux sans fumée! si est-ce que le feu de l'amour céleste n'en a point pendant qu'il demeure pur; mais quand il se commence à mesler, il commence de mesme à prendre de la fumée d'inquiétudes , de desreglemens et mouvemens de cœur irreguliers. Or bien, Dieu soit loué que tout est bien remis et en bon estât. Au demeurant, il n'y a point eu de mal j se déclarer , en sorte que l'on ayt peu * reconnoistre la personne dont on parloit, puis qu'il ne. se pouvoit faire autrement; et le discret conseiller des âmes ne treuve jamais rien d'estrange, mais reçoit tout avec charité, compatit à tout, et connoist bien que l'esprit de l'homme est sujet à la vanité et au desordre , si ce n'est par une spéciale assistance de la vérité. Il me reste à vous dire, ma très chère seur , que le chemin de dévotion le plus asseuré , c'est celuy qui est au pied de la Croix, d'humilité, de simplicité, de douceur de cœur.
Dieu soit à jamais en vostre cœur ! Je suis en luy et par îuy, Madame,
Vostre tout dédié serviteur et frère,
François, Ev. de Geneve.
< Prononcez pu*
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lettre'
A SAINTE JEANxNE-FRANÇOISE DE CHANTAL. Confiance et soumission de saint François de Sales à la divine Providence.
Je receus la semaine passée quatre lettres des vostres, Tune du jour de Pasques ^ , les autres troys du 27 avril. Or plustost que de tarder d'avantage, je vous veux escrire tout à la Laste. Je voy ce que vous me dites de ces bonnes âmes, compaignes de vos désirs; de vos désirs, dis-je , qui se fortifient et se rendent actifs dedans vostre cœur. Helas! ma chère Fille, ilz vous reveillent souvent l'esprit, à ce que je voy; mais croyés bien que celuy que j'ay de conduire le tout à chef et à la gloire de Dieu m'excite aussi très souvent. Or sus , je veux dire ce mot de vanterie plus souvent que vous , que je croy ; mais ne faut-il pas tout faire avec une diligence soigneuse, mais douce, mais tranquille, mais resignée? Et bien, j'espère que Dieu sera nostre guide,' Et ne vous troublés point, ma Fille, je vous prie, de ce que je vous escrivis l'autre jour touchant la proposition qui se fait de me tirer moy-mesme c'e ma terre et de mon parentage ' : car rien ne se fera, que de par Dieu ; et de quelque costé que j'aille sous sa conduicte, tout ira fort bien , et pour vous, et pour moy«
* C'est la 99e de la collection -Biaise, et la 17* {al. 12«) du livre IV des anciennes éditions.
« Du 26 mars.
3 Lorsque saint François écrivH cette lettre, il étoit question de l'attirer en France,
DE Î5. FKA.\ÇOlS f.K bALES. !61
Non , croyés-îe bien, ma chère Fille; mais, voyés-vous, rien pariés à personne : je vous dis tout. Ce ne seroit pas sans répugnance, s'il me falloit changer de logis; bien que je ne me sente nullement attaché qu'à quelques âmes d'un lien tout spirituel , Dieu merci : mais Dieu tiendra tout de sa main : car , voyés-vous, ma chère Fille , mon ame n'a point de rendés-vous, qu'en cette providence de Dieu, Mon Dieu, vous me lavés enseigné dés ma jeunesse , et jusques à présent, fen annoncei^mj vos merveilles^ . k Dieu, ma chère Fille, tenés pour tout asseuré que je pense fort au soin de vostre ame, laquelle m'est chère, pretieuse et aymable, comme la mienne propre , et je ne la tiens que pour une mesme. Dieu nousayme, ma chère Fille : il sera tous-jours avec nous, nostre unique amour et confiance. 0 Dieu, que je désire de bien à vostre esprit, ma chère Fille! Nostre Dame soit nostro Dame et Maistresse !
Vostre tel que Dieu le veut et fait ,
A Nessi, le ix mars 1608.
François, Evesque de Genève.
* Deus, docuisti me à juventute meâ, et usque nunc : pronunliabo cain^ Wkiua. Ps. LiX, 17.
di
XLÎT.
LETTRE
A MADAME DE CHARMOYSI-MARCLAZ/
Sur la Providence de Dieu.
20 mai 1606.
Madame ma cousine, Il faut que je commence ma lettre en vous demandant pardon d'une faute que j'ay faite, mais je vous asseure, sans aucune malice, par une pure inadvertence. On m'a apporté la lettre cy jointe comme venante de vostre part, et moy qui, à la vérité, suis chaud à sçavoir de vos nouvelles, je Fay tout soudainement ouverte, sans considérer l'inscription, et voyant au dedans la main de M. de Gharmoysi mon cousin , je n'eusse pas pour cela laissé de la lire , si je n'y eusse reconnu le mot de vos amitiés particulières. Rer<^.vés-la donq , s'il vous plait, après qu'elle a esté ouverte, mais tout de mesme comme si elle ne l'avoit pas esté, et pardonnes à ma précipitation qui a deceu le respect que je porte et à Fescrivant et à vous. J'eusse bien pu rhabiller la faute et la vous rendre imperceptible , mais j'ayme mieux me confier en vostre bienveuillance , qu'en mon artifice , et ne laissés pas , je vous supplie, Madame ma ctiere cousine, de me croire fort fidèle en tout ce qui regardera vostre service, car je le geray toute ma vie autant que nul homme du monde.
Je garderay donques, comme vous l'ordonnés, les cent escus, et y feray joindre le reste que ma bonne mère vous doit, laquelle avec tous ses enfans, non seulement se sentent
1 L'original en est conservé chez Sa Grandeur l'Evêaue d'Annecy. C'est la 102» inédite de la coliecticn-Blaise.
-DE s. IKANÇOtS DE SALES. j y J
deobligés de vous rendre vostre bien à vosti:e besoin , mais fondre tout le leur pour vostre service.
Vous ne sçauriés sans doute, Madame ma chère cousine» communiquer vos desplaysirs, petitz ou grandz, non plus que vos contentemens, à une ame plus sincère en vostre endroit ni plus entièrement vostre que la mienne, et ne douté.s nullement que je n'observe avec toute fidélité le secret auquel, outre la loy commune, la confiance que vous prenés en moy me lie indissolublement. Je recommanderay Taffaire à nostre Seigneur, et tout maintenant que je vay à Faute]. J'ay esté consolé de voir que vous vous remettiés en la j.r< vidence de Dieu. C'est bien dit , ma chère cousine , il le faut tous-jours faire et en toutes occurrences, et quand 'vous vous accoustumerés de faire souventesfois cette remise , non de bouche seulement, mais de cœur et profondément, et sincèrement, croyés que vous en ressentirés des effectz admirables. C'est grand cas que je ne puis m'empescher de vous parler des exercices du cœur et de l'ame. C'est parce que je n'ayme pas seulement la vostre, mais je la chéris tendi^ement devant Dieu qui, à mon advis, désire beaucoup de dévotion d'elle. Allés cependant tout bellement aux exercices de l'extérieur, et ne vous chargés pas d'aller à saint Claude à pied, non plus que ma bonne tante du Fong, la quelle n'est plus de l'aage au quel elle y alla quand je l'accompaignay. Portés-y vostre cœur bien fervent , et soit à pied ou à chijval , ne doutés point que Dieu ne le regarde et que saint Claud" re le favorise.
Kostre Sauveur soit à jamais vostre protection, et je suis,
Madame ma cousine,
Vostre cousin et -serviteur plus humble ,
Signé FiiAxr.ois , Evescjue de Genève.
P, S. Toute vostre petite tro\ïj)'j va ])ieii, et Bonaveulare
16i LETTRES SPIRITUELLES
XLIÏI.
lettre'
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Considérations sur le Saint-Sacrement.
1" JLiin 1606 ».
Mon Dieu ! que mon cœur est plein de choses pour vous dire , ma Fille ! car c'est aujourd'hui le jour de la grande feste de l'Eglise , en laquelle portant le Sauveur à la procession, il m'a de sa grâce donné milles douces pensées, einmy lesquelles j'ay eu peyne de reprimer les larmes.
0 Dieul je mettois en comparayson le grand Prestre de l'ancienne Loy avec moy, et considerois que ce grand Prestre portoit un riche pectoral sur sa poictrine, orné de douze pierres pretieuses, et en iceluy se voyoient les noms des douze Tribus des enfans d'Israël : mais je treuvois mon pectoral bien plus riche , encor qu'il ne fust composé que d'une seule pierre , qui est la perle orientale que la meie perle conceut en ses chastes entrailles de la bénite rosée du Ciel; car, voyés-vous, je tenois ce divin Sacrement bien serré sur ma poictrine , et m'estoit advis que les noms des enfans d'Israël estoyent tous marqués en iceluy, ouy, les noms des filles spécialement , et le nom de l'une encor plus.
L'esprevier et le passereau de S. Joseph me revenoyent en l'esprit , et me sembloit (^ue i'estois Chevalier de l'Ordre
* C'est la lOle de Biaise (édit. de 1834)^ et la 35^ du liv. VII des anciennes éditions.
2 Ayant retrouvé la date de cette lettre, qui dans notre édition de 1821 porte le û® 868, nous la rétablissons ici à son ordre, (Biaise j édit. de 1834.)
de Dieu, portant sur ma poictrine le mesme filz qui vit éternellement en la sienne. Ha! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fust ouvert pour recevoir ce pretieux Sauveur, comme fîtceluy du Gentil-homme duquel je vous fis le conte Mais, helasî je n'avois pas le Cousteau qu'il falloit pour le fendre , car il ne se fendit que par l'amour. Si ay-je bien pour tant eu des grandz désirs de cet amour, mais je dis pour nostre cœur indivisible. Voyla ce que je vous puis dire. Bon soir , ma chère Fille; vives toute en Dieu et pour Dieu. Je suis en luy infiniment tout vostre.
J'oubliay hier de vous reprendre dequoy vous ne receviés pas en simplicité la parole de Dieu , ains aviés des aversions qui vous la rendoyent moins souëfve des uns , que des autres. 0 ! l'humilité et douceur de Tamour de l'Espoux fait demeurer les Espouses humblement et doucement atfenfives à recevoir la sainte parole ! Vive Jésus! ma très chère Mère, en tout ce que nous sommes, selon l'unité qu'il a faite de nous.