XL[V
LETTRE
A LA MÊME
Sur le détachement qu'il faut avoir pour les personnes même les plus chères. Avis sur la distribution du temps et l'emploi de la journée^ et sur plusieia-s autres matières intéressant le salut.
Annecy, 8 juin 1606.
Ce sera donc pour cette prochaine année, s'il plait à Dieu, que nous nous reverrons , ma très chère Fille ; mais cela iii-
» C'est la 102e de la collection -Biaise, et la IC^ du livre II des ancùiijû«i iiii lions.
i66 LETTRES SPIRITUELLES
lailîiblement , et tous-jours ou aux festes de Pentecoste.. on à telle du saint Sacrement , sans qu'il soit besoin d'attendre aucune autre assignation , affin qu'on s'y dispose de bonne heure. Et cependant qu'est-ce que nous ferons? Nous nous resignerons entièrement et sans reserve à la bonne volonté de nostre Seigneur, et renoncerons entre ses mains toutes nos consolations , tant spirituelles que temporelles. Nous remettrons purement et simplement à sa providence la mort et la vie de tous les nostres, pour faire survivre les uns aux autres, et à nous, selon son bon playsir; asseurés que nous sommes que, pourveu que sa souveraine bonté soit avec nous, et en nous, et pour nous, il nous suffit très abondamment.
Que je demandasse de vous survivre? 0! vrayement , que ce bon Dieu en face comme il luy plaira, ou tost, ou tard : ce ne sera pas cela que je voudrois excepter en mes résignations, si j'en faysois.
Mais, ce dites-vous, vous n'estes pas encor destachée de ce costé là. Seigneur Dieu ! que dites-vous , ma très chère Fille? Vous puis-je servir de lien, moy qui n'ay point de. plus grand désir sur vous que de vous voir en l'entière et parfaitte liberté de cœur des enfans de Dieu? Mais je vous entens b.^n, ma chère Fille : vous ne voulés pas dire cela; vous voulés dire que vous pensés que ma survivance soit à la gloire de Dieu , et pour cela vous vous y sentes affectionnée. C'est donq à la gloire de nostre Seigneur que vous estes attachée . non x)as à ses créatures •. je le sçai bien , et en loue sa divine Majesté.
Mais sçavés-vous quelle parole je vous donneray bien? c'est d'avoir plus de soin de ma santé dores-en-avant , quoy que j'en ay tous-jours eu plus que je ne mérite ; et. Dieu mercy, je la sens fort entière maintenant, ayant absolument retranché les veillées du soir, et les escritures que j'y soulois faire , et mangeant plus à propos aussi. Mais , croyés-moy ,
vostre désir a sa bonne part en cette resolution ; car j'affectionne en extrémité vostre contentement et consolation, mais avec une certaine liberté et sincérité de cœur, telle que cette affection me semble une rosée, laquelle destrempe mon cœur sans bruit et sans coup. Et , si vous voulés que je vous die tout , elle n'agissoit pas si souefvement au commencement que Dieu me l'envoya (car c'est luy nns doute), comme elle fait maintenant qu'elle est infiniment forte, et, ce me semble, tous-jours plus forte, quoy que sans secousses ni impétuosité. C'est trop dit sur un sujet duquel je ne voulois rien dire.
Or sus, je m'en vay vous nommer vos heures. Pour coucher, neuf, s'il se peut, ou dix, s'il ne se peut mieux : pour lever, cinq; car il vous faut bien le repos de sept à huit heures : l'orayson du matin à six heures, et durera demy heure ou trois quartz d'heure; à cinq heures du soir, un peu de recueillement pour un quart d'heure environ , et la lecture un quart d'heure , ou devant ou après : au soir , demy quart d'heure pour l'examen et la recommandation : parmi ie jour, beaucoup de saintes aspirations en Dieu.
J'ay pensé sur ce que vous m'escrivistes, que M. N. vous avoit conseillé de ne point vous servir de l'imagination, ni de l'entendement, ni de longues oraysons, et que la bonne mère Marie de la Trinité vous en avoit dict de mesme touchant l'imagination.
Et pour cela, si vous faites quelque imagination véhémente, et que vous vous y arrestiés puissamment, sans doute vous avés eu besoin de cette correction ; mais si vous la faites briefve et simple , pour seulement rappeller vostre esprit à l'attention, et réduire ses puissances à la méditation, je ne pense pas qu'il soit encor besoin de la du tout abandonner ; il ne faut, ni s'y amuser , ni la du tout mespriser. Il ne faut ni trop particulariser, comme seroit de penser à la couleur des cheveux de nostre Dame, à la forme de soa
ÎG8 LETTRES SPIRITUELLES
visage , et choses semblables ; mais simplement en gros , que vous la voyéssouspîrante après son filz, et choses semblables, et cela briefvement.
De ne point se servir de l'entendement, j'en dis de mesme : si vostre volonté sans violence court avec ses affections , iî n'est pas besoin de s'amuser aux considérations ; mais parce que cela n'arrive pas ordinairement à nous autres imparfaitz, il est force de recourir aux considérations eiicor pour un peu.
De tout cela je recueille que vous devés vous abstenir de longues oraysons, car je n'appelle pas longue l'orayson de trois quartz d'heure ou demy heure ; et des imaginations violentes, particularisées et longues, car il faut qu'elles soyent simples et fort courtes, ne devant servir que de simple passage de la distraction au recueillement ; et tout de mesme des applications de l'entendement , car aussi ne se font-elles que pour esmouvoir les affections , et les affections pour les resolutions, et les resolutions pour l'exercice, et l'exercice pour l'accomplissement de la volonté de Dieu , en laquelle nostre ame se doit fondre et résoudre. Voyla ce que je vous en puis dire. Que si je vous avois dit quelque chose contraire, ou que vous eussiés entendue autrement , il la faudroit reformer sans doute.
J'appreuve vos abstinences du Vendredy , mais sans vœu, ni trop grande contrainte. J'appreuve encor plus que vous faciès ces ouvrages de vos mains, comme le filer et semblables, aux heures que rien de plus grand ne vous occupe ; et que vos besoignes soyent destinées ou aux autelz, ou pour les pauvres; mais non pas que ce soit avec si grande rigueur que, s'il vous arrivoit de faire quelque chose pour vous ou les vostres, vous voulussiés pour cela vous contraindre à donner aux pauvres la valeur; car il faut par tout que la sainte liberté et franchise règne, et que nous n'ayons point d'autre loy ni contrainte que celle de l'amour, lequel, quand
OE S. Fn\!\TOT3 DK SALES. i69
il nous dictera de faire quelque hesoigne pour les nostres , iî ne à .-Â point estre corrigé comme s'il avoit mal fait, ni luv faire payer l'amende comme vous voudriés faire : aussi, à quoy qu'il nous convie, ou pour le pauvre, ou pour le riche, il fait fout bien, et est esgalement aggreable à nostre Seigneur.
Je pense que si vous m'entendes bien , vous verres que je dis vray, et que je combatz pour une bonne cause quand je deffens la sainte et charitable liberté d'esprit, laquelle, comme vous sçavés, j'honnore singulièrement, pourveu qu'elle soit vraye et esloignée de la dissolution et du libertinage, qui n'est qu'un masque de liberté.
Apres cela j'ay ry vrayement, et ay ry de bon cœur, quand j'ay veu vostre dessein de vouloir que vostre sarge soit employée pour mon usage, et que je donne ce qu'elle pourra valoir aux pauvres; mais je ne m'en mocque pourtant pas, car je voy bien que la source de ce désir est belle et claire, quoy que le ruisseau soit un peu trouble. 0 Dieu! mon Dieu me face tel , que tout ce que j 'employé à mon usage soit rapporté à son service , et que ma vie soit tellement sienne, que ce qui sert à la maintenir puisse estre dit servir à sa divine Majesté!
Je ry, ma chère Fille, mais ce n'est pas sans meslange d'appréhension bien forte de la différence qu'il y a entre ce que je suis et ce que plusieurs pensent que je sois. Mais , bien que vostre intention vous vaille devant Dieu, j'en suis content pour une pièce : mais qui me l'estimera à sa juste valeur? car, si je voulois rendre aux pauvres son prix selon que je l'estimeray , je n'aurois pas cela vaillant , je vous en asseure. Jamais vestement ne me tint si chaud que celuy-là, duquel la chaleur passera jusques au cœur; et ne penseray pas qu'il soit violet, mais pourprin et escarlatin, puis qu'il sera, ce me semble, teinct en charité. Or sus donq, soit dît pour une fois : car saches que je ne fay pas toutes les aa-
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nées faire des îiabitz , mais seulement selon la nécessité; et, pour les autres années, nous treuverons moyen de bien loger vos travaux selon vostre désir.
Ce n'est pas encor tout ^ : ce dessein m'a donné milles gayos pensées; mais je ne veux vous en dire qu'une, que je faysois îe jour de l'octave du saint Sacrement % le portant à la dernière procession. Je vous dressois , ce me semble , bien de la besoigne à filer, et sur une brave quenotiille.
Voyés-vons, j'adorois celuy que je portois, et me vint au cœur que c'cstoit le vray Aigneau de Dieu, qui oste les péchés du monde ^ 0 saint et divin Aigneau, ce disois-je, que j'estois misérable sans vous! Helas ! je ne suis revestu que de vostre laine, laquelle couvre ma misère devant la face de vos{re Père. Sur cette cogitation, voyci Isaïe qui dit que nostre Seigneur en sa Passion estoit comme une brebis que l'on tond sans quelle die mot^.VA qui est cette divine toyson, sinon le mérite, sinon les exemples, sinon les mystères de la Croix? Il me semble donques que la Croix est la belle quenotiille de la sainte Espouse des Cantiques, de cette dévote *^unamite ; la laine de l'innocent Aigneau y est pretieusement liée, ce mérite , cet exemple, ce mystère.
Or mettes avec révérence cette quenotiille à vostre costé i^auche, et filés continuellement par considérations, aspirations et bons exercices, je veux dire, par une sainte imitation; filés, dis-je, et tirés dans le fuseau de vostre cœur toute celte blanche et délicate laine : le drap qui s'en fera vous couvrira et gardera de confusion an jour de vostre mort- il vous tiendra chaude en hiver; et, comme dit le Sage , voits ne craindrés point le froid des neiges ^ Et c'est
î <( Le Saint va nous apprendre à filer. » Note manuscrite de l'exemplaire de l'édition de 1626 conservé au couvent de la Visitation de Reims. 2 Le 9- juin.
8 Ecce AgRus Del, ecce qui tollit peccata mundi. Joan., I, 29. * Quasi agnus coram tondente se obmutescet. Is., LUI, 7. » Non timebit domui suae à frigoribus nivis. Prov., XXXI, 21.
ce que le mesme Sage a peut estre pensé, quand louant cette sainte mesnagere, il dit ({n'eue porta sa main à choses har^ dies , et ses doigts prindrent le fuseau ', Car qui sont ces choses hardies qui se rapportent au fuseau , sinon les mystères de la Passion filés par nostre imitation? Là dessus je V)us souhaittay raille et mille bénédictions, et qu'à ce grand jour du jugement nous nous treuvassions bien revestus, qui en Evesque, qui en vefves, qui en mariées, qui en Capucins, qui en Jésuites, qui en vignerons, mais tous d'une mesme laine blanche et rouge, qui sont les couleurs de l'Espoux.
Voyla, ma chère Fille, ce que j'avois au cœur, pendant que j'avois en mes mains TAigneau mesme de la laine duquel je parle. Mais , il est vray, vous me venés presque tousjours à la traverse en ces exercices divins, sans néanmoins I s traverser ni les divertir, grâces à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère Fille , de vous dire mes pensées? Je pense qu'au moins ne fais-je pas mal, et que vous les prendrés pour telles qu'elles sont.
Or , ces désirs de vous voir esloignée de toutes ces récréations mondaines, comme vous dites, ne peuvent estre que bous , puis qu'ilz ne vous inquiètent point ; mais ayés patience, nous en parlerons l'année suivante, si Dieu nous conserve yci bas. Cela suffira bien; et aussi n'ay-je point voulu vous respondre à ces désirs de s'esloigner de sa patrie , ou de servir au Noviciat des filles qui aspirent à la Religion : tout cela, ma chère Fille, est trop important pour estre traitté sur le papier; il y a du tems assés. Cependant vous filerés vostre quenouille, non pas avec ces grandz et gros fuseaux, car vos doigtz ne les sçauroyent manier, mais seiilement selon vostre petite portée : l'humilité, la patience, l'abjection, la douceur de cœur, la résignation, la simpli-
1 Manum suam misit ad fortia, et digiti ejus apprehenderunt fusuïû. ?rov«, XXXI, 19.
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cité, la cliarité des pauves malades, le support des fascbeux, et semblables imitations, pourront bien entrer en vostre petit fuseau ; et vos doigtz les manieront bien en la conversation de sainte Monique, de sainte Elisabeth, de sainte Liduvine , et plusieurs autres, qui sont aux piedz de vostre glorieuse Abbesse*, laquelle, pouvant manier toutes sortes de fuseaux, manie plus volontier ces petitz, à mon advis, pour nous donner exemple.
Et bien, c'est assés, pour ce coup, parlé de la laine de nostre Aigneau immaculé : mais de sa divine chair, n'en mangerons-nous pas un peu plus souvent? 0 qu'elle est souëfve et nourrissante! Je dis que, se pouvant commodément faire, il sera bon de le recevoir un jour de la semaine, le Jeudy , outre le Dimanche , sinon que quelque feste se presentast à quelque autre jour parmi la semaine; cela pourtant sans bruit, sans incommoder nos affaires, sans laisser de filer non plus l'une que l'autre quenouille.
Je me resjouys de voir les bons Pères Capucins en vostre Autun; car j'espère que Dieu en sera glorifié. J'ay receu une lettre que le frère Matthieu m'a envoyée de Thounon * , oij il s'est ar resté.
Je ne sçai où est nostre Monsieur l' Archevesque ^ • vous me ferés le bien de luy envoyer ma lettre. Je l'honnore de toute l'estenduë de mes forces , et ne se passe aucune célébration en laquelle je ne le recommande à nostre Seigneur. On m'avoitdit qu'il avoit obtenu un Prieuré proche de ce Diocèse, c'est Nantua; mais je n'entens plus rien. Ce bon père * , ce bon oncle % tout cela m'est bien avant au cœur, et leur souhaitte tout ce que je puis de grâces célestes et à ces pe-
1 II entend par ce mot la Sainte Vierge.
« C'est ce que portent les éditions de 1G26 et de 1603, au lieu de Thonon qui y a été su; stitué par les éditions modernes. s André Frémiot, archevêque de Bourges, frère de madame de Chantai. * Bénigne Frémiot, président à mortier au Parlement de Bourgogne. « Claude Frémiot.
titz enfans, que je tiens pour miens, puis qu'ilz sont vostres; Dieu soit leur protecteur à jamais, et de Celse Bénigne*, duquel je n'ay rien appris, il y a long-tems; mais Claude m'en dira quelque chose à son retour.
Reste ma petite seur ^, de laquelle il faut que je parle. Je ne révoque point en doute si je la vous dois donner, ou non; car outre mon inclination, ma mère le veut si fort, qu'elle le veut avec inquiétude dés qu'elle a sceu que cette fille ne vouloit pas estre Religieuse; si que, quand je ne le voudrois pas , il faudroit que je le voulusse. A cet effect , je vous ay envoyé trente escus par Lyon, tant pour la despence qui sera nécessaire à l'envoyer prendre, qu'à faire ses petitz honneurs avec les filles qui servent Madame l'Abbesse, avec lesquelles elle n'aura pas tant demeuré sans les beaucoup incommoder. Or, comme cela se doit faire, je ne le sçaurois deviner. Il faut, je vous en prie , ma chère Fille, que vouspreniésle soin d'en ordonner comme il convient. J'ay bien un peu d'appréhension que Madame vostre Abbesse ne s'en fasche; mais il n'y a remède : si n'estoit-il pas raysonnable de laisser si longuement dans un Monastère une fille qui n'y veut pas vivre toute &a vie.
Et avec vous feray-je point quelque petite cérémonie pour vous remettre ce fardeau sur les bras! Je vous asseure que cela ne seroit pas en mon pouvoir; mais ouy bien de vous supplier, mais je dis conjurer, et s'il se peut dire quelque chose de plus, que vous ayés à me marquer tout ce qui sera requis pour l'équiper et tenir équipée à vostre guise, comme les Princesses d'Espagne font quand on leur donne des iilje» pour menines* : car cela, je le veux, et très absolument; voire jusques à luy faire jjorter un chaperon de drap, si cela
» C'est le fils de madame de Chantai. — * Sa sœur Jeanne.
* Menins, menines , en espagnol meninos, c'est-à-dire mignons, ou favori?. Ce sont de jeunes enfants de qualité qu'on met auprès des princes pour éiiv élevés avec eux.
appartient à vos livrées. Vous voyés bien , ma chère Fille , que je ne suis pas en mes mauvaises humeurs; mais à bon escient je vous conjure. Il faut, je veux, et, si le sujet le portoit , je commanderois que vous me marquiés tout ce qu'il faut pour cette fille là ; je dis pour son équipage, puis que , quant au ratellier, il n'en faut pas parler; autrement vous m'en diriés mille maux , je le sçai bien. J'escris à M. vostre beau père pour le supplier d'avoir aggreable la faveur que vous me voulés faire ; mais la vérité est qu'en termes de belles paroles je n'y entens rien : vous le suppleerés, s'il vous plait. Mais ne triomphés- vous pas quand vous m'imposes silence sur vos secretz? Vrayement ce n'est pas moy, ma chère Fille, qui a dit à M. N. que vous estiés ma fille : il me le vint dire tout d'abord, comme chose que je devois recevoir fort à gré; et aussi fis-je. Comme aussi ce que M. de N. me dit, que vous n'estiés point pompeuse, et que vous ne portiés point de vertugadin, et que vous ne pensiés pas à vous remarier ; mais cela me fut dit si naïfvement, ma chère Fille, que je le croy. Et puis vous me défendes de dire vos secretz après que tout le monde les sçayt. Or bien, jenediray motde vosbesoignes, ni de l'employ que vous en voulés faire; car à qui, je vous prie, le dirois-je?
J'ayme bien vostre petite cadette *, puis que c'est un esprit angelique , comme vous me dites.
Je sçavois des-ja le départ du bon Père N., ce qui m'avoit fasché ; car il ne sera peut estre pas aysé de rencontrer un esprit si sortable à vostre condition que celuy-là. Il me semble que nous nous rencontrions fort bien presque en toutes choses. Mais, au bout de là, nostre chère liberté d'esprit remédie à tout. On m'a dit qu'en sa place est arrivé un grand personnage des premiers Prédicateurs de France, mais que je ne connois que par son nom, qui est grand et plein de réputation.
* Françoise Rabutin de Chantai qui épousa dans la suite le couite de Tyulongeon.
Je partiray d'yci à dix jours pour continuer ma visite cinq mois entiers parmi toutes nos montaignes, où les bonnes gens m'attendent avec bien de Fatrection. Je me conserveray tant qu'il me sera possible, pour l'amour de moy, que je n'aymo que trop , et encor pour l'amour de vous qui le voulés, et qui aurés part à tout ce qui s'y fera de bon , comme vous avés en gênerai à tout ce qui se fait en mon Diocèse, selon le pouvoir que j'ay par ma qualité de le communiquer. Mon frère le Chanoyne * vous vouloit escrire; je ne sçai s'il le fera. Ce pauvre garçon n'est point bien fait de santé : il se traîne tant qu'il peut , avec plus de cœur que de force. Il pourra se reprendre pour un peu auprès de sa mère , pendant que je sauteray de rochers en rochers sur nos montaignes. J'ay escrit à Madame du N., de laquelle je n'ay point de nouvelles, il y a loiig-tems : j'entens que ses filles souspirent après leurs Carmelines, oii elles ne peuvent atteindre, et perdent cœur à la perfection de leur Monastère , laquelle elles pourroyent aysement procurer : c'est l'ordinaire.
M. de N. m'a promis qu'il viendroit a^^ec vous, et seroit vostre conducteur, et qu'il avoit esténourry auprès de vous; et cela me pleut fort : comme aussi ce que vous m'escrivés de l'amour réciproque de nostre seur de Digeon et de vous; car je la tiens pour une femme bien bonne, brave et franche. Je suis aussi consolé de ce que ces bonnes Dames Carmelines vous affectionnent, et voudroisbien sçavoir d'où est la bonne Seur Marie de la Trinité. J'en connois de celles de Paris, et révère bien fort leur Ordre.
A Dieu , ma chère Fille , à Dieu soyons-nous à jamais , sans reserve, sans intermission 1 qu'à jamais il vive et règne en nos cœurs! Amen. F. ^ Yive Jésus, ma chère Fille, et qu'à jamais vive Jésus ! Amen.
Les Octaves de Pentecoste et de la Feste Dieu ont esté
* Jean-François de Sales, prévôt du chapitre de Saint -Pierre de Genève, qui fut évêque de Genève après sou frère. — ^ Signature abrégée du Saiat,
miennes, ma chère Fille, mais seulement pour demeurer yeï, et non pas pour y avoir aucun loysir : de ma vie , que j'aye mémoire, je n'ay esté plus occupé à diverses choses, mais bonnes; je dis ceci pour m'excuser, si je ne vous escris plus amplement.
J'oubliois de vous prier de m'envoyer, le plus tost que vous pourrés, des chansons spirituelles que vous avés de delà; faites-moy ce bien, je vous prie, ma chère Fille, pour l'amour de Dieu , qui vous veuille bénir et conserver éternellement. Amen.
ANessi, le vm juin 1606.
LETTRE
A MADAME BRULART
Arls aux femmes mariées sur les devoirs du mariage, les aumônes, la confession, la communion, etc.
8 juin 1606.
Ma très chère Dame et très aymée Saur,
A l'arrivée de M. de Sauzea, j'ay receu mille consolations par le récit qu'il m'a fait de tout ce qui se passe de delà , particulièrement pour vostre regard. Allés tous-jours outre, ma chère fille , et ne vous destournés point ni à droite ni à gauche. Je suis dans une occupation qui me tient la bride si courte , que je ne me puis guère eschapper pour vous escrire selon mon souhait , m à madame nostre abbesse. Je respondray donq briefvement à ce que vous me demandés.
Communies asseurément, selon le conseil de MM. de
' C'est la 100» de la coUectioa- Biaise, et la 3» du livre III des anciesiiM 4ditioQ&
DE S. KKANCUIS DE SAT.E8. f77
!]f'nille et Galemant , puis que vous vous y sentes iiK'ii..ce et consolée. Ne vous mettes nullement en peyne de j apparence qu'il y a de quelque irrévérence pour l'exercice de îa condition dans laquelle vous estes ; car, ma chère Fille, il n'y a nulle irrévérence , mais seulement une apparence. Cet exercice là n'est nullement deslionneste devant les yeux de Dieu : au contraire , il luy est aggreable , il est saint , il esf méritoire , au moins pour la partie qui rend le devoir, et n'eti recherche pas l'acte , mais seulement y condescend pour obeïr à celuy à qui Dieu a donné l'authorité de se- faire obeïr pouf ce regard.
Ma chère Fille, il ne faut pas juger des choses selon nostre goust , mais selon celuy do Dieu ; c'est le grand mot. Si nous sommes sainlz selon nostre volonté , nous ne le serons jamais bien ; il faut que nous le soyons selon la volonté de Dieu. Oï la volonté de Dieu est que pour l'amour de luy vous faciès librement ainsy, et que vous aymiés franchement l'exercice de vostre estât. Je dis que vous l'aymiés et cherissiés, non pour ce qui est extérieur, et qui peut regarder la sensualité en elle-mesme, mais pour l'intérieur, parce que Dieu l'a ordonné , parce que sous cette vile escorce la sainte volonté de Dieu s'accomplit.
Mon Dieu ! que nous nous trompons souvent ! Je vous di? encor une fois qu'il ne faut point regarder à la condition extérieure des actions , mais à l'intérieure, c'est à dire, si Dieu les veut ou ne les veut pas. Les conceptions mondaines se broiiillent et se meslent tous-jours parmi nos pensées. En la mayson d'un prince , ce n'est pas tant d'estre sotiiilon de cuisine comme d'estre gentil-homme de la chambre ; mais en la mayson de Dieu, les sotiillons et sotiillardes sont les plus dignes bien souvent, parce que, encor qu'ils se sotiillent, c'est pour l'amour de Dieu, c'est pour sa volonté et son amour; et cette yojonté donne le prix à nos actions , non pas a Textérieur.
^"^^ LîlTTRES SPIRITUELLES
Je me confons souvent en cette considération, me voyaut en ima condition si excellente au service de Dieu : faut-il que Faction qui est si basse en l'extérieur soit si haute en mérite, et mes prédications, mes confirmations, si relevées en l'extérieur, soyent si basses en mérite pour moy, faute d'amour et de dilection? J'ay dit ceci de la sorte, affin que vous sachiés que la communion n'est nullement incompatible avec l'obéissance, en quelque sorte d'action qu'oa l'exerce. En l'ancienne Eglise on communioit tous les joui^, ef néanmoins S. Paul ordonne aux mariés qu'ilz ne se defraudent point l'un l'autre pour le devoir du mariage '. Gela soit dit pour une fois , et qu'il vous suffise que c'est la vraye vérité.
Mais la partie qui recherche peche-elie point si elle sçayt que l'autre ayt communié? Je disque non, iii)llement,'sur tout quand les communions sont fréquentes. Ce que j'ay dit de l'Eglise primitive en fait foy, et la rayson est toute claire. Il y a plus ; c'est que, si la partie communiée recherchoit ellemesme le jour de sa communion, le péché ne seroit que très véniel et très léger, à cause d'un peu d'irrévérence qui en reviendroit : mais ne recherchant pas, ains condescendant^ c'est grand mérite ; la grâce de la communion s'en accroist, tant s'en faut qu'elle amoindrisse. C'est assés.
Pour l'aumosne , vous devés seavoir si c'est l'intention de M. vostre mary que vous en faciès à proportion de vos facultés et des moyens de vostre mayson. Et parce qu'il me semble ^ue vous m'avés dit qu'ouy, il n'y a nulle difficulté non seukment que vous la pouvés , mais que vous la devés f^iire. Quant à la quantité, cela ne se peut mieux juger que par vous-mesme ; il faut considérer vos moyens et vos charges,
1 Uxori vir debitum reddat, similiter autem et uxor viro, Mulier sui corports puiestatetn non habet, sed vir; simiiiter autera et vir sui corporis po teslat(3m nou habet, sed mulier. Nolite fraudare in vice m , iiisi forte ex cont-ensu ad tempus, ut vacetis orationi, et iterùm revertimini in idipsuni, ne lente t vos Satanas propter inconlinenliam vestram. I. Gor.^ VII, ^ 4 et 5,
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ci sur cela proportionner vos aumosnes selon les nécessités des pauvres : car en tems de famine , la mayson demeurant sobrement pourveuë, il faut estre plus libéral à donner ; en tems d'abondance, il est moins requis, et plus loysible de beaucoup espargner.
Pour escrire la confession, cela est indiffèrent: mais, pour vous , je vous asseure que vous n'en avés nul besoin ; car je me resouviens que vous fîstes exactement et bien la générale, mesme sans l'avoir escrite : ains plusieurs n'appreuvent pas qu'on escrive , c'est à dire , ayment mieux qu'on s'accuse par cœur.
Les Confessions annuelles sont bien bonnes ; car elles nous rappellent à la considération de nostre misère, nous font reconnoistre si nous avançons ou reculons, et nous font rafraichir plus vivement nos bons propos : mais il les faut faire sans inquiétude et scrupule, non tant pour estre absoute que pour estre encouragée ; et n'est pas requis de faire si exactement l'examen , mais seulement de gros en gros. Si vous les pouvés faire de la sorte, je vous les conseille ; si moins, je ne désire point que vous les faciès.
Yous me demandés encor, ma cbere Seur, un petit mémorial des vertus plus propres à une femme mariée ; mais de cela je n'en ay pasleloysir : un jour je vous en mettray quelque chose par escrit , èar je désire de tout mon cœur de vous servir ; et bien que je sache c{ue vous ne manques pas de bons conseilz , ayant la communication que vous avés avec tant de saintes et sçavantes âmes, si est-ce que, puis que vous voulés encor le mien , je le vous diray.
Quant à ramener ma seur \ ce ne sera pas si tost , puis que ma mère l'a laissée à nostre Madame l'Abbesse encor pour
' Jeune sœur du Saint, dont il a été déjà question tant de fois, et que sa mère madame de Boisy avoii conliée à madame de Chantai et à l'abbesse du Pn).ts-d"Orbe , pour s mi éducation. Voyez sur la mort prématurée de ceita jcuîi'3 personne la fcllre du 2 novembre 1607
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celte année. Vous faites trop de faveur à cette petite et vile créature de la désirer auprès de vous ; mais ma mère juge que la vie des champs est plus propre pour les filles de ce pays que celle des villes ; c'est cela qui luy fit prendre résolution d'en importuner plustost Madame de Chantai que vous ; et , pour moy, je vous tiens pour si amies vous deux , iju'avec laquelle qu'elle soit, je croiray qu'elle sera encor ivec l'autre.
Quelle consolation de sçavoir que de plus en plus M. vostre nary reçoit de la douceur et suavité de vostre société ! C'est ]à une des vertus des femmes mariées , et celle seule que S. Paul inculque K
Je vous supplie, ma chère Fille, ne me traittés point avec cérémonie ; car je suis vostre tout sincèrement. Nostre Seigneur soit à jamais le cœur, Famé et la vie de nos cœurs 1 Amen.
* Quse nupta est cogitât quae sunt mundi, quomodo placeat viro. I. Cor., VII, 34.
Mulieres viris suis subditae sint sicut Domino; quoniam vir caput est mulieris, sicut Christus caput est Ecclesiae...; et sicut Ecclesia su^jecla est ChristOy ita et mulieres suis in omnibus. Ephes., V, Î3 et î4.
 SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Il ïui enseigne comment elle doit se comporter à l'égard de celui qui a tué
son mari.
Le 2 juillet 1606 \
J'ay receu vostre dernière lettre, ma très chère Fille, justement ainsy que je montois à cheval, pour venir yci* en cette action. Vous me demandiés comment je voulois que vous fissiés à l'entreveuë de celui qui tua M. vostre mary : je respons par ordre.
Il n'est pas besoin que vous en recherchiés ni le jour ni ]<•> occasions ; mais s'il se présente , je veux que vous y porliés vostre cœur doux , gracieux et compatissant. Je sçai que sans doute il se remuera et renversera, que vostre sang botiillonnera; mais qu'est cela? Si fît bien celuy de nostre cher Sauveur à la veuë de son Lazare mort, et de sa passion représentée. Ouy, mais que dit l'Escriture? Qu'à l'un et à l'autre il leva les yeux au ciel. C'est cela , ma fille : Dieu nous fait voir en ces esmotions combien nous sommes de chair, d'os et d'esprit.
C'est aujourd'huy et tout maintenant que je vay preschor l'Evangile du pardon des offenses et de l'amour des ennemis. Je suis passionné quand je voy les grâces que Dieu me fait,
» C'est la 104e de la collection -Biaise, et la 72<= [al. 68«) du livre III de» anciennes éditions.
* L'édition de 1626 porte 1607 pour date de cette lettre, intitulée : A uiie Dame vefve.
» A la Biolle, village situé à quatre lieues et demie d'Annecy au sud-oue&t, «t dont la paroisse est dédiée à la sainte Vierge.
après {ant d'offences que j'ay commises. Je me suis assés expliqué ; je réplique.
Je n'entens pas que vous recherchiés le rencontre de ce pauvre homme , mais que vous soyés condescendante à ceux qui le vous voudront procurer, et que vous tesmoigniés que vous aimés toutes choses : ouy, la mort mesme de vostre mary ; ouy, celle de vos père , enfans et plus proches ; ouy, la vostre , en la mort et en l'amour de nostre doux Sauveur.
Courage , ma Fille ; elieminons , et pratiquons ces basses et grossières, mais solides, mais saintes, mais excellentes vertus. A Dieu , ma Fille ; demeurés en paix , et tenés-vous sur le bout de vos pieds, et vous estendés fort du costé du ciel.
Je me porte bien , ma chère Fille , emmi une si gran :e quantité d'affaires et d'occupations, qu'il ne se peut dire plus. C'est un petit miracle que Dieu fait ; car tous les soirs quand je me retire, je ne puis remuer ni mon corps ni mon esprit , tant je suis las par tout , et le matin je suis plus gay que jamais. D'ordre, de m.esure, de rayson, je n'en tiens point du tout maintenant; car je ne vous sçaurois rien dissimuler : et cependant me voyla tout fort , Dieu merci.
0 ma chère Fille , que j'ay treuvé un bon peuple parmi tant de hautes montagnes î Quel honneur, quel accueil, quelle vénération à leur Evesque ! Avant-hier j'arrivay en cette petite ville tout de nuict ; mais les habitans avoyent tant fait (!e lumières, tantdefeste, que tout estoit au jour. Ha! qu'ilz meriteroyent bien un autre Evesque !
Vives joyeuse ; communies les Festes solemnelles, et les Dimanches, quoy que cesoitconsecutiveaient; levés souvent vos yeux au ciel pour les divertir des curiosités de la terre, A Dieu, ma Fille, mais à Dieu soyons-nous à jamais, conime il est nostre éternellement ! Vive Jésus 1 |^