A UN ECCLÉSIASTIQUE DE DISTINCTION
L'une des principales propriétés de l'amitié est la constance. Avantage de l'amitié chrétienne sur celle des enfants du siècle ; tendresse du Saint.
Septembre 1617.
Entre les incertitudes du bien aymé voyage qui nous devoit assembler pour plusieurs moys, Monsieur mon très cher Frère, je ne regrette rien tant que de voir différer le bonheur que nos cœurs se promettoyent de se pouvoir entretenir a souhait sur leurs saintes prétentions ; mais le monde et toutes ses affaires sont tellement sujetzaux loix de rinconstance, qu'il nous en faut souffrir Fincommodité, tandis que nos cœurs disent, Non movebor in œtermim ^ Non, rien ne nous esbranlera en l'amour de la Croix, et en la chère union que le Crucifix a faite de nos espritz. Mais voyci le tems qu'il faut employer l'advantage de nostre amitié au dessus de celle des enfans de ce monde, et la faire vivre et régner glorieusement^ nonobstant l'absence et division des séjours ; et cela a cause que son autheur n'est point lié au tems ni au lieu. Certes, mon très cher Frère, ces amitiés sacrées que Dieu a faites sont indépendantes de tout ce qui est hors de Dieu.
Or, si j'estois véritablement Théophile, comme vostre grand Prélat m'appelle, plus selon la grandeur de sa charité que selon la connoissance qu'il a de mes infirmités,
1 C'est la 409e de la colleclion-Blaise, et la 10« du livre VI des anciennes éditions.
2 Je ne serai jamais ébranlé. Ps. XXIX, 7.
que je vous serois aggreable, mon très cher Frère I Mais si vous ne me pouvés aymer, parce que je ne le suis pas, aymés-moy affm que je le sois, priant nostre grand Androphile qu'il me rende par ses prières son Théophile. J'espère d'aller faire dans quelques jours un peu de saint repos auprès de luy, qui est nostre commun phœnix, pour odorer les bluettes de cinnamome dans lesquelles il veut mourir, pour plus heureusement revivre parmi les flammes de l'amour sacrée duquel il escrit les saintes propriétés dans une histoire qu'il compose.
Mais qui vous a peu dire que nos bonnes seurs de la "Visitation ont esté traversées pour leurs places et bastimensîOmon cher Frère! Domimis refugium factus est nobis * .-.Nostre Seigneur est le refuge de leur esprit ; ne sont-elles pas trop heureuses? et comme nostre bonne mère, toute vigoureusement languissante^ me dit hier, si les seurs de nostre Congrégation sont bien humbles et fidèles a Dieu, elles auront le cœur de Jésus, leur espoux crucifié, pour demeure et séjour en ce monde, et son palais céleste pour habitation éternelle.
Il faut que je die a l'oreille de vostre cœur, si amoureusement aymé du mien, que j'ay une suavité d'esprit inexplicable, de voir la modération de cette chère mère, et le desengagement total des choses de la terre qu'elle a tesmoigné parmi toutes ces petites traverses 2. Je dis cecy a vostre cœur seulement; car j'ay fait resolution de ne rien dire de celle qui a entendu la voix du Dieu d'Abraham: Egredere de terra tua, et de cognatione tua, et de domo patris tui, et vent in ierram quam monstrabo tibP.
' Ps. XXXIX, !..
* La mort de madame la baronne de Thorenc, qui arriva au mois de septembre de Tannée 1617.
* Sortez de votre patrie, de votre parenté et de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai. Gen., XII, 1.
En vérité, elle le fait, et plus que cela. Or, il me reste de la recommander a vos prières, parce que les frequens assautz de ses maladies nous donnent souvent des assautz d'appréhensions, bien que je ne cesse d'espérer que le Dieu de nos pères multipliera sa dévote semence ^ comme les estoillesdu ciel et le sablon qui se void sur l'arène des mers.
Mais, mon Dieu î c'est trop dire en ce sujet, où je ne vouloisrien dire ; toutesfois c'est a vous, a qui toutes choses peuvent estre dites, puis que vous avés un cœur incomparable en dilection pour celuy qui, avec un amoureux respect, vous proteste qu'il est incomparablement, Monsieur, etc.
LETTRE
A UNE DAME MARIÉE
Le Saint lui recommande la paix de l'âme et la confiance en Dieu.
Octobre 1617.
Je croy fermement, ma très chère Fille, que vostre cœur reçoit de la consolation de mes lettres, qui vous sont aussi escrittes d'une affection nompareille, puis qu'il a pieu a Dieu que ma dilection envers vous fust toute paternelle, selon laquelle je ne cesse de vous souhaitter le comble de toutes bénédictions : tenés bien vostre courage relevé.
Je vous supplie, ma très chère Fille, en la confiance que
1 C'est-à-dire, ses dévotes filles, comme les étoiles du ciel et le sable qui est sur le bord de la mer. Gen., XXII, 17.
2 C'est la 412e de Ja collection-Biaise, et la 25» du livre IV des anciennes éditions.
Vous devés avoir en nostre Seigneur, qui vous a chérie, vous donnant tant d'humbles attraitz a son service, et vous chérit en vous les continuant, et vous chérira en TOUS donnant la sainte persévérance.
Je ne sçai, certes, comment les ames qui se sont données a la divine bonté, ne sont tous-jours joyeuses : car y a-il bonheur esgal a celuy-la? Ni les imperfections qui vous arrivent ne vous doivent point troubler ; car nous ne les voulons point entretenir, et ne voulons jamais y arrester nos affections. Demeurés donq bien en paix, et vives en douceur et humilité de cœur.
Vous avés bien sceu, ma très chère Fille, toutes nos petites afflictions, lesquelles j'aurois bien sujet de nommer grandes, si je n'eusse veu un amour spécial de Dieu envers les ames qu'il a retirées d'entre nous: car mon frère mourut comme un religieux entre les soldatz; maseur, comme une sainte entre les religieuses. C'est seulement pour les recommander a vos prières que j'en touche ce mot.
Monsieur vostre mary a bien rayson, s'il m'ayme ; car je le veux a jamais honnorer : et vous, ma très chère Fille, je m'imagine que vous m'afTectionnés tous-jours cordialement, et vostre ame vous respondra pour moy que je suis vostre, puisque nostre Seigneur et Créateur de nosespritz a mis cette lyaison spirituelle entre nous. Qu'a jamais son saint nom soit bénit, et vous rende éternellement sienne, qui est le souhait continuel, ma très chère Fille, de vostre, etc.
LETTRE '