A UN ABBÉ DE SES AMIS
Le Saint l'assure de la constance et de la solidité de son amitié, et lui envoie son portrait qu'il lui avoit demandé.
Mon très chère Frère,
Voyci la question que vous me faites : Vostre cœurn'aymera-il pas le mien, et tous-jours en toutes saysons? Et voyci ma responce : 0 mon très cher frère ! c'est une maxime de trois grans amans, tous trois saints, tous trois docteurs de l'église, tous trois grands amys, tous trois grans maistres de la théologie morale, S. Arabroise, S. Hierosme, S. Augu&im '. Amicùia quœ desijiere potuit nunquam vera fuit^. Tenés, mon chère Frère, voyla l'oracle sacré qui vous annonce la loy invariable de l'éternité de nostre amitié, puis qu'elle est sainte et non feinte, fondée sur la vérité et non sur la vanité, sur la communication des biens spirituelz, et non sur l'interest et le commerce des biens temporelz : bien aymer, et pouvoir cesser de vous aymer, sont deux choses incompatibles.
Les amitiés des enfans du monde sont de la nature du monde ; le monde passe, et toutes ses amitiés passent : mais la nostre, elle est de Dieu, en Dieu, etpour Dieu : Ipse
* C'est la 6418 de Biaise, et la 63e du livre VII des anciennes éditions. Saint François de Sales, d'après ses historiens, ayant laissé faire son portrait pour la première fois au commencement de l'année -1618, nous ne croyons pas être loin de l'époque où a été écrite cette lettre laissée sans date, en la plaçant entre mars et avril de cette aiéme année.
2 Toute amitié qui a pu cesser n'a jamais été véritable.
autem idem ipse est, et anni ejus no7i déficient. Mimdus perit, et concupiscentia ejus ; Christus non périt, nec dilectio ejus\ Conséquence infaillible.
La chère Seur m'escrit tous-jours avec tant d'effusion de son cher amour, qu'en vérité elle m'oste le pouvoir de la bien remercier. J'en dis de mesme de vous, vous supliant de vous remercier tous les deux l'un et l'autre des contentemens que vous me donnés.
Au reste, voyia donq l'image de cet homme terrestre, tant je suis hors de tout pouvoir de refuser chose quelconque a vostre désir.
On me dit que jamais je n'ayesté bien peint, et jecroy qu'il importe peu. In imagine pertransit homo ; sed et frustra conturbatiir^. ^^YdCY^vn^vyiniêG, pour vous la donner; car je n'en ay point a moy. Helas! si celle de mon Créateur estoit en son lustre dans mon esprit, que vous la verriés de bon cœur I 0 Jesu! tuo lumine, tuo redemptos sanguine sana, refove, perfice, tibis conformes effice . Amen.
François, Ev. de Genève.
* Dieu est toujours le même, et ses années ne finiront point. Lemonde passe, el les objets de sa concupiscence passent avec lui ; mais Jésus- Christ ne périt pas, non plus que sa charité.
» L'homme passe comme une ombre et un fantôme, et sa vie comme une vaine représentation de théâtre : c'est donc bien en vain qu'il se trouble et qu'il s'inquiète, comme il fait, pour des choses de néant.
LETTRE
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Le Saint lui parle de ses prédications du carême à Grenoble. Il la félicite d'avoir choisiJésus-Christ pour son époux, au lieu de celui qu'elle a perdu.
Mars 1618.
Ma chère Fille,
Cette nuicfc parmi mes reveilz j'ay eu mille bonnes pensées pour la prédication ; mais les forces m'ont manqué en l'enfantement. Dieu sçayt tout, etj'addresse tout a sa plus grande gloire ; et, adorant sa providence, je demeure en paix. Il n'y a remède : il faut que je face ce que je ne veux pas ; et le bien que je veux, je ne le fais pas^. Me voyci au milieu des prédications et d'un grand peuple, et plus grand que je ne pensois pas ; mais si je n'y fais rien, ce me sera peu de consolation.
Croyés que cependant je pense a tous momens a vous et a vostre ame, pourlaquelle je jette incessamment mes souhaitz devant Dieu et ses Anges, affm que de plus en plus elle soit remplie de l'abondance de ses grâces. Ma très chère Fille, quej'ayd'ardeur, ce me semble, pour vostre advancement au très saint amour céleste, auquel, en célébrant ce mattin, je vous ay de rechef dédiée et offerte, m'estant advis que je vous eslevois sur mes bras comme
1 C'est la 430« de la collection-Biaise, et la 64» [al. 60») du livre III des anciennes éditions.
2 Non quod volo bonum hoc t'acio, sed quod nolo malum hoc ago, Rom., VII, 19.
<i2 LETTRES SPIRITUELLES
on fait les petitz enfans, et les grans encor quand on est assés fort pour leslever. Voyés un peu quelles imaginations nostre cœur fait sur les occurrences. Vrayment je luy en sçai bon gré d'employer ains toutes choses pour la suavité de son incomparable affection, en les rapportant aux choses saintes.
Je n'ay manqué de faire une spéciale mémoire du cher mary défunt. Ha ! que vous fistes néanmoins un heureux eschange en ce jour-la, embrassant Testât de cette parfaite résignation, auquel avec tant de consolation je vous ay treuvée ! etvostreame, prenant un esponx de si haute condition, a bien rayson d'avoir une extrême joye en la commémoration de l'heure de vostre Oancementavec luy. Or sus, il est vray, ma très chère Fille, nostre unité est toute consacrée a la souveraine unité ; et je sens tousjours plus vivement la vérité de nostre cordiale conjonction, qui me gardera bien de vous oublier jamais, qu'après; et long-tems après que je me seray oublié de moymesme, pour tant mieux m'attacher a la Croix. Je dois a jamais tascher de vous tenir hautement et constamment dans le siège que Dieu vous a donné en mon ame, qui est establi a la Croix.
Au demeurant, allés de plus en plus, ma chère Fille, establissant vos bons propos, vos saintes resolutions; approfondisses de plus en plus vostre considération dans les pkyes de nostre Seigneur, où vous treuverés un abysme de rayson qui vous confirmeront en vostre généreuse entreprise, et vous feront sentir combien est vain et vil le cœur qui fait ailleurs sa demeure, et qui niche sur unautre arbre que sur celuy delà Croix. 0 mon Dieu ! que nous serons heureux, si nous vivons et mourons en ce saint tabernacle ! Non, rien, rien du monde n'est digne de nostre amour : il le faut tout a ce sauveur qui nous a tout donné le sien.
Vrayement j'ay eu de grans sentimens ces jours passés, des infinies obligations que j'ay a Dieu ; et avec mille douceurs, j'ay résolu de rechef de le servir avec plus de fidélité qu'il me sera possible, et tenir mon ame plus continuellement en sa divine présence ; et avec tout cela, je me sens une certaine allégresse, non point impétueuse, mais, ce me semble, efficace pour entreprendre ce mien amendement. N'en serés-vous pas bien ayse, ma chère Fille, si un jour vous me voyésbien fait au service de nostre Seigneur ? Ouy, ma chère fille ; carnosbiensinterieurs sont inseparablementetindivisiblement unis. Vous me souhaités perpetuellementbeaucoup de grâces ; et moy, avec ardeur nompareille, je prie Dieu qu'il vous rende très absolument toute sienne.
Mon Dieu 1 très chère Fille démon ame, que je voudrois volontier mourir pour l'amour de mon Sauveur ! Mais au moins, si je ne puis mourir pour cela, que je vive pour cela seul. 0 ma Fille, je suis fort pressé : que vous puis-je plus dire^ sinon que ce mesme Dieu vous bénisse de sa grande bénédiction ?
A Dieu, ma chère Fille : pressés fort ce cher Crucifié sur vostre poictrine. Je le supplie qu'il vous serre et unisse de plus en plus en luy. A Dieu encor, ma très cher Fille ; me voyci bien avant dans la nuict, mais plus avant dans la consolation que j'ay de m'imaginerle doux Jésus assis sur vostre cœur. Je le prie qu'il y demeure au grand jamais. A Dieu encor une fois, ma bonne, ma chère Fille, ma Seur, que je chéris incomparablement en nostre Seigneur^ qui vit et règne es siècles des siècles. Amen.
Vive Jésus.
François, Ev. de Genève.
LETTRE
A UNE DAME
Il blâme une de ses filles spirituelles qui, en parlant de lui, disoit des choses outrées à son avantage ; il charge une dame de lui en faire une charitable réprimande.
22 avril 1618.
Ma très chère Fille de mon cœur^
Saches que j'ay une fille, laquelle m'escrit que mon esloignement a fait approcher ses douleurs ; que si elle ne tenoit ses yeux, ilz verseroient autant de larmes que le ciel jette de gouttes d'eau, pour pleurer mon départ, et semblables belles paroles. Mais elle passe bien plus avant: car elle dit que je ne suis pas homme, mais quelque divinité envoyée pour se faire aymer et admirer ; et, ce qui importe, elle dit qu'elle passeroit bien plus outre, si elle osoit.
Que dites-vous, ma très chère Fille : vous semble-il qu elle n'ayt pas tort de parler ainsy ? Ne sont-ce pas des paroles excessives? Rien ne les peut excuser, que l'amour qu'elle me porte, lequel est certes tout saint, mais exprimé par des termes mondains.
Or, dites-luy, ma. très chère Fille, qu'il ne faut jamais attribuer, ni en une façon ni en Fautre, la divinité aux chetives créatures ; et que penser encorde pouvoir passer plus outre en la louange, c'est une pensée desreiglée; ou au
* C'est la 431e de la collection-Biaise, et la 35» (al. 32e) du livre III des anciennes éditions.
moins de le dire, ce sont des paroles desordonnées , qu'il faut avoir plus de soin d'éviter la vanité es paroles qu'es cheveux et habitz ; que désormais son langage soit simple, sans estre frisé. Mais pourtant dites-le luy si doucement, amiablement et saintement, qu'elle trouve bonne cette réprimande, laquelle part ôa cœur plus que paternel que vous connoissés comme fille certes 1res chère de mon cœur, mais fille en laquelle j'ay mis toute confiance. Dieu soit a jamais nostre amour, ma très chère Fille, et vives en luy et pour luy éternellement. Amen.
LETTRE'
A UNE DAME
Il lui marque la peine qu'il a des difficultés qu'on trouve dans un mariage.
Annecy, 10 mai 1618.
Madame,
J'ay sceu par une lettre de Madame de Chantai, que le désirable mariage qui fut conclu en mon logis se treuvoit plein de difficultés en l'esclaircissement des articles particuliers ; et je confesse que, le croyant si convenable et propre au contentement des parties et de leurs amys, je ne puis m'empescher d'en estre en peyne.
En suitte de quoy^ comme je conseille a Madame de Chantai de ne point s'arrester a la diminution des espérances que nous avions des biens, aussi vous commis-je, Madame, d'apporter de vostre costé tout ce qui peut faciliter et rendre douce et aggreable l'exécution d'une si bonne œuvre, et de prendre la méthode la plus claire et
i Tirée du monastère de la Visitation du faubourg St-Ja^ques. C'est la 434" de la collection-Biaise.