‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 18 sur 106 · A UNE TANTE · texte numérisé non relu

A UNE TANTE

Il console une de ses tantes dans les afflictions, par les motifs ordinaires.

Madame,

J'ay regardé avec compassion Testât de vostre cœur^ dés que j'ay sceu le desplaisir qu'il a receu ces jours passés : car, encor que je sache bien que, grâces a Dieu, l'expérience et accoustumance que vous avés faite, dés quelques années en ça, a souffrir les mescontentemens, aura affermy vostre ame et animé vostre courage; et pour n'estre plus si extraordinairement sensible a ces coups inévitables de nostre condition mortelle, si est-ce que d'ailleurs je crains que ces charges si fréquentes n'estonnent vostre resolution.

Mais toutesfois, Madame, je ne laisse pas d'espérer qu'après tant de considérations que vous avés faites sur.la vanité de cette vie, et sur la vérité de la future, après tant de protestations de vouloir estre irrévocablement attachée a la suitte de la Providence céleste, vous ne treuviés une parfaite consolation au pied de la croix de nostre Seigneur, oii la mort nous a esté rendue meilleure que la vie ; et cette illusion de la vie de ce monde n'aura pas eu le crédit, jem'asseure, de vous faire desmarcher des résolutions que Dieu vous fit prendre sur les evenemens d'autrefois.

En somme,, Madame, il faut s'accommoder a la neces-

* C'est la 438. delà collection-Biaise, et la 22e («^ 23«) du livre V des anciennes éditions.

site, et la rendre utile a nostre félicité future, a laquelle nous ne devons ni pouvons aspirer que par ce chemin de croix, d'espines, d'afflictions. Et en vérité, il importe peu, ains il importe beaucoup a ceux que nous chérissons, que leur séjour soit court parmi les tracas et les misères de cette vie. Et quant a nous, cela ne nous toucheroit point, si nous sçavions considérer que c'est la seule éternité a laquelle nous devons dresser tous nos désirs pour Dieu.

Ma très chère tante, et certes, pour parler selon mon cœur, ma très chère Fille, ne vous laissés pas emporter au torrent des adversités, ains attachés-vous aux pies de nostre Seigneur, et dites-luy que vous estes sienne ; qu'il dispose de vous, et de ce qu'il a voulu estre vostre, a son gré, en vous asseurant, et a vous et aux vostres, la très sainte éternité de son amour : ces momens ne méritent pas qu'on y pense, sinon pour parvenir a ce bien. Je suis, Madame, vostre, etc.

LETTRE

A UNE DAME

L'union spirituelle qui est fondée en Dieu durera éternellement.

30 mai 1618.

Je vous diray. Madame, mais aussi, s'il vous plait, ma très chère Fille, qu'il est impossible de n'avoir pas de ressentiment de douleurs en ces séparations : car, encor qu'il semble que les unions qui ne tiennent qu'au cœur et a l'esprit, ne soyent pas sujettes a ces séparations extérieures, ni aux desplaysirs qui en procèdent; si est-ce que,

1 C'est la 440e de la collection-Biaise, et la 72e du livre VII des anciennes éditions.

tandis que nous sommes en cette vie mortelle, nous les sentons, d'autant que la distance des lieux empesche la libre communication des âmes, qui ne peuvent plus s'entrevoir ni s'entretenir que par cet office des lettres.

Mais pourtant, ma très chère Fille, il y a bien de quoy vivre content en la très sainte dilection que Dieu donne aux âmes unies a mesme dessein de le servir, puis que le lien en est indissoluble, et que rien, non pas mesme la mort, ne le peut rompre, demeurant éternellement ferme sur son immuable fondement, qui est le cœur de Dieu, pour lequel et par lequel nous nous chérissons.

Et vous voyés, ce me semble, des-ja en ces paroles le désir que j'ay que vous vous servies de mon ame avec confiance et sans reserve. Que si de m'escrire souvent de ce qui regarde la vostre vous sert de consolation, comme vous me le signifiés, faites-le confidemment ; car je vous asseure que la consolation sera bien réciproque ; et que •cela soit dit une fois pour toutes.

Certes, je le dis en vérité, je vous chéris très particulièrement, dés que je vis en vostre cœur les arrhes du saint amour de Dieu envers vous, tesmoignées par les attraitz qu'il vous fait a son service. Bienheureuse que vous serés, si, comme vous estes résolue de faire, vous les recevés humblement, et les practiqués fidellement, ainsy que de toute mon afTection je le souhaitte, demeurant a jamais, ma très •chère Fille, et d'un cœur vrayement paternel^ vostre, etc.

LETTRE '

A UNE DAMB

Le plus grand secret de Toraison est de suivre les attraits de la grâce avec simplicité de cœur; il faut s'acquitter fidèlement de ses devoirs domestiques.

20 juin 1618.

Par cette si asseurée commodité, je vous diray, ma très chère Fille, que nostre mère' dit la vérité. Je suis extrêmement accablé, non tant d'atTaires comme d'empeschemens, mays d'empeschemens dont je ne me puis desprendre. Néanmoins je ne voudrois certes pas, ma très chère Fille, que pour cela vous laissassiés de m'escrire quand il vous plaira : car la réception de vos lettrés me délasse et me recrée beaucoup. Seulement faut-il que vous me soyés un peu bonne en m'excusant, quand je seray un peu tardif a respondre ; puis que je vous puis asseurer que ce ne sera jamais que par nécessité quejedifYereray, mon esprit prenant bien playsir a visiter le vostre.

Je ne vous sçaurois rien refuser, ma très chère Fille; et partant, les deux pourtraictz que vous désirés se feront. Que n'ay-je désiré de conserver l'image de nostre Père céleste en mon ame, avec l'intégrité de sa ressemblance ! xMa très chère Fille, vous m'ayderés bien a deman-^ der la grâce qu'elle soit reparée en moy.

Vostre sorte d'orayson est très bonne ; ains beaucoup meilleure que si vous y fassiés des considérations et discours, puisque les considérations et les discours ne ser-

' C'est la 443« de la collection-Biaise, et la 35e (at. 29e} du livre II dea anciennes éditionR.

' Madame de Chantai.

vent que pour exciter les affections : de sorte que s'il plait a Dieu de nous donner les affections sans discours ni considérations, ce nous est une grande grâce. Le secret des secrets * en l'orayson, c'est de suivre les attraictz en simplicité de cœur. Prenés la peine, ou de lire, ou de vous faire lire, si vos yeux ne peuvent fournir a cela, le septième livre du Traité de l Amour de Dieu, et vous y treuverés tout ce qu'il vous sera nécessaire de connoistre de l'orayson.

Je me resouviens fort bien qu^un jour en la confession vous me distes comme vous faysiés, et je vous dis que cela alloit fort bien ; et qu'encor qu'il fallust porter un point, si toutefois Dieu vous tiroit a quelques affections, soudain que vous sériés en sa présence, il ne falloit point s'attacher au point, ains suivre Taffection ; et quand elle sera plus simple et plus tranquille^ elle sera meilleure, car elle attache plus fortement l'esprit a son objet.

Mais, ma très chère Fille, estant une fois résolue de cela, ne vous amusés point, au tems de l'orayson, a vouloir sçavoir ce que vous faites, et comme vous priés ; car la meilleure prière ou orayson, c'est celle qui nous tient si bien employés en Dieu, que nous ne pensons point en nous-mesmes, ni en ce que nous faysons. En somme, il faut aller la simplement, a la bonne foy et sans art ; pour estre auprès de Dieu, pour Taymer, pour s'unir a luy. Le vray amour n'a gueres de méthode.

Demeurés en paix, ma très chère Fille, marchés fidellement au chemin auquel Dieu vous a mise : ayés bien soin de contenter saintement celuy qu'il vous a associé ; et comme une petite mouche a miel, en faysant soigneuse-

* Le mot que nous mettons ici en italique a été omis dans l'édition de 1663, quoiqu'il s'y lise en marge sous forme de sommaire ; mais il fait partie du texte dans l'édition de 1626, la plus ancienne de toutes, et par là-mème, toutes choses égales d'ailleurs, la plus authentique.

ment le miel de la sacrée dévotion, faites encor bien la cire de vos affaires domestiques; car si l'un est doux au goust de nostre Seigneur, qui estant en ce monde, mangea le beurre et le miel\ l'autre aussi est a son honneur, puis qu'il sert a faire les cierges allumés de l'édification du prochain.

Dieu qui vous a prise par la main, vous conduise, ma très chère Fille, que je chéris tendrement, et plus que paternellement, vostre ame et vostre cœur, que Dieu veuille de plus en plus rendre sien. Amen. Vive Jésus.

LETTRE '

A MADAME DE GRANIEU, A GRENOBLE Saint François lui parle de la confession.

Annecy, 19 juillet 1618.

Je vous escris, ma très chère Fille, a mesure que je vay monter sur le bateau pour aller visiter un Monastère de Religieux reformés des quelz pour le présent j'ay charge. Mais ce gentil-homme, qui est et mon parent et mon grand amy, allant vers Monsieur le Mareschal, il faut a quelque prix que ce soit, qu'il vous porte de mes nouvelles, puis que mesme il reviendraetm'enpourra rapporter des vostres.

Or je respons a vos deux derniers billetz, les quelz, comme tout ce qui vient de vous, m'ont donné une consolation nompareille. Vray Dieu, ma très chère Fille, que sera-ce quand nous verrons éternellement la face du Père Eternel en elle-mesme, puisque le pourtraictmort et muet d'un chetif homme resjouitle cœur d'une fille qui l'aime?

* Batyrum et mel comedet. Is., VII, 15.

2 L'original s'en conserve dans le monastère de la Visitation d'Annecy. C'est la 234e inédite de la collection-Biaise.

Mais, cerne dites-vous, ce pourtraict n'est pas muet, car il parle a vostre esprit et luy dit de bonnes paroles ; or bien c'est a vos seules aureilles qui escoutent si délicatement, que sans dire mot il parle, vous remettant en imagination ce que je disois Ihors qu'en chaire je vous representois la volonté de Dieu, qui est vostre sanctification. Mais laissons cela : communies tous-jours comme vous faites : confessésvous hardiment a M. d'Aouste ; en ce parquet-la il n'y a point récusation a craindre. Vrayement il faut que je die a ma très chère Fille, que ma mère avant que mourir fit sa confession générale a moy, et me rendoit depuis tous les ans conte de sa vie, avec une grande humilité : et ma pauvre belle seur, de la sainte mort de la quelle ma seur Geromne-Marie vous tesmoignera, en fit de mesme. Il n'y a donq point de danger en ce que vous faites devant un tel cousin. Vous pourrés néanmoins rendre conte a vostre ancien professeur de tems en tems, pour luy tesmoigner que vous le respectés tous-jours.

Ne vous mettes nullement en peyne de n'avoir pas la mémoire si tenante en sa recherche de vos fautes^ car ce n'est pas le manquement de mémoire qui desplait a Dieu, c'est le manquement de volonté, et grâces a sa bonté céleste, vous ne manques pas en cecy.

Il est vray, je suis débiteur a M. d'Aouste et a M. de La Gran, de je ne sçai quoy, que je leur promis, mais je ne tarderay pas de m'en acquitter a mon premier loysir.

Vives tous-jours toute en Dieu, ma très chère Fille, et je vous asseure que puisqu'il luy plait, et je sens bien qu'il luy plait et luy plaira tous-jours, je suis parfaitement vostre et de tout mon cœur. Je salue la chère mère de delà qui est bien ma Fille, raccommandés tous-jours mon cœur a la miséricorde de nostre Seigneur, que je supplie vous combler de sa bénédiction avec Monsieur vostre cher mary et toute vostre famille.

LETTRE

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