A UNE ABBESSE
Il n'est pas nécessaire d'agir contre ses inclinations lorsqu'elles ne sont pas mauvaises : quand est-ce que nous pouvons suivre nos inclinations naturelles.
Paris, 25 mai 1619.
Madame,
Non, je vous supplie, nesoyés jamais encrainte de m'importuner par vos lettres ; carje vous dis en vraye vérité qu'elles me donneront tous-jours une très grande consolation, tandis que Dieu me fera la grâce d'avoir le cœur en
1 Itaque consolamini invicem in verbis istis. I. Thess., IV, 17.
2 Pater noster qui es in cœlis.
^ C'est la 461e de la collection-Biaise, et la 54e (aL 50e) du livre III des anciennes éditions.
sa dilection, ou du moins désireux de la posséder. Or, cela soit dit pour une bonne fois. Ilestvray, sans doute, ma très chère Mere^ que sije ne fusse pas venu en cette ville \ mal-aysément eussiés-vous peu communiquer vos affaires spirituelles avec moy ; mais puisqu'il a pieu a la Providence céleste que j'y sois, il n'y a nul inconvénient que vous employés cette occasion, si vous pensés qu'il soit a propos.
Et ne croyés nullement que j'aye cette cogitation, que vous recherchiés l'excellence du personnage ; car, bien que cette sorte de pensée est grandement convenable a ma misère, si est-ce qu'en telles rencontres elle ne me vient pas, ains au contraire il n'y a peut estre rien qui soit plus capable de m'aeheminer à l'humilité, admirant que tant de serviteurs et servantes de nostre Seigneur ayent une si grande confiance en unespritsi imparfait, comme est le mien ; et je prends un grand courage sur cela de devenir tel qu'on m'estime, et espère que Dieu me donnant la sainte amitié de ses enfans, me donnera la sienne très sainte, selon sa miséricorde, après qu'il m'aura fait faire une pénitence convenable a mon mal.
Mais j'ay quasi tort de vous dire tout cecy ; c'est donq ce meschant esprit, qui, a jamais privé d'amour sacré, voudroit empescher que nous jouyssions des fruitz de celuy que le Saint Esprit veut estre practiqué entre nous ; affin que, par les réciproques communications saintes, nous ayons moyen de croistre en sa céleste volonté.
11 est mal-aysé, ma très chère Seur, de trouver des espritzuniverselz, qui puissent esgalement bien discerner en toutes matières : aussi n^est-il pas requis d'en avoir de telz, pour estre bien conduit; et n'y a point de mal, ce me semble, de recueillir de plusieurs fleurs le miel qu'on ne peut pas trouver sur une seule.
* De Paris.
Ouy ; mais, ce me dites-vous^ cependant je vay dextrement favorisant mes inclinations et humeurs.
Ma chère seur, je ne vois pas qu'il y ait grand danger en cela, puisque vous ne voulés pas suyvre vos inclinations quelles ne soyent appreuvées ; etquoy que vous cherchiés des juges favorables, si est-ce toutesfois que, les prenant bons, sages et doctes^ vous ne sçauriés mal faire de suivre leurs opinions, bien que désirées par vous, pourveu qu'au reste vous proposiés naifvement vos affaires et les difficultés que vous avés.
Il suffit, ma très chère Seur, de se soumettre aux advis ; et n'est pas sinecessaire niexpedient deles désirer contrai" res a nos inclinations, ains seulement de les vouloir conformes a la loy et doctrine céleste. Pour moy, je pense que nous ne devons pas appeler les amertumes ennos cœurs, comme fit nostreSeigneur, carnous ne les pouvons pas gouverner comme luy , il suffit que nous les souff'rions patiemment. C'est pourquoy il n'est pas requis que nous marchions tous-jours contre nos inclinations, quand elle ne sont pas mauvaises, et qu'ayant esté examinées elles ont esté treuvées bonnes.
Il n'y a pas grand mald'ouyrles personnes et les aff*aires du monde, quand c'est pour y mettre du bien, et ne faut point estre pointilleuse en l'examen qu'on en fait; car c'est chose moralement impossible de demeurer beaucoup au fin point de la modération.
Mais, ma très chère Seur, je ne voudrois pas que vous manquassiés a l'orayson, au moins d'une demy heure ; sinon que ce fustpour des occasions violentes, ou quand l'infirmité corporelle vous tient.
Au reste, je vous supplie decroireque rien ne m'empeschera d'avoir le contentement de vous revoir, que l'impossibilité ; et prendray tout le loysir que vousdesirerés : tant il es vray que je désire infiniment le vostre, et que Dieu
m'a donné une très singulière affection pour vostre cœur, que sa divine Majesté veuille combler ses bénédictions. Alhors donq nous parlerons a souhait de vostre conduite, et de tout ce qu'il vous plaira me proposer, sans quejem'excuse de rien, sinon quand je n'auray pas la lumière requise pour vous respondre. Demeurés donq toute a Dieu, et en luy je seray a jamais, ma très chère Fille, sans reserve et de toute mon ame, vostre très humble, etc.
LETTRE '
A l'aBBESSE de port-royal 2, ALORS A MAUBUISSON.
Il reçoit la confession générale d'une personne à Paris. Il exhorte l'abbesse à qui il écrit, à une douce paisible et forte humilité, el à la fréquente communion. Il enseigne ce que c'est que de communier selon 1 esprit.
25 juin 1619.
Je ne vousescris pas, ma très chère Fille, car je n'en ay pas leloysir ce matin, une ame pressée de retourner aux champs, et venantfairesa confession générale a la desrobee, m'ostant cette commodité. Je salue chèrement vostre chère ame, a laquelle il ne se peut dire combien la mienne chetiveest affectionnée, ne cessant de luy désirer la perfection du divin amour, et vrayement je la reverray avant mon départ', s'il se peut, affin que, la connoissant encor plus particulièrement, je puisse, si Dieu en dispose ainsy, la servir plus a son souhait es occurrences.
' C'est la 462. de la collection-Biaise, et la 65» [al. 57») du livre IV des anciennes éditions. ' "vicivuea
' La mère Angélique Arnauld.
" De Paris.
Dites cependant a cette Fille bien aymée que je vous ay tant recommandée, et que j'ay tant a cœur, que je persévère a luy dire que Dieu la veut tirer a une excellente sorte de vie, dont elle doit bénir cette infinie bonté, qui l'a regardée de son œil amiable ; mais je luy dit aussi que le chemin par lequel elle doit suyvre cette vocation n'est point extraordinaire ; car, ma chère Fille, c'est une douce, paysible et forte humilité, et une très humble, forte et paysible douceur. Dites-luy^ ma très chère Fille, qu'elle ne doit en sorte quelconque penser si elle sera des âmes basses ou des hautes ; ains qu'elle suive la voye que je luy ay marquée, et qu'elle se repose en Dieu, qu'elle marche devant iceluyen simplicité et humilité.
Qu'elle neregarde point où elle va, mais avec qui elle va : or, j'entens qu'elle va avec son Roy, son Espoux et son Dieu crucifié. Où qu'elle aille, elle sera bienheureuse. C'est aller avec l'Espoux crucifié, que de s'abbaisser et s'humilier, se mépriser soy-mesme jusques a la mort de toutes nos passions, et je dis jusques a la mort de la croix. Mais^ ma très chère Fille, notés que je réplique que cet abbaissèment, cette humilité, ce mespris de soy-mesme doit estre practiqué doucement, paisiblement, constamment, et non seulement suavement, mais allègrement et joyeusement.
Dites-luy qu'elle communie hardiement, en paix, avec toute humilité, pour correspondre a cet Espoux qui, pour s'unir a nous, s'est anéanti et suavement abbaissé jusques a se rendre nostre viande et pasture, de nous qui sommes la pasture et viande des vers. 0 ma Fille ! qui se communie selon l'esprit de l'Espoux s'anéantit soy-mesme, et dit a nostre Seigneur : Maschés-moy, digerés-moi, aneantissésmoy, et convertissés-moy en vous.
Je ne treuve rien au monde dequoy nous ayons plus de possession et sur quoy nous ayons tant de domination, que la viande que nous anéantissons pour nous conserver ; et
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nostre Seigneur est venu jusques a cet excès d'amour, que de se rendre viande pour nous : et nous, que ne devonsnous pas faire, affm qu'il nous possède, qu'il nous mange, qu'il nous masche, qu'il nous avale et ravale, qu'il face de nous a son gré. Si l'on murmure, sentés-le humblement et amoureusement : les murmurations se convertiront enbe. nedictions. Du reste, je vous en parleray en présence.
Ne prenés point garde a bien bastir vos lettres pour me les envoyer : car jene cherche pointles beaux édifices ni le langage des Anges, ains le nid des colombes et le langage de la dilection. Vives toute a Dieu, ma très chère Fille, et recommandés souvent a sa bonté l'ame de celuy qui, d'une affection invariable, est tout dédié a la vostre.
François, Ev. de Genève.
Je pensois ne vous escrire que pour vous saluer, mais insensiblement je vous ay escrit.
Mon frère vous salue très humblement, et moy nos très chères seurs. Je salue la petite seur, fille de M. Thonzé, et luy souhaite une heureuse persévérance.
LETTRE
Le Saint annonce le prochain succès d'une affaire qui semble l'intéresser, ainsi que la personne à laquelle la présente est adressée.
Vers 1619.
Monsieur de la Pause me parla hier, et espère de conduire l'affaire a bon port. Il me dit toutefois que monsieur
* Communiquée par M.Jules Gossin, ancien conseiller à la cour royale
de la Rochefoucaud vouloit assembler un conseil de conscience pour se déterminer, et peut estre pour cela que le P. supérieur de S. Louys vous veut parler. Moy je me porte bien, et hier je n'eus nulle peine, sinon en la si longue attente qu'on fit faire aux auditeurs, qui me donna certes de l'inquiétude, etm'osta unpeul'asseurance ; mais, comme vous sçavés^ ces choses-la sont de peu de considération en moy, qui suis, certes, tous-jours de plus en plus vostre en Jesus-Ghrist.
J'eus le bien d'entretenir un peu monsieur d'Ayre. Mon Dieu, que c'est un digne prélat! Or sus, nostre Seigneur soit a jamais au milieu de vostre cœur. Amen,
LETTRE'
le Saint témoigne son regret du retard qu'il a mis à donner réponse, quoiqu'il y fût porté par diverses circonstances.
Monsieur,
Avec cette commodité,je m'excuse, s'il vousplait, de quoy ayant esté si souvent remis en mémoire de mettre une fin, s'il se peut, en l'affaire que vous avés avec les dames de sainte Catherine et le sieur prieur de Rumilly, je n'ay néanmoins encor rien terminé. C'est, Monsieur, que,
de Paris. C'est la 22e des nouvelles lettres inédites de la collection-Biaise. Le contenu de cette lettre démontre évidemment qu'elle a été écrite par le Saint lorsqu'il était à Paris, et sans doute pendant le séjour qu'il y fit en 1618 et 1619.
^ Communiquée par M. Jules Gossin, ancien conseiller à la cour royale de Paris. C'est la 23^ des nouvelles lettres inédites de la collection- Biaise.
partie mes distractions, partie celles des parties mesmes^ m^ont apporté de Fempeschementjusques a cette heure ; mais ce caresme passé, le bon monsieur de Gharnancy, qui n'a point de part en cette négligence, ains qui est extrêmement affectionné a vostre service, et moy, qui ayant la coulpe de cette lenteur, suis très fort tout dédié a vous servir et honnorer; je suis..
LETTRE