‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 24 sur 106 · A UNE ABBESSE · texte numérisé non relu

A UNE ABBESSE

Avis touchant une confession.

8 août 1619.

Dieu soit benit^ ma très chère Fille, de la très sainte bonté qu'il exerce envers vostre cœur, que le mien chérit en vérité, ce me semble, tout incomparable et vrayement comme soy-mesme.

Au premier point, je dis que vous faciès donq cette confession ; au second, que vous vousy prepariés par manière d'une amoureuse humilité ; au troysieme, si vous voulés faire quelques marques sur le papier, que je l'appreuverois, mais sans anxiété ; au quatrième, que cela se face en un

* C'est la 469» de Biaise, et la 10e [al, 9^) du livre IV des anciennes édit.

jour, c'est a dire en troys ou quatre heures d'un jour, car cela suffit ; au cinquième, que vouschangiés de motif, car je vous connois, a mon advis, fort entièrement : faites-le donq pour cette bien-aymée humilité ; et, pour animer d'une forte resolution l'offrande et totale remise de vostre esprit es mains du Père éternel, il ne faut point d'autre préparation qu'une humble mais noble et courageuse confirmation des mouvemens, resolutions et propositions que nos exercices ont excités en nostre esprit.

Je ne suis ni guery, ni malade ; mais je pense que bientost je seray tout a fait le premier. 0 mon Dieu ! ma très chère Fille, il faut laisser nostre vie, et tout ce que nous sommes, a la pure disposition de la Providence ; car en somme nous ne sommes plus a nous-mesmes, ains a celuy qui pour nous rendre siens a voulu d'une façon si amoureuse estre tout a fait nostre.

J'attens response de Monsieur le père de P. et j'espère que ce sera pour mon retour, auquel mon ame me presse grandement a cause de mon devoir; et ne puis m'imaginer que ni retour, ni chose quelconque me puisse jamais séparer de vous ; non, ni mesme la mort, puis que nostre union est en celuy qui ne meurt plus ; mais tous-jours je vous iray voir, ou avec M. ou seul ; car il faut que je le face; et tandis. Dieu soit a jamais au milieu de vostre coeur, et suis invariablement vostre très humble frère et serviteur, etc.

LETTRE

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL, SUPÉRIEURE DE LA VISITATION, A PARIS

Le Saint l'exhorte à la pratique du renoncement de soi-même. Ce renoncement consiste dans une parfaite indifférence à toutes choses, et dans un acquiescement entier à la volonté de Dieu.

Paris, 8 août 1619.

Ma très chère Mère,

Je sçaibien qu'il me faudra demeurer encor aujourd'huy en solitude^ et silence, et peut-estre demain: si ce n'est, je prepareray mon ame, comme la vostre^ ainsy que je vous dis.

Je veux bien que vous continuiés l'exercice du despouillement de vous-mesme, vous deslaissant a nostre Seigneur et a moy. Mais, ma très chère Mère, entrejettés, je vous prie, quelques actes de vostre part, par manière d'oraysons jaculatoires, en approbation du despouillement, comme par exemple: Je le veux bien. Seigneur, tirés, tirés hardiement tout ce qui revest mon cœur. 0 Seigneur, non, je n'excepte rien, arrachés-moy a moy-mesme. 0 moy-mesme, je te quitte pour jamais, jusques a ce que mon Seigneur me commande de te reprendre. Gela doit estre doucement entrejetté, mais fortement.

Encor ne faut-il pas, s'il vous plait, ma très chère Mère, prendre aucune nourrice ; ains, comme vous voyés, il

1 C'est la 470e de la collection-Biaise, et la 88" {al 74e) du livre IV des anciennes éditions.

* Saint François étoit obligé de garder la chambre pour cause de maladie, et Madame de Chantai étoit en retraite.

106 LETTEES SPIEITDELLES

faut quitter celle que néanmoins vous aurés, et demeurer comme une pauvre petite chetive créature devant le throsne de la miséricorde divine, et demeurer toute nue, sans demander jamais, ni action, ni affection quelconque pour la créature : et néanmoins vous rendre indifférente a toutes celles qu'il luy plaira de vous ordonner, sans vous amuser a considérer que ce sera moy qui vous serviray de nourrice ; car autrement, prenant une nourrice a vostre gré, vous ne sortirés pas de vous-mesme, ains auriés-vous tous-jours vostre compte : qui est néanmoins ce qu'il faut fuyr sur toutes choses.

Les renoncemens sont admirables de sa propre estime, mesme de ce que Ton estoit selon le monde (ce qui n'estoit en vérité rien, sinon en comparaison des misérables), de sa propre volonté, de sa complaysance en toutes créatures, et en l'amour naturel, et en somme de tout soy-mesme, qu'il faut ensevelir dans un éternel abandonnement, pour ne le voir ni sçavoir jamais plus, comme nous l'avons veu et sceu, ains seulement quand Dieu le nous ordonnera, et selon qu'il le nous ordonnera.

Escrivés-moy comme vous treuverés bonne cette leçon. Dieu me veuille a jamais posséder, Ame7i : car je suis sien yci, et la où je suis en vous, comme vous sçavés, très parfaitement ; car vous m'estes indivisible, horsmis en l'exercice et pratique du renoncement de tout nous mesmes pour Dieu.

DE S. FRANÇOIS DE SALES lOT

LETTRE '

DE SAINTE JEANNE-FBANÇOISB DE CHANTAL A SAINT FRAN(iOIS DE SALES

Réponse à la précédente.

9 août 1619.

Helas ! mon unique Père, que cette chère lettre me fait de bien ! Beny soit celuy qui vous l'inspira, et que beny soit aussi le cœur de mon Père dans les siècles des siècles.

Certes, j'ay un extrême désir, et^ ce me semble, je suis dans une ferme résolution^ de demeurer dans ma nudité, moyennant la grâce de mon Dieu ; etj'espere qu'ilm'aydera. Je sens mon esprit tout libre, et avec je ne sçai quelle infinie et profonde consolation de se voir ainsi entre les mains de Dieu. Il est vray que tout le reste demeure fort estonné tous-jours ; mais faisant bien ce que vous me dittes, mon unique Père, comme je feray sans douteDieu m'aydant, tout ira tous-jours mieux.

11 faut que je vous dise... mon cœur chercheroit, si je le voulois laisser faire, de se revestir des affections et prétentions qu'il luy semble que nostre Seigneur luy donnera, mais je ne le luy permets nullement ; de sorte que ces propositions ne se voyent que de loin; car enfin il me semble que je ne dois plus rien penser, désirer ni prendre, que ce que nostre Seigneur me fera penser , aymer et vouloir, ainsi que la nourrice qu'il me donnera, me Fordonnera ; car je suis exacte a ne la point regarder.

Que mon Dieu nous veuille fortifier par sa douce bonté,.

1 Tirée des lettres de madame de Chantai. C'est la 471^ de la collection-Blaisc des lettres de saint François de Sales.

et faire accomplir parfaitement ce qu'il désire de nous, mon très cher Père; que Jésus fasse un grand saint, et je le crois ainsi. Bénite soit sa bonté de vostre g-uerison et bon repos. Bon jour, mon vray Père; ce soir je vous manderay de mes nouvelles.

LETTRE '

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