A LA MÈRE ANGÉLIQUE DE POHT-ROYAL
Le Saint lui donne avis de son départ de Paris. Il la rassure sur la crainte qu'elle avoit que sa ferveur ne durât pas. Il lui recommanda d'éviter les paroles injurieuses, de modérer ses vivacités, etc. Il l'encourage à souffrir avec patience les épreuves que Dieu lui envoie, et lui donne des conseils pour en profiter.
Paris, 12 septembre 161 9.
Je pars en fin demain matin, ma très chère Fille, puis quetelle est la volonté deceluy auquel nous sommes, nous vivons et nous mourons. 0 qu'il soit loué, ce grand Dieu éternel, pour les miséricordes qu'il exerce envers nous ! Vostre consolation console mon cœur, qui est si fort uny avec le vostre, que rien ne sera jamais receu en l'un que l'autre n'y ayt sa part, ains le tout, puis qu'en vérité ilz sont en communauté, ce me semble, parfaite : et qu'il me soit loysible d'user du langage de la primitive Eglise, u?i cœur et une ame^.
Gecy estoitescrit quand j'ay receu vostre seconde lettre ; mais je poursuis a vous respondre a la première.
J'espère que Dieu vous fortifiera de plus en plus : et a la pensée ou plustost tentation de tristesse sur la crainte que vostre ferveur et attention présente ne durera pas, respondés une fois pour toutes, que ceux qui se confient en Dieu ne sont jamais confondus ^ ; et que tant selon l'es-
1 C'est la 487e de la collection-Biaise, et la 48^ [al. 44^) du livre III «des anciennes éditions.
'Cor unum et anima una. Act., IV, 32.
^ Nullus speravit in Domino et confusus est. Eccl., II, 11.
prit, que selon le temporel, vous avés jette vostre soin sur le Seigneur, et il vous nourrirai Servons bien Dieu aujourd'huy, demain Dieu y pourvoira. Chaque jour doit porter son soucy. N'ayés point de soucy du lendemain ; car Dieu qui règne aujourd'huy régnera demain. Si sa bonté eust pensé, ou pour mieux dire conneu que vous eussiés besoin d'une assistance plus présente que celle que je vous puis rendre de si loin, il vous en eust donné, et vous en donnera tous-jours, quand il sera requis de suppléer au manquement de la mienne. Demeurés en paix, ma très chère Fille. Bien opère de loin et de près, et appelle les choses esloignées au service de ceux qui le servent^, sans les approcher, absent de corps, présent d esprit , dit l'Apostre.
J'espère que j'entendray bien ce que vous me dires de vostre orayson, en laquelle pourtant je ne désire pas que vous soyés curieuse de regarder vostre procédé et façon de faire : car il suffit que tout bonnement vous m'en faciès sçavoir la mutation plus remarquable, selon que vous en avés souvenance après l'avoir faite. Je trouve bon que vous escriviés selon les occurrences pour m'envoyer par après selon que vous estimerés estre convenable, sans crainte de m'ennuyer ; car vous ne m'ennuyerés jamais.
Prenés garde, ma très chère Fille, a ces motz de sot et de sotte, et souvenés-vous de la parole de nostre Seigneur: Qui dira a son frère : Racca (qui est une parole qui ne veut
rien dire, ainstesmoignageseulementquelqueindignation, il sera coupable de conseil' : c'est a dire, on délibérera comme il faudra le chastier. Apprivoisés petit a petit la vivacité de vostre esprit [a la patience, douceur, et affabi-
1 Jacta in Domino curam^tuam, et ipse te enulriet. Ps. LIV, 23.
2 Nolite solliciti esse in crastinum ; crastinus enim dies so]l'icitus erit sibi ipsi, sufficit diei malitia sua. Matth., VI, 34.
' Vocat ea quœ non sunt, tanquam ea quœ sunt. Rom., IV, 14.
^ Ego quidem absens corpore, prœsens autem spiritu. I Cor., V, 23.
s Qui dixerit fratri suo, Raca, rcus erit conciJJo. Matth., V 22.
lité parmi les nyaiseries, enfances et imperfections féminines des Seurs qui sont tendres sur elles-mesmes, et sujettes a tracasser autour des aureilles des mères. Ne vous glorifiés point en l'affection des Pères qui sont en terre et de terre, mais en celle du Père céleste qui vous a aymée^ et donné sa vie pour vous.
Dormes bien : petit a petit vous reviendrés aux six heures, puisque vous le désirés. Manger peu, travailler beaucoup^ avoir beaucoup de tracas d'esprit, et refuser le dormir au corps, c'est vouloir tirer beaucoup de service d'un cheval qui estefflanqué, et sans le faire repaistre.
Pour la seconde lettre : Ne falloit-il pas que vous fussiés espreuvée en ce commencement de plus grandes prétentions? Or sus, il n'y a rien en cela que des traitz de la providence de Dieu, qui a abandonné cette pauvre créature, affm de faire que ses péchés soyent plus fortement chastiés, et que par ce moyen elle revienne a soy et a Dieu, duquel il y a si long-tems qu'elle s'est départie* J'eusse voulu que vous ne vous fussiés pas raillée et mocquée de ces gens- la ; mais qu'avec une modeste simplicité vous les eussiés édifiés par la compassion dont ilz sont dignes^ selon que nostre Seigneur nous a enseigné en sa passion : néanmoins Dieu soit bénit de quoy encor la chose est ainsy passée avec tant d'édification des autres prochains, selon que le bon M. du V. escrit.
Ma chère' Fille, je vous dis adieu, et conjure vostrecœur de croire que jamais le mien ne se séparera de luy : il est impossible ; ce que Dieu unit est inséparable. Tenés vostre courage haut eslevé en cette éternelle Providence, qui vous a nommée par vostre nom, et vous porte gravée en sa poictrine maternellement paternelle, et en cette grandeur de confiance et de courage practiqués soigneusement l'humilité et debonnaireté : ainsy soit-il. Je suis incomparablement vostre, ma très chère Fille. Demeurés en Dieu.
Amen. Je pars un peu plus a la haste^ parce que la R. désire que jeluy face la response avantmon retour. Ce qui n'est point Dieu doit estre peu en nostre estime. Dieu soit vostre protection. Amen.
LETTRE
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL
Il lui donne des nouvelles de son voyage.
Tours, 18 septembre 1619.
Ma très chère Mère,
Voyla vostre bon Monsieur le Collatéral ^ qui vous va revoir pour soudain nous venir rencontrer en chemin. Je luy porte envie ; et si j'estois aussi gaillard que luy pour courir la poste, je ne sçay si je ne ferois point comme luy. Je ne vous escriray gueres, car je n'en puis plus du grand tracas que nous avons fait. Seulement je vous supplie de faire tenir les lettres cy-joinctesoii elle s'adressent, et de joindre a celle de Madame Godeau une copie de l'exercice ; car je n'en ay sceu faire aucune pendant le chemin, que j'ay eu assés a faire a escrire toutes ces lettres que pour bonne considération j'ay voulu faire. Nous partons Samedy, et allons droit a Bourges, puis a Moulins, de sorte que nous verrons toutes nos Seurs.
La Reyne mère m'a fait caresse ; et si, je n'en suis point
1 Tirée du monastère de la Visitation du faubourg St-Jacques. C'est la 488e de la collection-Biaise.
* Collatéral signifie conseiller ou assesseur. On présume que celui dont il s'agit ici est Antoine Favre, qui vint en France avec le cardinal de Savoie, pour lui servir de conseil avec le saint prélat, et qui apparemment retourna de Tours à Paris pour quelque affaire qui étoit survenue, et devoit venir rejoindre son ami.
plus glorieux pour cela : la veuë de ses grandeurs du monde me fait paroistre plus grande la grandeur des vertus chrestiennes, et me fait estimer davantage leur mespris. Quelle différence, ma très chère Mere^ entre cette assemblée de divers pretendans, car la cour est cela, et n'estque cela, l'assemblée des Dames Religieuses qui n'ont point de prétentions qu'au Ciel ! 0 ! si nous sçavions en quoi consiste le vray bien I
Or sus, je vous escriray de Bourges, et de Moulins, et de Rouanne, et de Lyon, et tous-jours, Dieu aydant, que je me porte bien. Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur ma très chère Mère, et très uniquement chère Mère. Je salue nos Seurs^ et suis vostre de la façon que Dieu sçait.