A UNE VEUVE
Consolations à une dame sur la mort de son neveu.
Amboise, 22 septembre 1619.
Que vous diray-je, ma Fille, vous voyant parmi cette amertume? 0 I courage, je vous prie ; Tespoux que vous avés choisi dés que vousfustes séparée de celuy qu'on vous avoitchoysi, est un faisceau de myrrhe : quiconque l'ayme, ne peut n'aymer pas l'amertume ; et ceux qu'il favorise de son plus estroit amour, sont tous-jours piqués de tribulations. Comme pouvoit-on serrer sur lapoictrine nostre Seigneur crucifié, sans que les doux et les espines qui le transpercent, ne vous percent?
0 le brave et bon frère que vous avés icy ! Helas ! le depart de son pauvre petit François ne l'a touché que comme un père qui voit partir son fîlz de sa mayson, de s'esloigner de luy pour approcher un grand Roy^ et recevoir ses faveurs. Voyla, certes, comme il faut vivre en cette vie si pleyne d'inconstances et d'evenemens divers. Mais quand ce frère a sceu vostre maladie, et celle de nostre seur Marie, son cœur s'est attendry, et son sentiment a paru sur
1 C'est la 490e ^q la collection-Biaise, et la 8e du livre V des anciennes éditions.
ses yeux ; et toutesfois il demeure ferme et sans trouble, tant il est vertueux et vertueusement chrestien.
Et moy, ma très chère Fille, j'espère que Dieu ayant receu en sacrifice de suavité l'acquiescement de ce père et le vostre, etceluy du grand père et de la grand'mere, et des tantes, il ne permettra pas que la tribulationface plus de progrés : ainsy je l'en supplie, et qu'il vous face sainte.
Le grand S. Maurice, patron de la Touraine, dont on fait aujourd'huy la feste, vit tuer toute sa chère légion devant ses yeux ; et on peut dire qu'il souffroit autant de fois le martyre du cœur, comme il vit martyriser et meurtrir. Quand pour l'amour de Dieu nous voyons mourir, acquiesçons à la mort de ceux que nous chérissons. Or sus, que puis-je dire davantage? Celle qui vit mourir le plus aymable filz de tous les filz, vous envoyera les consolations qui vous seront convenables, et a Monsieur vostre père et a Madamoyselle vostre mère.
Je porte au milieu de mon cœur la mémoire de Madamoyselle N. vostre chère cousine et ma très chère fille, et voudrois bien luy escrire ; mais je ne puis parmi ces tintamarres de cette presse, qui a peyne m'a peu permettre de vous escrire ces lignes. Salués-la chèrement demapart, je vous supplie, et l'asseurés que je ne passeray pas Bourges, où nous nous acheminons demain matin, sans que je luy envoyé unetle mes lettres. Aymés cette chère ame, et l'appuyés de vostre conversation ; affm que, selon ses inclinations bonnes et vertueuses, elle serve Dieu de mieux en mieux.
Je n'escris point non plus a Madamyoselle vostre mère, car je sçai bien qu'elle se contente que ce soit a vous, aqui je dis que je suis finalement vostre serviteur très humble. Ma très chère Fille, demeurés ferme et forte en l'amour de de nostre Seigneur, qui m'a rendu, sans que jamais je varie, parfaitement tout vostre.
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A LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD, ADRESSE DE PORT-ROYAL
Pour avoir part à la gloire de Jésus-Christ, il faut avoir part à se»
souffrances.
22 septembre 1619.
A mesure que je m'esloigne de vous, ma très chère Fille,, selon les lieux, je me sens intérieurement de plus en plu& joinct et uny a vostre cœur selon l'esprit : et connois bien par la que c'est le bon playsirde Dieu, que nous ayons ce sentiment de véritable et sincère dilection. J'ay veu en fin Monsieur vostre frere^ que je proteste estre l'un desaymables personnages que j'aye veus jamais^ pour la bonté et pieté de cœur que Dieu lui a donnée. Le jour précèdent il avoit eu l'advis du départ de son pauvre petit François, et néanmoins son esprit estoit en une tranquillité parfaite, et avec un certain repos en la volonté de Dieu, qu'autre que Dieu mesme ne peut luy avoir donné.
J'avois escrit jusquesicy, ma très chère Fille, quand j'ay esté emporté du tracas a la cour, et après disné j'ay receu ce cher frère tous-jours plus ferme décourage, quoy qu'at, tendry jusques aux yeux sur la maladie de nos seurs Catherine de Gènes et Marie.
0 ma Fille ! Dieu me soit en ayde : a peu que je ne luy ay dit les paroles de cet ancien prophète: Hé! comment, Seigneur^ vous affligés doncencor ces filles^ qui pour F amour
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2 M. d'Andilly.
de vous m'ont repeu et nourri' ? Mais non, ma Fille toute très chère, j'ayme mieux avec l'autre prophète dire : Je suis muet sous vos verges, et n'ouvre nullement ma bouche : car c'est vous qui faites cela \ En somme, il sera tous-jours vray que ceux qui prétendent d'avoir part avec Jésus glorifié, doivent premièrement avoir part avec Jésus crucifiée Or sus, ma Fille, tenés vostre courage hauteslevéen Dieu, en sa providence, en l'éternité. Amen.
Je suis ce que ce mesme Dieu veut et sçayt que je suis pour vous, et je ne le saurois mieux dire qu'ainsy. Je vous escriray a toutes rencontres, estimant qu'en contentant mon ame en cela, je leferay selon le gré de la vostre, que je prie nostre Seigneur de rendre toute sainte. Amen.
^ C'est le prophète Elie. Foy.., pour le trait d'histoire suivant le passage latin. ^
Slie ayant été nourri à Sarepta, dans le temps d'une famine, par une V uve pleine defoi qm lui fit un pain du peu qui lui restoit de farine, et devo.t mounr de fa.m ensuite sans un miracle, la Providence fit ce mi-
oue d r/f r"' m' ^n'"' "' '""'""'' P°'"' P^"dant tout le temps que dura la famine. Mais Dieu, voulant de nouveau éprouver la foi de sa servante permit que son flJs unique, qui lui étoit très-olier, lui fût «rXr r"i-,^'°"' P'""' "-' ""■'"«"^ '^-^ l'intercession du
ad essai' D eV:". '? '"." "^ P''^'"'^^- ^"^' *°-''^ ^^ compassion, adressa a Dieu ces paroles, dont notre saint prélat s'est servi : Seianex^r
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^^^^Obmului.et non aperui os meum ; quoniam lu fecisli. Ps. XXXVIII, ' Si tamen compatiraur, ut et oonglorificemur. Rom., VIII; 17.
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