A M. ARNAULD LE PÈRE
Il le console sur quelques sujets d'affliction, lui témoigne son affection toute particulière pour lui et pour toute sa famille, l'exhorte à se ménager et à modérer son travail.
Amboise, 22 septembre 1619.
Monsieur,
J^vous regarde de bien loin selon le cors, mais de bien près selon l'esprit, et voy vostre cœur paternel affligé de plusieurs accidens survenus depuis mon départ. Mais je voy encor, ce me semble, que Dieu, vostre bon Ange, vostre prudence et vostre courage, vous soulagent et fortifient parmi toutes ces secousses. Vous sçavés trop bien la condition de cette misérable vie, que nous menons en ce monde, pour estre estonné des evenemens qui y arrivent de diverses sortes. Que vous puis-je donq dire en cette occasion? Laissons prendre a Dieu ce qu'il luy plait, et le remercions de ce qu'il nous laisse, et encor plus de ce qu'il nous rendra le tout avec une usure nompareille, au jour auquel nous verrons sa face. J'ay et auray a jamais part a vos contentemens et a vos desplaysirs, puisque je suis inséparable d'affection d'avec vous et vostre famille bénite de Dieu, laquelle en la personne de M. d'Andilly et de moy, vous conjure d'avoir bien soin de vostre personne pour ne point tant travailler désormais, qu'a mesure que Teage décline vous devés vous soulager par un juste repos. Vous ferés incomparablement plus en dix ans de labeur mo-
* C'est la 492e de la collection-Biaise.
« Voir la note de la lettre DGGXLII (478 de la collect.-Bl.)
deré, qu'en un ou deux de peyne excessive. Il faut^certes^ diminuer la charge a mesure que le tems amoindrit les forces. Me promettant que vous prendrés en bonne part cette cordiale remonstrance, je voussupplie. Monsieur, de bien persévérer a m'aymer, comme sans fin je seray vostre, etc.
XGII
LETTRE
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Avis à une supérieure sur ses devoirs.
2 octobre 1619.
Ma très chère Fille,
Gardés-vous bien de tomber en aucun descouragement, pour voir quelque petite murmuration, ou quelque sorte de reprehension qui vous soit faite. Non, ma très chère Fille ; car je vous asseure que le mestier de reprendre est fort aysé, et celuy de faire mieux difficile. Il ne faut gueres de capacité pour treuver les defautz,et ce qu'il ya a redire en ceux qui gouvernent, ou en leur gouvernement : et quand on nous reprend, ou qu'on nous veut marquer nos imperfections en la conduicte, nous devons doucement tout ouyr, et puisproposercelaaDieu,etnous en conseiller avec nos Aides ou Goadjutrices ; et après cela faire ce qui est estimé a propos, avec une sainte confiance que la divine Providence réduira tout a sa gloire.
Ne soyés pas prompte a promettre ; mais demandés du loysir pour vous résoudre es choses de quelque conséquence.
1 C'est la 493e de la collection-Biaise, et la 48^ {al. 43e} du livre Vides anciennes éditions.
Cela est propre pour bien asseurer nos affaires, et pour nourrir l'humilité. S. Bernard escrivant a l'un de mes prédécesseurs, Arducius, Evesque de Genève : Fais, ditil, toutes choses avecconseit^ mais conseil de peu de gens, qui soyent paysibles, sages et bons. Faites si suavement cela, que vos inférieures ne prennent point occasion de perdre le respect qui est deu a vostre charge, ni de penser que vous ayés besoin d'elles pour gouverner : faites-leur connoistre doucement, sansle dire, que vous faites ainsy pour suyvre la règle de la modestie et humilité, et ce qui est porté par les Constitutions. Car, voyés-vous, ma chère Fille, il faut, tant qu'il est possible, faire que le respect de nos inférieurs envers nous ne diminue point l'amour, et que l'amour ne diminue point le respect.
Ne vous troublés point d'estre un peu controolée par cette bonne ame de dehors ; mais passés outre en paix, ou a faire son advis es choses esquelles il n'y a point de danger de la contenter, ou a faire autrement quand la plus grande gloire de Dieu le requerra ; et alors il faut, le plus dextre. ment qu'on pourra, lagaigner, affin qu'elle le treuve bon
S'il y a quelque Seur qui ne vous craigne pas avec assés de respect, faites-le luy sçavoir par celle des autres que vousjugerés la plus propre a cela ; non comme de vostre part, mais comme de la sienne. Et affm qu'en toute façon vostre douceur ne ressemble pointa la timidité, et ne soit point traittée corn. me cela^ quand vous verriés une Seur f{ui feroit profession de n'observer pas ce respect, il faudroit doucement et a part vous-mesme luy remonstrer qu'elle doit honnorer vostre office, et coopérer avec les autres a conserver en dignité la charge qui lie toute la congrégation en un cors et un esprit.
Or sus^ ma très chère Fille, tenés-vous bien toute en Dieu, et soyés humblement courageuse pour son service ; et recommandés-luy souvent mon ame, qui de toutes ses
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affections chérit très parfaitement la vostre, et luy souhaite mille et mille bénédictions.
Quand je vous dis : Ne monstres pas cette lettre, je veux dire : Ne la monstres pas indifféremment ; car si c*est vostre consolation de la monstrer a quelqu'une, je le veux bien. Vostre très affectionné père et serviteur, etc.
XGIII
LETTRE
A M. LAURAY^, NOMMÉ A l'aBBAYE d'h(ELE.
Eloignement qu'un évêque doit avoir pour la Cour.
En fin, Monsieur mon très chère Frère, voyla,commeje pense, l'espérance de nostre voyage, ou plustost de nostre conversation au voyage, tout a fait dissipée : mais quel remède ? Demeurés en paix, mon très cher Frère ; et demeurons, malgré la distance des lieux, tous-jours très unanimement serrés ensemble par ce lien indissoluble de nostre sainte amitié, que Dieu a faite et rendue exempte de tout le deschet que ladistance et absence aaccoustumé défaire sur les amitiés humaines et transitoires : n'est-ce pas, mon très cher Frère ?
Mais me voicy encor en une autre peine ; c'est que je ne sçai si son Altesse ne voudra point que j'aille faire une résidence de quelques mois auprès de Madame, tandis que mon frère viendra aussi commencer la sienne.
* C'est la 642e de Biaise, et la 109e du livre IV des anciennes éditions. Cette lettre sans date ayant été écrite à l'époque ot le frère du Saint devoit commencer sa résidence auprès de Madame (Christine, princesse de Piémont), doit donc l'avoir été vers octobre ou novembre ^1619.
2 Marc- François Malarmay de Lauray.
En somme, Monsieur mon Frère, si Dieu n'y met sa bonne main, voyla la moitié de ma liberté engagée dans cette cour \ où de ma vie je n'eus un seul brin de dessein de vivre, ni en aucune autre, mon ame estant tout a fait antipathique a cette sorte de train.
J'espère pourtant que je pourray un jour en cette vie mortelle chanter : Dirupisti vincula mea ; tibi sacrificabo hostiam laudis^. Et si ce bien-la m'arrive, mon très chère Frère, vous m'aiderés de pouvoir adjouster a la suite plus hardiment qu'a cette heure, Et nomen Bomini invocabo^. Vives tout a fait ajamais, comme vous faites, en cet amour céleste, Monsieur mon très cher Frère, et aymés celui qui est de tout son cœurinviolablement vostre, etc.
XGIV
LETTRE
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL, ALORS A PARIS
Courage et résignation de notre Saint à la volonté de Dieu ; mépris pour les honneurs du monde et le séjour de la cour.
30 novenbre 1619.
Je vois, ma très ehere Mère, par la dernière de vos lettres du 12 du passé % que M. N. est tous-jours en peyne, et que je suis exposé a divers jugements pour son mariage. Pour luy, je n'ay riena dire, sinon que bienheureux sont
1 De Savoie. •
2 Seigneur, vous avez rompu mes liens, et je vous offrirai pour cette raison un sacrifice de louanges. Ps. GXV, 19.
3 Et j'invoquerai le nom du Seigneur. Ps. GXV, 19.
* C'est la 494e de la collection-Biaise, et la 7ie [al. 67^) du livre III des anciennes éditions.
148 LETTEES SPIRITUELLES
ceux qui ont faim et soif de justice ; car Hz seront rassasiés^ Et bien que ce rassasiement s'entende pour le jour du jugement auquel on fera justice a tous ceux a qui elle a manqué, et qui par conséquent en ont eu faim et soif en ce monde : si est-ce que j'espère que le Parlement en fm rassasiera ce personnage, après qu'il aura eu faim et soif de justice : et Dieu veuille pardonner a ceux qui le persécutent. Pour moy, je dis qu'il faut que je practique l'enseignement de saint Paul : Ne vous défendes point, mes bienaymés ; mais laissés le passage a la passion^.
Et néanmoins, puisque vous le treuvés a propos, j'escriray au premier jour a M. Bergier, affin qu'il ayt dequoy rejetter la calomnie, asseuré de sa parfaite charité pour moy qui l'estime et honore plus qu'il ne se peut dire.
Demeurés en paix, ma très chère Mère, sur tout cela. La Providence suprême sçayt la mesure de la réputation qui m'est nécessaire pour bien faire le service auquel elle me veut employer, et je n'en veux ni plus ni moins que ce qu'il luy plaira que j'en aye. Or sus, c'est assés pour ce coup.
Madame, S. A. et M. le Prince ont voulu que je fusse le grand aumosnier de madite Dame : et vous me croirés, je pense, aysément^, quand je vous diray que je n'ay directement ni indirectement ambitionné cette charge : non^ véritablement, ma très chère Mère ; car je ne sens nulle sorte d'ambition, que celle de pouvoir utilement employer le reste de mes jours au service de nostre Seigneur. Non certes, la Cour m'est en souverain mespris, parce que ce sont les souveraines délices du moijde, que j'abhorre de plus en plus, et luy, et son esprit, et ses maximes, et toutes ses nyaiseries.
* Beati qui esuriunt el sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Matth., V, 6.
2 Non vosmetipsos defendentes, charissimi ; sed datelocum irœ. Epist, ad Romanos, XII, 19.
Soyés a jamais bénite, ma très chère Mère ; et que vostre cœur et le mien soyent a jamais remplis du divin et très pur amour, que la divine bonté vous a fait la grâce de vouloir parfaitement aymer.
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Consolations à une mère sur la mort de son enfant. Avantage de la
résignation.
Annecy, 2 décembre 1619.
Le Père confesseur de sainte Glaire de Grenoble me vient de dire que vous avés esté extrêmement malade, ma très chereFille,apresquevousavésveupasserlecheriN.,etguerie d'une grande infirmité. Je voy parmi tout cela vostrecœur bien-aymé, qui, avec une grande sousmission a la divine Providence, dit que tout cela est bon, puis que la main paternelle de cette suprême bonté a donné tous ces coups.
0 que cet enfant est heureux d'estre volé au ciel comme un petit Ange, avant que d'avoir presque touché la terre I Quel gage avés-vous la haut, ma très chère Fille I Mais vous aurés, je m'asseure, traitté cœur a cœur avec nostre Sauveur de cette affaire ; et il aura des-ja saintement accoisé la tendreté naturelle de vostre maternité, et vous aurés des-ja plusieurs fois prononcé de tout vostre cœur la protestation filiale que nostre Seigneur nous a ensei-
* C'est la 495e de la collection-Biaise, et la 55^ (a/. 54e) du livre V des anciennes éditions.
gnée : Ouy père éternel ; car ainsi vous a-t-ilpleu de faire ^ et il est bon qu'il soit ainsy\
0 ma Fille, si vous avés fait comme cela, vous ^^/^^ heureusement morte en ce divin Sauveur avec cet enfant, et vostre vie est cachée avec luy en Dieu ; et quand le Sauveur paroistra, qui est vostre vie, alors vous paroistrés avec luy en gloire^. C'est la façon de parler du saint Esprit en FEscriture.
Nous pâtissons, nous souffrons, nous mourons avec ceux que nous aymons par la dilection qui nous tient a eux ; et quand ilz souffrent et meurent en nostre Seigneur, et que nous acquiesçons en patience a leurs souffrances et trèspas pourl'amourdeceluy qui, pour nostre amour, a voulu souffrir et mourir, nous souffrons et mourons avec eux: tout cela bien ramassé, ma très chère Fille, sont des richesses spirituelles incomparables ; et nous les connoistrons un jour, quand pour ces légers travaux nous verrons des recompenses éternelles.
Cependant, ma très chère Fille, puis que vous avés esté volontier malade, tandis que Dieu a voulu que vous le fussiés, guérisses ainsy maintenant de bon cœur, puisqu'il veut que vous guerissiés. Aussi je le supplie continuellement, ma très chère Fille, que nous soyons a luy sans reserve ni exception en santé et en maladie, en tribulation et en prospérité, en la vie et en la mort, au temset a l'éternité. Je salue vostre cœur filial, et suis vostre.
* Ita, Pater, quoniam sic fuitplacitum ante te. Matth., XI, 26.
2 Mortui estis, et vita vestra abscondila est cum Ghristo in Deo. Gûm Christus apparueritvita vestra, tune ipsi apparebitis cum ipso in o-]oria. Coloss., III, 3 et 4. ^ • o
DE S. FRANÇOIS DE SALES I5i
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LETTRE 1