XI
duquel nous sommes les branches, et nos amours les fruitz : c'a esté le subject de ce matin.
Courage, ma chèrement unique Mère, ne cessons point d'eslancer nos cœurs en Dieu ; ce sont ces pommes de senteur qu'il se plait a manier ; laissons-les luy donq manier a son gré. Ouy, Seigneur Jésus, faites tout a vostre gré de nostre cœur; car nous n'y voulons ni part, ni portion ; ains le vous donnons, consacrons et sacrifions pour jamais. Or sus, demeurés, tous-jours bien en paix entre les bras du Sauveur, qui nous ayme chèrement, et duquel le seul amour nous doit servir de rendés-vous gênerai pour toutes nos consolations: ce saint amour, ma Mère, sur lequel le nostre est fondé, enraciné, creu, nourry, sera éternellement parfait et perdurable.
Je salue chèrement nos Sœurs. Je suis marry que nostre seur N. ayt la fantaisie de changer de Mayson. Quand serace que nous ne voudrons rien, ains laisserons entièrement le soin a ceux a qui il appartient de vouloir pour nous ce qu'il faut ? Mais il n'y a remède : la propre volonté est bridée par l'obeyssance, et toutesfois on ne peut l'empescher de regimber et faire des caprices. 11 faut supporter cette infirmité-: il y va bien du temps avant que nous soyons du tout despoiiillés de nous-mesmes, et du prétendu droit de juger ce qui nous est meilleur, et de le désirer. J'admire le petit enfant de Bethlehem,quisçavoittant,quipouvoittant, et, sans dire mot quelconque, selaissoit manier, et bander, et attacher, et envelopper comme on vouloit. Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur et du mien, ma très chère Mère.
cm LETTRE^
A LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL
Le Saint l'exhorte à vaincre ses mauvaises inclinations, et à ne s'en point troubler, puisque c'est la condition de cette vie. Il faut fuir l'affectation dans les conversations. Les fautes vénielles ne nous privent poin du fruit de nos résolutions. Il ne faut ni s'excuser ni s'accuser qu'avec justice. On ne doit pas trop atténuer son corps, afin de pouvoir vaquer mieux à ses exercices spirituels et à l'observation de ses règles.
Je voy clairement cette formiliere d'inclinations que l'amourpropre nourrit etjette sur vostre cœur, matreschere Fille, etsçaifort bien que la condition de vostre esprit subtil, délicat et fertile, contribue a cela; mais pourtant, ma très chère Fille^ enfin ce ne sont que des inclinations, desquelles puisque vous sentes Fimportunité, et que vostre cœur s'en plaint, il n'y a pas de l'apparencequ'elles soyent acceptées par aucun consentement délibéré. Non, maîtres chère Fille ; vostre chère ame, ayant conceu le grand desir que Dieu luy a inspiré de n estre qu'a luy, ne vous rendes pas aysée a croire qu'elle preste son consentement a ces mouvemens contraires. Vostrecœurpeutestre trémoussé par le mouvement de ses passions ; mais je pense que rarement il pèche par le consentement.
0 moy misérable homme, disoit le grand Apostre% qui me délivrera du corps de cette mort ?l\ sentoit un corps d'armée composée de ses humeurs, aversions^ habitudes et in-
1 C'est la 737e de la collection-Biaise, et la 22^ {al. 17e) du livre IV des anciennes éditions.
' Infelix ego homo ! quis me liberabit decorpore mortis hujus ? Gratia Dei per Jesum Ghristum. Rom. VII, 24.
clinations naturelles, qui avoitconspiré sa mort spirituelle; et parce qu'il les craint, il tesmoigne qu'il les hait ; et parce qu'il les hait, il ne les peut supporter sans douleur ; et sa douleur luy fait faire cet eslan d'exclamation, a laquelle il respond luy-mesme que la grâce de Dieu par Jesus-Christ le garantira, non de la crainte, non de la frayeur, non de l'alarme, non du combat, mais ouy bien de la desfaite, et l'empeschera d'estre vaincu.
Ma Fille, estre en ce monde et ne sentir pas ces mouvemens de passions sont choses incom^patibles. Nostre glorieux S. Bernard ditque c'estheresie de diresque nous puissions persévérer en un mesme estât icy bas, d'autant que le saint Esprit a dit par Job, parlant de l'homme, que jamais il n'est au mesme esta \ C'est pour respondre a ce que vous dites de la légèreté et inconstance de vostreame ; car je lecroy fermement, qu'elle est continuellement agitée des vens de ses passions, et que par conséquent elle est tousjours en branle ; mais je croy aussi fermement que la grâce de Dieu, et la resolution qu'elle vous a donnée, demeure continuellement en la pointe de vostre esprit, où l'estendard de la croix est tous-jours arboré, et où la foy, l'espérance et la charité prononcent tous-jours hautement. Vive
Jésus !
Voyés-vous. ma Fille, ces inclinations d'orgueil, de va^ nitéde l'amour propre se meslent par tout, et fourrent insensiblement et sensiblement leurs sentimens presque en toutes nos actions; mais pour cela ce ne sont pas les motifs de nos actions. Saint Bernard les sentant un jour qu'elles lefaschoient, tandis qu^il preschoit, «Retire-toy de moy, Satan,.) dit-il ; «je n'aypas commencé pourtoy, et nefmiray pas pour toy. »
Uneseule chose ay-je avousdire, ma très chère Fille sur ce que vous m'escrivés que vous fomentés vostre orgueil
1 Numquam in eodem statu permanet. Job, XIV, 2.
par des affectations en discours et en lettres. Es discours certes quelquefoisl'affectationpassesi insensiblement, qu'on ne s'en apperçoit presque pas ; mais si pourtant on s'en apperçoit, il faut soudain changer de stile : mais es lettres, a la vérité cela est un peu, ains beaucoup plus insupportable ; car on void mieux ce que Ton fait, et si on s'apperçoit d'une notable affectation, il faut punir la main qui Ta escrite, luy faysant escrire une autre lettre d'autre façon.
Au reste, ma très chère File, je nedoute point que parmi cette si grande quantité de tours et de retours de cœur, il ne se glisse par cy par la quelques fautes vénielles ; mais pourtant, comme estans passagères^ elle ne nous privent pas dufruitde nos resolutions, ainsseulementdeladouceur qu'il y auroitde ne point faire ces manquemens, si Testât de cette vie le permettoit.
Or sus, soyésjuste : n'excusés ni n'accusés aussi qu'avec meure considération 'vostre pauvre ame, de peur que si vousl'excusés sans fondement, vous nelarendiés insolente, et si vous Taccusés légèrement^ vousneluy abbaiiés le courage, et la rendiés pusillanime.
Marchés simplement, et vous marcher es confidemment^ .
Encor faut-il que j'adjouste en ce bout de papier ce mot important. Ne chargés point vostre foible 'corps d'aucune autre austérité que de celle que la Règle vous impose ; gardés vos forces corporelles pour en servir Dieu es pratiques spirituelles que souvent nous sommes contraintz délaisser quand nous avons indiscrettement surchargée celuy qui avec l'ame les doit exercer.
Escrivés-moy quand il vous plaira, sans cérémonie ni crainte ; n'employéspointle respectcontrel'amourque Dieu veut estre entre nous, selon lequel je suisa jamaisinvariablement vostre très humble frère et serviteur, etc.
* Qui ambulat simpliciter, ambulat conlidenter. Prov., X, 9.
GIV
LETTRE '
A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
Dieu veut être servi parfaitement ; pour y parvenir, il faut le regarder en toutes choses ; l'unique moyen d'obtenir le don d'oraison, c'est d'avoir de l'humilité : une aumône promise pour un lieu, et non délivrée, peut changer de destination, lorsque le bien est égal de part et d'autre.
0 combien de bénédictions Dieu respandra-il sur vostre cœur, et que de consolations sur le mien, si vous allés croissant en la practique parfaite du divin amour, ma très chère Fille 1 Le saint Esprit tient quelquefois la méthode d'inspirer parparties ce qu'il veut faire du tout, et ses vocations ontaccoustumé d'estre grandement solides.
Ce bon homme de l'Evangile ayant deux garçons, dit a l'un d'yceux' : Va, mon enfant, en ma vigne pour y travailler. Et il dit : Je n'en feray rien. Puis faisant reflexion et revenant a soy , il y alla, et travailla très bien. Puis le père dit a l'autre : Mon enfant, va travailler en ma vigne. Et il r es pondit: Je nï y en vays. Et néanmoins z7 nen fit rien. Or, dit (nostre Seigneur) lequel des deux a fait la volonté du père ? Sans doute le premier, ma très chère Fille.
1 C'est la 507e de la cûllection-Blaise, et la 24^ du livre II des anciennes éditions.
2 Quid vobis videtur? Homo quidam habebat duos filios ; et accedens ad primum, dixit : Fili, vade hodie, operare in vineâ meâ. lUe autem respondens, ait : Nolo ; postea autem pœnitentiâ motus, abiit. Accedens autem ad alterum, dixit similiLer. Atille respondens, ait : Eo, Domine ; et non ivit. Quis ex duobus fecit voluntatem patris? Dicunt ei : Primus^ Matth., XXI, 28, 29, 30 et 31.
Vous avés le courage trop bon pour ne pas fairepparfaitement ce qu'il faut faire pour l'amour de celuy qui ne veut estre ayméque totalement ; marchés donq bien ainsy, ma très chère Fille, l'esprit relevé en Dieu, et qui ne regarde quelevisage et lesyeuxde l'Espouxceleste, pour faire toutes choses a son gré ; et ne doutés point qu'il ne respande sur vous sa très sainte grâce, pour vous donner des forces esgales au courage qu'il vous a inspiré.
Le don sacré de l'orayson est tout prest en la main droite du Sauveur, soudain que vous serésvuide de vous-mesme, c'est adiré, de cet amour de vostre corps et de vostre volonté propre ; c'est a dire, quand vous serés bien humble, il le versera dedans vostre cœur. Ayés patience d'aller le petit pas jusques a ce que vous ayés des jambes a courir, ou plustost des aisles a voler. Soyés volontier pour encor une petite nymphe \ bientost vous deviendrés une brave avette.
Humiliés-vous amoureusement devant Dieu et les hommes ; car Dieu parle aux aureillesabbaissées.JS'^coz/^^, dit-ila son Espouse, et considérée , et abbaisse ton aureille; et oublie ton peuple^ et la mayson de ton pere^. Ainsy le filz bien-aymé se prosterne sur sa face quand il'parle a son Père éternel, et qu'il attend la responsedeson oracle. Dieu remplira vostre vaisseau de son baume, quand il leverravuide des parfums de ce monde; et quand vous serés humble, il vous exaltera. Mais, ma treschere Fille, nedites pas comme le jeune filz de cet homme : J'iray travailler, qu'avec un ferme désir d'y aller.
Or sus, c'est la vérité que j'ay escrit une seule fois a N. qu'une aumosne voijée, et non délivrée, pouvoit estre en quelque sorte transférée d'un lieu auquel elle estoit desti-
* On appelle nymphes les abeilles nouvellement écloses et non développées : quand elles ont leurs ailes, S. François de Sales les appelle avettes, du mot latin apicula.
2 Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam ; et oblivicere populum tuum, et domum patris tui. Ps. XLIV, 11.
née, en un autre d'esgale pieté ; mais qu'estant voiiée, delivrée et exécutée, on ne pouvoit plus s'en desdire, puisqu'une aumosne délivrée n'est plus a celuy qui l'a faite, mais de plein droit et très certainement appartient a celuy qui l'a receuë, et sur tout quand il la receuë sans condition, ou avec une condition qu'il est prest de son costé a exécuter. Mais que je me sois plaint de vous, certes, je ne l'ay jamais fait, ni n'ay nullement inculpé mon advis, qui est l'advis de tous les Théologiens. Voyla cependant qui va le mieux du monde, que vous le veuilles suivre, nonobstant ce que le monde voudroit dire : aussi vous est-il esgale de donner ou icy, ou la, puisque le Dieu du Monastère de N, est le Dieu du Monastère de N., et que toutes les deuxMaysons sont esgalementa latres sainte Vierge, et a vous, maires chère Fille, que je conjure de persévérer a m'aymer constamment en nostre Seigneur, comme très invariablement je suis a jamais et sans reserve vostre , et ne cesse point de supplier la très sainte Vierge, la plus aymée Dame du Ciel et de la terre, qu'elle vous ayme et vous rende toute bien-aymée de son Filz, par les continuelles inspirations qu'elle vous impetrera de sa Majesté divine. Vostre plus humble père et serviteur, etc.
GV
LETTRE
A SAINTE JEANNE FRANÇOISE DE CHANTAL
Lettre écrite dans l'octave de l'Epiphanie. M. l'évêque de Genève est fait roi de la fève dans le couvent de la Visitation. Les sœurs lui font leur protestation de soumission, et lui demandent quelques nouvelles lois qu'il leur promet. Il a l'inspiration de se renouveler dans la ferveur par une revue de sa vie, pour se préparer à Téternité. Il blâme l'entêtement d'une fille scrupuleuse. Il parle de son frère, qui étoit à la cour, et que l'on veut faire son coadjuteur. La cour, école de mortification. Le Saint ne respire que la croix, et fait estime singulière delà pauvreté.
8 janvier 1620.
0 maires chère Mère ! Dieu par sa honte soit a jamais au milieude nostre cœur, poury vivre et régner selon son bon playsir. Que diray-je ace commencement d'année ! Je suis Roy de bon jeu en vostre Mayson, et nos Seurs en sontfort contentes, et m'ont envoyé par escrit une grande protestation de leur soumission et obeyssance^ et m'ont demandé quelques nouvelles loix, selon lesquelles elles vivront : et je les mediteray pour leur en porter, quand je pourray leur faire une exhortation que je m'essayerayde faire dans cette octave leplusgracieusementqueje sçauray ; car j'aydes-ja une idée aggreable pour cela.
Sur le commencement de la semaine qui vient, je feray ma reveuë pour un renouvellement extraordinaire, que nostre Seigneur m'invite de faire ;afrin qu'a mesure que ces années périssables passent, je me prépare aux éternelles.
La Seur N. nous a donné bien de l'exercice, et ne veut
encor pas cesser : car elle a un moule a part, auquel elle fait
^ C'est la 508e de la collection-Biaise, et la 19» du livre VI des anciennes éditions.
des péchés mortelz, etopiniastre qu'elle ne peutse communier pour cette occasion. Je luy fis une bonne correction, avec autant de vinaigre que d'huyle, que je repetray en changeant les motz si souvent, qu'elle opérera moyennant la grâce de Dieu. Tout le reste va bien, sur tout les jeunes sont gracieuses.
Monsieur NJ esttous-joursalaCour, oùil apprend lamortification de la propre volonté excellemment, etencorplus celle de l'impatience, activité et soudaineté ; car il faut demeurer troys heures et quatre a attendre les heures du service : beaucoupplus, certes, quequand il treuvoit quelqu'un a l'autel de la Visitation. Mais au reste, c'est la vérité qu'il fait des merveilles: et non seulement nostre chère Madame, mais son Altesse et tous les Princes et Princesses, Seigneurs et Dames le chérissent et l'estiment grandement ; et dés maintenant, sans que j'en aye parlé en sorte quelconque, on le va jetter dans la Coadjutorerie, si Madame est de croire, affm que son premier aumosnier soit Evesque.
0 ma Mère ! soit que la providence de Dieu me face changer de séjour, soit qu'elle me laisse yci (car cela m'esttout un), ne seray-je pas mieux de n'avoir pas tant de charge, affm que je puisse un peu respirer en lacroixde nostreSeigneur, et escrire quelque chose a sa gloire? Mon saintc'est S. François avec l'amour de la pauvreté : mais je ne ^sçai comme l'aymer cette aymable pauvreté; car je ne la visjamais de bien près : néanmoins en ayant ouy dire tant de bien a nostre Seigneur, avec lequel elle nasquit, vescut, futcrucifiée, et ressuscita, je l'ayme et l'honnore infiniment Vive Jésus.
^ Il nous paroît évident qu'il s'agit ici de Jean-François de Sales, frère de notre Saint et depuis son successeur.
LETTRE
A UNE RELIGIEUSE
Sur la naissance du Sauveur.
Annecy, 18 janvier 1620.
0 ma chère Fille ! employons bien cette nouvelle année pour acquérir l'éternité. Je vous voy, ce me semble, autour de TEnfant de Bethlehem, que luybaysant ses petitz pies, vous le suppliés qu'il soit vostre Roy. Demeurés la, matres chère Fille, et apprenés de luy qu'il est doux, humble, simple et amiable.
Que jamais vostre ame, comme une abeille mystique, n'abandonne ce cher petit Roy, et qu'elle face son miel autour de luy, en luy, et pour luy ; et qu'elle le prenne sur luy, duquel les lèvres sont toutes destrempées de grâce, et sur lesquelles, bien plus heureusement que l'on ne vit sur cellesde S.Ambroise^ les saintes avettes, amassées en essain, font leurs doux et gracieux ouvrages. Ma Fille, je suis de plus en plus parfaitement vostre^ etc.
^ C'est la 509e (je la collection-Biaise, et la 4^ du livre VII des anciennes éditions.
2 S. Ambroise, étant encore au berceau, dormoit dans la cour du palais de son père : un essaim d'abeilles vint voltiger autour de son visage ; elles entroient dans sa bouche et en sortoient les unes après les autres, comme si elles eussent voulu y faire leur miel. Une domestique, chargée d'élever cet enfant, craignant qu'elles ne lui fissent du mal, voulut les chasser ; mais le père, témoin de cet événement, le regardant comme un signe mystérieux, 1 empêcha de le faire. Enfin ces mouches s'envolèrent, ce qui fit dire au père que cet enfant seroit un jour quelque chose de grand, si Dieu le conservoit. En effet, Ambroise devint un grand prélat et un grand docteur de l'Eglise, à laquelle il acquit S. Augustin par son éloquence.
GVII
LETTRE
A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION
L'obéissance est préférable aux austérités volontaires, et la mortification du cœur à celle du corps. Le démon ne craint pas l'austérité, mais l'obéissance.
1 janvier 1620.
J'ay veu les suggestions que Fennemy de vostre advancement fait a vostre cœur, ma très chère Fille; et voy d'ailleurs la grâce que le très saint Esprit de Dieu vous donne, pour vous maintenir forte et ferme en la poursuitte du chemin auquel il vous a mise. Ma très chère Fille, ce Malin ne se soucie pointquerondeschirelecorps,pourveuqu'onface tous-jours sa propre volonté : il ne craint pas l'austérité, ainsl'obeyssance. Quelle plusgrandeausteritéy peut-il avoir que de tenir sa volonté sujette et continuellement obeyssante ?
Demeurés en paix : vous estes amatrice de ces volontaires pénitences, si toutesfois pénitences se doivent nommer les œuvres de l'amour propre.
Quand vous pristes l'habit, après plusieurs priereset beaucoup de considérations, il futtreuvé bon que vous entrassiés en l'eschole del'obeyssance etde l'abnégation de vostrepropre volonté, plustostqnede demeurer abandonnée avostre propre jugement et a vous-mesme.
Ne vous laissés donq point esbranler ; maisdemeurés où nostre Seigneur vous a mise. 11 estvray quevousy avésdes
* C'est la 511e de la collection-Biaise, et la 98^ (a/.84e) du livre IV des anciennes éditions.
grandes mortifications de cœur, vous y voyantsiioiparfaite^, et digne d'estre souvent corrigée et reprise : mais n'est-ce pas ce que vous devés chercher, que la mortification du cœur et la connoissance continuelle de vostre propre abjection ?
Mais, dites-vous, vous ne pouvés pas faire telle pénitence que vous voudriés. 0 I dites-moy, ma très chère Fille, quelle meilleure peaitence peut faire un cœur qui fait faute, que de subir une continuelle croix et abnégation de son propre amour? Mais je dis trop : Dieu luy-mesme vous tiendra de lamesmemain de sa miséricorde avec laquelle il vous a mise en cette vocation ; et l'ennemy n'aura point de victoire sur vous, qui comme la première fille de ce pays-la, devés estre bien espreuvée par la tentation, et bien couronnée parla persévérance. Je suis tout vostre, ma très chère Fille, etc.
GYIII
LETTRE
A MA TRES CHERE SEUR EN N. S. LA MERE SUPERIEURE DE SAINTE MARIE DE LA VISITATION A GRENOBLE
Manière de combattre l'amour-propre. C'est une tentation dangereuse pour une Religieuse de préférer des dévotions particulières à celles qui sont de règle. Comment une telle Religieuse doit êlre traitée par sa supérieure. Le bien et le mal ne dépendent pas du sentiment, mais
du consentement.
14 janvier 1620.
Je vous escrivis avant hier \ ma très chère Fille, et respondis a vos deux lettres précédentes. 0 ma Fille veritable-
i C'est la 512« de la collection-Biaise, et la 57^ [al. 53e) du livre III des
2 C'est la lettre du 11 janvier précédent.
ment toute bien-aymée de mon cœur ! faites bienainsy ; ne permettes pas a vostre esprit de considérerces misères laissés faire a Dieu, il en fera quelque chose de bon. Ne faites gueres de reflexions sur ce que vostre nature meslera avec vos actions: ces saillies de l'amour propre doivent estre négligées ; pour les desadvouer deux ou troysfois le jour, on en est quitte. Il ne faut pas les rejetter a force de bras, il suffit de dire un petit non.
Vous avés rayson ; une fille qui est a Dieu, ne doit penser a la réputation ; cela est impertinent. Quant à moy, dit David, je suis abjecte et mesprisé : je 7%' ay point pour cela oublié vos justifications \ Que Dieu face et de nostre vie, et de nostre estime, et de nostre honneur a son gré, puisque tout est a luy. Si nostre abjection serta sa gloire, ne devonsnous pas estre glorieux d'estre abjectz?/^ me glorifie, disoit l'Apostre, en mes infirmités affin que la vertu de Jésus- Christ habite en moy ^ Quelle vertu de Jesus-Ghrist ? l'humilité, l'acquiescement a l'abjection.
J'escris a cette pauvre chère Fille. Je ne visjamais une tentation plus manifeste et connoissable que celle-là : elle est presque sans fard et sans prétexte.
Rompre des vœux pour jeusner ; présumer d'estre bonne pour la solitude, sans estre bonne pour la congrégation ; vouloir vivre a soy-mesmes, pour mieux vivre a Dieu ; vouloir avoir l'entière jouyssance de sa propre volonté, pour mieux faire la volonté de Dieu: quelles chimères ! Qu'une inclination, ou plutost fantasie et imagination chagrine, bigearre, despiteuse, dure, aigre, amere testue, puisse estre une inspiration, quelle contradiction I Cesser de louer Dieu, et se taire de despit es offices que la sainte Eglise ordonne,
* Adolescentulus sum ego et contemptus ; justifîcationes tuas non sum oblitus. Ps. CXVIII, 141.
3 Gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtus Ghristi. II. Cor., XII, 9.
parce qu'on ne le peut louer en un coin selon son invention, quelle extravagance ! Or sus, j'espère que Dieu tirera de la gloire de tout cecy, puisque cette pauvre chère fille se sousmet en fin ace qu'on luycommandera, et qu'elle révère vostre présence.
Gommandés-luysouvent,etluyimposésdes mortifications opposées a ses inclinations : elle obeyra, et, bien qu'il semblera que ce soit par force^ ce sera pourtant utilement, et selon la grâce de Dieu. Helas ! ma chère Fille, il est vray, vous ne devés nullement faire différence entre vostre ame et la mienne en la confiance que vous devez avoir avecmoy et prenés bien courage a faire les actes d'union et d'acquiescement a lavolontédeDieu,parlapartieet pointe supérieure de l'esprit, sans vous estonner nullement de quoy vous n'avés point les sentimensde dévotion pendant vos langueurs, puisque les consentemensetaubien et au mal peuvent estre sans les sentimens, et les sentimens sans les consentemens.
On ne doit pas estre variable a vouloir changer, sans grande rayson, de Confesseur; mais on ne doit pas aussi estre^ tout a fait invariable, y pouvant survenir des causes légitimes de changement ; et les Evesques ne se doivent pas lier si bien les mains, qu'ilz ne puissent les changer quand il sera expédient, sur tout quand les Sœurs, d'un commun consentement, le requerront, comme aussi de père spirituel. Je n'ay nulloysir. Vive Jésus, en tout et par tout, et sur tout au milieu de nos cœurs ! Amen.
GIX
LETTRE '
A UNE RELIGIEUSE
Le Saint écrit à une religieuse qui avoit la tentation de sortir de son ordre pour passer dans un autre plus austère par esprit d'inconstance : il l'en détourne de toutes ses forces, et lui donne dea avis conformes à son état.
14 janvier 1620.
Ma très chère Fille,
La cogitation de sortir atoutes les plus véritables marques de tentation qu'on sçauroit treuver : mais Dieu soit loué dequoy en cet assaut le donjon n'est pas encor rendu, ni {comme je pense) prest a se rendre. 0 Dieu ! ma très chère Fille, g'ardés-vous bien de vouloir sortir. Il n'y a point d'entre d'eux entre votre sortie et vostre perte : car ne voyésvous pas que vous ne sortiriés jamais que pour vivre a vousmesme, de vous-mesme, par vous-mesme, et en vousmesme ? et ce d'autant plus dangereusement, que ce seroit sous prétexte d'union avec Dieu, qui toutesfois n'en veut point avoir, ni n'en aura jamais point avec les solitaires retirés, particuliers et singuliers, qui quittent leur vocation, leurs vœux^ leurs Congrégations par amertume de cœur, par chagrin, avec esprit et par degoust de la société, de l'obeyssance, des règles et saintes observances.
0 ! ne voyés-vous pas saint Simeon Stilite ^ si prompt à
1 C'est la 613e de la collection-Biaise, et la 87e (^aL 76e) du livre Vides anciennes éditions.
2 Siméon stilite fut berger jusqu'à l'âge de treize ans ; il entra alors dans un monastère, d'où il sortit quelque tenaps après pour s'enfermer dans une cabane. Après y être resté trois ans, il alla se-placer sur une colonne haute de trente-six coudées, sur une montagne près d'Antioche,
quitter sa colomne sur l'advis des Anciens ? et vous, ma très chère Fille, vous ne quitterés pas vos abstinences sur l'advis de tant de gens de bien, qui n'ont nul interest de vous les faire quitter, que pour vous faire rendre quitte et exempte de vostre propre amour? Or sus, ma très chère Fille, chantés meshuy le cantique de Famour: O que c'est une chose douce et bonne de voir des seurs hcibiter ensemble' ! Traittes rudement vostre tentation ; dites-luy : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.., Va en arrière, Satan... Tu adoreras le Seigneur ton Dieu etaiceluy seul tu serviras^.
Je vous laisse a penser, ma très chère Fille : faire les génuflexions au saint Sacrement, comme par despit, en suitte de la tentation, quelle plus grande marque de tentation peut-onavoir?Laforcedes inspirations est humble, douce, tranquille et sainte. Et comme donq peut estre inspiration vostre inclination, qui est si despiteuse, dure, chagrine et tempestueuse ? Retirés- vous de la, ma très chère Fille ; traittés cette tentation comme on traittecelles de blasphème, de trahison, d'heresie,de desespoir : ne devises point avec elle, ne capitules point, ne Tescoutés point : traversés-la, le plus que vous pourrés,par des frequens renouvellemens de vos vœux, par des fréquentes soumissions a la Supérieure. Invoqués souvent vostre bon Ange, et j'espère, ma très chère Seur, quevoustreuverésla paix et la suavité de l'amour du prochain. Ainsy soit-il. Je vous escris sans loysir : mais
oïl il fit la pénitence la plus austère jusqu'à sa mort, arrivée en 461, à soixante-neuf ans. Il y a des choses si surprenantes dans l'histoire de ce Saint, que quelques écrivains les ont révoquées en doute ; mais ils ne faisoient pas attention que Théodoret, et plusieurs autres écrivains ecclésiastiques respectables, les ont écrites en partie comme témoins oculaires.
1 Ecce quâm bonumet quam jucundum habitare fratres in unum. Ps. CXXXII, 1.
2 Non tentatis Dominum Deum tuum... Vade, Satana ; scriptum est enim : Dominum Deum tuum adorabis, et illi soli servies. Matth.,'IV, 7 et 10.