‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 38 sur 106 · A MADAME LA PRINCESSE DE PIÉMONT · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE DE PIÉMONT

Le Saint la félicite sur la grâce de son baptême et sur son arrivée en.

Piémont.

Annecy, 30 janvier 1620.

Madame,

Puisque^ grâces a Dieu, vousvoylaen fin arrivée au lieu

auquel vous déviés achever le voyage de vostre bienheu-

* C'est la 515e de la collection-Biaise, et laSS^ {al. 52») du livre I" desanciennes éditions.

2 Marie-Christine de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis,

reuse venue en cesEstatz, il m'a semblé que je puis oser meshuy présenter de mes lettres a vostre Altesse, tandis qu'elles ne luy seront point desaggreables. Et j'espère que celle-cy aura ce bonheur, comme escritte seulement pour contribuer, en lafaçonque je puis, mon sentiment a la joye publique et générale que toutes les Provinces de la subjection de vostre Altesse recourent en ce jour anniversaire, qui vous représente celuy auquel par vostre naissance Dieu vous donna a la France, et treize ans après, par vostre mariage, il vous donna a cet Estât, dans lequel chacun bénira a l'envy cet aggreable jour.

Mais moy, Madame, comme le plus obligé du monde, je le bénis et beniray incomparablement par les plus ardans souhaitz que mon ame puisse faire, quecejoursoit a jamais compté entreles jours que Dieu a créés pour sa gloire; que ce soit un jour d'eslite entre les jours qui sont destinés aux humains pour les acheminer a l'éternité.

Que le jour auquel^ Madame, vousfustesfaiteschrestienne, face jour a la consolation de toute laChrestienté et face ce mesme jour, auquel vous avés esté faite nostre très honorée Dame et Princesse, reluire la serenissimemayson de Savoye en une heureuse et tous-jours auguste postérité de vostre Altesse.

Ce sont les vœux, Madame, que je fay, prosterné en esprit devant la divine bonté, a laquelle, selon le rang qu'il vous a pieu me donner au service de vostre Altesse \ j'offre et consacre tous les jours vostre pretieuse vie, afin que par sa divine providence il luy playse de la multiplier par une longue suitte d'années, la sanctifier par une sainte fertilité d'actions chrestiennement royales, et qu'a la fin elle la glorifie par la couronne de l'immortalité. Je fais en toute

née le 18 février 1606, et mariée à Tâge de treize ans, le 18 février 1619^ au prince de Piémont Victor-Amédée.

* La princesse Tavoit nommé son grand aumônier.

DE S. FRANÇOIS DE SALES i8l

humilité la révérence a vostre Altesse, delaquelle, Madame, je suis très humble, très obéissant et très fidèle orateur et serviteur, etc.

A LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL

Compliment de condoléance sur la mort de son père-. Il la loue sur son exactitude à observer sa règle. Il lui propose des remèdes aux pensées de vanité. Le secret doit être inviolable dans les personnes qui gouvernent et dirigent les autres. Remèdes aux distractions durant l'oraison.

Annecy, 4 février 1620.

0 ma très chère Fille^ que vous puis-je dire sur ce trèspas I Nostre bonne mère ^ de la Visitation m'en a donné Tadvis ; mais en mesme tems elle m'escrit qu'elle avoit veu Madame vostre mère et ma très chère Fille vostre seur Catherine de Gènes, braves, résolues etvaillantes, et que M. du Belley avoit receu de vos lettres, par lesquelles^ vous luy tesmoigniés vostre asseurance en cette occasion.

Je n'en doutois pas, ma très chère Fille, que Dieu n'eust soin de vostre cœur en ces occurences^etque s'il le blessoit d'une main, il n'appliquast son baume de l'autre ; il frappe et guérit'' ; il mortifie et vivifie %* tandis que nous pouvons lever les yeuxet regarderdanslaprovidenceceleste, l'ennuy nenousscauroitaccabler. Mais c'est donqassés, matreschere

1 Tirée de la sacristie de Saint-Nicolas du Ghardonnet. C'est la 517e de la collection-Biaise.

2 Voyez la lettre du 14 mai suivant, écrite à la même abbesse, ot. le Saint parle expressément de cette mort, arrivée le 29 décembre 1619.

^ La mère de Chantai.

* Ipse vulneral et medetur ; percutit et manus ejus sanabunt. Job, XV, 18.

^ Dcminus mortifîcat et vivificat ; deducit ad inferos et reducit. I, lleg., II, G.

Fille : Dieu et vostre bon Ange vous ayant consolée, je n'y metz plus la main ; vostre amertume très amere est enpaixK Qu'est-il besoin d'en plus parler? A mesure que Dieu tire a soy, pièce après pièce, les thresors que nostre cœur avoit icy bas, c'est à dire ce que nous affectionnions, il y tire nostre (^(^^vmesmQ', etpuis jen'ay plus de père en terre, dit S. '^T^nçohje diray plus libr émeut, Nostre Père qui estes es cieux. Ferme, matreschere Fille, tout est anous,etnous sommes a Dieu,

J'ay célébré pour cette ame, et célèbre tous les jours avec mémoire particulière d'icelle devant Dieu. Mais, ma Fille, et nos seurs Catherine de Sienne, Anne et Marie, que fontelles, les pauvres filles ? Elles sont constantes, n'est- ce pas? car elles sont nos seurs. De M. d'Andilly et de M. Arnauld mon filz, il n'en faut pas douter. Certes, quand je me souviens comme M. d'Andilly me parla de son petit François, j'en suis encore consolé. La paix de Dieu soit tous-jours au milieu de nos cœurs. Amen.

^ Je respons désormais a vos deux dernières lettres du 19 novembre et du 14 décembre. Il est vray, je suis merveilleusement accablé d'affaires; mais vos lettres, ma Fille, ne sont pas des affaires ; ce sont des rafraichissemens et allegeens pour mon ame : cela soit dit pour une bonne fois.

C'est beaucoup qu'extérieurement vous soyés plus observatrice de la règle. Bieu forma premièrement l'extérieur de ï homme, puis il inspira le spiracle de vie au dedans, et cet extérieur fut fait en homme vivant ^ Les humiliations, dit

1 Ecce in pace amaritudo meaamarissima. Is., XXXVIII, 17.

2 Ici commence ce qui est dans mon exemplaire, Paris, 1643, 1 vol. in-4o, à la suite des sermons, lettre 33^. Il ne contient pas non plus le dernier alinéa de cette lettre ; ainsi il ne renferme ni le commencement ni la fin. L'édition de 1G63 la présente de même ; il y manque aussi le commencement et la fin.

' Formavit Dominus hominem de limo terrœ, et inspiravit in faciem jesu spiraculum vitae, et factus est homo in animam viventem. Gen. II, 7.

nostre Seigneur, précèdent et introduisent bien souvent l'humilité ; continués en cet extérieur qui est plus aysé, et petit a petit l'intérieur s'accommodera.

0 Dieu ! ma Fille, je voy vos entortillemens dans ces pensées de vanité ; la fertilité jointe a la subtilité de vostre esprit, preste la main a ces suggessions : mais dequoy vous mettes- vous en peyne ? Les oy seaux venoyent becqueter sur le sacrifice d Abraham: que faysoit-il ? avec un rameau qu'il passait souvent sur r holocauste, il les chassoit\ Ma Fille, une petite simple prononciation de quelque parole de la croix chassera toutes ces pensées, du moins leur ostra toute nuysance. 0 Seigneur I pardonnes a cette fille du vieil Adam, car elle ne sçayt ce qu'elle fait. 0 femme ! voyla ton père sur la croix ; il faut chanter tout doucement: Desposuit potentesde sede, et exaltavit humiles^. Je dy qu'il faut faire ces rejetz tout doucement, simplement, et comme si on les disoit par amour, et non pour la nécessité du combat.

Accoustumés-vous a parler un peu tout bellement, et a aller, je veux dire, marcher tout bellement, a faire tout ce que vous ferés, doucement et bellement, et vous verres que dans trois ou quatre ans vous aurés rangé tout a fait cette si subite soudaineté. Mais souvenez- vous bien de faire ainsy tout bellement, et parlés tout bellement es occasions où la soudaineté ne vous pressera point, et où il n'y aura nulle apparence de lacraindre ; comme, par exemple, a vous mettre au lit, a vous lever, a vous asseoir, a manger, quand vousparlerés avec nostre seur Marie ou Anne, ou avec nostre seur Isabelle ; en somme, en tout et par tout, ne vous en dispensés point.

1 Respondens Dominus : Sume, inquil, mihi vaccam triennem, et capram trinam,et arietem annorum trium, turturem quoqne etcolumbam. Qui tollens univci^sa heec, divisit ea per médium, et utrasque partes contra se altrinsecus posuit, aves autem non divisit ; descenderuntque volucres super cadavera, et abigebat eas Abram. Gen., XV, 9, 10 et 11.

2 Ilarenverséieigrandsdeleurs trônes, etil a élevé les petits. Luc. 1,25.

Or, je sais bien que parmi tout cela vous ferés mille eschappéesle jour, et que tous-jours ce naturel si actif fera des saillies : mais il ne m'en chaut pas, pourveu que ce ne soitpasvostre volonté, vostredeliberation, et que tous-jours vous appercevant de ces mouvemens, vous taschiés de les appaiser.

Prenésbien garde a ce qui peut offenser le prochain, et a ne rien descouvrir de secret qui luy puisse nuire; et s'il vous arrive, taschés a reparer ce tort tantque vous pourrés sur le champ. Ces menues envies ne sont rien, ains elles sont utiles, puis qu'elles vous font voir clairement vostre amour propre, et que vous faites l'acte contraire.

Mais, ma Fille, cet amour de la propre excellence n'est-il pas gracieux en cette fille, que je vous ay tant recommandée, et qui en vérité m'est chère comme mon ame? Car, qu'y a il de plus gentil que cette petite aversion, laquelle produit d'estre appelée fille de cette pauvre mère? Mais demandés-luy, je vous prie, si elle a encor point de sentiment dequoy je l'appelle ma fille, et si elle voudroit point que je l'appellasse ma mère. 0 vray Dieu ! qu'il luy a cousté d'effortz pour me dire cette petite nyaiserie! certes, maFille,je ne sçai pascombienluy couste,mais je ne voudrois pour rien du monde qu'elle ne me l'eust dit, puisqu'encelaelleaprac. tiqué une si profonde résignation et confiance envers moy. Elle est de rechef encore plus aggreable, quand elle me défend de dire cecy a cette pauvre mère. 0 ma Fille, ditesluy que ces menues communications de son ame a la mienne, entrent en un lieu d'où elles ne sortent jamais qu'avec congé de celle qui lesy met. Au reste, ma très chère Fille, je ne sçai pas ce que cette fille m'afait, maisj e treuve ces misères qu'elle me descrit si naïfvement^ si bien remarquées \ que rien plus. Or dites-luy qu'elle m'escrive tousjours simplement, et qu'encor qu'estant la auprès d'elle elle * L'édition de 1643 porte tant bien marquées.

ne in'eustjamais monstre des lettres qu'elle escrivoita ses seurs,mamtenantsij'yestois,ellen'enferoit nulle difficulté; car elle me connoist bien mieux qu'elle ne faisoit pas, et sçayt bien que je ne suis pas d'humeur mesprisante.

Pour Forayson, ma très chère Fille, je treuve bon que vous lisiés un peu dans vostre Theotime s affm d'arrester vostre esprit, et que de tems en tems, a mesure que vous appercevrés que vous estes en distraction, vousdisiés tout bellement des paroles contraires a nostre Seigneur. Mais voyés-vous, ne vous estonnés pas de ces distractions : 6^ festois sainte^ si je parlais au Pape, et semblables ; car pour estre fort vaines, elles n'en sont que plus parfaitement distractions ; et n'y faut nul autre remède que de ramener doucement le cœur a son objet.

Je vous ay respondu a tout^ ma très chère Fille. 0 Dieu I salués un peu bien tendrement de ma partla pauvre chère seuraisnée : mon cœur regarde le sien avec compassion. Je sçai qu'il est tellement en nostre Seigneur, que non pas mesme ce rude coup n'a sceu luy ester la paix intérieure : mais son ennuy et ses appréhensions auront esté grandes. Cette seur m*est chère tout extraordinairement. Dieu soit a jamais nostre tout. Amen. Je suis en luy tout vostre d'une façon que la seule Providence vous peut faire concevoir. La grâce, paix, et consolation du saint Esprit soit avec vous. Amen.

(Mon frère est tous-jours auprès de Madame. Oserois-je saluer le petit frère Simon et la chère petite seur? Mais ma fille Marie Angélique, certes, je la salue de tout m.on cœur, et le bon M. Manceau^ et, quand vous la verres, vostre grande amie et ma chère seur de la Croix. Dieu soit au milieu de vostre cœur. Amen.)

^ C'est le Traité de V Amour de Dieu.

* Confesseur de Port-Royal, et en particulier de la mère Angélique.

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITAIION

Le Saint la con&ole dans sa maladie. L'ordre de la Visitation, asile des infirmes. Il ne faut pas se décourager à cause de ses imperfections.

7 février 1620.

Ce papier va treuver vos yeux, pour saluer par leur entremise vostre cœur très aymé du mien, ma très chère Fille. 0 ce pauvre cœur ! je le voy tout alangoury en la lettre que vous m'escrivistes le 12 décembre, que je receus fort tard ; mais je parle mal sans y penser, ma très chère Fille ; ce n'est pas vostre cœur qui est alangoury, c'est vostre corps ; et à cause de la lyaison qui est entr'eux, il semble au cœur qu'il a le mal du corps. Mon Dieu ! ma Fille, ne vous tenés nullement chargée, de souffrir ce qu'il faut que vous souffriés : c'est pour la très sainte volonté de Dieu, qui a donné ce poids et cette mesure à vostre estât corporel ; mais l'amour sçait et fait tout ; il me rend, ce me semble, médecin.

Je suis grand partisan des infirmes, et ay tous-jours peur que les incommodités que l'on enreçoitn'excitent un esprit de prudence dans les Maysons, par lequel on tasche de s'en descharger sans congé de l'esprit de charité, sou& lequel nostre Congrégation a esté fondée, et pour lequel on a fait exprés la distinction des Seurs qu'on y veut. Je favorise donq le party de vostre infirme, et pourveu qu'elle soit humble, et se reconnoise obligée à la charité, il la

' C'est la 518e de la collection- Biaise, et la 959 (a/. 8 e) du livre IV des anciennes éditions.

faudra recevoir, la pauvre fille ; ce sera un saint exercice continuel pour la dilection des Seurs.

0 ma très chère Fille ! demeurés en paix ; ne vous amusés point à vos imperfections, mais tenés les yeux hautz et eslevés en rinfinie bonté de celuy qui, pour nous contenir dans son humilité, nous laisse vivre dans nos infirmités. Ayés toute vostre confiance en sa bonté ; et il aura un soin de vostre ame, et de tout ce qui la regarde, que jamais vous ne sçauriés penser.

Je serviray en ce que je pourray Monsieur N ; mais il faut advouer qu'en matière de négociations et affaires sur tout mondaines, je suis plus pauvre prestre que je ne fus jamais ; ayant, grâce à Dieu, appris à la Cour a estre plus simple et moins mondain.

Demeurés en paix, ma très chère Fille, et vives toute en Dieu. Je salue très cordialement nos chères Seurs, et suis infiniment vostre, ma très chère Fille. Nostremere a bien de la besoigne taillée en France, pour la multitude des Maysons qu'on demande. Vive Jésus, et son nom soit bénit es siècles des siècles. Amen. Vous estes ma très chère Fille, et Dieu veut que j'aye de la consolation à le dire.

François, Ev. de Genève.

GXIV

LETTRE

A M. ANDRÉ PRÉMIOT

ARCHEVÊQUE DE BOURGES, PRIMAT d'aQUITAINE, FRÈRE

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