‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 39 sur 106 · DE MADAME DE CHANTAL · texte numérisé non relu

DE MADAME DE CHANTAL

Le Saint lui témoigne son amitié, et lui donne quelques nouvelles delà mère de Chantai.

Annecy, 8 février 1620.

Monsieur, En fin il se faut consoler ; rien n*est si aggreable ni si salutaire en cette vie mortelle que de bien aymer Dieu, et pour Dieu le prochain : je le voy^ certes, et je sens que vous m^'aimés cordialement, et que vous y avés bien du playsir. Et croyés aussi, je vous prie, que de mon costé j'ay un contentement nompareil en l'extrême affection que nostre Seigneur m'a donnée pour vous. Et puis voyla a très chère Seur qui de mesme ne respire presque que la bienveuillance de son beau-frere, et ayme filialement ce chetif père spirituel, de qui Dieu luya donné unesi entière et parfaite amitié, qu'elle ne se peut exprimer. Et s'il faut que je vous le die, mon cher frère (et ne voulés-vous pas <;e tiltre cordial ?), que cette pauvre me fait un peu de pitié \ comme la voyant là es champs un peu trop triste-

1 Communiquée par M. l'abbé de Faverney. C'est la 519e de la collection-Biaise.

2 Pendant que les religieuses de la Visitation demeuroient au faubourg Saint-Michel, elles eurent beaucoup à souffrir, même pour le nécessaire. Souvent elles n'avoient de la nourriture qu'à demi ; les habits, le linge et les meubles leur manquoient ; plusieurs étoient réduites à s'asseoira terre et à souffrir le froid le plus rigoureux, faute d'avoir du bois et des couvertures la nuit ; plusieurs couchoient dans les greniers sur un tas de fagots ; il arrivoit quelquefois qu'en se levant elles étoient couvertes de neige.

ment solitaire. Mais c'est son calice, ne faut-il pas qu'elle le boive? et puis jem'imagineque vousluy escrivés souvent, et allegéssontendrecœurpar la communication des sentiments du vostre.

Mais n'attendes pas, mon chère frère, que je vous face le remerciement que je devrois de vostre boiste toute pleine de parfums sacrés : seulement je vous asseure que j'estime plus ce présent que l'or et la topaze ; car il vient de vostre dilection, et ne rend que dévotion.

Je me resouviens fort bien que j'allay * visiter une damoyselle, grande amie de Madame l'Abbesse deBaume, et elle sera bien donq la mienne, puis qu'elle est la vostre ; car les cœurs qui sont unis a un cœur, ne peuvent qu'ilz ne soyent unis ensemble ^

Mon frère ne se peut desprendre de la Cour, où le service et les faveurs de Madame ^ l'attachent: mais je puis bien respondre pour luy, qu'il est grandement vostre serviteur très humble.

Il faut que je m'arreste, puis que le porteur me presse. Vivés tous-jours uniquement en Dieu, mon très cher et très véritablement tous-jours plus cher frère, et aymés continuellement mon ame, laquelle souhaitte mille et mille consolations et prospérités saintes a la vostre, vous chérit, et vous honnore invariablement.

Monsieur montres cher frère, c'est la véritable profession de vostre très humble, etc.

1 En 1608, pendant un voyage en Bourgogne et en Franche-Gonité. * Quae sunt eadem uni tertio, sunt eadem interse. Axiome de philosophie.

' La princesse de Piémont.

LETTRE

A UNE DAME

Consolations à une dame au sujet delà maladie de son mari. Que l'humilité et la patience sont nécessaires dans les afflictions.

17 février 1620.

A vous, ma très chère Fille, il ne faut point de cérémonie : car Dieu ayant rendu mon cœur si fortement serré au vostre, il n'y a plus d'entre-deux, ce me semble. C'est pour dire queje ne vous escris que ces deux motz, reservant le loysir pour escrire a d'autres a qui il fait faire response.

Mais que sont-ilz ces deux motz? humilité et patience. Ouy, ma très chère Fille, et tous-jours, certes, plus chère Fille, vous estes environnée de croix, tandis que le cher mary a du mal : or, l'amour sacré vous apprendra qu*a l'imitation du grand amant, il faut estre en la croix avec humilité, comme indigne d'endurer quelque chose pour celuy qui a tant enduré pour nous ; et avec patience, pour ne pas vouloir descendre de la croix qu'après la mort, si ainsy il plait au Père éternel.

0 ma très chère Fille ! recommandés-moy a ce divin amant crucifié et crucifiant, affm qu'il crucifie mon amour et toutes mes passions, en sorte que je n'ayme plus que celuy qui, pour Tamour de nostre amour, a voulu estre douloureusement, mais amoureusement crucifié.

Mon frère de Boysi, vostre hoste, s'en va estre Evesque pour me succéder, Madame Fayant ainsy désiré, et son Altesse serenissime voulu^ sans que jamais ni directement,

* C'est la 520e de la collection-Biaise, et la 42» du livre V des anciennes éditions.

ni indirectement je l'aye recherché. Cela me fait espérer an peu de repos, pour escrire encor je ne sçai quoy du divin amant et de son amour, et pour me préparer a l'éternité.

Ma très chère Fille, je suis incomparablement yostre serviteur très humble, et de Monsieur vostre mary, et de M. 0*, mais sur tout de vostre chère ame, que Dieu bénisse. Amen.

LETTRE

A UNE DAME

Le Saint lui mande qu'il accepte une pauvre fille pour être religieuse, sur sa recommandation. Il l'exhorte à mettre sa confiance en Dieu.

17 février 1620.

Cette fille me sera chere^ venant de la main de la providence de Dieu, et surtout par vostre recommandation, ma très chère Fille, qui m'est de très grande estime en toute façon. Playse a cette mesme bonté céleste de respandre ses grâces sur nous, affin que nous suivions tous les sacrés attraictz de la sainte vocation. Je n'ay point encor parlé de Monsieur N. ; mais a veuë de païs je ne laisse pas de vous dire, ma très chère Fille, que vous teniés la teste hautement relevée en Dieu, et les yeux dans l'éternité bienheureuse qui vous attend.

Qu'est-ce qui peut nuire aux enfans du Père éternel, qui ont confiance en sa debonnaireté ? En toy, Seigneur, fay

* C'est la 521e de la collection-Biaise, et la 120e du livre IV des anciennes éditions.

mis mon espérance ^ : disons bien cecy, ma très chère Fille, mais disons-le souvent, disons-le ardamment, disons-le hardiement, et ce qui s'ensuit nous arrivera : Je ne seray point confondu^-.

Non, ma Fille, ni pour cette vie, ni pour la future, jamais nous ne serons confondus : espérons en Dieu; faites bien et continués vos exercices ; aymés les pauvres, et demeurés en paix: pour moy, je chéris vostre cœur de plus en plus, je le bénis de plus en plus, et suis en vérité de plus en plus vostre très humble serviteur, etc.

GXVII

LETTRE

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION

Les religieuses ne doivent aller au parloir que par nécessité. La multiplicité de leurs pratiques se réduit à l'unique exercice de la charité. Conduite que doit tenir une maîtresse des novices à l'égard d'une fille qui craint de s'assujettir aux exercices de la maison.

22 février 1620.

Or sus, je vous dis, ma très chère Fille, que si j'ay dit en quelque entretien : Douze heures dans la mayson pourune au parloir, j'ay dit ce qui seroit désirable, s'il estoit practiquable. On dit souvent de telles propositions qui se doivent entendre commodément, c'est a dire, quand les choses se peuvent bonnement faire, selon les lieux, les personnes, et les affaires que l'on a. Demeurés donqenpaix, et faites va-

1 In te. Domine, speravi. Ps. XXX, 1.

2 Non confundar in aeternura. 7h"iî?dm.

« C'est la 522e de la collection-Biaise, et la 44* [al. 39^) du livre VI des anciennes éditions.

loir ce document sagement, prudemment, non durement, ni rigoureusement, ni rie a rie.

Le Directoire du Novitiat propose quantité d'exercices ^ il est vray : et il est encoresbon et convenable pour le commencement de tenir les espritz rangés et occupés : mais quand, par le progrez du tems, les âmes se sont un peu exercées en cette multiplicité d'actes intérieurs^ et qu'elles sont façonnées, desrompuës et desengourdies, alors les exercices s'unissent a un exercice de plus grande simplicité, ou a l'amour decomplaysance, ou a l'amour de bienveuillance, ou a l'amour de confiance, ou de l'union et reiinion du cœur a la volonté de Dieu, de sorte que cette multiplicité se convertit en unité.

Et de plus, s'il se treuve quelque ame, voire mesme au Novitiat, qui craigne trop d'assujettir son esprit aux exercices marqués, pourveu que cette crainte ne procède pas de caprice, outrecuidance, desdain, ou chagrin, c'est a la prudente maistresse de les conduire par une autre voye ; bien que pour l'ordinaire cellecy soit utile, ainsy que l'expérience le fait voir. Vives toute a Dieu, en paix, en douceur, courageusement et saintement, ma très chère Fille. Je suis en luy parfaitement vostre tout a fait.

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