XI
LETTRE '
A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL, A PARIS
Louis XIII, ayant dessein d'attacher le Saint à la France, lui fit proposer, dans son dernier voyage en ce royaume, par le cardinal de Retz, évêque de Paris, la coadjutorerie de cette ville avec une pension considérable. C'est à ce sujet que le Saint marque sa soumission à la conduite de la Providence, et une grande indifférence pour les biens et les honneurs de la terre.
26 février 1620.
0 ma Mère I soit que la providence de Dieu me face changer de séjour, qu'elle me laisse yci (car cela m'est tout un), ne sera-ce pas mieux de n'avoir pas tant de charge, affmqueje puisse un peu respirer en la croix de nostre Seigneur, et escrire quelque chose a sa gloire ? Cependant nous escouterons ce que Dieu ordonnera, a la plus grande gloire duquel je veux tout réduire, et sans laquelle je ne veux rien faire, moyennant sa grâce : carvoussçavés, ma très chère Mère, quelle fidélité, nostre cœur lui a vouée. C'est pourquoy sans reserve je la veux laisser régenter audessus de mes affections, es occasions où je verray ce qu'elle requiert de moy.
Certes, je me taste par tout pour voir si la vieillesse ne me porte point a l'humeur avare, etje treuve au contraire qu'elle m'affranchit de soucy, et me fait négliger de tout mon cœur et de toute mon ame toute chicheté, prévoyance mondaine, et desfiance d^a voir besoin ; et plusjevay avant, plus je treuve lemonde haïssable, et les prétentions des
1 C'est la 523e de la coliection-Blaise, et la 104e [al. 90e) du livre IV des anciennes éditions.
mondains vaines, et ce qui est encor pis, plus injustes. Je ne puis rien dire de mon ame, sinon qu'elle sent de plus en plus le désir très ardent de n'estimer rien que la dilection de nostre Seigneur crucifié ; et que je me sens tellement invincible aux evenemens de ce monde, que rien ne me touche presque. 0 ma Mère I Dieu comble de bénédictions vostre cœur, que je chéris comme mon cœur propre. Je suis sans fin vostre, enceluy qui sera parsamisericorde, s'il luy plait^ et sans fin tout nostre.
GXiX
LETTRE
A LA MÊME
Haute estime du Saint pour les maximes de l'Evangile et la doctrine de la croix. La prudence humaine est une chimère.
Avant le 6 mars 1620.
Que vous diray-je ? Rien autre chose^ma très chère Mère, sinon qu'il me semble que mon ame est un peu plus solidement establie en l'espérance qu'elle a eue de pouvoir un jour jouir des fruitz de la mort et résurrection de nostre Seigneur ; lequel, comme il m'est advis, parmi les jours de la semaine sainte, et jusques a présent, non seulement m'a fait voir plus clairement, mais avec une certitude et consolation intellective,et toute en la pointe de l'esprit, les sacrés axiomes et les maximes evangeliques plus clairement et suavement, dis-je, que jamais : et je ne puis assés admirer comme ayant tous-jours eu une si grande estime de ces
1 C'est la 52 4« de la collection-Biaise, et la 67^ (al. 63°) du livre III des anciennes éditions.
maximes et de la doctrine de la croix, j'ay si peu pris soin pour les practiquer.
0 ma très chère Mère ! si je revenois au monde avec mes sentimenspresensjje ne croy pas que toute la prudence de la chair et des enfans de ce siècle me peustesbranler en la certitude quej'ay que cette prudence est une vraye chimère et une véritable nyaiserie.
Or sus^ j'ay dit ces quatre mots pour obeïr a vostrecœur, que je chéris incomparablement et comme le mien propre. Je vous escriray une autre fois d'autres choses.
La coadjutorerie s'en va estre toute arrestée et accomplie avec tant de faveur, que rien plus, et ne se peut croire combien mon frère tesmoigne d'esprit et de vertu auprès de Madame et de ces grands Princes; de sorte que je commence d'estre connu et aymé, parce que je suis son frère.
La petite seur est allée conduire sa fille a Vanchi : Madame de la Flechere est tous-jours bonne fort solidement, et tous-jours accablée d'affaires et de mauvaise santé. Ce bon père vous dira tout le reste. Ma très chère Mère, Dieu soit au milieu de vostre cœur. Amen,
GXX
LETTRE