‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 43 sur 106 · A LA MÈRE DE BLONAY '^ SUPÉRIEURE A LYON · texte numérisé non relu

A LA MÈRE DE BLONAY '^ SUPÉRIEURE A LYON

Le Saint rappelle à son souvenir ses premières années et l'hospitalité que lui donnait sa famille du temps de sa mission.

Mai 1620.

Je vous peux bien appeler ma très chère Fille^ car vous m'avés esté chère en vérité, je le puis dire ainsy, dés le ventre de vostre mère, ou au moins dés la mammelle, où Je vous ay cent fois bénite, et souhaité la couronne et le loyer des vierges espouses de Jesus-Ghrist; en ce tems bienheureux^ ma chère Fille, où avant d'estre pasteur en chef j'avois la grâce de courir chercher les brebis de mon maistre^ et que j'estois si courtoisement et si amiablement accueilly chez vous ^ Ma vraye Fille, il me fait, je vous

* Tirée de la Vie de la mère de Blonay, par Ch.-Âug. de Sales. G*est la 53ie de la collection-Biaise. — ^ C'est à cette sainte personne que nous devons la rédaction des Entretiens spirituels de S. François de Sales.

3 Le château de Bîonay est sur les bords du lac de Genève, au fond du ChaWais, théâtre des premières missions de S. François de Saies.

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asseure, grand bien de m'entretenir avec vous de ces premières années de mon premier service a la très sainte Eglise. Gela m'anime en la ferveur, et me fait doucement souvenir combien il y a longtemsque vous estes ma Fille.

GXXIV

LETTRE '

A SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL, A PARIS

Humilité et désintéressement du Saint.

14 mai 1620.

Or SUS, ma Mère, je suis dans vostre parloir ^ où il m'a fallu venir pour escrire ces quatre ou cinq lettres ^ que je vous envoyé. Il faut donq que je vous die que je ne puis avoir opinion que rien se face de ce costé-la, que vous sçavés, si Dieu ne le veut de sa volonté absolue ; car premièrement, ce fut ce que d'abord je dis a Monsieur le Cardinal, que si je quittois ma femme % ce seroit pour n'en avoir plus. Je vay doucement, quoy qu'avec grand travail, supportant les charges de la mienne, avec laquelle je suis envieilly : mais avec une toute nouvelle a moy, que ferois-je ? La seule gloire de Dieu, manifestée par mon Supérieur le Pape, me peut oster de cette desmarche.

2° Voyla mon frère Evesque : cela ne m'enrichit pas, il estvray; mais cela m'allège et me donne quelque espérance de me pouvoir retirer delà presse. Gela vaut mieux qu'un Ghappeau de Gardinal.

1 C'est la 532e de la colleclion-Blaise, et la l»"* du livre VI des anciennes éditions. — ^ Au monastère de la Visitation d'Annecy. ^ Ne seroit ce point plutôt lignes qu'il faudroit lire ici ? * C'est ainsi qu'il appelle son église de Genève.

3° Mais vos nepveux seront pauvres? Ma Mère, je considère qu'ilz ne le sont pas des-ja tant comme ilz estoient quand ilz nasquirent: car ilz nasquirent nuds ; et puis, deux ou troys mille escus, ni quatre mesme, ne me donneroyent pas dequoyles secourir sans diminution de la réputation d'une prelature en laquelle il faut tant d'aumosnes, d'œuvres pies, et de frais justes et requis.

4° Voyla son Altesse qui me fait advertir que de toute nécessité il veut que j'accompaigne Monseigneur le Cardinal son fîlz a Rome : et en effect, il sera a propos, pour le service mesme de l'Eglise, que je face ce voyage ; bien qu'en toute vérité, ma Mère, il ne soit nullement selon mon inclination ; car en somme, c'est tous-jours aller, et j'ayme a demeurer; et c'est tous-jours aller a la Cour, et j'aime la simplicité. Mais il n'y a remède ; puisqu'il le faut, je le feray, et de bon cœur, et tandis^ les pensées de ce grand Prélat de delà auront le loysir de se dissiper. En somme, je ne feray rien pour ce party-la, que je ne sois grandement asseuré que Dieu le veuille. N'en parlons donq plus que selon les occurrences, ma Mère.

Je suis a jamais sans reserve et sans comparayson, c'est a dire, au dessus de toute comparayson, vostre, et certes, comme vous sçavés très bien vous-mesme, je suis vostre très parfaitement.

François, Ev. de Genève.

GXXV

LETTRE

A LA MÈRE ANGÉLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL

Les supérieurs doivent avoir une grande charité et une grande condescendance pour les âmes imparfaites qui ont bonne volonté, et dont le rcial vient d'une trop grande vivacité; naoyens de les tempérer et de les encourager.

14 mai 1620.

Pour tout ce que vous m'escrivés en troys de vos lettres, ma très chère Fille, je ne laisse pas d'avoir une très parfaite confiance que la fille que je vous ay tant recommandée, et qu'en vérité j'ayme comme mon ame propre, reùscisse une grande servante de Dieu; car elle ne fait point de faute a dessein, ni pour aucune volonté qu'elle ayt de nourrir ses inclinations revesches, vaines et un peu mutines.

Or, cela estant, il n'y a rien a craindre ; sa promptitude naturelle est la cause de tout son mal ; car elle anime sa vivacité, et sa vivacité anime sa promptitude. Partant vous luy dires de ma part que son soin principal soit a tenir son esprit dans la modestie, douceur et tranquillité, et que pour cela mesme elle allentisse toutes ses actions extérieures, son port, son pas, sa contenance, ses mains^ et s'il luy plait encor, un peu sa langue et son langage, et qu'elle ne treuve point estrange si cela ne se fait point en un instant : pour mettre un jeune cheval au pas, et l'asseurer sous la selle et la bride, on employé des années entières.

Mais voyés-vous, ma très chère Fille, vous luy estes un

1 C'est la 534e de la collection-Biaise, et la 80® du livre IV des anciennes éditions.

peu trop severe a la pauvre fille ; il ne luy faut point tant faire de reproches, puis qu'elle est fille de bons désirs : ditesluy que, pour toute broncharde qu'elle pourroit estre, jamais elle ne s'estonne, ni ne se despite contre soy-mesme; qu'elle regarde plustost nostre Seigneur qui du haut du ciel la regarde, comme un père fait son enfant, qui encor tout foible a peyne d'asseurer ses pas, et luy dit : Tout bellement, mon enfant ; et s'il tombe, l'encourage, disant : Il a sauté, il est bien sage ; ne pleures point ; puis s'approche et luy tend la main. Si cette fille est un enfant en humilité, et qu'elle sache bien qu'elle est enfant, elle ne s'estonnera point d'estre tombée;car elle ne tombera pas aussi d'en haut.

0 Dieu ! ma très chère Fille, si vous sçaviés combien mon cœur ayme cette fille, et de quelz yeux je la regarde dés yci a tous momens^ vous auriés un grand soin d'elle, encor pour l'amour de moy, outre ce que vous luy estes ; car vous m'aymés d'un amour qui est assés fort pour vous faire aymer tout ce que j'ayme.

Quand le grand Apostre recommande a Philemon le pauvre garçon Onesime, et luy dit mille paroles si douces qu'elles ravissent d'amour: Si tum'aymes, dit-il, si tu m'as receu dans ton cœur, reçois aussi mes entrailles \ appellant ainsy le pauvre cher Onesime, qui avoit fait un mauvais

* Obsecro te pro meo filio, quem genui in vinculis, Onesimo, qui tibi aliquando inutilis fuit, nunc autem et mihi et tibi utilis, quem remisi tibi. Tu autem illum ut mea viscera suscipe : quem ego volueram mecum detinere, ut pro te mihi ministraret m vinculis Evangelii : sine consilio autem tuo nihil volui facere, uti ne velut ex necessitate bonum tuum esset, sed voluntarium. Forsitan enim ideo discessit ad horam à te, ut eeternum illum reciperes ; jam non ut servum, sed pro servo charissimum fratrem, maxime mihi ; quanto autem magis tibi, et in carne, et in Domino ? Si ergo habes me socium, suscipe illum sicut me : si autem aliquid nocuit tibi, aut débet, hoc mihi imputa. Ego Paulus scripsi meâ manu ; ego reddam, ut non dicam tibi, quod et te ipsum mihi debes : ita, frater. Eçro te fruar in Domino : refice viscera mea in Domino. Confidens in obedientià tuâ scripsi tibi, sciens quoniam et super id quod dico faciès. Epist, ad Philem. 10 et seq.

traict a Philemon, pour lequel Philemon estoit courroucé. 0 ma chère Philemone, ma Fille, veux-je dire, si vous m'aymés, si vous m'avés receu dedans vostre cœur, recevés-y aussi ma chère Fille Onesime, et la supportés, c'est a dire recevés mes entrailles ; car cette Fille est en vérité cela pour nostre Seigneur : et si quelquefois elle vous donne de la peyne, supportés-la suavement a ma considération ; mais sur tout a la considération de celuy qui Fa tant aymée, que pour l'aller prendre dans son néant, où elle estoit, il s'est abbaissé jusques a la mort, et la mort de la croix. Et quant a vous, ma très chère Fille, comme n'aymerés-vous pas Dieu, qui vous ayme tant? Quel tesmoignage de son amour, ma Fille, en cet heureux trespas de ce bon père, auquel vous avés tant souhaité une telle fm I Certes, j'en suis ravy. Mille bénédictions sur vostre cœur, ma chère Fille, et sur toutes nos chères Seurs, et sur tout ce qui est a vous, en vous et pour vous : et j'y auray donq ma bonne part, puisque je suis infiniment a vous en Jesus- Ghrist, et pour Jesus-Ghrist.

A UNE DEMOISELLE, A PARTS 2

Le Saint la félicite de ce qu'elle est sortie heureusement d'une affaire qui gênoit beaucoup sa liberté ; et, considérant son éloignement pour le mariage, la position où elle étoit, sa jeunesse, et les agréments de sa personne, il conclut qu'il n'y a pas de sûreté pour elle dans le monde, et lui conseille de consacrer à Dieu sa liberté dans le cloître, malgré la répugnance de la nature, parce que Dieu n'a pas toujours égard aux inclinations et aux avantages naturels pour appeler les âmes à la vie religieuse, et qu'il y a des circonstances où l'on doit surmonter ces répugnances pour faire cette démarche, et se confier en la vertu du Très-Haut, qui ne manque jamais de nous assister alors.

31 mai 1620.

Or sus, au nom de Dieu, ma très chère Fille^ il est vray, Dieu veut que vous vous servies de mon ame avec une confiance toute entière, pour tout ce qui regarde le bien de la vostre, laquelle pour cela il m'a rendue toute chère et pretieuse en son céleste amour.

Vous voyla donq hors de cette fascheuse affaire, ma très

•chère Fille, avec une entière liberté, que la Providence

éternelle vous a donnée ; et puis que vous le connoissés

ainsy^ bénisses du plus profond de vostre esprit cette divine

1 C'est la 536e de la collection-Blaiss, et la 84^ {aliàs 73«) du livre VI des anciennes éditions.

2 La même à laquelle s'adresse une autre lettre du 10 août 1621. Cette note est de M. Biaise. Au sujet de la lettre du 9 août 1620 adressée à mademoiselle de Frouville, ce même éditeur met en note : « La même à qui s'adresse une lettre du 31 mai 1620. » Nous en conclurons que ce seroit à mademoiselle de Frouville que s'adresseroient les trois lettres du 31 mai 1620, du 9 août 1620 et du 10 août 1621, s'il existoit une lettre de cette dernière date; mais cette lettre n'existe ni dans la colleclion-Blaise, ni dans les autres collections imprimées.

douceur; et moy, je Fen beniray avec vous, destinant a cela les sacrifices très saintz que j'offriray sur ses autelz sacrés. Car plus grande action de grâces ne puis-je faire a la divine Majesté, que de luy présenter celuy pour lequel et par lequel tout luy est aggreable au ciel et en la terre.

Mais, ma Fille, que ferons-nous donq de cette liberté que nous avons? Nous la voulons, sans doute, toute immoler a celui de qui nous la tenons ; car, cette resolution est invariable, que sans reserve ni exception quelconque, non pas mesme d'un seul moment, nous ne voulons vivre que pour celuy lequel^ pour nous faire vivre de la vraye vie, voulut bien mourir sur la croix.

Mais comment? en quel estât? en quelle condition de vie ? De demeurer en Testât auquel vous estes, ce seroit bien le plus aysé en apparence, mais en vérité le plus difficile. Ce monde de Paris, et mesme de toute la France, ne sçauroit vous laisser vivre en paix en ce milieu. Hz ne cesseroyent de vous pousser violemment hors des limites de la resolution que vous en auriés prise ; et de se promettre une resolution si constante, qu'on ne peust Fesbranler et mesme renverser^ ce seroit se promettre un vray miracle en cet eage, en cette forme de visage, entre tant de subtilz avocatz et intercesseurs que le monde et sa prudence auroit auprès de vous^ qui sans mercy ni relasche quelconque assailliroyent, qui d'un costé, qui d'un autre, vostre repos; et a force d'importunités ou de déceptions et surprises, a la fm cheviroyent de leurs entreprises et de vostre force.

Et je voy bien que je ne dois rien dire de plus pour ce point, puis que vous-mesme en confessés la vérité, et connoissés qu'il y a de l'impossibilité. Reste donq pour sujet de nostre considération, le mariage, ou la Religion.

Mais, ma très chère Fille, il ne m'a pas esté besoin d'une clarté extraordinaire pour discerner auquel des deux je vous dois conseiller de vous ranger : car, ainsy que vous me le

descrivés clairement, et que vous me Tavés des-ja fait connoistre, tandis que j'avoislebien de vous ouïr parler confidemment de vostre ame a la mienne, le sentiment que vous avés contre le mariage provient de deux causes, dont l'une presque suffiroit pour se résoudre a ne s'y point engager : une puissante aversion, un degoust tout entier, une répugnance très forte.

0 ma Fille ! c'est bien assés, il n'en faut pas parler d'avantage. Helas ! ces âmes qui ont une inclination toute partiale pour le mariage, pour heureux qu'il soit, y treuvent tant d'occasions de patience et de mortification, qu'a grand'peyne en peuvent-elles porter le fardeau. Et comment feriés-vous y entrant tout a fait a contre-cœur? Es autres conditions j'ay veu cent fois de l'allégement : en celle-cy jamais.

Certes, les Apostres ayant ouy parler une fois nostre Seigneur de l'indissoluble lien du mariage, luy dirent: Seigneiii\sil en va de la sorte,il 7i^est donq pas expédient de se marier? Et nostre Seigneur appreuvant leur opinion, leur respondit: Tous ne comprendront pas ce mot: qui le peut comprendre, qu'il le compre?î7ie \Msi chère Fille, et moy, après vous avoir ouy parler et veu vostre lettre sur ce sujet, je vous parle hardiement et vous dy : Certes, ma Fille, puisqu'il est ainsy, il n'est pas expédient de vous marier : et bien que tous ne comprennent pas, c'est a dire n'embrassent pas, n'empoignent pas cette parole, n'en entendent pas le bonheur, ne s'en prévalent pas, si est-ce que, quant a vous, ma très chère Fille, vous vous en pouvés aysément

^ Accesserunt ad Jesum Pharissei tentantes eum, et dicentes : Si licet homini dimittere uxorem quâcumque ex causa ! Qui respondens, ait:... Quicumque dimiserit uxorem suam, nisi ob fornicationeni, et aliam duxerit, mœchakir ; et qui dimissam duxerit, mœchatur. Dicunt ei discipuli ejus : Si ita est causa hominis cum uxore, non expedit nubere. Qui dixit illis : Non omnes capiunt verbura istud, sed quibus datum est... Qui potest capere, capiat. Matth., XIX, 3 et seq.

prévaloir, vous pouvés facilement atteindre a ce bien-la, et comprendre et savourer ce conseil. Et faites-le donq.

Or, je dis encor d'autant plus asseurément cecy, que je voy en vous le mariage le plus périlleux qu'a une autre, a cause de ce courage prétendant que vous me marqués, qui vous feroit incessamment souspirer après les aggrandissemens, et vous feroit nager continuellement dans la vanité.

Mais cette resolution estant prise sans qu'il y ayt sujet d'en avoir aucun scrupule, il est bien plus difficile de vous dire ensuitte : Entrés donq en Religion. Et néanmoins il faut par force vous le dire ; puis que ni les mœurs, ni les humeurs de la France, ni les inclinations de vos parens, ni vostre eage, ni vostre mine, ne vous sçauroyent permettre de demeurer comme vous estes^ Je vous dis donq ainsy, par force : Ma Fille, entrés en religion ; mais en vous le disant, je sens une secrette suavité dans cette force, qui fait que cette force n'est point forcée, ains douce et aggreable. Les Anges contraignirent le bon homme Lot, et sa femme, et ses filles, et les empoignèrent par la main, et de forceles tirèrent hors delà ville ^ : mais Lot ne treuve point de violence en cette force, ains il dit qu'il connoist bien qu'il est en leurs bonnes grâces. Et nostre Seigneur commande en sa parabole a son serviteur : Gontrains-les d'entrer^ ; et pas un de ceux qui furent contraintz ne dit : Laissés-moy, vous me blessés. Je suis forcé et contraint de dire a ma Fille : Entrés en religion : mais cette contrainte ne fasche point mon cœur.

* Gùiïi esset mane, cogebant eum (Lot) Angeli, dicentes : Surge, toile uxorem tuam, etduas filias quas habes, ne et tu pariter pereas in scelere civitatis. Dissimulante illo, apprehenderunt manumejus, et manum uxoris, ac duarum fîliarum ejus, eo qu6d parceret Dominus illi. Eduxeruntque eum, et posserunt extra civitatem. Gen., XIX, 15, 16 et 17.

2 Homo quidam fecit caenam magnam, et vocavit muJtos : et misit servus suos dicere invitatis ut venirent. Etcseperunt simul omnes excusare.... Tune iratus paterfamilias, dixit servo suo : Exi citô in plateas et vicos civitatis..., Exi in vias et sepes, etcompelleintrare, etc. Luc. XIV, 16 et seq.

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