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0 ma Fille! parlons un peu cœur a cœur ensemble : pensés-vous que Dieu donne tous-jours la vocation de la Religion, ou bien de la parfaite dévotion, selon les conditions naturelles et les inclinations des espritz qu'il appelle? Non certes, ma Fille ; ne craignez pas cela : la vie religieuse n'est pas une vie naturelle, elle est au dessus de la nature, et faut que la grâce la donne, et soit l'ame de cette vie. Il est vrayque la Providence souveraine se sert maintes fois delà nature pour le service de la grâce : mais il s'en faut bien que ce soit tous-jours, ni presque tous-jours.
Celuy quicrioit si lamentablement : Le bien que je veux, je ne le fais pas; mais le mal que je neveux pas, est en moy; c'est a dire. En ma chair n'habite pas le bien ; car le vouloir est attaché à moy ; mais je ne treuve point le moyen de le parfaire. Hélas ! pauvre misérable que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jesus- Christ' ; ou bien ; Je rens grâces a Dieu par Je sus-Christ. Donques moy-mesme je sers a la loy de Dieu en mon esprit, et de mon esprit ; et a la loy du péché en ma chair, et de ma chair; celuy-la, dis-je, monstroit bien que sa nature ne servoit gueres a la grâce, et que ses inclinations n'estoient gueres soumises aux inspirations ; et néanmoins c'est un des plus parfaitz serviteurs que jamais Dieu ayt eu en ce monde, et lequel en fm fut si heureux que de pouvoir dire avec vérité : Je vis moy, mais non plus moy, ains Jésus- Christ vit en moy, après que la grâce eut assujetti la nature, et que les inspirations eurent subjugué les inclinations.
Ma fille, ces craintes de treuver des Supérieures indiscrettes^ et ces autres appréhensions que vous m'expliques si
1 Non quod volo bonum, hoc ago ; sed quod odi malum illud facio.... Jam non egooperor illud, sed quod habitat in me peccatum.... Velle adjacet mihi ; perficere autem bonum non invenio.... Infelix ego homo, quis me liberabitde corpore mortis hujus? GratiaDei per Jesum Chris tum Dominum nostrum. Igiturego ipse mente serviolegi Dei ; carne autem legi peccati. Rom., VII, 15 et seq.
DE S. FRANÇOIS DE SALES 21 f
fidèlement, tout cela s'esvanouira devant la face de nostre Seigneur crucifié, que vous embrasserés cordialement : vostre esprit généreux de la générosité du monde, changera de force^ et se rendra généreux du courage des Saintz et des Anges. Vous verres la nyaiserie de l'entendement humain en ses discours, et vous vous en mocquerés. Vous aymerésla parole de la Croix, que les payens ont tenue pour folie, et les Juifs pour scandale ; et laquelle a nous, c'est a dire a ceux qui sont sauvés, est la sagesse suprême, la force et vertu de Dieu ^
Mais, ma Fille, voyci un addoucissement bien grand de ee conseil si absolu, et, ce semble, si rigoureux. Vous estes riche; la vingtième, ou peut-estre centième partie de vos moyens suffîroit pour vous rendre fondatrice d'un Monastère^ et en cette qualité-là vous auriés un gratieux moyen de vivre religieusement hors la presse du monde, en attendant que l'usage, la considération et l'inspiration, donnassent le dernier courage a vostre cœur et le dernier comble a vostre résolution^ pour estre tout a fait Religieuse. Ainsy vous tromperies fmementvostre nature, et attraperiés vostre cœursubtilement. 0 vive le Sauveur, a qui je suis consacré, que cet advisne regarde que vostre ame, et n'a nulle mire, ni a droicte, ni a gauche, que vostre paix et repos. Et cependant priés Dieu, ma très chère Fille ; humiliés-vous, destinés vostre vie a l'éternité, relevés vos intentions, purifiés vos prétentions, pensés souvent qu'un seul petit profit en l'amour de Dieuestdigne de grande considération, puisqu'il aggrandira nostre gloire a toute éternité. En somme, vostre esprit, et ce que Dieu a fait pour vous avoiraluy, et mille considérations, vous appellent a une non vulgaire genero-
* Verbum crucis pereuntibus quidem stultitia est; iisautem qui salvi fiunt, id est nobis, Dei virtus est.... Praedicamus Ghristum crucifixum, Judœis quidem scandalum, gentibus autem stultitiam ; ipsis autem vocatis Judaeis atque Grœcis, Ghristum Dei virtutum, et Dei sapientiam. L Cor., 1, 18, 23 et 24.
2i2 LETTRES SPIRITUELLES
site chrestienne. Je vous conseille d'avoir confiance en la Mère de la Visitation \ comme amoy-mesme ; car elle vous servira fidèlement. Or je suis, sans fin ni reserve, vostre très humble et invariable serviteur, etc.
LETTRE
A M. DE F OR A X GENTILHOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DE M. LE DUC DE NEMOURS
Le Saint donne à un de ses parents des nouvelles de sa famille.
Annecy, 2 juin 1620.
Monsieur mon très cher Frère,
Je ravis ce moment pour vous saluer très humblement^, et Madame ma très chère Seur ma Fille, et vous affirmer que tout ce qui vous appartient yci se porte bien, et comme je pense, encor a Turin, où, ainsy que je voy, nostre commun frère ^ arrestera encor un mois ou six semaines, affin de rendre quelque bon service a Madame * après son sacre et que revenu yci je puisse aller la en sa place.
Ce porteur est tous-jours luy-mesme : si Fair de Paris pouvoit un peu meurir son esprit, ce luy seroit un grand bonheur. Il m'a grandement vanté l'honneur qu'il dit avoir de vostre bienveuillance ; ce seroit bien la plus advantageuse qualité qu'il peust posséder. Si Monsieur luy fait du bien (et mesme il prétend), peut-estre s'assujettira -il plus qu'il n'a fait jusques a présent a mieux vivre.
1 Madame de Chantai, qui étoit alors à Paris.
' Communiquée par M. le curé de Saint-Louis en l'Isle. C'est la 537» de la collection-Biaise.
' M. Jean-François de Sales, frère du Saint, et évêque de Chalcédoine. * Madame la princesse de Piémont.
Voyla tout ; car, pressé que je suis, je diffère d'escrire a la bonne mère de Chantai jusques a vendredy ou samedy, que je pourray prendre plus deloysir. Que si vous avésaggreable de luy faire sçavoir, elle en sera consolée. Aymésmoy tous-jours, s'il vous plait, et vous en supplie très humblement, Monsieur mon frère, etcroyés qu'a jamais je seray vostre très humble, etc.
P. S. Je vous supplie de trouver bon que je salue en ce petit bout de lettre Monsieur et Madamoyselle Ronsolet.
LETTRE
A UNE DEMOISELLE
Le Saint se plaint du refroidissement de cette demoiselle dans la piété. Il l'exhorte à revenir à sa première ferveur, et à choisir un état qui tienne le milieu entre le monde et la religion. Il la détourne des procès, dont il lui fait sentir les mauvaises suites.
9 Juin 1620.
Cet aymable esprit que j'ay veu en vous quelques mois durant, tandis que vous estiés dans cette ville, ma très chère Fille, ne reviendra- il jamais dans vostre cœur? Certes, quand je voy comme il est sorti, je suis en grande perplexité, non de vostre salut, car j'espère que vous le ferés tousjours mais de vostre perfection, a laquelle Dieu vous appelle, etn'a jamais cessé de vous appeler dés vostre jeunesse.
Car, je vous prie, ma très chère Fille, comment vous pourrois-je conseiller de demeurer au monde, avec ce très
1 C'est la 529« de la collection-Biaise, et la 26e {al. 23e) du livre III •des anciennes éditions.
2 Sans doute la même que celle à qui a déjà été adressée la lettre du 31 mai.
bon naturel que véritablement je connois en vous dans le fond de vostrecœur, maisaccompaigné d^une si forte indignation a la hauteur et dignité de vie, et a la prudence et sagesse naturelle et humaine, et de plus d'une si grande activité, subtilité, etdelicatesse d'entendement, que jecraindrois infiniment de vous voir dans le monde, n'y ayant point de condition plus dangereuse en cet estat-la, que le bon naturel environné de telles qualités, ausquelles, si nous adjoustons cette incomparable aversion a la soumission, il n'y a plus rien a dire, sinon que pour aucune considération, quelle qu'elle soit, il ne faut pas que vous demeuriés au monde ?
Mais d'ailleurs comme pourrois-je vous conseiller d'entrer en religion, tandis que non seulement vous ne le désirés pas, mais avec un cœur tout a fait contrariant a ce genre de vie ?
Il faudra donq chercher une sorte de vie qui ne soit ni mondaine ni religieuse, et qui n'ayt les dangers du monde ni les contraintes de la Religion. On pourra bien, ce me semble, obtenir que vous puissiés avoir l'entrée en quelque Mayson de la Visitation, pour vous recueillir souvent en cette façon de vie : et que néanmoins vous n'y demeuriés pas attachée, ains ayésunlogis proche pour vostreretraitte, avec la seule subjection de quelques exercices de dévotion propres a vostre bonne conduite : car ainsy vous aurés la commodité de contenter vostre esprit, qui hait si estrangement la soumission et la lyaison a l'obeyssance, qui a tant de peyne a rencontrer des âmes faites a son gré, et qui est si clair-voyant a trouver les a dire, et si douillet a les ressentir.
0 ! quand je me metz en mémoire le tems heureux auquel je vous voyois, a mon gré, si entièrement despouillée devonsmesme, si désireuse des mortifications, si fort affinée a l'abnégation de vous-mesme, je ne puis que je n'espère de le revoir encor.
Quant a vostre séjour, je vous en laisse le choix : pour le mien, je croy qu'il ne sera qu'en ce païs-la, après le voyage de Rome dont je serayde retour a Pasquesou environ, si je le fais. Mais pourtant faites un bon choix delieu^ ou vous puissiés estre bien assistée.
Puis que vous le voulés, je traitteray avec Monsieur N. 0 Dieu! que je désire ardamment et invariablement que vos affaires se passent sans procès ! car en somme, l'argent que vos poursuites mangeront, vous suffira pour vivre : et en fin de cause, qu'y aura-il de certain? Que sçavés-vous ce que les juges diront et détermineront de vostre affaire ? Et puis, vous passerés vos meilleurs jours en cette très mauvaise occupation, et vous en restera peu pour estre employé utilement a vostre principal objet; et Dieusçaitsi après un long tracas vous pourrés ramasser vostre esprit dissipé, pour l'unir a sa divine bonté.
Ma Fille, ceux qui vivent sur la mer, meurent sur la mer : je n'ay gueres veu de gens embarqués dans les procès, qui ne meurent dans cet embarras. Or, voyés si vostre ame est faite pour cela, si vostre tems sera dignement destiné a cela : je veux dire, prenés M. Vincent*, examinés bien avec luy toute cette affaire, et coupés court.
Ne veuilles pas estre riche, ma très chère Fille ; ou du moins, si vous ne le pouvés estre que par ces misérables voyes de procès, soyés pauvre plustost, ma très chère Fille, que d'estre riche aux despens de vostre repos.
Vous déviés faire hardiment vostre confession générale, puisque vous ne pouviés accoiser vostre concience autrement, et qu'un docte et vertueux ecclésiastique vous le conseilloit. Mais ilne m'est pas loysibled'escrire davantage, ravy par les affaires, pressé par le départ de ce porteur.
Dieu soit au milieu de vostre cœur. Amen.
* S. Vincent de Paul.
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LETTRE '