A MADAME DE FROUVILLE 2, A SAINTE-MARIE, A PARIS
Le Saint la félicite sur sa fidélité à la grâce ; il lui fait voir que ce que l'on perd en quittant le monde est fort peu de chose, et que ce que Dieu nous donne en échange est très-grand. Il l'encourage en lui taisant envisager la protection de Dieu.
Annecy, 9 août 1620.
Ce m'est une douceur nompareille, ma très chère Fille^ de voir l'opération céleste que le saint Esprit a faite en vostre cœur, en vostre si forte et généreuse resolution de vous retirer du monde. 0! que vous fistessagement suivant la sagesse surnaturelle, ma très chère Fille! car ainsy estoit-il en V Evangile de lafeste ^ qu'on celebroit, que nostre Dame s'en alla tout hastivement droit dans les montz de Juda \ Cette promptitude défaire la volontéde Dieu est un grand moyen d'attirer de grandes et puissantes grâces pour la suitte et accomplissement de toute bonne œuvre ; et vous voyés, ma très chère Fille, qu'après la rude secousse que vostre cœur sentit, quand de vive force il se desprit de ses sentiinens, humeurs et inclinations, pour suivre l'attraict supérieur, en Fin vous voyla toute consolée et accoiséedans le bienheureux buisson que vous avés choysi pour chanter a jamais la gloire du Sauveur et Créateur de vostre ame".
0 ! relevés, ma très chère Fille, relevés souvent vos pen-
1 C'est la 547« de la collection-Biaise, et la 85* {al. 75e) du livre VI des anciennes éditions.
' La môme à qui s'adresse une lettre du 31 mai 1620. 3 La Visition de la Vierge.
*Abiit in montana cum festinatione, in civitatem Juda. Luc, I, 39. ^ Lademoiselle à qui le Saint écrit étoit entrée chez les religieuses de: la Visitation de Sainte-Marie, à Paris.
sées a cette éternelle consolation que vous aurés au Ciel, d'avoir fait ce que vous avés fait : ce n'est rien, certes (et je vois bien que vous le croyés ainsy), ce n'est tout a fait rien en comparayson de vostre devoir, et de ces immortelles recompenses que Dieu vous a préparées. Car que sont toutes ces choses que nous mesprisons et quittons pour Dieu ? En somme, ce ne sont que des chetifs petitz momens de libertés mille fois plus sujettes que l'esclavage mesme ; des inquiétudes perpétuelles, et des prétentions vaines, inconstantes, incapables d'estre jamais assouvies, qui eussent agité nos espritz de mille sollicitudes et empressemens inutiles, et ce pour des misérables jours, si incertains, et courtz, et mauvais.
Mais néanmoins il a pieu ainsy a Dieu, que qui quitte ces neans et vains amusemens, de momens gaigne en contr'eschange une gloired'eternelle félicité, en laquelle cette seule considération d'avoir voulu aymer Dieu de tout nostre cœur, et d'avoir gaigné un seul petit grade d'amour éternel de plus, nous abysmera de contentement.
En vérité, ma très chère Fille, je n'avois garde de vous dire : Foulés aux pies vos sentiraens, vos desfiances, vos craintes, vos aversions, si je n'eusse eu la confiance en la bonté de l'Espoux céleste, qu'il vous donneroit la force et le courage de soutenir le party de l'inspiration et de la rayson contre celuy de la nature et de l'aversion.
Mais, ma très chère Fille, il faut que je vous die que vous voyla doucement toute morte au monde, et le monde tout mort en vous. C'est une partie de l'holocauste ; il en reste encor deux : l'une estd'escorcher la victime, despouillant vostre cœur desoy-mesme, coupant et tranchant toutes ces menues impressions que la nature et le monde vous donnent; et l'autre, de brusler et réduire en cendres vostre amour propre, et convertir toute en flammes d'amour céleste vostre chère ame.
Or, ma Fille, certes toute très chère, cela ne se fait pas en un jour ; et celuy qui vous a fait la grâce de faire le premier coup, fera luy-mesme avec vous les autres deux ; et parce que sa main est toute paternelle, ou il le fera insensiblement, ou, s'il vous le fait sentir, il vous donnera la constance, ains la joye qu'il donna au Saint duquel nous faysonslafeste, sur la grille ^ C'est pourquoy vous ne devés point appréhender : Qui vous a donné la volonté, il vous donnera l'accomplissement \ Soyés seulemeiit fidèle en peu de choses, et il vous establira sur beaucoup de choses ^
Vous me promettes, ma très chère Fille, que si on vous le permet, vous m'escrirés toutes les rencontres de vostre heureuse retraitte ; et je vous prometz qu'on vous le permettra, et que je recevray ce récit avec un extrême amour. Dieu soit a jamais bénit, loué et glorifié, ma très chère Fille, et suis en luy et pour luy, très singulièrement, vostre très humble, etc.
P. S^ Le bon oncle Chartreux sera bien consolé, quand il sçaura que vous estes (Relfgieuse).
* S. Laurent, qui fut brûlé à petit feu sur un gril.
^ Deus est qui operatur in vobis et velle, et perficere, pro bonavoluntate. Philipp., II, 13.
^ Euge, serve bone et fidelis ; quia super pauca fuisti fidelis, super multa te constituam. Matth., XXV, 21.
LETTRE
A M. DE FROUVILLE, PÈRE DE CELLE A QUI EST ADRESSÉE LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
Le Saint le loue de la générosité avec laquelle il a permis à sa fille de se
faire religieuse.
9 août 1620.
Monsieur,
Ayant sceu avec combien de resolution vous avés consenty a la soudaine et inopinée retraitte deMadamoyselle de Frouville vostre fille bien aymée, je ne me puis retenir de m'en rejouyr de tout mon cœuravec vous, comme d'une action en laquelle Dieu aura pris son bon playsir, et dont les Anges et les saintz auront glorifié extraordinairement la divine Providence.
Car je sçai bien, Monsieur, que cette fiUe vous estoit parfaitement pretieuse, et que vous n'auriés peu la donner a la divine volonté que premièrement vous ne vous fussiés abandonné tout a fait vous mesme a son obéissance, qui est le plus excellent bonheur que l'on puisse souhaitter.
Or, j'augure de plusque, pour ce saint sacrifice spirituel que vous avés si franchement fait a Dieu, sa souveraine et intime bonté vous donnera les mesmes bénédictions qu'elle donna en pareille occasion au grand Abraham ^ Et ce sont les désirs que je fay sur vous et sur toute vostre mayson, qu'en vous bénissant elle vous bénisse, establissant vostre postérité en sa grâce contre toutes sortes de contradic-
4 C'est la 548e de la collection-Biaise, et la 81e [al. 70^) du livre VI des anciennes éditions.
2Gen., XXII, 17 et 18.
tions ; et vous saluant très humblement avec madamoyselle d'Intervillevostrecompaigne, je demeure, Monsieur, vostre très humble serviteur, etc.
GXXXVII
LETTRE