A UNE DAME ENCEINTE
Nos âmes contractent aisément les qualités de nos corps, et elles languissent lorsque le corps est en langueur. Lorsqu'on est malade, Ton ne doit exiger de la part de l'âme que des actes de soumission et de résignation ; du reste faire ce qu'on peut des choses extérieures. Pratique pour une femme durant sa grossesse.
29 septembre 1620.
Ma très chère Fille,
Je ne suis nullement estonné si vostre courage vous semble un peu plus pesant et engourdy ; car vous este grosse, et c'est une vérité manifeste que nos âmes contractent ordinairement les qualités et conditions de nos cors en la portion inférieure : et je dis ainsy, ma très chère Fille, en la portion inférieure, parce que c'est celle-là qui tient immédiatement au corps^ et qui est sujette a participer aux incommodités d'iceluy : un cors délicat estant appesanty par le faix d'une grossesse, débilité par le travail du port d'un enfant, incommodé de plusieurs douleurs, ne peut pas permettre que le cœur si vif, si actif, si prompt en ses opérations ;mais tout cela neprejudicie nullement aux actes de l'esprit de cette partie supérieure, autant aggreables a Dieu comme ils sçauroyent estre parmi toutes les gayetés du monde ; ains certes plus aggre-
1 Tirée du monastère de la Visitation de Lyon. C'est la 549» de la collection-Biaise, et la 50» {al. 46«) du livre III des anciennes éditions.
ables, comme faitz avec plus de peyne et conteste ; mais ilz ne sont pas si aggreables a la personne qui les fait, parce que, n'estant pas en la partie sensible, ilz ne sont pas aussi sensibles ni délectables selon nous.
Ma très chère Fille, il ne faut pas estre injuste, ni exiger de nous que ce qui est en nous. Quand nous sommes incommodés de cors et de santé, il ne nous faut exiger de nostre esprit que les actes de soumission et d'acceptation du travail, et des saintes unions de nostre volonté au bon playsir de Dieu, qui se forment en la cime de l'ame ; et quant aux actions extérieures, il les faut ordonner et faire au mieux que nous pouvons, et nous contenter de les faire, encor que ce soit a contre-cœur, languidement et pesamment. Et pour relever ces langueurs, et pesanteurs, et engourdissemens de cœur, et les faire servir a l'amour divin, il fautadvouer, accepter et aymer la sainte abjection : ainsy, vous changerés le plomb de vostre pesanteur en or, et en or plus fm que ne seroit celuy de vos plus vives gayetés de cœur. Ayés donq patience avec vous-mesme. Que vostre portion supérieure supporte le détraquement de l'inférieure ; et offres souvent a la gloire éternelle de nostre Créateur la petite créature alaformation de laquelle il vous a voulu prendre pour cooperatrice.
Ma très chère Fille, nous avons a Nessyun peintre Capucin, qui, comme vous pouvés penser, ne fait point d'images que pour Dieu et son temple ; et, bien que travaillant il ayt une si grande attention qu'il ne peut faire l'orayson a la mesme heure, et que mesme cela occupe et lasse son esprit, si est-ce qu'il fait cet ouvrage de bon cœur, pour la gloire qui en doitrevenir a nostre Seigneur, et l'espérance qu'il a que ces tableaux exciteront plusieurs fidèles a louer Dieu et bénir sa bonté.
Or^ ma chère Fille, vostre enfant qui se forme au milieu de vos entrailles sera une image vivante de la divine Ma-
jesté ; mais cependant que vostre ame, vos forces, vostre vigueur naturelle est occupée a cet œuvre, elle ne peut qu'elle ne se lasse et fatigue, et vous ne pouvés pas en mesme tems faire vos exercices ordinaires si activement et gayement : mais souffres amoureusement ces lassitudes et pesanteurs, en considération de l'honneur que Dieu recevra de vostre production ; car c'est vostre image, qui sera colloquée au temple éternel de la céleste Jérusalem, et sera regardée éternellement avec playsir de Dieu, des Anges et des hommes ; et les Saintz en loueront Dieu, et vous aussi quand vous l'y verres: et cependant prenés patience de sentir vostre cœur unpeuengourdy etassoupy, et avec la partie supérieure attachés-vous a la sainte volonté de nostre Seigneur, qui en a ainsy disposé selon sa sagesse éternelle.
En somme, je ne sçai pas ce que mon ame ne pense pas et ne désire pas pour la perfection de la vostre, laquelle, puisque Dieu l'a voulu et le veut ainsy, est certes au milieu de la mienne. Playse a sa divine bonté que et la vostre et la mienne soyent toutes deux selon son très saint et bon playsir, et qu'il remplisse toute vostre chère famille de ses sacrées bénédictions, etspecialementMonsieur vostre cher Mary, de qui, ainsy que de vous^ je suis invariablement, très humble et plus obéissant serviteur, etc.
GXXXVIII
LETTRE '
A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Le Saint approuve la pratique de cette supérieure, qui, consultée fort souvent par des femme mariées sur les devoirs de leur état, les renvoyoit toutes à V Introduction à la vie dévote.
!•>' octobre 1620.
Je me resouviens, ma très chère Fille, que vous m'escrivistes une fois que Messieurs les Confesseurs de ce paysla vous renvoyoient les femmes, affm de les esclaircir, par vostre entremise, des difficultés et scrupules qu'elles avoyent es choses secrettes de leur vocation. Ma très chère Fille, vous faites bien de les renvoyer a 17/^^ro^/^/(?/?W2, où je déclare suffisamment tout cela, en sorte que si elles le veulent considérer, pour peu qu'on les ayde, si elles sont si rudes et si simples qu'elles ne l'entendent pas, elles le pourront utilement car vostre vocation et la qualité de fille ne vous permettent pas de leur rendre service en autre façon.
Je vous envoyeray la copie du bref ^ par lequel nostre Congrégation estestablie en filtre de Religion. J'aypresché ce soir au Couvent des Carmélites de cette ville. 0 ! Dieu soit bénit, qu'estant toutes filles et servantes de lamesme Mère de Dieu, quoyqu'elles grandes et vous petites, vos cœurs soyent unis par sa sainte dilection, que cette sacrée Mère verse dans le cœur de toutes les Seurs. Soyés tous-
1 C'est la 559e de la collection-Biaise, et la 86^ du livre Vides anciennes éditions.
2 On a pu lire ce bref rapporté tout au long au tome VII de cette édition, page A15 et suiv.
jours courageuse, ma très chère Fille ; et vives toute en celuy pour lequel et par lequel vous estes créée et baptisée, eteslevée a cette sublime dignité d'espouse de Jesus-Ghrist. Vostre plus humble, etc.
GXXXIX
LETTRE
A UNE DAME
Le Saint la console sur la maladie de son mari. Il souhaite qu'elle soit avantageuse au salut de l'un et de l'autre.
23 octobre 1620.
Certes, ma très chère Fille, j'aymerois volontier les maladies de Monsieur vostre cher mary, si la charité mêle permettoit, parce qu'a mon advis elles vous sont utiles pour la mortification de vos affections et sentimens. Or sus, laissons cela a discerner a la céleste et éternelle providence de nostre Seigneur, si elles sont pour le bien de vostre ame ou pour celuy de la sienne^ toutes deux exercées qu'elles sont par ce moyen en la sainte patience. 0 ma Fille ! que le monde appelle souventesfois bien ce qui est mal, et encor plus souvent mal ce qui est bien 'M Cependant, puisque cette souveraine bonté qui veut nos travaux, veut que néanmoins nous luy en demandions la délivrance, je la supplie de tout mon cœur qu'elle redonne une bonne et longue santé a ce cher mary, et une très bonne et très éternelle sainteté a ma très chère Fille, affin qu'elle marche fortement et ardamment dans le chemin de la vraye et vivante dévotion.
* C'est la 551e de la collection-Biaise, et la 36^ du livre V des anciennes éditions.
2 Vos qui dicitis malum bonum, et bonum raalum. Is.,V, 20.
J'escris a la mère * de la Visitation. En somme, grâces a Dieu, il y a mal de tous costés; mais mal qui est un grand bien^ comme j'espère. A jamais le bon playsir de sa divine Majestésoitnostreplaysir et nostre consolation es adversités quinous arriveront! Amen.
GXL
LETTRE
•a UiNE DAME
Le Saint écrit à cette dame sur la mort de son frère, qui, ayant voulu lui faire une confession générale, n'en avoit pas eu le temps ; il conclut qu'il est important de se bien préparera la mort; l'état religieux est propre à nous procurer cet avantage.
Vers le 17 novembre 1620.
Il est vray, Madame ma très chère Mère, que feu Monsieur le Marquis vostre frère avoit desseigné de me faire une entière confession générale de toute sa vie, pour prendre de moy les advis convenables pour en employer le reste plus ardamment au service de Dieu : mais je ne revins pas assés tost pour luy rendre cetoffice, puisque Dieu Tappella avant mon départ de Paris, avec la grâce qu'il luy fit de bien recevoir ces divins sacremens.
0 ma très chère Mère ! que c'est une diligence bienheureuse que celle que l'on prend de se bien disposerau départ de cette vie, puisque le temps en est incertain I et quand Testât religieux n'apporteroit aucun autre bien que celuy-
* Madame de Chantai.
* C'est la 554e de la collection-Biaise, et la 71« du livre VI des anciennes éditions.
la d'une continuelle préparation au trespas, ce ne seroit pas une petite grâce.
Aymés tous-jours bien ma pauvre ame, ma très chère Mere^ car elle est certes toute vostre ; priés souvent pour elle, affm que la miséricorde divine' la reçoive en sa protection parmi tant de hasars et de destroitz où cette vocation pastorale la fait passer.
Je pensois que quand son Altesse donna son placet et ses faveurs a mon frère pour le faire estre mon coadjuteur comme il est maintenant(devant estre consacré Evesque de Chalcedoine a cet efîect dans un mois^ a Turin où il est)^ j'aurois le moyen de tirer quelque petit bout de vie qui me reste, pour me mettre en equipa§;e, et me disposer a la sortie de ce monde ; mais je voy que pour le présent je ne puis l'espérer, d'autant que son Altesse et Madame veulent que ou mondit frère ou moy soyons auprès de leurs personnes^ affin que l'un estanticy, l'autre soitla. Voyésdonq, ma chère Mere^ si j'ay besoin de vos supplications devant nostre Seigneur : car si la charge episcopale est périlleuse, la résidence a la Cour ne l'est guère moins.
Cependant vous voyés comme je respans devant vostre cœurmaternel mes pensées fort naïfvement, etfautquej'adjouste que cette coadjutorerie a esté donnée a mon frère, sans que je l'aye demandée, ni fait demandé d'une façon ni d'une autre ; ce qui ne m'est pas une petite consolation, parce que, n'y ayant rien du mien que le consentement, j'espère que nostre Seigneur l'aura plus aggreable.
Or^ sus, Madame ma très chère mere^ Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœuret du mien, duquel je suis sans fin vostre, etc.
GXLI
LETTRE '
A UNE DAME MARIÉE
Consolations sur la maladie de son époux.
24 novembre 1620.
Or sus, ma très chère Fille, vous voyla tous-jours auprès de la Croix parmi les tribulations, en la maladie de Monsieur vostre mary. 0 I que ces pierres qui semblent si dures sont pretieuses I tous les palais de la Hierusalem céleste, si brillans, si beaux, si aymables, sont faitz de ces matériaux, au moins au quartier des hommes ; car en celuy des Anges les bastimens sont d'autre sorte : mais aussi ne sont-ilz pas si excellens ; et, si l'envie pouvoit régner au royaume de l'amour éternel, les Anges envieroyent aux hommes deux excellences, qui consistent en deux souffrances : Tune est celle quenostre Seigneur a endurée en la croix pour nous, et non pour eux, du moins si entièrement; l'autre est celle que les hommes endurent pour nostre Seigneur : la souffrance de Dieu pour l'homme, la souffrance de l'homme pour Dieu.
Ma chère Fille, si vous ne faites pas de grandes oraysons parmi vos infirmités, et celles de monsieur vostre mary, faites que vostre infirmité soit une orayson elle-mesme, en l'offrant a celuy qui a tant aymé nos infirmités, qu'au jour de ses noces et delà resjouissancedesoa cœur, comme dit l'amante sacrée, il s'en couronna et glorifia'.
1 C'est la 556e de la collection- Biaise, et la 41«du livre V des anciennes éditions.
2Egredimini,rilise Sion, et videte regem Salomonemin diademate que
Faites ainsy : ne vous assujettisses pas au mesme con fesseur^ tandis que pour gaigner tems, il sera requis d'aller au premier rencontré.
Je suis marry que madame de N. soit ainsy incommodée : mais puisquelle ayme Dieu, tout luy reviendra a bonheur. Il faut laisser a nostre Seigneur la très aymable disposition par laquelle il nous fait souvent plus de bien parles travaux et afflictions, que par le bonheur et consolation.
Ma très chère Fille, ne médites pas tant (de maP) de vostre cœur, car je Tayme tant^ que je ne veux point qu'on parle ainsy: il n'est pas infidèle, ma très chère Fille, mais il est un peu foible quelquefois, et un peu assoupi. Au reste, il veut estretout a Dieu, je le sçai bien, et aspire a la perfection de l'amour céleste. Dieu, donq le bénisse a jamais ce cœur de maires chère fille, et luy face la grâce d'estrede plus en plus humble. Dieu soit bénit.
GXLII
LETTRE '
A SON FRÈRE, l'ÉVÊQUE DE CHALCÉDOINE