‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 55 sur 106 · DE S. FRANÇOIS A LA MÈRE DE CHASTEL, A GRENOBLE · texte numérisé non relu

DE S. FRANÇOIS A LA MÈRE DE CHASTEL, A GRENOBLE

Cette lettre est relative au différent qui s'étoit élevé entre la comtesse de Dalet et sa mère, au sujet de l'entrée en religion de la première, et de quelques discussions d'intérêt entre la mère, qui étoit peu riche, et la fille, qui l'étoit beaucoup.

25 avril 1621.

En somme, ma très chère Fille, il est vray, ainsy que je vous l'ay souvent dit, que la discrétion est une vertu sans laquelle, au rapport de S. Anthoine, nulle vertu n'est vertu, non pas mesme la dévotion, si toutesfois la dévotion véritable peut estre sans une véritable discrétion.

Cette bonne Dame, des belles et rares qualités de laquelle vous m'avés la première rendu amateur, se plaint admirablement de Madame sa fille, dequoy ayant trouvé un essain d'abeilles avec leur miel, elle s'amuse trop avec elles, et mange trop de ce miel, contre l'enseignement du Sage, qui a dit As-tu treuvé du miel, ma?iges-e?2 discrètement \

Elle vous aura dit toutes ces raysons en meilleurs termes que je ne sçaurois vous les présenter, hormis peut-estre celle-là que vostre religieuse Mayson luy a une très grande obligation, ainsy que vous-mesme m'avés escrit. Voyés, ma très chère Fille, de contribuer au contentement de cette mère ce que vous pourrés auprès de cette fille, laquelle a la vérité est obligée de quitter,jenedis pas un peu, mais beaucoup de ses consolations, pour spirituelles qu'elles soyent. pour en laisser beaucoup a sa mère.

Je confesse que je ne sçai comme il se peut faire qu'une

1 C'est la569o delà collection-Biaise, et la 3«duliv. Ildesanc. éditions.

2 Mel invenisti? comede quod sufficit tibi. Proverb., XXV, 16.

mère de tant d'esprit, de perfection et de pieté, et une fille de si grande vertu et dévotion, ne demeurent tout a fait unies en ce grand Dieu, qui est le Dieu d'union et de conjonction : je sçai bien pourtant que cela se fait, et que mesme les Anges, sans cesser d'estre Anges, ont de contraires volontés sur un mesme sujets sans pour cela estre en division ni dissension, parce qu'ilz sont parfaitement amoureux de la volonté de Dieu, laquelle, soudain qu'elle paroist, est embrassée et adorée de tous. Ah ! mon Dieu, n'y a-il pas moyen que l'on ayde ces deux dames a la connoistre, cette sainte volonté? car je suis asseuré qu'elle les rangeroit toutes deux a son obéissance.

Cette bonne Dame qui est mère me parle d'un vœu de chasteté fait par sa fille, et dit que c'est précipitamment. A cela je ne touche point ; car il y va bien des considérations pour juger qu'un vœu de chasteté puisse ou doive estre dispensé ou dispensable, puisqu'il n'y a point d'estime comparable a l'ame chaste. .

Mais elle parle, cette mère, d'autre chose, qui est qu'elle aymeroit mieux que sa fille fut Religieuse tout a fait, puisqu'on ce cas la on ne la luy demandera plus pour caution, et que l'administration des biens et des enfans luy sera confiée. Mais je ne sçai non plus que dire sur cela, ne sachant pas quelle est la vocation du Ciel, et voyant les enfans de cette bonne Dame si petitz : cette seule chose me touche plus que les autres.

Tout ce dequoy cette Dame se plaint, c'est qu'elle dit que sa fille fait bourse a part, parmi tant de peynes et travaux qu'elle void a sa mère, sans la soulager de son assistance. Or cela^ ma très chère Fille, est tout a fait contraire a mes sentimens. S. François ne pouvoit gouster l'amas des fourmys : mais il me semble qu'une fille qui a des moyens ne doit jamais les espargner pour sa mère, je dis mesme son "repos et juste contentement.

LETTRES SPIKITUELLES

Je vous escris la teste pleyne d'afîaires, et entre plusieurs^ tintamarres. Et de plus, je vous escris a tastons ; car je sçai bien que pour bien parler en cette occasion, il faudroit ouyr bien au long- les parties : mais tandis que cela ne se peut, il faut parler pour la mère : il y a tous-jours un juste préjugé pour elle.

Au reste, elle ne désire de vous sinon que vous employés vostre entremise pour modérer le zèle que sa bonne fille a a ses retraictes, qui est chose qui ne se peut ni doit refuser, la modération estant tous-jours bonne en tous les exercices, hormis en celuy de l'amour de Dieu, qu'on ne doit point aymer par mesure. Employés-vous donq bien a cette modération, a laquelle il sera bien aysé de réduire cette bonne fille, puisque sa bonne mère luy permet qu'elle aille jouyr de la dévotion en paix, toutes les grandes festes de l'année, et, outre cela de six semaines en six semaines troys jours, qui est beaucoup.

C'est assés; je m'asseure, ma très chère Fille, qu'après avoir invoqué le saint Esprit, il vous donnera de la clarté pour bien faire ou conseiller cette modération.

Je suis en nostre Seigneur parfaitement vostre. Je le supplie de régner tous-jours en vostre ame, en vostre chère Congrégation, et qu'il vous inspire toutes de prier souvent pour moy. Amen.

GLIV

LETTRE

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