A UNE DAME DE CONDITION
Le Saint l'exhorte à ne point plaider, et lui conseille la voie d'accommodement : effets pernicieux des procès ; prétextes et supercheries de l'esprit de chicane et de i'amour-propre déjoués.
Je ne vous dis point l'amour plus que paternel, certes, que mon cœur a pour vous, ma très chère Fille, car je pense que Dieu mesme, qui l'a creé^ vous le dira: et s'il ne vous le fait entendre, il n'est pas en mon pouvoir de le faire. Mais pourquoy vous dis-je cela ? Parce, ma très chère Fille, que je ne vous ay pas escrit si souvent que vous eussiés peutestre désiré, et que quelquefois on fait jugement des affections plus par les feuilles de papier que par les fruitz des véritables sentimens intérieurs, qui ne paroissent qu'es occurrences rares et signalées, et qui sont plus utiles.
Or sus, vous me demandés un papier que jusques a présent je n'ay sceu trouver, et que M. n'a nullement. Vous désirés que, s'il n'est pas entre nos mains, on envoyé viste-
1 C'est la 804e de Biaise, et la 70e [al. 66o) du livre III des anciennes éditions. On voit par le contenu de cette lettre qu'elle a été adressée h une personne du diocèse de Troyes dans un temps oii il étoit question pour ce diocèse de changer d'évêque ; or c'est en 1621 que René de Breslay, qui occupoit ce siège depuis l'an 1605, s'avisa de permuter avec Jacques Vignier, qui du reste mourut à Rome le 28 mars de l'année suivante sans avoir jamais pris possession ; de sorte que René de Breslay, revenant sur sa détermination, remonta sur son siège qu'il continua ensuite d'occuper jusqu'au moment de sa mort arrivée le 2 novembre -1641 (voy. le Gall. Christ.). Nous croyons donc pouvoir rapporter cette lettre-ci à l'an 1621, ou bien aux premiers mois de l'année 1622.
ment pour en avoir un pareil de Rome. Mais ma fille, il me semble qu'aTroyes onachangéd'Evesque; etsicela est, il faut donq sçavoir son nom.
Et pour ne plus faire de préface, je vous vay dire sans art et sans déguisement ce que mon ame désire de vous dire. Jusquesa quand sera-ce, ma très chère Fille, que vous pretendrés d'autres victoires sur le monde et l'afTection a ce que vouspouvés avoir, que celles quenostre Seigneur en a remportées, et a l'exemple desquelles il vous exhorte en tant de façon? Gomment fit-il, ce Seigneur de tout le monde ?11 est vray, ma Fille, il estoit le Seigneur légitime de tout le monde : et plaida-il j amais yOO^/r«^;o/r seulement où recliner .sa teste ' ? On luy fit mille tortz : quel procès en eut-il jamais ?devantquel tribunalfit-il jamais citer personne ? Jamais en vérité : ains non pas mesme il ne voulut citer les traistres qui le crucifièrent devant le tribunal de la justice de Dieu - : au contraire il convoqua sur eux l'authorité de la miséricorde. Et c'estcequ'il nous a tantinculqué^ :yl qui te veut oster en jugement ta tunique, donne-luy encor ton manteau.
Je ne suis nullement superstitieux, et ne blasme point ceux qui plaident, pourveu que ce soit en vérité, jugement et justice : mais je dis, j'exclame, j'escris, et, s'il estoit besoin, j'escrirois avec mon propre sang, que quiconque veut estre parfait, et tout a fait enfant de Jesus-Christ crucifié, il doit pratiquer cette doctrine de nostre Seigneur. Que le monde frémisse, que la prudence delà chairse tireles cheveux de despit si elle veut, et que tous les sages du siècle
1 Dixit Jesas : Vulpes foveas habent, et volucres cœlinidos ; Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet. Luc, IX, 58.
2 Pro transgressoribus rogavit. Is., LUI, 12.
Jésus dicebat : Pater, dimitte illis ; nonenimsciuntquidfaciunt.Luc, XXIII, 34.
3 Ei qui vult tecura judicio contendere et tunicam tuam tollere, dimitte ei et pallium. Matth. V, 40.
inventent tant de diversions, prétextée^, excuses qu'ilz voudont ; mais cette parole doitestre préférée a toute prudence : Qui te veut oster ta tunique en jugement^ donne luy encor ton manteau.
Mais, ce me dirés-vous, cela s'entend en certain cas. 11 est vray, ma très chère Fille : mais grâces aDieu, nous sommes en ce cas-la ; car nous aspirons a la perfection, et voulons suyvre au plus près que nous pourrons celuy qui, d'une affection véritablement apostolique, disoit : Ayant dequoy boire et manger, et dequoy nous vestir, soyons contens de cela ^ ; et crioit après les Corinthiens : Certes, des-ja totalement et sans doute il y a faute et coulpe en vous, dequoy vous avés des procès ensemble^. Mais escoutés, ma Fille, les sentimens et les conseilz de cet homme, quiiie viv oit plus en liiy-mesme ,mais Jesus-C liristvivoit en luy\ Pourquoydiiouieil , pourquoynenduréS'VOuspasplustost qu'on vous\de fraude ""? Notés, ma Fille, qu'il parle non a une fille qui aspire d'un air particulier, et après tant de mouvemens, a la vie parfaite, mais a tous les Corinthiens ; notés qu'il veut qu'on souffre le tort ; notés qu'il leur dit qu'il y a de la coulpe pour eux de plaider contre ceux qui les trompent ou defraudent. Mais quel péché ? Péché, parce que par ce moyen ilzscandalizoyentles mondains infidelesquidisoyent : Voyés comme ces Ghrestiens sont chrestiens ; leur Maistre dit : A qui te veut oster ta tunique, donne-luy encor toii manteau ^ Voyés comme pour les biens temporelzilz mettent en hasard les eternelz, et l'amour tendre et fraternel qu'ilz doivent
1 Habentes alimenta, et quibus tegamur, his contenti simus. I. Tim., VI, 8.
2 Jam quidem omnino delictum est in vobis, quod judicia habetis inter vos. I. Grr., VI, 7.
3 Vivo autem jam non ego, vivit vero in me Ghristus. Gai., II, 20. * Quare non magis fraudem patimini ? I. Gor., VI, 7.
^ Et quivult tecumjudicio contendere ettunicamtuam tollere, dimitte ei et pallium. Matth., V, 40.
DE S. FRANÇOIS DE SALES 'S'2i
avoir les uns pour les autres, u iNotés de rechef, dit saint Augustin, la leçon de nostre Seigneur : il ne dit pas : Qui te veut oster une bague, donne-luy ton carcan, qui sont l'un et l'autre superflus ; mais il parle de la tunique et du manteau, qui sont choses nécessaires. »
0 ma très chère Fille, voyla la sagesse de Dieu, voyla sa prudence, et qui consiste en la très sainte et très adorable simplicité, enfance, et, pour parler apostoliquement,enla très sacrée folie de la Croix.
Mais, ce me dira la prudence humaine, a quoy nous voulés-vous réduire ! Quoy ! qu'on nous foule aux pies, qu'on nous torde le nez, qu'on se joue de nous comme d'une marotte, qu'on nous habille et deshabille, sans que nous disions mot ? Ouy, il est vray, je veux cela ; je ne le veux pas moy, ains Jesus-Christ le veut en moy : et l'Apostre de la Croix et du Crucifix s'escrie ; Jiisques a présent nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nuds, nous sommes bafoués : et en fin nous sommes faitz comme une pellure de pomme, la raclure du monde, ou une pellure de chastaigne, ou une coque de noix\ Les habitans de Babylone n'entendent point cette doctrine, mais les habitans du mont de Calvaire la pratiquent.
0, me dirés-vous, ma Fille, mon Père, vous estes bien severe tout a coup. Ce n'est pastout a coup, certes ; cardés que j'eus la grâce de sçavoir un peu le fruit de la Croix, ce sentimententra dans mon ame, et n'en est jamais sorti. Que si je n'ai pas vescu conformément a cela, c'a esté par foiblesse de cœur, et non par sentiment: le clabaudement du monde m'a fait faire extérieurement le mal que je hayssois intérieurement , etoseray dire cette parole, ama confusion, al'aureille du cœur de ma fille : Je ne fis jamais revancheni
* Usque in hanc horam et esuriraus et sitimus, et nudi sumus, et colaphis caedimur..., tanquam purgamenta hujus mundi facti sumus, omnium peri psema ùsque adhuc. I. Cor., IV, 11, 13.