XI
presque mal qu'a contre-cœur. Je ne fais pas l'examen de conscience; mais selon que je voyen gros, je croyqueje dis vray ; et tant plus inexcusable suis-je au reste.
Je le veux bien, ma Fille, soyés prudente comme le serpent \qm se despouille tout a fait, non de ses habitz, mais de sa peau mesme, poar rajeunir : gui cache sa teste, dit S. Grégoire, c'est a dire pour nous la fidélité aux paroles evangeliques; et expose tout le reste a la mercy de sese^inemis, pour sauver ï intégrité de celle-là.
Mais en fin que veux-je dire ? J'escris avec impétuosité cette lettre, que j'ay esté forcé de faire a deux fois ; et l'amour n'est pas prudent et discret, il va de force et devant soy. Vous avés la tant de gens d'honneur, de sagesse, d'esprit, de cordialité, de pieté ; ne leur sera-il pas aysé de réduire Madame de C. et Madame de L. a quelque party dans lequel vous puissiés avoir une sainte suffisance ? Sont-elles des tigres, pour ne se laisser pas sagement ramener a la rayson ? N'avés-vous pas laM. N., en la prudence duquel tout ce que vous estes et tout ce que vous prétendes seroit très bien asseuré ? N'avés-vous pas M. N., qui vous fera bien cette charité de vous assister en cette voye chrestienneet paysible? Et le bon pereN. ne prendra-il pas playsir a servir Dieu en vostre affaire, qui regarde a peu près quasi le salut de vostre ame, et du moins tout a fait vostre advancement en la perfection ? Et puis Madame N. ne doit-elle pas estre creue? car elle est voirement, certes, je ne dis pas très bien bonne, mais elle est encore assés prudente pour vous bien conseiller en cecy.
Que de duplicités, que d'artifices, que de paroles séculières et peut-estrequede mensonges, que de petites injustices et douces et bien couvertes, et imperceptibles calomnies, employe-on en ce tracas de procès et de procédures I dirés-vous point que vous voulés vous marier, pour scanda-
* Estote prudentes sicut serpentes. Matth., X, 16.
lizer tout un monde par un mensonge évident, si vous n'avésun precepteurcontinuelqui voussouffleaTaureillela pureté de la syncerité ? Ne dirés-vouspoint que vous voulés vivre au monde, et estre entretenue selon vostre naissance, que vous avés besoin de cecy et de cela? Et que sera-ce de toute cette formiliere de pensées et imaginations que ces poursuittes produiront en vostre esprit ? Laissés, laissés aux mondainsleurmonde : qu'avés-vous besoin de ce qui estrequis pour y passer ? Deux mille escus et moins encore suffiront très abondamment pour une fille qui aymenostre Seigneur crucifié. Cent et cinquante escus de pension, ou deux cens sont des richesses pour une fille qui croit en l'article de la pauvreté evangelique.
— Mais si jen'estois pas Religieuse de clausure, ains seulement associée a quelque Monastère , je n'aurois pas dequoy me faire appeller Madame, sinon par une ou deux servantes. — Et comment? Avés-vous veu jamais que nostreDameen eust tant? Que vous importe-il que l'on sache que vous estes de bonne mayson selon le monde, pourveu que vous soyés de la mayson de Dieu? — 0 ! mais je voudrois fonder quelque mayson de pieté, ou du moins faire de grandesassistancesaune mayson; car estantiniirme de corps, cela me feroit plus gayement supporter. — Da^ ilestvray, ma très chère Fille, je le sçavois bien que vostre pieté faysoit planche a l'amour propre, tant elle est piteusement humaine. Certes , en somme^ nous n'aymons pas les croix, si elles ne sont d'or , emperléesetesmaillées.G'estune riche, quoy que tresdevote et admirablementspirituelle abjection, que d'estre regardée dans une Congrégation comme fondatrice, ou du moins grande bienfaitrice. Lucifer se fut contenté de demeurer au ciel a cette condition-la. — Mais de vivre d'aumosne comme nostre Seigneur, de prendre la charité d'autruy en nos maladies, nous qui d'extraction etdecouragesommes cecy et cela, cela certes est bien fascheux et difficile. — Il est vray, il est
difficile a l'homme, mais non pas au Fils de Dieu, qui le fera en vous.
— Mais n'est-ce pas une bonne chose d'avoir le sien pour l'employer a son gré au service de Dieu ? — Le mot a son ^ré fait les esclaircissemens denostre différend. — Mais je dis, a vostre gré, mon Père ; car je suis tous-jours vostre fille, Dieu l'ayant ainsi voulu. —Or sus, mon gré donq est que vous vous contentiés de ce que M. N. et Madame de N. adviseront^ et que le reste vous le iaissiés pour l'amour de Dieu, et l'édification du prochain, et la paix des âmes de Mesdames vos seurs,et que vous le consacciés ains a ladilection du prochain et a la gloire de l'esprit chrestien. Q mon Dieu ! que de bénédictions, que de grâces, que de richesses spirituelles pour vostre ame,matres chère Fille î si vous faites ainsy, vous abonderés et surabonderés : Dieu bénira vostre peu, et il vous contentera. Non, non, il n'est pas difficile a Dieu de faire autant avec cinq pains d'orge, comme Salomon avec tant de cuisiniers et de pourvoyeurs. Demeurés en paix. Je suis très invariablement vostre vray serviteur et père.