DE SAINTE JEANVE-FRANÇOISE DE CHÂNTAL A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Elle demande au Saiûtdes avis sur la difficulté qu'elle a de faire des
actes intérieurs.
Dijon, 29 juin 1622.
J'ay plusieurs choses a vous dire, mon unique Père, mais je ne sçai où elles sont^ tant mon chetif esprit est accablé et distrait de mille tracas. Ce saint jour toutesfois me recrée, où je me représente que mon unique père recevra mille caresses de ces grands saints apostres, qu'il ayme et qu'il sert avec tant d'affection. Certes, je suis gaye, et rien ne me fasche. grâces a Dieu; car je veux bien toutce qu'il luy plaist, ne sentant aucun désir en la pointe de l'esprit, que celuy de l'accomplissement de la très sainte volonté divine en toutes choses.
A ce propos, mon très cher Père, je ne sens plus cet abandonnement et douce confiance^ nyn'en sçaurois faire aucun acte : il me semble bien toutesfois que ces vertus sont plus solides et fermes que jamais. Mon esprit en sa fine pointe est en une très simple unité : il ne s'unit pas, car quand il veut faire des actes d'union, ce qu'il ne veut que trop
* Tirée des lettres de madame de Chantai. C'est la 625« de Biaise.
souvent essayer de faire, en certaines occasions il sent de l'efîort, et voit clairement qu'il ne se peut pas unir^ mais demeurer uny. L'ame ne voudroit bouger de la ; elle n'v pense, ny fait chose quelconque, sinon un certain enfantement^ de désir, qui se fait presque imperceptiblement, que Dieu fasse d'elle, et de toutes créatures, en toutes choses, tout ce qu'il luy plaira.
Elle ne voudroit faire que cela pour l'exercice du matin, pour celuy de la sainte Messe, pour préparation a la sainte Communion, pour actions de grâces de tous les bénéfices de Dieu'; enfin pour toutes choses elle voudroit seulement demeurer en cette très simple unité d'esprit avec Dieu, sansestendre sa veuë ailleurs, et en icelle dire quelquefois vocalement le Pater pour tout le monde, et pour les particuliers, et pour soy-mesme, sans divertir toutesfois sa veuë, ni regarder pourquoy ni pour qui elle prie. Souvent, selon les occasions et la nécessité, ou l'aff'ection, qui vient sans estre cherchée, l'ame s'escoule en cette unité : pour ce sujet, j'ay bien la veuë que cela suffit pour tout ; néanmoins, mon unique Père, fort souvent il me vient des craintes ; je me force (ce qui me fait grand peyne) de faire des actes d'union, d'adoration, l'exercice du matin, de la sainte Messe, de l'action de grâces
Que si je fais mal en cela, dites-le moy, s'il vous plait, et si cette simple unité suffit et peut satisfaire a Dieu pour tous ces actes que je viens de dire, ausquelznous sommes obligés. Voire aussi si durant les sécheresses elle suffira, quand l'ame n'a ni la veuë ni le sentiment d'icelle, sinon quasi en l'extrémité de sa fine pointe. Je ne désire pas que vous me fassiés une longue response sur ce sujet ; car en douze paroles vous me pouvés tout dire répétant ma demande, si vousTappreuvéset m'asseurant que cette simple
* Au lieu d'enfantement, Tédition de 1666 porte enfoncement. ^ Ces mots de Dieu ne se lisent point dans l'édition de 1666.
unité suffit pour toutes sortes de choses, sans plus souffrir ni recevoir de craintes ni divertissement en cela. En fin dites-moy ce qu'il vous plaira^ et cependant je me rendray plus fidèle, Dieu^aydant, a ne point faire d'acte^ croyant que Fautre est le meilleur, et qu'il suffit en attendant ce que vous me dires.
Mon unique Père, certes je ne sçai comment je vous ay dit cecy, car je n'en avois nulle pensée quand j'ay pris le papier ; j'en suis toutesfoisbien aise. Il faut encor dire cecy : c'est que cette unité n'empesche pas que tout le reste de l'ame ne ressente quelquefois une inclination et panchement ducosté du retour vers vous, et ne sent ny inclination ny affection qu'a cela ; je ne m'y amuse nullement, ny en ay aucune inquiétude, grâces a Dieu, a cause de cette unité en la pointe de l'esprit. Mais quand par manière d'eslire, l'incomparable bonheur de me revoir a vos pieds et recevoir vostre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, incontinent j'attendris et les larmes sont emeuës, me semblant que je fondray en larmes, quand Dieu me fera cette miséricorde ; mais je me divertis tout promptement^ et il m'est impossible de rien souhaitter pour cela, laissant purement a Dieu et a vous la disposition de tout ce qui me regarde.
Je sens aussi de l'inclination, de la tendresse, et compassion pour nos pauvres Seurs, qui attendent si longtems leurchetive mère, qu'elles ayment toutefois tant.
Je ne sçaurois m'imaginer, mon unique Père, que j'aye besoin de me justifier vers vous au sujet de l'affaire de N., car je sens que vous estes très asseuré que je ne vous celé jamais ni mal ni bien que je fasse, estant incomparablement vostre très humble, etc.
Sœur Jeanne-Françoise Fremiot.
GGIV
LETTRE