DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL A SAINT FRANÇOIS DE SALES
Sa résignation sur la mort de madame la baronne de Thorenc, sa fille.
Après le 10 septembre 1617.
La paix de nostre Seigneur, avec son éternelle bénédiction, soit tous-jours au milieu de vostre cœur, mon vray très cher Père. Certes, la médecine spirituelle que^ce bon Sauveur nous a donnée, a fait encor aujourd'hui son effect avec la corporelle ; mais l'une et fautre avec tant de douceur, que je n'en ressens que fort peu de lassitude. Je me sens mesme soulagée, mon unique Père, de ces maux de cœur, et mon esprit demeure tout plein de douceur et de
1 Tirée des lettres de madame de Chantai. C'est la 405^ de la collection de Biaise.
suavité dans sa sousmission et son amour pour la volonlé divine, laquelle j'ay tous-jours plus de désir de voir régner souverainement en nostre sainte unité.
Mais, mon Dieu ! nonobstant cela, jevois et je sens combien cette fille estoit véritablement l'enfant parfaitement aymée de nostre cœur, combien elle le sera tous-jours et avec justice^ ce me semble. C'est un soulagement nompareil pour moy dans cette douleur, de sentir cet amour où vous l'avés placée, comme une goutte d'eau précieuse dans un grand océan.
Je me soulage encore de vous dire cecy, mon unique et très bon Père : Dieu soit loué ! mais je le dis de toute mon ame, en paix et en douceur, et avec une très grande connoissance et reconnoissance delà grâce que sa bonté nous a faite de nous donner une telle enfant, et de l'avoir attirée a soy si heureusement. Vrayment, cette croix est précieuse, et celle de Madame la Duchesse bien riche, et pour sa valeur, et pour l'honneur du tesmoignage de sa protection. Je veux le bien dire a tout le monde ; car il nous sera utile, mais pour un peu de temps.
Il me semble que je devrois me retrancher de parler tant de feu nostre pauvre petite ; car, le contentement que j'y prends me laisse tous-jours de l'attendrissement, mon Père, mon unique Père, et toutcequevous sçavésque vous m'estes. Cecy me sera un petit restaurant de vous avoir un peu parlé ; car en fin, tout cequiesticy basdecreé n'est maintenant rien du tout pour moy encomparayson de mon Père très cher, Monseigneur, vostre très humble, etc.