‹ Œuvres complétes Volume 11Chapitre 95 sur 106 · A UNE RELIGIEUSE SA COUSINE · texte numérisé non relu

A UNE RELIGIEUSE SA COUSINE

La conversation des personnes vaines et mondaines est dangereuse, surtout aux jeunes filles. Avis sur Ja méditation et sur les distractions qu'on y éprouve.

Ma chère, mais vrayementtreschere Fille, macousine,

Il la faut certes retirer, cette pauvre ame, du hazard; car la molle façon de vivre du lieu où elle est, est tellement périlleuse, que c'est merveille quand on eschappe de la meslée. Helas î ma pauvre Fille, vous avésrayson de vousestonner qu'une créature veuille offenser Dieu ; car cela surpasse tout estonnement: mais pourtant cela se fait, comme par malheur on void tous les jours; et l'infortunée beauté et bonne grâce que ces pauvres filles fainéantes se font accroire d'avoir^ parce que ces misérables le leur disent^ est cela qui les perd ; car elles s'amusent tant au corps, qu'elles perdent le soin de l'ame. Or sus, ma Fille, il faut faire ce qui se pourra, et demeurer en paix.

Et pour vostre regard, ma chère Cousine ma Fille, il ne faut pas perdre courage; car vous devésestresi amoureuse de Dieu, qu'encor que vous ne puissiés rien faire auprès de luy et en sa présence, vous ne laissiés pas d'estre bien ayse de vous y mettre, pour seulement le voir et regarder quelquefois : et quelque peu avant que d'aller en l'orayson, mettés vostre cœur en paix et en repos, et prenés espérance de bien faire ; car si vous y allés sans espérance et des-ja toute

^ C'est la 730e de Biaise, et la 52^ du livre II des anciennes éditions.

degoustée, vous aurés peyne de vous remettre en appétit. Courage donq, ma petite Cousine; dites a nostre Seigneur que vous ne le laisserés jamais, encor qu'il ne vous communiqueroit jamais aucune douceur; dites-luy que vous demeurés devant luy jusques a ce qu'il vous ayt bénie '.

Quand vostre cœur s'esgarera ou se distraira, ramenésle tout doucement a son poinct, remettés-le tendrement auprès de son maistre; et quand vous ne fériés autre chose tout au long de vostre heure que de reprendre tout bellement vostre cœur et le remettre auprès de nostre Seigneur, et qu'autant de fois que vous l'y remettriés il s'en destourneroit, vostre heure seroit bien employée, et fériés un exercice fort aggreablea vostre cherespoux, auquel je vous recommande de mesme cœur que je suis tout vostre.

LETTRE

A UNE RELIGIEUSE

Le Saint se justifie auprès d'elle de l'opinion qu'on avoit qu'il vouloit procurer la clôture de son monastère.

11 m'est advis que je voy vostre cœur comme un cadran qui est posé au soleil et qui ne remue point, ains demeure immobile, tandis que l'esguille et calamité qui est dedans s'agite incessamment, et par de continuelles inquiétudes s'eslance du costé de sa belle estoille ; car ainsy vostre cœur demeurant immobile, vostre volonté tend parde bons mou-

1 Non dimittam te, nisi benedixeris mihi. Gen.. XXXII, 26.

2 C'est la 731e de la collection-Biaise, et la 75e [al. 71e) du livre III des anciennes éditions.

vemens a son Dieu. C'est elle qui emmi la meslée des passions crie tous-jours intelligiblement, Vive Jésus ! Vouavés donq bien rayson de demeurer en paix ; ouy, demeurés en paix, ma très chère Fille, et priés nostre Seigneur qu'il luy playse de s'asseoir sur mes lèvres comme sur son throsne, pour de la bien faire entendre ses volontés et ordonnances a mes auditeurs pendant ce Garesme.

Il faut que je me resjouysse avec vous de cette petite confiance avec la chère petite cousine, que vrayment mon cœur ayme tendrement comme vous : j'espère que nostre Seigneur la rendra fort sa servante.

Il faut que je vous die ce mot sur l'opinion qu'on a prise que je procurois d'enfermer vostre monastère. Quiconque me connoistra, dira tout aussitost, qu'il ne faut pas croire de moy des duplicités. Si j'avois cette pensée de procurer vostre enfermement, je l'aurois dit, je m'en serois déclaré, non pas a vous, qu'en vraye vérité j*e3time correspondre a mon affection, mais a Madame TAbbesse et autres, qui m'ont parlé confidemment, tant je l'ay loyaument en semblables occasions.

Je vous veux un jour tout dire ce que son Altesse m'a communiqué de son dessein pour cela, et ce que je luy ay répliqué; vous verres si je suis double en cela, et si c'est vous loger au sepulchre. Non, je n'ay pas voulu, en un monastère où j'avois toute authorité, les enfermer, parce que les filles n'y avoient pas inclination, et ay tous-jours dit que ces grands traictz dependoyent de l'inspiration, et non de l'authorité extérieure, laquelle peut bien faire des enfermées, mais non pas des Religieuses.

Soyés bien ferme a ne point mescroire de moy, ma bonne Fille, et soyés toute certaine que je suis tout ouvert de cœur avec vous; et pour les autres, Dieu les assistera s'il veut que je les serve, et s'il ne le veut pas, sa volonté soit faite : pourveu que sa Majesté soit glorifiée en elles,

comme je m'asseure qu'elle sera tous-jours, je serai très satisfait, et renonceray de bon cœur au contentement spirituel que j'esperois avoir d'estre utile a leur bien. Mon Dieu? ma chère Fille, non seulement pour celuy-la^ mais pour tous les autres encor, je renonce et resigne tout mon interest au profit de la gloire de Dieu, et prie Dieu qu'il me rende tout purement resigné moy-mesmea son amour.

CGLXXII

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