‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 115 sur 135 · AUX RELIGIEUSES DE LA VISITATION · texte numérisé non relu

AUX RELIGIEUSES DE LA VISITATION

sions part au public ; elle ordonne aussi qu'ils nous soient particulièrement dédiez , , comme à celles à qui ils sont particulièrement propres , puisque c'est à nous à qui nostre bienheureux Père les a faits. Jouyssons toutes enseynble de ces si utiles et agréables Entretiens ; conservons-nous dans l'esprit de nostre Règle var leur fréquente et attentive lecture , mais surtout par la pratique fidèle des saincts enseignemens dont iU sont pleins; et à mesure quon les exprime extérieurement, imprimons-les profondement dans nos cœurs , afin qu'ils n*en soient jamais effacez , et que nous ne soyons pas un jour obligées de rendre compte d'un si précieux talent, si nous ne l'avons fait profiter. Nous espérons que nostre bien-heureux Père , qui nous l'a donné de la part de nostre Seigneur, nom obtiendra de sa divine bonté le moyen de le bien employer, et de nous en servir pour sa gloire et pour le salut de nos âmes : if est le souhait continuel que nous faisons pour vous et pour nms, qui sommes en Jesus-Christ ,

Nos très-cher es Sœurs,

Vos tres'humbles et tres-affectionnées Sœurs et sei^antes les Religieuses du monastère de la Visitation Sainctê Marie d'Annessy,

H^ISU SOIT Bï^iTT.

Auquel est déclarée l'obligation des constitutions de la Visitation de Saincte Marie, et les qualitez de la dévotion que les religieuses dudit ordre doivent

Ces constitutions n'obligent aucunement d'elles-mesmes à aucun péché , ny mortel , ny véniel ; ains seulement sont données pour la direction et conduite des personnes de la Congrégation : mais pourtant , si quelqu'une les violoit volontairement à dessein , avec mespris , ou bien avec scandale tant des sœurs que des estrangers , elle commettroit sans doute une grande offense ; car , on ne sçauroit exempter de coulpe celle qui avilit et deshonnore les choses de Dieu, dément sa profession , renverse la congrégation , et dissipe les fruicts de bon exemple , et de bonne odeur, qu'elle doit produire envers le prochain. Si bien qu'un tel mespris volontaire seroit enfin suivy de quelque grand chastiment du ciel, et spécialement de la privation des grâces et dons du S. Esprit, qui sont ordinairement ostez à ceur qui abandonnent leurs bons desseins , et quittent le chemin auquel Dieu les a mis.

Or le mespris des constitutions, comme aussi de toutes bonnes œuvres , se cognoist par les considérations suivantes.

Celuy-là y tombe , qui par mespric viole ou laisse à faire quelque ordonnance, non seulement volontairement , mais de propos délibéré ; car s'il la viole par inadvertance, oubly, ou surprise de quelque passion, c'est autre chose; car le mespris enclost en soy une volonté délibérée, et qui se détermine destinément à faire ce qu'elle fait. De là il s'ensuit que celuy qui viole Tordonnance, ou désobéit par mespris,

non seulement il désobéît, mais il veut désobéir; non seulement il fait la désobéissance , mais il la fait avec intention ^e désobéir. Tl est défendu de manger hors du repas : une Mie mange i!es prunes, des abricots, ou autres fruicts ; elle viole la règle, et fait une désobéissance : or, si elle mange attirée de la délectation qu'elle en pense recevoir , alors elle <îesobeït , non pas par désobéissance , mais par friandise : ou bien elle mange, parce qu'elle n'estime point la Règle, et n'en veut tenir compte, ny se sousmettre à icelle, et alors elle désobéît par mespris et désobéissance.

Il s'ensuit encore , que celu y qui désobéît par quelque alfechement, ou surprise de passion, voudroit bien pouvoir contenter sa passion sans désobéir, et à mesme temps qu'il prend plaisir , par exemple , à manger , il est marry que ce îoit avec désobéissance ; auquel cas la désobéissance suit , ou accompagne l'œuvre : mais en l'autre , la désobéissance précède l'œuvre, et luy sert de cause et de motif, quoy que par friandise ; car qui mange contre le commandement , conse- «[uemiiient, ou ensemblemeiit , il commet désobéissance, quoy que s'il la pouvoit éviter en mangeant, il ne la voudroit pas commettre; comme celuy qui en beuvant trop, voudroit bien ne s'eny vrer pas , quoy que neantmoins , en beuvant il s'enyvre ; mais celuy qui mange par mespris de la Règle et par désobéissance , veut la désobéissance mesme , «n sorte qu'il ne feroit pas l'œuvre , ny ne la voudroit pas , s*il n'estoit esmeu à ce faire par la volonté qu'il a de désobéir. L'un donc désobéît, voulant une chose à laquelle la désobéissance est attachée, et l'autre désobéît, voulant h mesme chose parce que la désobéissance y est attachée. L'un rencontre la désobéissance en la chose qu'il veut , et fondroit bien ne la rencontrer pas ; et l'autre l'y recherche , rt ne veut la chose qu'avec intention de l'y trouver. Jj'un dit, le désobéis, parce que je veux manger cet abricot que je ne (uis manger sans désobéir : et l'autre dit, Je le mange,

parce que je veux désobéir, ce que je feray en mangeant : le désobéissance et mespris suit l'un , et elle conduit l'autre.

Or ceste désobéissance formelle , et ce mespris des choses l)onnes et sainctes , n'est jamais sans quelque péché , pour le -moins véniel , non pas mesme es choses qui ne sont que conseillées; car bien qu'on puisse ne point suivre les conseils des choses sainctes par Feslection d'autres choses , sans aucunement offenser, si est-ce qu'on ne peut pourtant les laisser par mespris et contemnement, sans offense : d'autant que tout bien ne nous oblige pas à le suivre, mais ouy bien à l'honnorer et estimer , et par conséquent, à plus forte raison, à ne le point mespriser et vilipender.

Davantage il s'ensuit que celuy qui viole la Règle et Constitutions par mespris , il l'estime vil et inutile , qui est une très- grande présomption et outrecuidance; ou bien s'il l'estime utile et ne veut pas pourtant se sousmettre à icelle, alors il rompt son dessein avec grand interest du prochain , auquel il donne scandale et mauvais exemple ; il contrevient à la société et promesse faite à la compagnie, et met en desordre une maison dévote , qui sont de très-grandes fautes.

Mais afin que l'on puisse aucunement discerner quand une personne viole les Règles, ou l'obéissance par mespris, ■en voicy quelques signes.

1 . Quand estant corrigée , elle se mocque et n'a aucun repentir.

2. Quand elle persévère, sans tesmoigner aucune envie n'y volonté de s'amender.

3. Quand elle conteste que la Règle, ou commandement n'est pas à propos.

4. Quand elle tasche de tirer les autres au mesme viole» ment , et leur oster la crainte d'iceluy, leur disant que ce n'est rien , qu'il n'y a point de danger.

Ces signes pourtant ne sont pas si certains, que quelques» lois ils n'arrivent pour d'autres causes que pour celle du m. 18

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mespris ; car il peut arriver qu'une personne se mocque de celuy qui la reprend , pour le peu d'estime qu'elle fait de luy, et qu'elle persévère par infirmité, et qu'elle conteste par despit et colère , et qu'elle desbauche les autres pour avoir des compagnes et excuser son mal ; neantmoins il est aisé à juger par les circonstances, quand tout cela se fait par mespris ; car enfin l'etFrontevie et manifeste libertinage suit ordinairement le mespris, tu v.eux qui l'ont au cœur, en fin le poussent j 13 sques à la bouche, et ils disent (comme David le remarque) Qui est nostre Maistre?

Si faut-il que j'adjoute un mot d'une tentation qui peut arriver sur ce poinct : c'est que quelquefois une personne n'estime pas d'estre désobéissante et libertine , quand elle ne mesprise qu'une ou deux Règles, lesquelles luy semblent de peu d'importance, pourveu qu'elle observe toutes les autres. Mais, mon Dieu ! qui ne void la tromperie? car ce que l'un estimera peu, l'autre l'estimera beaucoup, et réciproquement; de mesme, quand en une Compagnie, l'un ne tiendra compte d'une Règle, et le second en mesprisera une autre, le troisiesme une autre, ainsi tout sera en desordre. Car lors que l'esprit de l'homme ne se conduit que selon ses inclinalions et aversions, qu'arrive-t'il qu'une perpétuelle inconstance, et variété de fautes? Hier j'estois joyeux, le silence me desagreoit, et la tentation me suggeroit que j'estois oyseux; aujourd'huy que je seray melancholique , elle me dira que la récréation, et entretien est encore plus inutile : hier, que j'estois en consolation, le chanter.me plaisoit; aujourd'huy, que je suis en seicheresse, il me déplaira; et ainsi des autres.

De sorte que qui veut vivre heureusement, et parfaictement , il faut qu'il s'accoustume à vivre selon la raison, les Règles, et l'obéissance, et non selon ses inclinations, ou aversions; qu'il estime toutes les Règles, qu'il les honnore, et qu'il les chérisse, au moins par la volonté supérieure; car. s'il en mesprise une maintenant, demain il en mespri-

sera une autre, et Fautre jour encore une autre, et des qu'une fois le lien du devoir est rompu, tout ce qui estoil lié , petit à petit s'esparpille et dissipe.

Ne plaise pas à Dieu , que jamais aucune des filles de la Visitation s'égare si fort du chemin de l'amour de Dieu , qu'elle s'aille perdre dedans ce mespris des Règles par désobéissance, dureté et obstination de cœur; car, queluy pourroit-il arriver de pis, n;> de plus malheureux? attendu mesmequ'ily asi peu de Rt «aIcs particulières et propres de la Congrégation, la pliispart et quasi toutes estant ou bien des Règles générales , qu'il faudroit qu'elles observassent en leurs maisons du monde, si elles vouloient vivre tant soit peu avec honneur, réputation, et crainte de Dieu , ou bien qui regardent la manifeste bienséance d'une Maison dévote, ou les Oiïicieres en particulier.

Que si quelquefois il leur arrive quelque dégoust ou aversion des Constitutions et Reglemens de la Congrégation , elles se comporteront en mesme sorte qu'il se faut comporter envers les autres tentations, corrigeant l'aversion qu'elles ont par la raison , et par bonne et forte resolution de la partie supérieure de l'ame , attendant que Dieu leur envoyé de la consolation en leur chemin , et leur fasse voir (comme à Jacob, lorsqu'il estoit las et recreu en son voyage) que les Règles et méthodes de vie qu'elles ont embrassées, sont la vraye eschelle, par laquelle ell^s doivent , à guise d'Anges, monter à Dieu par charité, et descendre en elles mesmes par humilité.

Mais si sans aversion , il leur arrivoit de violer la Règle par infirmité, alors elles s'humilieront soudaiii devant nostre Seigneur, luy demanderont pardon , renouvelleront leur resolution d'observer cette mesme règle , et prendront garde sur tout de ne point entrer en descouragement d'esprit et inquiétude ; ains avec nouvelle confiance en Dieu , recourront à «ûa sainct amour.

Et quant aux violements de la Règle qui ne se font point par pure désobéissance, ny par mespris, s'ils se font par nonchalance , infirmité, tentation ou négligence, on s'en pourra et devra confesser, comme de péché véniel , ou bien comme de chose où il y peut avoir péché véniel ; Car, bien qu'il n'y ait aucune sorte de péché en vertu de l'obligation de la Règle, il y en peut neantmoins avoir à raison de la négligence, nonchalance, précipitation ou autres tels défauts, puis qu'il arrive rarement que , voyant un bien propre à nostre avancement , et notamment estant invitées et appellées à le faire, nous le laissions volontairement , sans offenser ; car tel délaissement ne procède que de négligence, affection dépravée, ou manquement de ferveur, et s'il nous faut rendre compte des paroles qui sont vrayement oyseuses , combien plus d'avoir rendu oyseuse et inutile la semonce que la Règle nous fait à son exercice ! J'ay dit , qu'il arrive rarement de n'offenser pas Dieu, quand nous laissons de faire un bien propre à nostre avancement ; parce qu'il se peut faire qu'on ne le laisse pas volontairement, ains par oubly, inadvertance, surreption , et lors il n'y a aucun péché , petit ny grand , sinon que la chose que nous oublions fust de si grande importance , que nous fussions obligez de nous tenir attentifs pour ne point tomber en oubly, inadvertance et surreption : comme , par exemple , si une fille rompt le silence , parce qu'elle n'est pas attentive qu'elle soit en silence , et partant elle ne s'en ressouvenoit pas, d'autant qu'elle pensoit à d'autres choses , ou bien ell^ est surprise de qn.elque esmotion de parler, laquelle devaat qu'elle ayt bien pensé de reprimer, elle aura dit quelque chose : sans doute elle ne pèche point; car l'observation du silence n'est pas de si grande importance, qu'on soit obligé d'avoir une telle attention qu'on ne puisse pas l'oublier : ains au co;itraire, estant chose très-bonne pendant le silence de s'occuper en d'autres saiuctes et pieuses pensées, si estant attentive à

icelles , on s'oublie d'estre en silence , cet oubly provenant d'une si bonne cause ne peut estre mauvais , n y par conséquent le manquement de silence qui provient d'iceluy.

Mais , si elle oublioit de servir une malade , qui , faute de service, fust en danger, et qu'on luy eust enjoint ce service pour lequel on se reposeroit sur elle , Fexcuse ne seroit pas bonne de dire , Je n'y ay pas pem^é , je ne m'en suis pas ressouvenue ; non , car la chose estoii de si grande importance, qu'il falloit se tenir en attention pour ne point y manquer, et le manquement de cette attention ne peut estre excusable, en esgard à la qualité de la chose , qui meritoit qu'on fust attentive.

Il faut croire qu'à mesure que le divin amour fera progrés es âmes des filles de la Congrégation , il les rendra tousjours plus exactes et soigneuses à l'observation de leurs Constitutions , quoy qu'elles d'elles mesmes n'obligent point sous peine de péché mortel ny véniel ; car si elles obligeoient sous peine de la mort , combien estroitement les observeroit-on ?

Or l'amour est fort comme la mort , doncques les attraits de Tamour sont aussi puissants à faire exécuter une resolution , comme les menaces de la mort. Le zèle , dit le sacré Cantique, est dur et ferme comme l'enfer; les âmes doncques qui ont le zèle , feront autant , et plus en vertu d'iceluy, qu'elles ne feroient pour la crainte de l'enfer ; si bien que les filles de la Congrégation , par la suave violence de l'amour, observeront autant exactement leurs Règles, Dieu aydant , que si elles y estoient obligées sous peine de damnation éternelle.

El somme, elles autant perpétuelle mémoire de ce que dit Salomon aux Proverbes, XIX : Qui garde le commandement, garde son ame, et qui néglige sa voye il mourra : or vostre voye c'est la sorte de vie en laquelle Dieu vous a mises. Je ne dis rien icy de l'obligation que nous avons à

l'observance des vœux; car il est tout évident, que qui transgresse absolument la règle , et vœux essentiels de pauvreté ,'chasteté , et obeyssance, pèche mortellement, et feroiton le mesme , contrevenant à la closture.

Que les Sœurs fassent profession particulière de nourrir leurs cœurs en une dévotion intime, forte, et généreuse. Je dis, intime, en sorte qu'elles ayent la volonté conforme aux bonnes actions extérieures qu'elles feront, soit petites ou grandes ; que rien ne se fasse par coustume , mais par élection et application de volonté ; et si quelquefois l'action extérieure prévient l'alfection intérieure, à cause de l'accoustumance, qu'au moins l'afTeclion la suive de près. Si, avant que m'incliner corporellement à mon Supérieur, je n'ay pas fait l'inclination intérieure , par une humble élection de luy estre soubmis, qu'au moins ceste élection accompagne ou suive de près l'inclination extérieure.

Les filles de la Congrégation ont fort peu de Règles pour Texterieur, peu d'austérités, peu de cérémonies, peu d'offices ; que doncques elles y accommodent volontiers et amoureusement leurs cœurs, faisant naistre l'extérieur de l'intérieur, et nourrissant l'intérieur par l'extérieur : car ainsi le feu produit la cendre, et la cendre nourrit le feu.

Il faut encore que cette aevotion soit forte , 1 . à supporter 'es tentations, qui ne manquent jamais à ceux qui veulent tout de bon servir Dieu.

2. Forte à supporter la variété des esprits qui se trouveront en la Congrégation, qui est (in essay aussi grand, pour les esprits foibles, qu'on en puisse rencontrer.

3. Forte à sujrporter une chacune ses imperfections, pour ne se point inquiéter de s'y voir sujete. Car comme il faut avoir une humilité forte, pour ne point perdre courage, ains relever nostre confiance en Dieu parmy nos imbécillités, aussi faut-il avoir le courage puissant, pour en entreprendre la correction, et amandement parfait.

4'. Forte à combattre ses imperfections.

5. Forte à mespriser les paroles et jugemens du monde 5 qui ne manque jamais de controoller les instituts pieux, sur tout au commencement.

6. Forte à se tenir indépendante des afTections , amitiés, ou inclinations particulières, afin de ne point vivr« selon icelles , mais selon la lumière de la vraye pieté.

7. Forte à se tenir indépendante des tendretés, douceurs et consolations qui nous proviennent tant de Dieu que des créatures, pour ne point nous laisser engager par icelles.

8. Forte pour entreprendre une guerre continuelle contre nos mauvaisesinclinations, humeurs, habitudes et propensions.

Il faut en fin qu'elle soit généreuse, pour ne point s'estonner des difficultés, ains au contraire aggrandir son courage par icelles; car (comme dit saint Bernard) celuy là n'est pas bien vaillant , auquel le cœur ne croist pas entre les peines et contradictions. Généreuse pour prétendre au plus haut point de la perfection Chrestienne , nonobstant toutes imperfections et foiblesses présentes, en s'appuyant par une parfaite confiance sur la miséricorde divine, à Texemple de celle qui disoit à son bien-airaé : Tirez-moy, nous courrons après vous en l'odeur de vos onguents : comme si elle eust voulu dire : De moy mesme je suis immobile ; mais quand vous me tirerez , je courray. Le divin amant de nos âmes nous laisse souvent comme englués dans nos misères , afin que nous sçachions que nostre délivrance vient de lu y , et que , quand nous l'aurons , nous la tenions chère, comme un don précieux de sa bonté. C'est pourquoy , comme la dévotion généreuse ne cesse jamais de crier à Dieu : Tirezmoy ; aussi ne cesse-elle jamais d'aspirer, d'espérer, et de se promettre courageusement de courir, et de dire : Nous courrons après vous. Et ne faut jamais se fascher, si d'abord on ne court pas après le Sauveur, pourveu que l'on die toujours ;

Tirez-moy, et que l'on ayt le courage bon pour dire : Nous courrons; car encore que nous ne courions pas, il suffit que, Dieu aydant, nous courrons.

Geste Congrégation, non pins que les autres Religions,, n'est pas une assemblée de personnes parfaictes, mais de personnes qui prétendent de se perfectionner; non de per-^ sonnes courantes , mais de personnes qui prétendent courir, et lesquelles pour cela apprennent premièrement à marcher le petit pas , puis à se haster, puis à cheminer à demy course^, puis enfin à courir.

Geste dévotion généreuse ne mesprise rien, et fait que sans trouble , ny inquiétude , nous voyons un chacun cheminer, courir, et voler diversement , selon la diversité des inspirations, et variété des mesures de la grâce divine, qu'un chacun reçoit. C'est un advertissement , que le grand Apostre S. Paul fait aux Romains, XIV. L'un, dit-il, croit de pouvoir manger de tout ; l'autre, qui est infirme, mange des herbes : que celuy qui mange , ne mesprise point celuy qui ne mange pas , et celuy qui ne mange pas, ne juge point celuy qui mange : que chacun abonde en son sens; celuy qui mange, mange en nostre Seigneur, et celuy qui nemange pas , ne mange pas en nostre Seigneur, et tant l'un que l'autre rendent grâces à Dieu. Les Règles ne commandent pas beaucoup de jeusnes, neantmons il se pourra que quelques-unes, pour des nécessitez particulières, obtiendront l'obédience d'en faire d'avantage. Que celles qui jeusneront ne mesprisent point ceiit-s qui mangent, ny celles qui mangent, celles qui jeusneront : et ainsi en toutes autres thoses qui ne sont ny commandées, ny détendues. Qu'un chacun abonde en son sens, c'est à dire qu'une chacune jouysse, et use de sa liberté, sans juger ny conirooller les autres qui ne feront point comme elle, voulant faire'trouver sa façon meilleure, puis que mesme il se peut faire qu'une personne mange avec tel renoncement de sa propre volonté ^

qu'une autre îeusneroil, et qu'une personne ne die pas ses coulpes , par le mesme renoncement par lequel l'autre les dira. La généreuse dévotion ne veut pas avoir des compagnons en tout ce qu'elle fait ; ains seulement en sa pretenion, qui est la gloire de Dieu, et l'avancement du prochain m Famour divin; et pourveu qu'on s'achemine droitement à ce but là, elle ne se mit i):is en peine par quel chemin c'est. Pourveu que celuy (j.a jeusne, jeusne pour Dieu, et que celuy qui ne jeusne pas , ne jeusne pas aussi pour Dieu, elle est toute satisfaite tant de l'un que de l'autre.

Elle ne veut doncques pas tirer les autres à son train ; ains suit simplement , humblement , et tranquillement son chemin. Que si mesme il arrivoit qu'une personne mangeast , non pas pour Dieu , mais par inclination , ou qu'elle ne lîst pas la discipline , non pas pour Dieu , mais par naturelle aversion, encor faudroit-il que celles qui font les exercices contraires, ne la jugeassent point; ains que sans la censurer, elles suivissent leur chemin doucement , et suavement, sans mespriser, ny juger au préjudice des infirmes, se ressouvenant que si en ces occasions, les unes secondent peut estre trop mollement leurs inclinations et aversions, en des autres occurrences, les autres en font bien de mesme : mais aussi celles qui ont de telles inclinations et aversions, se doivent bien garder de dire des paroles, ny donner aucune sorte de signe , d'avoir à desgout que les autres fassent mieux ; car elles feroient une grande impertinence : ains considérant leur foiblesse, elles doivent rei^arder les mieux-faisantes , avec une saincte, douce, et cordiale révérence; car ainsi elles pourront tirer autant de profit de leur imbécillité , par l'humilité qui en naislra, que les autres en tirent par leurs exercices. Que si ce point est bien entendu, et bien observé, il conservera une merveilleuse tranquillité et suavité en la Congrégation. Que Marthe soit active, mais qu'elle ne contrerolle point Magdeleine j que Magdeleine contemple, maia

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qu'elle ne mesprise point Marthe ; car nostre Seigneur prendra la cause de celle qui sera censurée.

Mais neantmoins, si quelques sœurs avoientdes aversions aux choses pieuses , bonnes , et appreuvées , ou bien des inclinations aux choses moins pieuses, si elles me croyent, elles useront de violence, et contreviendront le plus qu'elles pourront à leurs aversions et inclinations , pour se rendre vrayement maistresses d'elles-mesmes , et servir Dieu , par une excellente mortification, répugnant ainsi à leur répugnance, contredisant à leur contradiction , déclinant de leurs inclinations, divertissant de leurs aversion^, et en tout et par tout faisant régner Fauthorité de la raison , principalement es choses esquelles on a du loisir, pour prendre resolution. Et pour conclusion, elles essayeront d'avoir un cœur souple et maniable, soubmis, et aisé à condescendre en toutes choses loisibles, et à monstrer en toute entreprise l'obeyssance et la charité, pour ressembler à la colombe qui reçoit toutes les lueurs que le soleil luy donne. Bien-heureux sont les cœurs pliables, car ils ne rompront jamais.

Les filles de la Visitation parleront tousjours tres-humblement de leur petite Congrégation, et préféreront toutes les autres à icelle (quanta l'honneur et estime) et neantmoins la préféreront aussi à toute autre, quant à l'amour, tesmoignant volontiers, quand il se présentera l'occasion , comlâen agréablement elles vivent en ceste vocation. Ainsi les femmes doivent préférer leurs maris à tout autre, non en honneur, mais en affection ; ainsi chacun préfère son pays aux autres en amour, non en estime, et chaque nocher chérit plus le vaisseau dans le.juel il vogue que les autres, quoy que plus riches et mieux fournis. Advoiions franchement que les autres Congrégations sont meilleures, plus riches, et plus excellentes, mais non pas pourtant plus aymables, ny désirables pour nous; puis que nostre Seigneur a voulu ([ue ce fust nostre patrie, et nostre barque, et que nostre cœur fust

marié à cet institut, suivant le dire de celuy auquel , quand on demanda quel estoit le plus agréable séjour, et le meilleur aliment pour Tenfant? le sein (dit-il) et le laict de sa mère ; car bien qu'il y ait de plus beaux seins et de meilleur laict, si est-ce que pour luy , il n'y en a point de plus propre , ny de plus aymable. Dieu soit beny.

i..4TRETIEN fl

Auquel on demande si l'on peut aller à Dieu avec une grande confiance, mesme ayant le sentiment de nostre misère, et comment : et du parfait abandonnement de soy-mesme.

Yous me demandez , mes tres-cheres filles , si une ame uyant le sentiment de sa misère, peut aller à Dieu avec une grande confiance. Or je responds, que non seulement l'ame qui a la cognoissance de sa misère peut avoir une grande confiance en Dieu; mais qu'elle ne peut avoir une vraye confiance, qu'elle n'ayt la cognoissance de sa misère; car ceste cognoissance et confession de nostre misère nous introduit devant Dieu : ainsi tous les grands Saincts , comme Job, David, et les autres, commençoient toutes leurs prières par la confession de leur misère et indignité ; de sorte que c'est une très-bonne cbose de se recognoistre pauvre , vil et abject, et indigne de comparoistre en la présence de Dieu. Ce mot célèbre entre les anciens , Cognois-toy toy-mesme , encore qu'il s'entende de la co^i^twissance de la grandeur et excellence de l'ame , pour ne la ^^uint avilir et prophaner en des choses indignes de sa noblesse, il s'entend aussi de la cognoissance de nostre indignité , imperfection et misera : d'autant que tant plus que nous nous cognoistrons misérables, tant plus nous nous confierons en la bonté et miséricorde de Dieu : car entre la miséricorde et la misère il y a une certaine liaison si grande , que l'une ne se peut exercer iiaus l'autre. Si Dieu n'eust ^oint créé l'homme , il eust été

vrayement tout bon; mais il n'eust point esté actuellement miséricordieux , d'autant que la miséricorde ne s'exerce qu'envers les misérables. Vous voyez donc que tant plus nous nous cognoissons misérables , tant plus nous avons occasion de nous confier en Dieu , puis que nous n'avons rien de quoy nous confie^ en nous-mesmes. La défiance de nousmesmes provient d« la cognoissance de nos imperfections. Il est bien bon de se defJier de nous-mesmes : mais de quoy nous serviroit-il de le faire , r aon pour jelter toute nostre confiance en Dieu, et nous attendre à sa miséricorde? Les fautes et les infidelitez que nous commettons tous les jours nous doivent bien apporter de là honte et confusion, lors que nous voulons approcher de nostre Seigneur; et ainsi lisons-nous qu'il y a de grandes âmes , comme sainte Catherine de Sienne et la mère Thérèse , qui lors qu'elles estoient tombées en quelque défaut, avoient de ces grandes confusions ; aussi est-il bien raisonnable qu'ayant olfensé Dieu , nous nous retirions un peu par humilité , et demeurions confus ; car, si seulement nous avons offensé un amy, nous avons bien honte de l'aborder ; mais il n'en faut pas demeurer là : car ces vertus d'humilité , d'abjection et de confusion sont des vertus moitoyennes , par lesquelles nous devons monter à l'union de nostre ame avec son Dieu. Ce ne seroit pas grand' chose de s'estre aneanty et despouillé de soy-mesme (ce qui se fait par des actes de confusion) si ce n'estoit pour se donner tout à Dieu , ainsi que S. Paul nous l'enseigne, quand il dit : Despoùillez-vous du vieil homme, et vous revestez du nouveau ; car il ne faut pas demeurer nud, ains se revestir de Dieu. Ce petit reculement ne se fait, que pour mieux s'eslancer à Dieu par un acte d'amour et de confiance; car il ne faut pas se confondre tristement et avec inquiétude, c'est l'amour propre qui donne ces conf irsions-là , parce que nous sommes marris de n'estre pas parfaicts , non tant pour l'amour de Dieu que pour l'amour de uous-me&-

mes. Et si bien vous ne sentez pas une telle confiance, si ne faut-il pas laisser d'en faire les actes , et dire à nostre Seigneur : Encore , mon Seigneur, que je n'aye aucun sentiment de confiance en vous, je sçay pourtant que vous estes mon Dieu , que je suis toute vostre , et n'ay espérance qu'en vostre bonté; ainsi je m'abar-lonne entre vos mains. Et il est tousjours en vostre pouvoir de faire de ces actes, et quoy que nous ayons de la difficulté, il n'y a pourtant pas de l'impossibilité, et c'est en ces occasions là, et parmy ces difficultez , que nous devons tesmoigner de la fidélité à nostre Seigneur; car bien que nous fassions ces actes sans goust , et sans aucune satisfaction, il ne s'en faut pas mettre en peine, puisque nostre Seigneur les ayme mieux ainsi ; et ne dites pas , que vous le dites voirement , mais que ce n'est que de bouche ; car si le cœur ne le vouloit , la bouche n'en diroit pas un mot. Ayant faict cela demeurez en paix , et sans faire attention sur vostre trouble, parlez à nostre Seigneur d'autre chose. Voila donc pour la conclusion de ce premier poinct , qu'il est tres-bon d'avoir de la confusion , quand nous avons la cognoissance et sentiment de nostre misère et imperfection ; mais qu'il ne faut pas s'arrester là, ni pour cela tomber en descouragement ; ains relever son cœur en Dieu par une saincte confiance , le fondement de laquelle doit eslre en luy , et non pas en nous ; d'autant que nous changeons, et il ne change jamais, et demeure tousjours aussi bon et miséricordieux, quand nous sommes foibles et imparfaicts, que quand nous sommes forts et parfaicts. J'ay accoustumé de dire, que le thrône de la miséricorde de Dieu c'est nostre misère : il faut donc, d'autant que nostre misère sera plus grande , avoir aussi une plus grande confiance.

Passons maintenant à l'autre question , qui est de l'abandon de soy-mesme, et quel doit estre l'exercice de l'ama abandonnée. Il faut doncques sçavoir qu'abandonner nostre ame, et nous laisser nous-mesmes. n'est autre chose que

quitter et nous deffaire de nostre propre volonté , pour la donner à Dieu : car il ne nous serviroit de guiere (comme j'ay desja dit) de nous renoncer, et délaisser nous-mesmes , si ce n'estoit pour nous unir parfaictement à la divine bonté. Ce n'est donc que pour cela qu'il faut faire cest abandormement, lequel autrement seroit inutile, et ressombleroit à ceux des anciens Philosophes, qui ont, faict des admirables abandonnemens de toutes choses et d'eux-mesmes , pour une vaine prétention , et pour s'abandonner à la Philosophie , comme Epictete, tres-renommé Philosophe , lequel estant esclave de condition , à cause de sa grande sagesse on le vouloit affranchir; mais luy par un renoncement le plus extrême de tous ne voulut point sa liberté , et demeura ainsi volontairement en esclavage, avec une telle pauvreté, qu'après sa mort on ne luy trouva qu'une lampe, qui fut vendue bien cher, à cause qu'elle avoit esté à un si grand homme ; mais nous autres nous ne voulons pas nous abandonner, sinon pour nous laisser à la mercy de la volonté de Dieu. Il y a beaucoup de gens qui disent à nostre Seigneur : Je me donne tout à vous sans aucune reserve ; mais il y en a fort peu qui embrassent la pratique de cet abandonnement , lequel n'est autre chose qu'une parfaicte indifférence à recevoir toute sorte d'evenemens, selon qu'ils arrivent par l'ordre de la providence de Dieu , aussi bien l'affliction comme la consolation , la maladie comme la santé , la pauvreté comme les richesses , le mespris comme l'ho.^neur, et l'opprobre comme la gloire. Ce que j'entends selon la partie supérieure de nostre ame ; car il n'y a point de doute que l'inférieure et l'inclination naturelle tendra tousjours plustost du costé de l'honneur que du mespris, des richesses que de la pauvreté; quoy qu'aucun ne puisse ignorer cpie le mespris, l'abjection et la pauvreté ne soient plus agrealoles à Dieu que Fhonneur et l'abondance de beaucoup de richesses. Or, pour faire cet abandonnement, il faut obeïr à la volonté de Dieu signifiée.

et à celle de son bon plaisir ; l'un se faict par manière de résignation, et l'autre par manière d'indifférence. La volonté de Dieu signifiée comprend ses commandemens, se? conseils, ses inspirations, nos Règles , et les ordonnances de nos Supérieurs. La volonté de son bon plaisir regarde les evenemens des choses que nous ne pouvons pas prévoir : comme, par exemple, je ne sçay pas si je mourray demain, je voy que c'est le bon plaisir de Dieu, et partant je m'abandonne à son bon plaisir, si meurs de bon cœur. De mesme, je ne sçay pas si l'année qui vient tous les frnicts de la terre seront tempestez ; s'il arrive qu'ils le soient , ou qu'il y ait de la peste, ou tels autres evenemens, il est tout évident que c'est le bon plaisir de Dieu, et partant je m'y conforme. Il arrivera que vous n'aurez pas de la consolation en vos exercices ; il est certain que c'est le bon plaisir de Dieu , c'est pourquoy il y faut demeurer avec une extrême indifférence entre la désolation et la consolation; de mesme en faut-il faire en toutes les choses qui nous arrivent, es habits qui nous sont donnez , es viandes qui nous sont présentées. 11 faut de plus remarquer qu'il y a des choses esqu elles il faut joindre la volonté de Dieu signifiée à celle de son bon plaisir : comme si je tombe malade d'une grosse fièvre , je voy en cet événement que le bon plaisir de Dieu est que je demeure en indifférence de la santé ou de la maladie : mais la volonté de Dieu signifiée est , que moy qui ne suis pas sous l'obeïssance j'appelle le médecin , et que j'applique tous les remèdes que je puis; je ne dis pas les plus exquis , mais les communs et ordinaires ; et que les Religieux qui sont sous un Supérieur, reçoivent les remèdes et traittemens qui leur sont présentez, en simplicité et soubmission; car Dieu le nous a signifié en ce qu'il donne la vertu aux remèdes : la saincte Escriture le nous enseigne en plusieurs endroits , et l'Eglise l'ordonne. Or cela faict, que la maladie surmonte le remède, ou le remède surmonte le mal, il en faut estre

en parfaicte indifférence, en telle sorte, que si la maladie et la santé estoient là devant nous, et que nostre Seigneur nous dist : Si tu choisis la santé , je ne t'en osteray pas un grain de ma grâce ; si tu choisis la maladie, je ne te l'augmenteray pas aussi de rien ; mais au choix de la maladie il y a un peu plus de mon bon plaisir : alors Tame qui s'est entièrement délaissée et abandonnée eiJre les mains de nostre Seigneur, choisira sans doute la maladie, pour cela seu* lement qu'il y a un peu plus du bon plaisir de Dieu ; ouy, mesme quand ce seroit pour demeurer toute sa vie dans un lict, sans faire autre chose que souffrir, elle ne voudroit pour rien du monde désirer un autre estai que celuy-là : ainsi les Saincts qui sont au ciel ont une telle union avec la volonté de Dieu , que s'il y avoit un peu plus de son bon plaisir en enfer, ils quitteroient le paradis pour y aller. Cet estât du délaissement de soy-mesme comprend aussi l'abandonnement au bon plaisir de Dieu , en toutes tentations, ariditez, seicheresses , aversions et répugnances qui arrivent en la vie spirituelle ; car tn toutes ces choses , l'on y void le bon plaisir de Dieu , quand elles n'arrivent pas par nostre défaut , et qu'il n'y a pas du péché. Enfin l'abandonnement est la vertu des vertus ; c'est la cresme de la charité , l'odeur de l'humilité , le mérite , ce semble , de la patience , et le fruict de la persévérance : grande est ceste vertu , et seule digne d'estre pratiquée des plus chers enfans de Dieu. Mon Père, dit nostre doux Sauveur sur la croix, je remets mon esprit entre vos mains : il est vray, vouloit-il dire , que tout est consommé , et que j'ay tout accomply ce que vous m'avez commandé ; mais pourtant si telle est vostre volonté, qu3 je de- *neure encore sur ceste croix pour souffrir davantage , j'en suis content , je remets mon esprit entre vos mains , vous en pouvez faire tout ainsi qu'il vous plaira. Nous en devons faire de mesme , mes tres-cheres. filles , en toute occasion, soit que nous souffrions, ou que nous jouyssions de quelque

contentement , nous laissant ainsi conduire à la volonté divine, selon son bon plaisir, sans jamais nous laisser préoccuper de nostre volonté particulière. Nostre Seigneur ayme d'un amour extrêmement tendre ceux qui sont si heureux que de s'abandonner ainsi totalement à son soing paternel, se laissant gouverner par sa divine providence , sans s'amuser à considérer si les effects de ceste providence leur seront utiles, profitables, ou dommageables; estans tout asseurez, que rien ne leur sçauroit estre envoyé de ce cœur paternel et tres-aymable , ny qu'il ne permettra que rien leur arrive, dequoy il ne leur fasse tirer du bien et de l'utilité , pourveu que nous ayons mis toute nostre confiance en luy, et que de bon cœur nous disions : Je remets mon esprit , mon ame , mon corps, et tout ce que j'ay entre vos bénites mains, pour en faire selon qu'il vous plaira. Car jamais nous ne sommes réduits à telle extrémité, que nous ne puissions tousjours respandre devant la divine Majesté des parfums d'une saincte soubmission à sa tres-saincte volonté, et d'une continuelle promesse de ne le vouloir point offenser. Quelquefois nostre Seigneur veut que les âmes choisies pour le service de sa divine Majesté se nourrissent d'une resolution ferme et invariable de persévérer à le suivre parmi les degousts , seicheresses, répugnances et aspretez de la vie spirituelle , sans consolation, saveurs, tendretez, et sans goust, et qu'elles croyent de n'estre dignes d'.vntie chose, suivant ainsi L^ divin Sauveur avec la fine poi - 'e de l'esprit, sans autre appuy que celuy de sa divine volonté, qui le veut ainsi. Et voila comme je désire que nous cheminions, mes chères filles.

Or maintenant vous me demandez à quoy se doit occuper intérieurement ceste ame , qui est toute abandonnée entre les mains de Dieu. Elle ne faict rien sinon demeurer auprès de nostre Seigneur, sans avoir soucy d'aucune chose, non pas mesme de son corps, uy de son ame^ car puisqu'elle m. 19

s*est embarquée sous la providence de Dieu , qu'a-t'elle affaire de penser ce qu'elle deviendra? Nostre Seigneur, auquel elle s'est toute délaissée, y pensera assez pour elle. Je n'entends pas pourtant de dire qu'il ne faille pas penser es choses esqu elles no us somme* ob^gez chacun selon sa charge ; car il ne faut pas qu'un Supérieur, sous ombre de s'estre abandonné à Dieu , et se reposer en son soing, néglige de lire et d'apprendre les enseignemens qui sont propres pour l'exercice de sa charge : il est bien vray qu'il faut avoir une grande confiance pour s'abandonner ainsi , sans aucune reserve, à la providence divine; mais aussi quand nous abandonnons tout, nostre Seigneur prend soing de tout et conduit tout : que si nous reservons quelque chose , de laquelle nous ne nous confions pas en lui , il nous la laisse ; comme s'il disoitrVous pensez estre assez sages pour faire ceste chose-là sans moy, je vous laisse gouverner, vous verrez comme vous TOUS en trouverez. Celles qui sont dédiées à Dieu en la religion, doivent tout abandonner sans aucune reserve. Sainte Magdelaine, qui s'estoit toute abandonnée à la volonté de nostre Seigneur, demeuroit à ses pieds, et l'escoutoit tandis qu'il parloit ; et lors qu'il cessoit de parler, elle cessoit aussi d'escouter, mais elle ne bougeoit pourtant d'auprès de luy : ainsi ceste ame qui s'est délaissée , n'a autre chose à faire qu'à demeurer entre les bras de nostre Seigneur comme un enfant dans le sein de sa mère, lequel , quand elle le met en bas pour cheminer, il chemine jusques à tant que sa mère le reprenne ; et quand elle veut le porter, il luy laisse faire : il ne sçait point et ne pense point où il va , mais il se laisse porter ou mener où il plaist à sa mère : tout de mesme ceste ame, aymant la volonté du bon plaisir de Dieu en tout ce qui luy arrive, se laisse porter, et chemine neantmoins, faisant avec grand soing tout ce qui est de la volonté de Dieu Hgnifiée. Vous dites maintenant, s'il est bien possible que Bostre volonté soit tellement morte en nostre Seigneur, que

nous ne sçachions plus ce que nous voulons ou ce que nous ne voulons pas. Or je dis en premier lieu , qu'il n'arrive jamais, pour abandonnez que nous soyons, que nostre franchise , et la liberté de nostre arbitre ne nous demeurent ; de sorte qu'il nous vient tousjours quelque désir et quelque volonté : mais ce ne sont pa., des volontés absolues et des désirs formez : car si tost qu'une ame, qui s'est délaissée au bon plaisir de Dieu, aperçoit en soy quelque volonté, elle la faict incontinent mourir en la volonté de Dieu.

Yous voudriez aussi sçavoir, si une ame encore bien im-' parfaicte pourroit demeurer utilement devant Dieu avecceste simple attention à sa saincte présence en l'oraison; et je vous dis, que si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer, car il arrive assez souvent que nostre Seigneur donne ces quiétudes et tranquillitez à des âmes qui ne sont pas bien^ purgées ; mais tandis qu'elles ont encore besoing de se purger, elles doivent, hors l'oraison, faire des remarques et des considérations nécessaires à leur amendement ; car, quand bien Dieu les tiendroit tousjours fort recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir avec l'entendement sur plusieurs choses indifférentes : pourquoy donc ne pourrontelles pas considérer et faire des resolutions pour leur amendement et pour la pratique des vertus? Il y a des personne? fort parfaictes, ausquelles nostre Seigneur ne donna jamais de telles douceurs, ny de ces quiétudes; qui font tout avec la partie supérieure de leur ame, et font mourir leur volonté dans la volonté de Dieu à vive force '^t avec la pointe de 1» raison ; et ceste mort icy est 1» mort de la Croix, laquelle est beaucoup plus excellente et plus généreuse que l'autre, que l'on doit plustost appeler un endormissement qu'une mort, car ceste ame , qui s'est embarquée dans la nef de la providence de Dieu, se laisse aller et vogue doucement comme une personne qui , dormant dans un vaisseau sur une mer tranquille, ne lai&se pas d'avancer. Geste manière de mort

ainsi douce se donne par manière de grâce, et l'autre se donne par manière de mérite.

Vous voulez encore sçavoir quel fondement doit avoir nostre confiance.il faut qu'elle soit fondée sur Fintînie bonté de Dieu , et sur les mérites de la Mort et Passion de nostre Seigneur Jesus-Christ , avec ceste condition de nostre pavt^ que nous ayons et cognoissions en nous une entière et ferme resolution d'estre tout à Dieu , et de nous abandonner du tout, et sans aucune reserve, à sa providence. Je désire toutesfois que vous remarquiez, que je ne dis pas qu'il faille sentir ceste resolution, d'estre ainsi tout à Dieu, mais seulement , qu'il la faut avoir et cognoistre en nous ; parce qu'il ne faut pas s'amuser à ce que nous sentons ou que nous ne sentons pas ; d'autant que la plupart de nos sentimens et satisfactions ne sont que des amusemens de nostre amourpropre. Il ne faut pas aussi entendre, qu'en toutes ces choses icy de l'abandonnement et de l'indifférence nous n'ayons jani; ^ de désirs contraires à la volonté de Dieu ; et que nostre nature ne répugne aux evenemens de son bon plaisir ; car cela peut souvent arriver. Ce sont des vertus qui font leur résidence en la partie supérieure de l'ame ; l'inférieure pour l'ordinaire n'y entend rien, il n'en faut faire aucun eslat ; mais sans regarder ce qu'elle veut, il faut embrasser ceste volonté divine, et nous y unir malgré qu'elle en ayt. Il y a peu de personnes qui arrivent à ce degré du parfaict délaissement d'elles-mesmes : mais nous y devons neantmoins, tous prétendre, chacun selon sa portée et petite capacité.

Sur la faite de nostre Seigneur en Egypte, où il est traité de la fermeté que nous devons avoir parmi les accidens du monde,

Nous célébrons l'octave de la feste des saincts Innocens , auquel jour la saincte Eglise nous fait lire l'Evangile qui

traite comme l'Ange du Seigneur dit au glorieux S. Joseph -en songe , c'est à dire en dormant , qu'il prist l'enfant et la tnere , qu'il s'enfuist en Egypte , d'autant qu'Herodes , jaloux de sa royauté, cherchoit nostre Seigneur pour le mettre à mort , de crainte ([u'il ne la luy ostast ; et estant remply de colère, dequoy les Roys Mages n'estoient point retournez par devers luy en Jerusalen. , il commanda que l'on fîst mourir tous les petits enfans au dessous de l'âge de deux ans , croyant que nostre Seigneur s'y trouveroit , et par ce moyen il s'asseureroit de la possession de son Royaume. Cet Evangile est plein d'une quantité de belles conceptions. Je me contenteray de quelques-unes , qui nous serviront d'un autant agréable que profitable entretien. Je commence par la première remarque que faict le grand S. Jean Chrysostome , qui est de l'inconstance , variété , et instabilité des accidens de ceste vie mortelle. 0 que ceste considération est utile ! car le défaut d'icelle est ce qui nous porte au descouragement et bijarrerie d'esprit, inquiétude, variété d'humeurs , inconstance et instabilité en nos resolutions ; car nous ne voudrions pas rencontrer en nostre chemin nulle .difficulté , nulle contradiction , et nulle peine : nous voudrions avoir tousjours des consolations sans seicheresses ny ariditez , des biens sans meslange d'aucun mal , la santé sans maladie , le repos sans travail , la paix sans trouble. Hé ! qui ne void nostre folie ? car nous voulons ce qui ne se peut : la pureté ne se trouve qu'en paradis et en enfer : au paradis le bien , le repos et la consolation sont en leur pureté , sans aucun meslange du mal, du trouble ny de Faliliciion; au contraire en enfer le mal, le desespoir, le trouble et l'inquiétude s'y trouve , et est en sa pureté sans aucun meslange du bien , de l'espérance , de la tranquillité , ny de la paix : mais en ceste vie périssable jamais le bien ne se trouve sans la suitte du mal, les richesses sans inquiétudes, le repos «ans travail , la consolation sans l'affliction , la santé sans la

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maladie ; bref tout y est meslangé et meslé, le bien avec le mal : c'est une continuelle variété d'accidens divers. Ainsi Dieu a voulu diversifier les saisons, et que l'Esté fust suivy de l'Automne , et rilyver suivy du Priatemps, pour nous moiistrer que rien n'est permanent en ceste vie ; que les choses tempo* relies sont perpétuellement muables, inconstantes et sujettes ^u changement ; et le défaut de la cognoissance de ceste vérité est, comme j'ay dit, ce q ; nous rend muables et changeans en nos humeurs ; d'autant que nous ne nous servons pas de la raison que Dieu nous a dopnée, laquelle raison nous rend immuables , fermes et solides , et partant semblables à Dieu. Quand Dieu dit, Faisons l'homme à nostre semblance, il donpa ,qu^pt,et quant la raison et l'usage d'icelle pour discourir, considérer et discerner le bien d'avec le mal, et les choses qui méritent d'estre esleuës ou rejettées; la raison est ce qui nous rend supérieurs, et maistres de tous les animaux. Lors que Dieu eut créé nos premiers parens , il leur donna une entière nomination sur les poissons de la mer, et sur les animaux de la terre , et par conséquent leur donna la cognoissance de chacune espèce, et les moyens de les dominer., et de s'en rendre le maistre et seigneur. Dieu n'a pas seulement faict ceste grâce à l'homme de le rendre seigneur des animaux par le moyen du don qu'il luy a faict de la raison , par laquelle il l'a rendu semblable à luy ; mais encore il luy a donné plein pouvoir sur toutes sortes d'accidensetevenemens. Il est dit, que l'homme sage, c'est à dire, l'homme qui se conduit par la raison , se rendra maistre absolu des Astre " : qu'est-ce à dire cela, sinon que par l'usage de la raison , il demeurera ferme et constant en Id diversité des accidens et evenemens de ceste vie mortelle? Que le temps soit beau ou qu'il pleuve , que l'air soit calme ou que le vent souffle , l'homme sage ne s'en soucie pas , sçachant bien que rien n'est stable et permanent en ceste vie, et que ce n'est pas icy le lieu de repos. En l'aiflic-

tîon îl ne se désespère point , ains il attend la consolation ; en la maladie il ne se tourmente point, mais il attend la santé ; ou s'il void qu'il soit tellement mal que la mort s'en deust ensuivre , il benist Dieu , espérant le repos de la vie immortelle qui suit celle-cy ; que s'il rencontre la pauvreté, il ne s'en afflige pas, car il sçait bien que les richesses ne sont point en ceste vie sans la pauvreté; s'il est mesprisé, il sçait bien que l'honneur icy bas n'a point de permanence, ains est ordinairement suiyy du deshonneur ou du mespris; bref, en toutes sortes d'evenemens, soit prospérité, ou adversité , il demeure ferme , stable et constant en sa resolution de prétendre et tendre à la jouyssance des biens éternels. Mais il ne faut pas seulement considérer ceste variété, changement, mutation et instabilité es choses transitoires et matérielles de ceste vie mortelle; nullement; ains il les faut considérer encor estre aussi dans le succès de nostre vie spirituelle, oii la fermeté et constance est d'autant plus nécessaire , que la vie spirituelle est relevée au dessus de le! vie mortelle et corporelle. C'est un abus très-grand que (' ^ ne vouloir point souffrir ou sentir des mutations et chaii^ .mens en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernons point par la raison et que nous ne voudrons pas nous laisser gouverner. L'on dit communément. Voyez cet enfant , il est bien jeune; mais il a pourtant desja l'usage de !a raison : ainsi plusieurs ont l'usage de la raison , lesquels, comme enfans , ne se conduiseiit pourtant pas par le commandement de la raison. Dieu r uonné à l'homme la raison pour le conduire; mais pourtant il y en a peu qui la laissent maistriser en eux : au contraire ils se laissent gou veiner par leurs passions, lesquelles devroient estre subjettes et obey^santes à la raison selon l'ordre que Dieu requiert de nous^ Je me veux faire entendre plus familièrement : la plus paît des personnes du monde se laissent gouvernei' et conduii^ à leujs passions , et non à la raison; aussi sont-ils pour I'ûp-

dinaire bijarres, varians et changeans en leurs humeurs; s'ils ont une passion de se coucher tost, ou bien tard , ils le font; s'ils en ont une d'aller aux champs, ils se lèvent de grand matin; mais s'ils en ont nne de dormir, ils le font tout de mesme : quand ils veulent disner et desjeuner tost , ou fort tard , ils le font aussi ; et non seulement ils sont bijarres et inoonstans en cela, mais ils le sont mesme en leur conversation : ils veulent qiK /'on s'accommode à leurs humeurs, et ne se veulent point accommoder à celles des autres : ils se laissent emporter à leurs inclinations, et particulières affections et passions, sans que pourtant cela soit estimé vicieux parmy les mondains; et pourveu qu'ils n'incommodent pas beaucoup l'esprit du prochain , on ne les tient pas pour bijarres et inconstans. Et pourquoy cela? non pour autre chose, sinon d'autant que c'est un mal ordinaire parmy les mondains : mais en la Religion on ne peut pas tant se laisser emporter à ses passions : car pour les choses extérieures, les Règles sont pour nous tenir réglez au prier, au manger et dormir, et ainsi des autres exercices , tousjours à mesmes heures , quand l'obeyssance ou la cloche nous le signifie ; et puis nous n'avons tousjours qu'une mesme conversation ; car nous ne pouvons pas nous séparer. En quoy donc peut-on exercer la bijarrerie et inconstance? c'est en la diversité des humeurs, des volontez et des désirs : maintenant je suis joyeux, parce que toutes choses me succèdent selon ma volonté; tantost je seray triste, parce qu'il me sera arrivé une petite contradiction que je n'attendois pas : mais ne sçaviez-vous pas que ce n'est point icy le lieu où îe plaisir se trouve pur, sans meslange de desplaisir, que ceste vie est meslée de semblables accidens? Aujourd'huy que vous avez de la consolation en l'oraison , vous estes encouragée , et bien résolue de servir Dieu ; mais demain que vous serez en soicheresse, vous n'aurez point de cœur pour le service de Dieu : Mon Dieu , je suis si alan-

gourie et abbatuê , dites-vous. Or dites-moy un peu , si vous vous gouverniez par la raison, ne verriez- vous pas que s'il estoit bon de servir Dieu hier, il est encore trèsbon de le servir aujourd'huy, et qu'il sera tres-bon de le servir demain? car c'est tousjours le mesme Dieu, aussi digne d'estre aymé quand vous estes en seicheresse que quand vous estes en consolation. Maintenant nous voulons une chose , et demain nous en voudrions une autre ; ce que je voy faire à un tel, ou à une telle, à ceste heure me plaist; tantost cela me desplaira, en telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l'aversion. J'ayme mieux maintenant une personne , et me plais grandement en sa conversation ; demain j'auray peine de la supporter : et que veut dire cela? n'est-elle pas autant capable d'estre aymée aujourd'huy qu'elle estoit hier? Si nous regardions à ce que nous dicte la raison , nous verrions qu'il falloit aymer ceste personne , parce que c'est une créature qui porte l'image de la divine Majesté; ainsi nous aurions autant de suavité en sa conversation, que nous en avions eu autrefois. Mais cela ne provient sinon dequoy on se laisse conduire à son inclination , à ses passions ou affections , pervertissant ainsi l'ordre que Dieu avoit mis en nous , que tout seroit suject à la raison; car si la raison ne domine sur toutes nos puissances, sur nos facultez , nos passions , inclinations , affections , et en fin sur tout ce qui sera de nous, qu'en arrivera-t'il, sinon une continuelle vicissitude, inconstance, variété, changement, bijarrerie, qui nous fera tantost estro fervents , et peu après lâches , negligens et paresseux ; fantost joyeux , et ^uis mélancoliques? nous serons tranquilles une heure , et ^uis inquiets deux jours ; bref, nostrc vie se passera en fainéantise et perte de temps. Donc par ceste première remarque, nous sommes incitez etsemonds à considérer l'inconstance et variété des succès , tant aux choses temporelles qu'aux choses spirituelles, afin que par l'événement des

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rencontres qui pourroient effaroucher nos esprits , comme estant choses nouvelles et non preveùes , nous ne perdions point courage, ne nous laissant emporter à l'inégalité d'humeur, parmy l'inégalité des choses qui nous arrivent ; ains que soubmis à la conduite de la raison que Dieu a mise en nous, et à sa providence, nous demeurions fermes, constants et invariables en la resolution que nous avons faicte de servir •Dieu constamment, courageusement, hardiment et ardemment sans discontinuation (|uelconque. Si je parlois devant des personnes qui ne m'entendissent pas, je tascherois de leur inculquer le mieux qu'il me seroit possible ce que je viens de dire : mais vous scavez que j'ay tousjours tasché de vous inculquer bien avant dans la mémoire ceste tres-saincte égalité d'esprit, comme estant la vertu la plus nécessaire et particulière de la religion. Tous les anciens Pères des Religions ont visé particulièrement à faire que ceste égalité et stabilité d'humeurs et d'esprit regnast dans leurs Monastères; pour cela ils ont estably les Statuts , Constitutions et Règles, afin que les Religieux s'en servissent comme d'un pont pour passer de la continuelle égalité des exercices qui y sont marquez, et ausquels ils se sont assubjettis, à ceste tant aymable et désirable égalité d'esprit , parmy l'inconstance et inégalité des accidens qui se rencontrent tant au chemin de nostre vie mortelle , que de nostre vie spirituelle. Le grand S. Chrysostome dit : 0 homme qui te fasches dequoy toutes choses ne te succèdent pas comL.3 tu voudrois, n'as-tu point de honte de voir que cela que i\ Voudrois, ne s'est pas mesnie trouvé dans la famille de nostre Seigneur? Considère, je te prie, la vicissitude, le changement et la diversité des sujects qui s'y rencontrent ; nostre Dame reçoit la nouvelle qu'elle concevroit dusainct Esprit un fils, qui seroit nostre Seigneur et Sauveur; quelle joye, quelle jubilation pour elle^en cesre heure sacrée de l'incarnation du Verbe éternel ! Peu après S. Joseph s'apperçoit qu'elk est enceinte, et sçachant bien

que ce n'estoit pas de luy qu'elle l'estoit, ô Dieu, quelle affliction ! en quelle détresse ne fut-il pas? Et noslre Dame , quelle extrémité de douleur et affliction ne ressentit -elle pas en son ame , voyant son cher espoux sur le point de la quitter, sa modestie ne luy permettant de descouvrir à S. Joseph rhonneur et la grâce dont Dieu Pavoit gratifiée? Un peu après ceste bourasque passée , TAnge ayant descouvert à S. Joseph le secret de ce mystère, quelle consolation ne receurent-ils pas! Lorsque nostre Dame produit son Fils, les Anges annoncent sa naissance , les Pasteurs et les Roys mages le viennent adorer. Je vous laisse à penser cruelle jubilation et quelle consolation d'esprit n'eurent-ils pas parmy tout cela î Mais attendez ; car ce n'est pas tout. Un peu de temps après l'Ange du Seigneur vint dire en songe à S. Joseph : Prens l'enfant et la mère, et fuy en Egypte, d'autant qu'Herodes veut faire mourir l'enfant. 0 î que ce fat sans doute un suject de douleur très-grand à nostre Dame et à S. Joseph ! ô que l'xinge traite bien S. Joseph en vray Religieux ! Prens l'enfant , dit-il , et la mère , et fuy en Egypte, et y demeure jusques à ce que je te le die. Qu'est-ce que cecy ? le pauvre S. Joseph n'eust-il pas peu dire : Vous me dites que j'aille , ne sera-t'il pas assez à temps de partir demain au matii\? où voulez-vous que j'aille de nuict? moa équipage n'est pas dressé : comment voulez-vous que je porte l'enfant? auray-je les bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage? Q.aoy ! entendez-vous que la mère le porte à son tour? helas ' ne voyez-vous pas bien que c'est une jeune lille , qui est encore si tendre ! Je n'ay ny cheval ny argent por^ faire le voyage : et ne sçavez- V0U3 pas que les Egyptiens sont ennemis des Israélites? qui nous recevra? Et semblables choses que nous eussions bien allégué à l'Ange, si nous eussions esté en la place de S. Joseph , equel ne dit pas un mot pour s'excuser de faire î'obeyssance ; ains il partit à la mesme heure, et fit tout ce

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que l'Ange luy avoit commandé. Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement. Et premièrement, nous sommes enseignez qu'il ne faut nulle remise et delay en ce qui regarde l'obeyssance : c'est le faict du paresseux que de retarder, et dire comme S. Augustin dit de soy-mesme , tantost , encore un peu , et puis je me couver tiray. Le S. Esprit ne veut nulle remise , ains désire une grande promptitude à la suite des inspirations ; nostre perte vient de nostre lascheté, qui nous fait dire , Je commenceray tantost. Pourquoy non à ceste heure qu'il nous inspire et nous pousse? C'est que nous sommes si tendres sur nous-mesmes, que nous craignons tout ce qui semble nous oster de nostre repos , qui n'est autre chose que nostre tardiveté et fainéantise , desquelles nous ne voulons point estre retirez par la sollicitation d'aucuns objects qui nous attirent à sortir de nous-mesmes , et nous disons quasi comme le paresseux , lequel se plaignant dequoy on le vouloit faire sortir de sa maison : Comment sortiray-je? dit-il , car il y a un lion sur le grand chemin , et les ours sont sur les advenues , qui sans doute me dévoreront? 0 ! que nous avons grand tort de permettre que Dieu envoyé et renvoyé heurter et frapper à la porte de nos cœurs par plusieurs fois , avant que nous luy voulions ouvrir, et luy permettre d'y demeurer ! car il est à craindre que nous rirritions, et contraignions de nous abandonner. De plus, il faut considérer la grande paix et égalité d'esprit de la tressaincte Vierge et de S. Joseph , en leur constance parmy l'inégalité si grande des divers accidens qui leur arrivoient , ainsi que nous avons dit. Or voyez si nous avons raison de nous troubler et estonner, si nous voyons semblables rencontres en la maison de Dieu , qui est la religion , puisque cela estoit en la famille mesme de nostre Seigneur, où la fermeté et la solidité mesme taisoit résidence, qui estoit nostre Seigneur. Il nous le faut dire et redire plusieurs fois, afin de le mieux graver dans nos esprits : que l'inégalité des

DE L\ FERMETê. 301

aocîrlens ne doit jamais porter nos âmes et nos esprits dans l'ineiralité d'humeur : car Tinegalité d'humeur ne provient d'à lire source que de nos passions, inclinations, ou affections immortifîées : elles ne doivent point avoir de pouvoir sur nous , tandis qu'elles nous inciteront à faire, délaisser ou désirer aucune chose, pour petite qu'elle puisse estre, qui soit contraire à ce que la raison nous dicte , qu'il faut faire ou délaisser pour plaire à Dieu. Je passe à la seconde considération , que je fais sur ceste parole de l'ange du Seigneur, qu'il dit à S. Joseph : Prens l'enfant; et ce qui s'ensuit; mais je m'arreste sur ceste parole, L'Ange du Seigneur : sur quoy je désire que nous remarquions Testime que nous devons faire du soin , du secours , de l'assistance , et de la direction de ceux que Dieu met autour de nous, pour nous aider à marcher seurement en la voye de la perfection. II faut premièrement sçavoir que quand on dit : L'Ange du Seigneur, il ne faut pas entendre que ce soit comme l'on dit de nous autres , l'Ange d'un tel ou d'une telle, car cela veut dire nostre Ange gardien qui a soin de nous de la part de Dieu : mais nostre Seigneur, qui est le Roy et le guide des Anges mesmes , n'a pas besoin , x)u n'avoit pas besoin durant le cours de sa vie mortelle, d'une Ange gardien. Quand donc on dit, L'Ange du Seigneur, cela se doit entendre ainsi, à sçavoir, l'Ange destiné à la conduite de la maison et famille de nostre Seigneur, et plus spécialement dédié pour son service, et delà tres-saincte Vierge. Pour expliquer cecy familièrement, l'on changea d'olïice et d'aydes ces jours passez : que signitîent ces aydes que l'on vous donne? pourquoy vous les donne-t'on? S. Grégoire dit que nous devons faire en ce misérable monde ce que font ceux qui cheminent sur la glace , pour nous tenir fermes et solides à Fentreprise que nous faisons de nous sauver, ou de nous perfectionner; car il dit qu'ils se prennent par la main , ou par dessous lec bras, afin que si quelqu'un d'entre eux glise, il puisse estre

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retenu par l'autre , et puis que l'autre puisse estre retenu par luy, quand il sera eshranlé pour tomber à son tour. Nous sommes en ceste vie comme dessus de la glace , trouvant h tous propos des occasions propres pour faire trébucher et tomber, tantost a à chagrin , ores en des murmures , un peu après en des bijarreries d'esprit , qui feront que l'on ne pourra rien faire qui nous puisse contenter ; et puis nous entrons en degoust de nostre vocation , la melancholie nous suggérant que nous ne ferons jamais rien qui vaille ; et que sçay-je? semblables choses et accidens, qui se rencontrent en nostre petit monde spirituel : car l'homme est un abbregé du monde , ou pour mieux dire , un petit monde , auquel se rencontre tout ce que l'on void au grand monde universel. Les passions représentent les bestes et les animaux qui sont sans raison : les sens, les inclinations, les alfections , les puissances, les facultez de nostre ame , tout cela a sa signification particulière; mais je ne me veux pas arrester à cela, ains je veux suivre mon discours commencé : donc les aydes que l'on nous donne sont pour nous ayder à nous tenir fermes en nostre chemin, afin de nous empescherde tomber, ou si nous tombons, qu'elles nous aydent à nous relever. 0 Dieu ! avec quelle franchise, cordialité, sincérité, simplicité et fidèle confiance ne devons-nous pas traiter avec ces aydes, qui nous sont données de la part de Dieu pour nostre avancement spirituel? non certes autrement que comme avec nos bons Anges : nous les devons regarder tout de mesme : car nos bons Anges sont appeliez nos Anges gardiens, parce qu'iL^ sont chargez de nous assister de leurs inspirations , de nous défendre en nos périls , de noue reprendre en nos défauts , . de nous exciter à la poursuite de la vertu : il sont chargez- de porter nos prières devant le throne de la majesté , bonté i^t ^ miséricorde de nostre Seigneur, et de nous rapporter IV-nterinement de nos requestes; et les grâces que Dieu nous vent faire, il nous les faict par l'entremise ou intercession de nos

bons Anges. Nos aydes sont nos bons Anges visibles , ainsi que nos saincts Anges gardiens le sont invisibles ; nos aydes font visiblement ce que nos bons Anges font interieuremer*; car elles nous advertissent de nos défauts , elles nous encc~ ragent en nos foiblesses et laschntez , elles nous excitent à la poursuite de nostre entreprise pour parvenir à la perfection, elles nous empeschenl par leurs bons conseils de tomber, et nous aydent à nous relever quand nous sommes cheus en quelque précipice d'imperfection ou défaut. Si nous sommes accablez d'ennuy et de degoust , elles nous aydent à porter nostre peine patiemment , et prient Dieu qu'il nous donne la force de la porter comme il faut pour ne point succomber en la tentation. Or voyez donc Testât que nous devons faire de leur assistance et du soin qu'elles ont pour nous. Je considère en après pourquoy nostre Seigneur, qui est la sapience éternelle, ne prend pas soing de sa famille , je veux dire d'avertir S. Joseph, ou bien sa tres-douce mère, de tout ce qui leur devoit arriver : ne pou voit-il pas bien dire à l'oreille de son beau -père S. Joseph : Allons nous -en en Egypte , nous y serons tel temps ; puis que c'est une chose toute asseurée qu'il avoit l'usage de raison dés l'instant de sa conception aux entrailles de la tres-saincte Vierge ? Mais il ne vouloit pas faire ce miracle de parler devant que le temps fust venu. Ne pouvoit-il pas bien l'inspirer au cœur de sa tres-saincte mère ou de son bien-aymé père putatif S. Joseph, espoux de la tres-sacrée Vierge? Pourquoy donc ne fît-il pas tout cela, plustost que d'en laisser la charge à l'Ange , qui estoit beaucoup inférieur à nostre Dame ? Cecy n'est pas sans mystère. Noslre Seigneur ne voulut rien entreprendre sur la charge de S. Gabriel , lequel ayant esté «mmis de la part du Père éternel pour annoncer le mystère àe l'Incarnation à la glorieuse Vierge , fut dés lors comme économe gênerai de la maison et famille de nostre Seigneur, pour en avoir soin dans les succès et accidens divers qui s'y

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dévoient rencontrer, et empescher ijue rien ne survinst qui peiîst abréger la vie mortelle de nostre petit enfant noiiveaunay : c'est ponrquoy il advertit S. Joseph de l'emporter promptement en E^jyple, pour éviter la tyrannie d'Iïerodes, qui faisoit dessein de le faire mourir. Nostre Seigneur ne voulut pas se gouverner luy-mesme , ains se laisser porter où l'on vouloit, et par qui l'on vouloit. Il semble qu'il ne s'estimoit pas assez sage pour se conduire luy-mesme ny sa famille ; ains laisse gouverner l'Ange tout ainsi qu'il luy plaist , encore qu'il n'ait point de science ny de sapience pour entrer en comparaison avec sa divine majesté. Et maintenant nous autres, serons-nous si osez de dire que nous nons gouvernerons bien nous-mesmes, comme n'ayans plufi besoin de direction ny de l'ayde de ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire , ne les estimant assez capables pour nous ? Dites-moy , l'Ange estoit-il plus que nostre Seigneur ou nostre Dame ? avoit-il meilleur esprit et plus de jugement? nullement; estoit-il pins qualifié, et doué de quelque grâce spéciale ou particulière? cela ne se peut, veu que nostre Seigneur est Dieu et homme tout ensemble , et que nostre Dame estant sa Mère, a par conséquent plus de grâces et de perfections que tous les Anges enseml^le : neantmoins l'Ange commande , et il est obey. Mais de plus, voyez l'ordre qui se garde en ceste saincte famille ; il n'y a point de doute qu'il en estoit de mesme qu'en celle des Espreviers, m les femelles sont mai stresses et valent mieux que les masles. Qui pourroit entrer en doute que nostre Dame ne valnst mieux que S. Joseph, et qu'elle n'eust plus de discrétion et de qualitez propres pour le gouvernement que soiî espoux ? neantmoins l'Ange ne s'adresse point à elle de tout ce qui est requis de faire , soit pour aller ou pour venir, ny enfin pour quoy que ce soit. Ne vous semble-t'il pas que l'Ange commet une grande indiscrétion de s'adressiridustost à S. Joseph qu'à nostre Dame, laquelle est le chef de Ja mai-

DK LA FFn-MFTé. 30*

-son, porfnnt avec elle le thresor du Père éternel? N'enst-elle pas eu raison de s'offenser de ceste procédure et façon de traiter? Sans doute elle eust pu dire à son ospoux : Pourquoy iray-je en Egypte , puisque mon fils no m\i point révélé que je le deusse faire, ny moins Fange ne m'en a parlé? Or noslre Dame ne dit rien de tout cela, elle ne s'offense point dequoy l'Ange s'adressa à S. Joseph, ains elle obéît tout simplement , parce qu'elle sçait que Dieu l'a ainsi ordonné; elle ne s'informe point pourquoy, ains il luy suffit que Dieu le veut ainsi , et qu'il prend plaisir de se sousmettre sans considération. Mais je suis plus que l'Ange , pou voit-elle dire , ■et que S. Joseph. Rien de tout cela : ne voyez-vous pas que Dieu prend plaisir de traicter ainsi avec les hommes , pour leur apprendre la tres-saincte et tres-amoureuse sousmission? S. Pierre estoit un vieil homme, rude et grossier, et S. Jean ^u contraire estoit jeune, doux, agréable; et neantmoins Dieu veut que S. Pierre conduise les autres , et soit le Supérieur universel , et que S. Jean soit l'un de ceux qui sont conduits et qui luy obeyssent. Grand cas de l'esprit humain, qui ne veut point se rendre capable d'adorer les secrets mystères de Dieu et sa tres-saincte volonté, s'il n'a quelque sorte de cognoissance pourquoy cecy ou cela. J'ay meilleur esprit, dit-on de soy, plus d'expérience, et semblables belles raisons qui ne sont propres qu'à produire des inquiétudes , des humeurs bijarres, des murmures. A quelle raison donnei'on ceste charge? pourquoy a-t'on dit cela? à quelle lin faict-on une telle chose à celle-cy plustost qu'à l'autre? Grande pitié ! dés qu'une fois on s'est laissé aller à esplucher tout ce que l'on void faire, que ne faisons-nous pas pour perdre la tranquillité de nos cœurs? Il ne nous faut point d'autres raisons , sinon que Dieu le veut ainsi, et cela nous doit suffire. Mais qui m'asseurera que c'est la volonté de Dieu? nous voudrions que Dieu nous revclast toutes choses par des secrètes inspirations. Voudrions-nous attendre qu'il nciT? III. 20

envoyast des Anges pour nous annoncer ce qui est de sa volonté? Il ne le fit pas à nostre Dame mesme (au moins en ce' sujet), ains voulut la luy faire sçavoir par Tentremise de S. Joseph, auquel elle estoit subjecte comme à son Supérieur. Nous voudrions par adventure estre enseignez et instruits par Dieu mesme , par la voye des extases , ou ravissemens et visions , et que sçay-je , moy? semblables niaiseries que nous forgeons en nos esprits , plustost que de nous sousmettre à la voye tres-amiable et commune d'une saincte sousmission , à la conduite de ceux que Dieu nous a donnez, et à Tobservance de la direction tant des Règles que des Supérieurs. Qu'il nous suffise donc de sçavoir que Dieu veut que nous obeyssions , sans nous amuser à la considération de la capacité de ceux à qui nous devons obeyr : ainsi nous assujettirons nos esprits à marcher tout simplement en la tresheureuse voye d'une saincte et tranquille humilité, qui nous rendra infiniment agréables à Dieu. Il faut maintenant passer à latroisiesme considération, qui est une remarque que j'ay faicte sur le commandement que l'ange fit à S. Joseph de prendre l'enfant et la mère , et s'en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu'il advertist de s'en retourner. Vrayement l'Ange parloit bien briefvement , et traitoit bien S. Joseph en bon Religieux : Va , et n'en reviens point que je ne te le die. Par ceste façon de procéder entre l'Ange et S. Joseph , nous sommes enseignez , en troisiesme lieu , com.ment nous nous devons embarquer sur la mer de la divine providence , sans biscuit , sans rames , sans avirons sans voiles , et en fin sans nulle sorte de provisions ; et amsi laisser tout le soin de nous-mesmes et du succès de nos affaires à nostre Seigneur, sans recours ny répliques , ny craintes quelconques de ce qui nous pourroit arriver. Car l'Ange dit simplement : Prens l'enfant et la mère, et t'enfuy en Egypte ; sans luy dire ny par quel chemin , ny quelles provisions ils auront pour passer leur chemin , ny en quelle

part de lEgypte, ny moins qui les recevra, ny dequoy ils se nourriront y estans. Le pauvre S. Joseph n'eust-il pas eu raison de faire quelque réplique? Vous me dites que je parte; est-ce si promptement? Tout à ceste heure : pour nous monstrer la promptitude que le sainct Esprit requiert de nous, lors qu'il nous dit, Levé toy, sors de toy-mesme, et de telle imperfection. 0 que le sainct Esprit est ennemy des remises et delays! Considérez, je vous supplie, le grand patron et modèle des parfaits Religieux, S. Abraham : voyez comme Dieu le traite : Abraham , sors de ta terre et de ta parenté , et va à la montagne que je te monstroray. Que ditesvous , Seigneur, que je sorte de la ville? mais dites moy donc si j'yray du costé de FOrient ou de l'Occident? Il ne fait nulle réplique, ains part de là tout promptement , et s'en va où l'esprit de Dieu le conduisoit , jusque? en un^'^ moiioague qui a esté appellée depuis , Vision de Dieu ; d'autant qu'il receut des grâces grandes et signalées en ceste montagne , pour monstrer combien la promptitude en l'obeyssance luy est agréable. S. Joseph n'eust-il pas peu dire à l'ange : Vous me dites que je meine l'enfant et la mère ; dites-moy donc , s'il vous plaist, dequoy les nourriray-je en chemin? car vous sçavez bien. Monseigneur, que nous n'avons point d'argent. Il ne dit rien de tout cela , ains se confia pleinement que Dieu y pouvoiroit ; ce qu'il fit , quoy que petitement , leur faisant trouver dequoy s'entretenir simplement , ou par le mestier de S. Joseph, ou mesme par des aumosnes qu'on leur faisoit. Certes tous les anciens Religieux ont esté admirables en ceste confiance qu'ils ont eue , que Dieu leur pouvoiroit tousjours de ce qu'ils auroient besoin pour l'en» tretien de leur vie , laissant tout le soin d'eux-mesmes à la divine providence. Mais je considère , qu'il n'est pas seulement requis de nous reposer en la divine providence pour ce qui regarde les choses temporelles; ains beaucoup plus pour ce qui appartient à nostre vie spirituelle et à nostre perfec»

308 ENTRETIE.^ II!.

tion. Il n'y a certes que le trop grand soin que nous avons de nous-mesmes , qui nous fasse perdre la tranquillité de nostre esprit , et qui nous porte à des humeurs bijarres et inégales, car dés que quelques contradictions nous arrivent, voire quand nous appercevons seulement un petit trait de nostre immortification , ou quand nous commettons quelque défaut , pour petit qu'il soit , il nous semble que tout est perdu : est-ce si grande merveille de nous voir broncher quelquesfois? Mais je suis si misérable, si remplie d'imperfections ! Le cognoissez-vous bien ? bénissez Dieu dequoy il vous a donné ceste cognoissance , et ne vous lamentez pas tant : vous estes bien-heureuse de cognoistre que vous n'estes que la misère mesme. Doncques après avoir bénit Dicii (h V^ -^ofirnoissance qu'il vous a donnée, retranchez ceste tendreté inutue, qui vous fait plaindre de vostre infirmité. Nous avons des tendretez sur nos corps, qui sont grandement contraires à la perfection; mais plus, sans comparaison , celles que nous avons sur nos esprits. Mon Dieu î je ne suis pas fidèle à nostre Seigneur, et partant je n'ay point de consolation en l'oraison. C'est grande pitié certes ! Mais je suis si souvent en sécheresse, cela me fait croire que je ne suis point bien avec Dieu , qui est si plein de consolation. Voire c'est bien dit : comme si Dieu donnoit tousjours des consolations à ses amis ! a-t-il jamais esté pure créature si digne d'estre aymée de Dieu , et qui l'ait esté davantage que nostre Dame et S. Joseph? voyez s'ils sont tousjours en consolation. Se peut-il imaginer une affliction plus extrême que celle que S. Joseph ressentit , lors qu'il s'apperceut que la glorieuse Vierge estoit enceinte , sçachant bien que ce n'estoit pas de son fait? son affliction et sa détresse estoit d'autant plus grande , que la passion de l'amour est plus véhémente que les autres passions de l'ame : et de plus , en l'aniour la jalousie est l'extrémité de la peine, ainsi que le déclare l'Espouse au Cantique des Cauti(^ues : L'amoufi dit-elle ^ est

T)E LA FRBMETê. 309

fort comme la mort; car l'amour fait les mesmes effects en Tame, qu'au corps la mort. Mais la jalousie est dure comme î'enfer : je vous laisse à penser donc, quelle estoit la douleur eu pauvre S. Joseph, et de nostre Dame encore, quand elle se vid en l'estime que pouvoit avoir d'elle celuy qu'elle aymoit si chèrement et duquel elle sçavoif estre si chèrement aymée ; la jalousie le faisoit languir, ne sçachant quel party prendre ; il se resolvoit , plustost que blasmer celle qu'il avoit tousjours tant honorée et aymée , de la quitter, et s'en aller sans dire mot. Mais, direz-vous, je sens bien de la peine que me cause ceste tentation, om mon imperfection. Je le croy, mais est-elle comparable à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut; et si cela est , considérez , je vous prie , si nous avons raison de nous en plaindre et lamenter, puis que S. Joseph ne se plaint point, ny n'en tesmoigne rien en son extérieur ; il n'en est point plus amer en sa conversation , il n'en fit pas la mine à nostre Dame , il ne la traita point mal ; ains simplement il souffre sa peine , et ne veut faire autre chose que la quitter : Dieu sçait ce qu'il pouvoit faire en ce sujet. Mon aversion (dira quelqu'un) est si grande envers ceste personne, que je ne luy sçaurois presque parler qu'avec une grande peine : ceste action me desplaist si fort ! C'est tout un , il n'en faut point pourtant entrer en bijarrerie contre elle , comme si elle en pouvoit mais ; ains il se faut comporter comme nostre Dame et S. Joseph. Il faut estre tranquille en nostre peine , et laisser le soin à nostre Seigneur de nous Poster quand il luy plaira. Il estoit bien au pouvoir de nostre Dame d'appaiser ceste bourrasque; mais elle ne le voulut pourtant pas faire ; ains laissa pleinement l'issue de reste affaire à la divine providence. Ce sont deux cordes discordantes , et également nécessaires d'estre accordées , que la chanterelle et la basse , afin de bien jouer du luth ; il n'y a rien de plus discordant que le haut avec le bas : neantmoins sans l'accord de ces deux cordes , l'har-

monie du lutîi ne peut eslre agréable. De mesme en nostre luth spirituel, ce sont deux choses également discordantes, et nécessaires d'estre accordées, d'avoir un grand soing de nois perfectionner, ^t n'avoir point de soing de nostre perfecticn, ains le laisser entièrement à Dieu : je veux dire, qu'il faut avoir le soing que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, et neantmoins luy laisser le soing de nostre perfection. Dieu veut que nous ayons un soing tranquille et paisible, qui nous fasse faire ce qui est jugé propre par ceux qui nous conduisent , et aller fidèlement tousjours en avant dans le chemin qui nous est marqué par les règles et directoires qui nous sont donnez ; quant au reste , que nous nous en reposions en son soing paternel , taschant tant qu'il nous sera possible , de tenir nostre ame en paix ; car la demeure de Dieu a esté faite en paix , et au cœur paisible et bien reposé. Yoiis sçavez que quand le lac est bien calme , et que les vents n'agitent point ses eaux, le ciel, en une nuict bien lereine, y est si bien représenté avec les estoilles, que regardant en bas , l'on void aussi bien la beauté du ciel , que si /on regardoit en haut : de mesme quand nostre ame est bien accoisée,etque les vents du soing superflu, inégalité d'esprit et inconstance , ne la troublent et inquiètent point , elle est fort capable de porter en elle l'image de nostre Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquiétée et agitée des diverses bourrasques des passions , et aue l'on se laisse gourverner par elles , et non par la raisoi. , qui nous rend semblables à Dieu, lors nous ne sommes nullement capables de représenter la belle et tres-aymable image de nostre Seigneur crucifié , ny la diversité de ses excellentes vertus , ny nostre ame nu peut pas estre capable de luy servir de iict nuptial. Il noub faut donc laisser le soin de nous-mesmes à la mercy de la divine providence, et faire neantmoins tout bonnement et simplement ce qui est en nostre pouvoir, pour nous amender et perfectionner, prenant tousjours soigneusement garde de

DE LA FERMETÉ. 31 i

ne point laisser troubler ni inquiéter nos esprits. Je remarque enfin que TAnge dit à S. Joseph, qu'il demeurast en Egypte jiisques à ce qu'il l'advertist de revenir, et que le bon Sainct ne luy dit point : Et quand sera-ce , Seigneur, que vous me le direz? pour nous enseigner que quand on nous fait commandement d'embrasser quelque exercice , il ne faut pas dire, Sera-ce pour long-temps? il le faut embrasser tout simplement, imitant la parfaite obeyssance d'Abraham : lors que Dieu luy commanda de luy sacrifier son fils , il n'apporta nulle réplique, ny plainte, ny delay à exécuter le commandement de Dieu : aussi Dieu le favorisa grandement en luy faisant trouver un bélier qu'il sacrifia sur la montagne , au lieu de son fils , Dieu se contentant de sa volonté. Je conclus par la simplicité que pratiqua S. Joseph en s'en allant, sur le commandement de l'Ange, en Egypte, oii il estoit asseuré de trouver autant d'ennemis qu'il y avoit d'habitans en ce pays-là. Ne pouvoit-il pas bien dire : Vous me faites emporter l'enfant; vous nous faites fuir un ennemy, et vous nous allez mettre entre les mains de mille et mille autres que nous trouverons en Egypte, d'autant que nous sonmies d'Israël. Il ne fait point de reflexion sur le commandement , c'est pourquoy il s'en alla plein de paix et de confiance en Dieu. De mesme, mes filles, quand on nous donne quelque charge, ne disons pas : Mon Dieu, je suis si brusque! si l'on me donne telle charge, je feray mille traits d'empressement ; je suis desja si distraite î si l'on me donne un tel oîTice , je le seray bien plus : mais si l'on me laissoit dans ma cellule, je serois si modeste , si tranquille , si recueillie î Allez tout simplement en Egypte parmy la grande quantité d'ennemis que vous y aurez : car Dieu qui vous y fait aller, vous y conservera , et vous n'y mourrez point ; oii au contraire, si vous demeurez en Israël, oii est l'ennemy de vostre propre volonté, sans doute il vous y fera mourir. Il ne seroit pas bien de prendre des charges et offices par sa propre eleo

tion, de crainte que nous ny fissions pas nostre devoir : mais quand c'est par obeyssance, n'apportonsjamais nulle excuse; car Dieu est pour nous , et nous fera profiter davantage en la perfection, que si nous n'avions rien à faire. Et ne sçavezvous pas ce que je vous ay desja dit autrefois , et qu'il n'est pas mauvais de redire ; que la vertu ne requiert pas que nous soyons privez de roccasion de trébucher en l'imperfection qui luy est contraire? Il ne suffit pas, dit Cassian , pour estre patient et bien doux en soy-mesme , d'estre privé de la conversation des hommes ; car il m'est arrivé estant en ma cellule tout seul , de me passionner quand mon fusil ne prenoit pas feu, tellement que je le jettois par colère. Certes il faut finir, et par ce moyen vous laisser en Egypte avec nostre Seigneur, lequel, comme je croy, comme aussi d'autres tiennent, commençoit dés lors à faire des petites croix, quand il avoit du temps de reste, après avoir aydé en quelque petite chose à S. Joseph , tesmoignant dés lors le désir qu'il avoit. de l'œuvre de nostre rédemption.

De la cordialité; auquel on demande comme les Sœurs se doivent aymer d'ua amour cordial , sans user neantmoins de familiarité indécente.

Pour satisfaire à vostre demande, et faire bien entendre en quoy consiste Tamour cordial, duquel les Sœurs se doivent aymer les unes les autres , il faut sçavoir que la cordialité n'est autre chose <fue Fessenciî <le la vraye et sincère amitié, laquelle ne peufc estre qu'entre [)iîrsonnes raisonnables, et qui fomentent et nourrissent leurs amitiez par l'entremise de la raison ; car autrement ce ne peut estre amitié, ains seulement amour. Ainsi les bestes ont de Tamour, mais ne peuvent avoir de l'amitié, puisqu'elles sont irrî\isonnables : elles ont de l'amour entre elles à cause de quelque correspondance naturelle ; voiie mesme elles ont de l'amour pour

DE LA CORDIALITÉ. 3lvî

Phonime , aînsî que rexperience le fait voir tous les jouis , et divers Autheurs en ont escrit des choses admirables : comme ce qu'ils disent de ce Dauphin, lequel aymoit si éperduement un jeune enfant qu'il avoit veu par plusieurs fois sur le bord de la mer, que cet enfant estant mort, le Dauphin moiuut luymesme de déplaisir. Mais cela ne se doit pas appeller amitié, d'autant qu'il faut .^ue la correspondance de l'amitié se trouve entre les deux qui s'ayment , et que ceste amitié se contracte par l'entremise de la raison. Ainsi la plupart desamitiezque font les hommes n'ayant pas une bonne fin, et ne se conduisant pas par la raison , ne méritent aucunement le nom d'amitié. Il faut de plus, outre l'entremise de la raison, qu'il y ait une certaine correspondance , ou de vocation , ou de prétention, ou de qualité entre ceux qui contractent de l'amitié, ce que l'expérience nous enseigne clairement : car n'est-il pas vray qu'il n'y a point de plus vraye amitié ny de plus forte raison que celle qui est entre les frères? L'on n'appelle pas l'amour que les pères portent à leurs enfans amitié, ny celuy que les enfans ont pour leurs pères , parce qu'il n'a pas ceste correspondance dont nous parlons , ains sont differens : l'amour des pères estant un amour majestueux et plein d'authorité , et celuy des enfans pour leurs pères, un amour de respect et de sousmission. Mais entre les frères, à cause de la ressemblance de leur condition , la correspondance de leur amour fait une amitié ferme, forte vt solide. C'est pourquoy les anciens Chrestiens de la primitiv(i i^glise s'appeloient tous frères ; et ceste première ferveur s'estant refroidie entre le commun des Chrestiens, l'on a institué les Religions, dans lesquelles on a ordonné que les Religieux s'appelleroient tous frères et sœurs , pour marque de la sincère et vraye amitié cordiale qu'us se portent ou qu'ils se doivent porter : et comme il n'y a point d'amitié comparable à celle des frères, toutes les autres amitiez estant ou inégales ou faites avec artifice (comme celles que les personnes mariées ont par en-

semble, lesquelles sont faites par des contracts escrits et prononcez par des notaire-, ou bien par des promesses simples) . Aussi ces amitiez que les mondains contractent par ensemble, ou pour quelque interest particulier, ou pour quelque sujet frivole , sont des amitiez grandement subjec tes à périr et à se dissoudre : mais celle qui est entre les frères est tout au contraire , car elle est sans artifice , et partant fort recommandable. Cela donc estant ainsi, je dis que c'est pour ce sujet que les Religieux s'appellent frères, et partant ont un amour qui mérite véritablement le nom d'amitié non commune, ains d'amitié cordiale, c'est à dire d'une amitié qui a son fondement dans le cœur. Il faut donc que nous sçachions que l'amour a son siège dans le cœur, et que jamais nous ne pouvons trop aymer nostre prochain , ny excéder les termes de la raison en cet amour, pourveu qu'il réside dans le cœur ; mais quant au tesmoignage de cest amour, nous pouvons bien faillir et excéder, passant outre les règles de la raison. Le glorieux saint Bernard dit que la mesure d'aymer Dieu est de l'ayraer sans mesure , et qu'en nostre amour il n'y doit avoir aucunes bornes ; ains il lui faut laisser estendre ses branches autant loing comme il pourra le faire. Ce qui est dit de Dieu se doit aussi entendre de l'amour du prochain, pourveu toutesfois que l'amour de Dieu surnage tousjours au dessus, et tienne le premier rang : mais après, nous devons aymer nos Sœurs de toute l'estenduë de nostre cœur, et ne nous contenter pas de les aymer comme nous-mesmes , ains. que les commandemens de Dieu nous obligent; mais nous les devons aymer plus que nous-mesmes, pour observer les règles de la perfection evangelique, qui requiert cela de nous. Kostre Seigneur a dit cela de luy-mesme : Aymez-vous les uns les autres, ainsi que je vous a}^ aymés. Ceci est grandement considerabie , Aymez-vous ainsi que je vous ay ayniés : car fêla veut dire, plus que vous-mesmes. Et tout ainsi que nostre Seigneur ^lous a tousjours préférés à luy-mesme, et le fait

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encore autant de fois que nous le recevons au tres-saint Sacrement, se faisant nostre viande, de mesme veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres, que nous préférions tousjours le prochain à nous. Et tout ainsi qu'il a fait tout ce qui se pou voit pour nous, excepté de se damner (car il ne le pouvoit ny devoit faire, parce qu'il ne pouvoit pécher, qui est cela seul qui nous conduit à la damnation) ; il veut, et la règle de la piu-fection le requiert, que nous fassions tout ce que nous pouvons les uns pour les autres, excepté de nous damner : mais hors de là nostre amitié doit estre si ferme, cordiale et solide, que nous ne refusions jamais de faire ou de souffrir quoy que ce soit pour nostre prochain et pour nos Sœurs. Or cet amour cordial doit estre accompagné de deux vertus, dont Tune s'appelle affabilité , et l'autre bonne conversation. L'affabilité est celle qui respand une certaine suavité dans les affaires et communications sérieuses que nous avons les uns parmy les autres : la bonne conversation est celle qui nous rend gracieux et agréables dans les récréations et communications moins sérieuses que nous avons avec nostre prochain. Toutes les vertus, ainsi que vous sçavez, ont deux vices contraires, qui sont les extremitez de la vertu : la vertu douce d'affabilité est au milieu de deux vices, de la gravité ou trop grande seriosité , et d'une trop grande mollesse à caresser et dire des paroles fréquentes qui tendent à la flatterie. Or la vertu d'alfabilité se tient entre le trop et trop peu, faisant des caresses selon la nécessité de ceux avec lesquels on traite, conservant «leantmoins une gravité suave, selon que les personnes et \cs affaires desquelles on traite le requièrent. Je dis qu'il faut user de caresse en certain temps : car il ne seroit pas à propos d'estre auprès d'une malade avec autant de gravité que l'on seroit ailleurs, ne la voulant non plut» caresser que si elle estoit en pleine santé. Il ne faudroit pas aussi fréquemment user de caresses , et à tout . i)ropûs dire des paroles emmiellées , les jettant à belles poi-

gnées sur les premières qu'on rencontre : car tout ainsi que si l'on mettoit trop de sucre sur une viande, elle tourneroit à degoust, à cause qu'elle seroit trop douce et trop fade ; de mesme les caresses trop fréquentes seroient rr^nduës degoustantes et l'on ne s'en soucieroit plus, sçachant que cela se fait par coustume. Les viandes sur lesquelles on mettroit du sel à grosses poignées seroient désagréables , à cause de leur acrimonie; mais celles où le sel et le sucre sont mis pat mesure, sont rendues agréables au goust : de mesme, les caresses qui sont faites par mesure et discrétion sont rendues agréables et profitables à celles à qui ont les fait. La vertu de bonne conversation requiert que l'on contribue à la joye saincte et modérée , et aux entretiens gracieux qui peuvent servir de consolation ou de récréation au prochain , en sorte que nous ne luy causions point d'ennuy par nos contenances refrongnées et melancholiques, ou bien refusant de nous recréer au temps qui est destiné pour ce faire. Nous avons desja traitté de ceste vertu en l'entretien de la modestie; voilà pourquoy je passe outre, et dis que c'est une chose fort difficile de rencontrer tousjours le blanc auquel on vise. C'est bien la vérité, que nous devons tous avoir ceste prétention d'atteindre et donner droit dans le blanc de la vertu , laquelle nous devons désirer ardemment : mais pourtant nous ne devons pas perdre courage quand nous ne rencontrons pas droitement l'essence de la vertu, ny nous estonner, pourveu que nous donnions dans le rond, c'est à dire, au plus preî que nous pourrons ; car c'est une chose que les Saincts mesmes n'ont pas sceu faire en toutes les vertus, n'y ayant que nostre Seigneur et nostre Dame qui l'ayent peu faire : les Saincts les ont pratiquées avec une différence très-grande. Quelle différence , je vous prie, y a-t'il entre l'esprit de S. Augustin et celuy de S. Hierosme? l'on le peut remarquer dans leurs escrils. Il n'y a rien de plus doux que S. Augustin, ses ebciiUs âOQt la douceur et suavité mesme : au contraire^

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S. Hîerosme estoit extrêmement austère. Pour en sçavoir quelque chose, voyez-le en ses Epistres, il se courrouce quasi tousjours • neantmoins tous deux estoient grandement vertueux; mais l'un avoitplus de douceur, l'autre une plus grande austérité de vie , et tous deux (quoy que non pas également ny doux ny rigoureux ) ont esté de grands Saincts. Ainsi voyons-nous qu'il ne nous faut pas estonner si nous ne sommes pas également doux et suaves, pourveu que nous aymions nostre prochain de l'amour du cœur selon toute son estendue, et comme nostre Seigneur nousa aymez (c'est à dire plus que nous-mesmes) , le préférant tousjours à nous en toutes choses dans l'ordre de la saincte charité, et ne luy refusant jamais rien que nous puissions contrihuer pour son utilité , excepté de nous damner, ainsi que nous avons desja dit. Il faut pourtant tascher de rendre autant que nous pourrons les tesmoignages extérieurs de nostre aflection , conformément à la raison , rire avec les rians , pleurer avec ceux qui pleurent. Je dis qu'il faut tesmoigner que nous aymons nos Sœurs (et cecy est la seconde partie de la question) sans user de familiarité indécente : la règle le dit, mais voyons ce qu'il faut faire de cecy : rien, sinon que la sainctelé paroisse en nostre familiarité et tesmoignage d'amitié , ainsi que le dit S. Paul en l'une de ses Epistres : Saluez-vous (dit-il) avec le baiser sainct : c'estoit la coustume d'user de baisers quand les Chrestiens sa rencontroient. Nostre Seigneur usoit aussi envers ses Apostres de ceste forme de salutation, ainsi que nous apprenons en la trahison de Judas. Les saincts Religieux d'autres fois, lors qu'ils se rencontroient, disoient : Deo gratias, pour preuve du grand contentement qu'ils recevoient en se voyans l'un l'autre , comme s'ils eussent dit ou voulu dire : Je rends grâces à Dieu, mon cher frère, de la consolation qu'il me donne de vous voir. Ainsi, mes chères tilles , il faut tesmoigner que nous aymons nos sœurs €t que nous nous plaisons avec elles, pourveu que la saincteté

accompagne tousjours les tesmoignages que nous leur rendons de nostre affection, et que Dieu n'en puisse pas non seulement estre offensé , mais qu'il en puisse estre glorifié et loué. Le mesme S. Paul ( qui nous enseigne de faire que nos affections soient tejmoignées sainctement) veut et nous enseigne de le faire gracieusement, nous en donnant l'exemple : Saluez (dit-il) un tel, qui sçait bien que je Tayme de cœur, et un tel , qui doit estre asseuré que je l'ayme comme mon frère, et en particulier sa mère, qui sçait bien qu'elle est aussi la mienne. On demande sur ce sujet si on oseroit tesmoigner d'avantage d'affection à une Soeur que l'on estime plus vertueuse, que non pas à une autre. 3e dis à cela, que bien que nous soyons obligez d'aymer d'avantage ceux qui sont plus vertueux de l'amour de complaisance, nous ne les devons pas pourtant plus aymer de l'amour de bienveillance, et ne leur devons pas tesmoigner plus de signes d'amitié , et cela pour deux raisons. La première est que nostre Seigneur ne l'a pas fait , ains il semble qu'il ait plus monstre d'affection aux imparfaits qu'aux parfaits, puis qu'il a dit qu'il n'estoit pas venu pour les justes , ains pour les pécheurs. C'est à ceux qui ont plus besoin de nous ausquels nous devons tesmoigner nostre amour plus particulièrement ; car c'est là où nous monstrons mieux que nous aymons par charité , que non pas en aymant ceux qui nous donnent plus de consolation que de peine. Et en cecy il faut procéder selon que l'utilité du prochain le requiert : mais hors de là il faut lascher de faire que nous aymions tous également, puis que nostre Seigneur n'a pas dit : Aymez ceux qui sont plus vertueux ; ains indifféremment : Aymez-vous les uns les autres, ainsi je vous ay aymés, sans exclurre aucun , pour imparfait qu'il soit. La seconde raison pour laquelle nous ne devons pas rendre des tesmoignages d'amitié aux uns plus qu'aux autres, et ne devons nous laisser aller à les aymer davautage , est que nous ne pou-

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