DELA CORDIALITÉ
vons pas juger qui sont les plus parfaits, et qui ont le plus de vertu : car les apparences extérieures sont trompeuses, et bien souvent ceux qui vous semblent estre les plus vertueux (comme j'ay dit autre part) ne le sont pas devant Dieu, qui est celuy-là seul qui peut les recognoistre. Il se peut faire qu'une Sœur, laquelle vous verrez chopper fort souvent , et commettre force imperfections , sera plus vertueuse et plus agréable à Dieu, ou par la grandeur du courage c|u'elle conserve parmy ses imperfections, ne se laissant point troubler ny inquiéter de se voir si sujette à tomber) ou bien par riîumilité qu'elle en retire, ou encore par l'amour de son abjection, que non pas une autre, laquelle aura une douzaine de vertus, ou naturelles, ou bien acquises, et laquelle aura moins d'exercice et de travail , et par conséquent peut estre moins de courage et d'bumilité que non pas l'autre, que l'on void si sujette à faillir. S. Pierre fut cboisi pour estre le cbef ries Apostres, quoy qu'il fust sujet à beaucoup d'imperfections; en sorte qu'il en commettoit, mesme après qu'il eut receu le sainct Esprit ; mais parce que nonobstant ces défauts il avcit tousjours un grand courage, et ne s'en estonnoit point, nostre Seigneur le rendit son Lieutenant, et le favorisa par dessus tous les autres ; de sorte que nul n'eusteu raison de dire qu'il ne meritoit pas d'estre precipué et avantagé par dessus S. Jean, ou les autres Apostres. Il faut donc nous tenir e^i l'alTcction que nous devons avoir pour nos Soeurs le plus également que nous pourrons , pour les raisons susdites. Et toutes doivent sçavoir que nous les aymons de cest amour du cœur ; et partant il n'est pas besoin d'user de tant de paroles, que nous les aymons cberement , que nous avons une certaine inclination à les aymer particulièrement , et autres semblables : car pour avoir une inclination pour une plus que pour les autres , l'amour que nous luy portons n'en est pas plus parfait ; ains peut estre plus sujet à change ment à la moindre petite chose qu'elle
nous fera. Que si tant est qu'il soit vray que nous ayons de l'inclination à en aymer uneplustost que l'autre, nous ne devons nous amuser à y penser, et encore moins à le luy dire. Car nous ne devons pas aymer par inclination ; ains aymer nostre prochain, ou parce qu'il est vertueux, ou pour l'espérance que nous avons qu'il le deviendra ; mais principalement, parce que telle est la volonté de Dieu, Or pour bien tesmoigner que nous l'aymons, il faut luy procurer tout le bien que nous pouvons , tant pour l'ame que pour ie corps, priant pour luy, et le servant cordialement quand roccasion s'en présente : d'autant que l'amitié qui se termine f^n l)olles paroles, n'est pas grand'chose, et n'est pas s'aynier comme nostre Seigneur nous a aymez, lequel ne s'est pas contenté de nous asseurer qu'il nous aymoit, mais a voulu passer plus outre , en faisant tout ce qu'il a fait pour preuve de son amour. S. Paul parlant à ses enfans tres-chers : J»* suis tout prest (dit-il) adonner ma vie pour vous et à iiiVmployer si absolument, que je ne veux faire aucune re- ^erv»^, pour vous tesmoigner combien je vous ayme chèrement et tendrement ; ouy mesme, vouloit-il dire, je suis prest à laisser faire pour vous ou par vous tout ce que l'on voudra de moy. En quoy il nous apprend que de s'employer, voire de donner sa vie pour le prochain , n'est pas tant que de se laisser employer au gré des autres , ou par eux , ou pour eux ; et ce fut ce qu'il avoit appris de nostre doux Sauveur sur la Croix. C'est à ce souverain degré de l'amour du l»rochain que les Religieux et Religieuses, et nous autres .|ui sommes consacrez au service de Dieu, sommes appelez ; ' ar ce n'est pas assez d'assister le prochain de nos commoditez temporelles, ce n'est pas encore assez , dit S. Bernard, d'employer nostre propre personne à souffrir pour ces! amour : mais il faut passer plus avant, nous laissant em« ployer pour luy par la tres-sainofe obeyssance, et par lu;y tout ainsi que Toa voudra 6aa.s que jamais nous y resis^
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lions ; car quand nous nous employons nous-mesmes , et par ie choix de nostre propre volonté , ou propre élection , cela donne tousjours beaucoup de satisfaction à nostre amour propre : mais à nous laisser employer es choses que Ton veut , et que nous ne voulons pas , c'est à dire , que nous ne choisissons pas , c'eij* là oii gist le souverain degré de Tabnegation. Comme quand nous voudrions prescher, on nous envoyé servir les malades ; quand nous voudrions prier pour le prochain , on nous envoyé servir le prochain : ô mieux vaut tousjours, sans comparaison, ce que Ton nous fait faire (j'entends ce qui n'est pas contraire à Dieu , et qui ne l'offense point) que ce que nous faisons, ou choisissons à faire nous-mesmes. Aymons-nous donc bien les uns les autres , et nous servons pour cela de ce motif, qui est si pressant, pour nous exciter à ceste saincte dilection, que nostre Seigneur sur la Croix respandit jusques à la dernière goutte de son sang sur la terre , comme pour faire un ciment sacré , duquel il vouloit cimenter, unir, conjoindre et attacher toutes les pierres de son Eglise, qui sont les fidèles, les uns avec les autres; afin que ceste union fust tellement forte, qu'il ne s'y trouvast jamais aucune division , tant il craignoit que ceste division ne causast la damnation éternelle.
Le support des imperfections du prochain est un des principaux poincts de cet amour; nostre Seigneur nous l'a monstre sur la Croix , lequel avoit un cœur si doux envers nous , et nous aymoit si chèrement; nous, dis-je, etceuxmesme qui luy causoient la mort, et qui estoient en l'acte du péché le plus énorme que jamais homme puisse faire. Car le péché que les Juifs commirent fut un monstre de meschanceté, et neantmoins nostre doux Sauveur avoit des pensées d'amour pour eux, nous en donnant un exemple du tout inimaginable, en ce qu'il excuse ceux quile crucifioient et l'injurioient d'une rage toute barbare, et cherche des invention? pour faire que son Père leur pardonne, en l'acte mesme du p UI. 21
ché et de l'injure. 0 que nous sommes misérables nous autres mondains! car à peine pouvons-nous oublier une injure que Ton nous a faite , longtemps après que nous Pavons receuê. Celui pourtant qui préviendra son prochain es bénédictions de douceur, sera le plus parfait imitateur de nostre Seigneur. Il faut de plus remarquer, que l'amour cordial est attaché à une vertu , qui est comme une dépendance de cet amour, et c'est une confiance toute enfantine. Les enfans quand ils ont quelque belle plume , ou quelque autre chose qu'ils estiment jolie, ils ne sont pas en repos qu'ils n'ayent rencontré tous leurs petits compagnons pour leur monstrer leur plume, et faire qu'ils ayent part à leur joye, comme aussi ils veulent qu'ils ayent part à leur douleur: car dés lors qu'ils ont un peu de mal au bout du doigt , ils ne cessent de le dire à tous ceux qu'ils rencontrent, afin que l'on les plaigne, et qu'on souffle un peu sur leur mal. Or je ne dis pas qu'il faille estre tout à fait comme ces enfans; mais je dis que ceste confiance doit faire que les Sœurs ne soyent paschiches de communiquer leurs petits biens et petites consolations à leurs Sœurs, ne craignant pas aussi que leurs imperfections soyent remarquées par elles. Je ne dis pas que si on avoit quelque don extraordinaire de Dieu , il faille le dire à tout le monde, non; mais quant à nos petites consolations, et nos petits biens, je voudrois qu'on ne fist pas les réservées , ains que (quand Foccasion s'en presenteroit) non par forme de jactance ou vanterie, ains de simple confiance, l'on se les ■communiquast rondement et naïfvement les unes aux autres; et pour ce qui regarde nos défauts, que nous ne nous missions pas en peine de les couvrir : car pour ne les laisser pas voir au dehors, ils n'en sont pas meilleurs; les Sœurs ne croiront pas pour cela que vous n'en ayez point; et vos imperfections seront peut estre plus dangereuses que si elles estoient descouvertes , et qu'elles vous causassent de la <îonfusion, ainsi qu'elles font à celles qui sont plus faciles à