‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 118 sur 135 · DEMANDE IL · texte numérisé non relu

DEMANDE IL

Ce que c'est de faire toutes choses en esprit d'humilité , ainsi que les Constitutions l'ordonnent.

Pour mieux entendre cecy, il fau* sçavoir que comme il y a différence entre l'orgueil , la coustume de l'orgueil , et l'esprit de Torgueil ( car si vous faites un acte d'orgueil , voila Torgueil ; si vous en faites des actes à tout propos et à toute rencontre , c'est la coustume de l'orgueil ; si vous vous plaisez en ces actes, et les recherchez, c'est l'esprit d'orgueil), de mesme il y a différence entre l'humilité , l'habitude de l'humilité , et l'esprit d'humilité. L'humilité , c'est de faire quelque acte pour s'humilier^ l'habitude est d'eu faire À

toute rencontre et en toutes occasions qui s'en présentent ; mais l'esprit d'humilité est de se plaire en l'humiliation , de rechercher l'abjection et l'humilité parmy toutes choses : c'est à dire, qu'en tout ce que nous faisons, disons ou desirons, nostre but principal soit de nous humilier et avilir, et que nous nous plaisions àrencont^er nostre propre abjection en toutes occasions, en ayman^ chèrement la pensée. Voila que c'est que faire toutes choses en esprit d'humilité, et c'est autant que qui diroit rechercher l'humilité et l'abjection en toutes choses. C'est une bonne pratique d'humilité de ne regarder les actions d'autruy que pour en remarquer les vertus, et non jamais les imperfections; car tandis que nous n'en avons point de charge , il ne faut point tourner nos yeux de ce costé-là, ny moins notre considération. Il faut tousjours interpréter en la meilleure part qu'il se peut ce que nous voyons faire à nostre prochain ; et es choses douteuses il nous faut persuader que ce que nous avons apperceu n'est point mal, ains que c'est nostre imperfection qui nous cause telle pensée; afin d'éviter les jugemens téméraires sur les actions d'autruy, qui est un mal tres-dangereux , et lequel nous devons souverainement détester. Es choses évidemment mauvaises, il nous faut avoir compassion et nous humilier des défauts du prochain comme des nostres propres, et prier Dieu pour leur amendement d'un mesme cœur que nous ferions pour le nostre si nous estions subjets aux mesmes défauts.

Mais que pourrons-nous faire (dites-vous) pour acquérir cet esprit d'humilité tel que nous avons dit? 0! il n'y a point d'autre moyen pour l'acquérir que pour toutes les autres vertus , qui ne s'acquièrent que par des actes réitérez.

L'humilité nous fait anéantir en toutes les choses qui ne sont pas nécessaires pour nostre avancement en la grâce , comme seroit de bien parler, avoir un beau maintien, de grauds talents pour le maniement des choses extérieures, un

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grand esprit, de l'éloquence, et semblables; car en ces choses extérieures il faut désirer que les autres y fassent mieux que nous. Vive jesus,

De la Générosité.

Pour bien entendre que c'est, et en quoy consiste ceste force et générosité d'esprit que vous me demandez , il faut premièrement respondre à une question que vous m'avez faite fort souvent, sçavoir en quoy consiste la vraye humilité; d'autant qu'en resolvant ce poinct je me feray mieux entendre parlant du second , qui est de la générosité d'esprit, de laquelle vous voulez que maintenant je traite.

L'humilité donc n'est autre chose qu'une parfaite recognoissance que nous ne sommes rien qu'un pur néant , et elle nous fait tenir en ceste estime de nous-mesmes. Ce que pour mieux entendre , il faut sçavoir qu'il y a en nous deux sortes de biens : les uns qui sont en nous et de nous, les autres qui sont en nous, mais non pas de nous. Quand je dis que nous avons des biens qui sont de nous, je ne veux pas dire qu'ils ne viennent de Dieu , et que nous les ayons de nous-mesmes ; car en vérité , de nous-mesmes nous n'avons autre chose que la misère et le néant : mais je veux dire que ce sont des biens que Dieu a tellement mis en nous, qu'ils semblent estre de nous : et ces biens sont la santé, les richesses, les sciences, et autres semblables. Or l'humilité nous empesche de nous glorifier et estimer à cause de ces biens-là, d'autant qu'elle n'en fait non plus de cas que d'un néant et d'un rien ; et en effet cela se doit par raison , n'estant point des biens stables et qui nous rendent plus agréables à Dieu , ains muables et subjets à la fortune. Et qu'il ne soit ainsi, y a-t'il rien de moins asseuré que les nch(\ssos qui dépendent du temps et des sdisuns, (^ue la beauté (^ui se leruit

en moins de rien? Il ne faut qu'une dartre sur le visasse pour en oster l'esclat; et pour ce qui est des sciences, un petit trouble de cerveau nous fait perdre et oublier tout ce que nous en sçavions. C'est donc avec grande raison que Fbu milité ne fait point d'estat de tous ces biens-là. Mais d'autant qu'elle nous fait plus abaisser, et liumilier par la cognoissance de ce que nous sommes de nous-mesmes , par le peu d'estime qu'elle fait de tout ce qui est en nous et de nous ; d'autant aussi nous fait-elle grandement estimer à cause desbiens qui sont en nous, et non pas de nous, qui sont la foy, l'espérance, l'amour de Dieu , pour peu que nous en ayons; comme aussi une certaine capacité que Dieu nous a donnée de nous unir à luy par le moyen de la grâce ; et quant à nous autres, nostre vocation, qui nous donne asseurance (autant que nous la pouvons avoir en ceste vie) de la possession de k gloire et félicité éternelle. Et ceste estime que l'humilité fait de tous ces biens , à sçavoir de la foy, de l'espérance et de la charité , est le fondement de la générosité de l'esprit. Voyez-vous? ces premiers biens dont nous avons parlé appartiennent à l'humilité pour son exercice , et ces autres à la générosité. L'humilité croit de ne pouvoir rien , eu esgard à la cognoissance de nostre pauvreté et foiblesse, en tant qu'est de nous-mesmes; et au contraire, la générosité nous fait dire avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me conforte. L'humilité nous fait deslier de nous-mesmes, el la générosité nous fait confier en Dieu. Vous voyez donc que ces deux vertus d'humilité et de générosité sont tellement jointes et unies l'une cà l'autre, qu'elles ne sont jamais et ne peuvent estre séparées. Il y a des personnes qui s'amusent à une fausse et niaise humilité , qui les empesche de regarder en eux ce que Dieu y a mis de bon. Il ont très-grand tort; car les biens que Dieu a mis en nous veulent estre recpgnus, estimez et grandement lionnorez, et non pas tenus au mesme îang de la basse estime que nous devons faire de ceux qui

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