DE L^ESPRIT DES REGLES
gp.e^ir voiiloit que nous apprissions la priidencp. Laissant tontes antres responses qui se peuvent faire à ceste demande, nous prenons maintenant les paroles de nostre Seigneur : Soyez prudens comme le serpent, lequel , lors qu'il est attaqué , expose to:-U son corps pour conserver sa teste : de mesme devons-nous faire,, exposant tout au péril quand il est requis, pour conserver en nous sain et entier nostre Seis^neur et son amour : car il est nostre chef, et nous sommes ses membres , et cela est la prudence que nous devons avoir en nostre simplicité. Encore vous diray-je qu'il se faut souvenir qu'il y a deux sortes de prudence , à sçavoir la naturelle et la surnaturelle. Quant à la naturelle, il la faut bien mortifier comme n'estant pas du tout bonne , nous suggérant plusieurs considérations et prévoyances non nécessaires, qui tiennent nos esprits bien esloignez de la simplicité.
La vraye vertu de prudence doit estre véritablement pratiquée, d'autant qu'elle est comme un sel spirituel qui donne goust et saveur à toutes les autres vertus; mais elle doit estre tellement pratiquée des filles de la Visitation , que la vertu d'une simple confiance surpasse tout ; car elles doivent avoir une confiance toute simple qui les fasse demeurer en repos entre les bras de leur Père céleste et de leur tres-chere IMere nostre Dame, devant estre asseurées qu'ils les protégeront tousjours de leur soin tres-aymable , puis qu'elles sont assemblées pour la gloire de Dieu et l'honneur de la très Sainte Vierge. Dieu soit beny !
Des Règles et do l'esprit de la \'isilution
C'est une chose très ^- difficile que celle que vous me de mandez, quel est l'esprit ("'o vos Règle, , et comme vous le pourrez prendre? Or premier que de idvlev de cet esprit, il
440 ENTRETIEN Xin.
faut que vous sçachiez que veut dire cela, avoir l'esprit d'une Règle ; car nous entendons ordinairement dire , un tel Religieux a le vray esprit de sa Règle. Nous tirerons du sainct Evangile deux exemples qui sont très -propres pour vous faire comprendrb cecy. Il est dit que S. Jean -Baptiste estoit venu en Tesprit et vertu d'Helie , et pour cela qu'il reprenoit hardiment et rigoureusement les pécheurs , les appelant engeance de vipères , et telles autres paroles. Mais quelle estoit ceste vertu d'Helie? c'estoit la force qui procedoit de son esprit pour anéantir et punir les pécheurs , faisant tomber le feu du Ciel pour perdre et confondre ceux qui vouloient résister à la majesté de son maistre : c'estoit donc un esprit de rigueur qu'avoit Helie. L'autre exemple que nous trouvons en l'Evangile , (|ui sert à nostre propos , est que nostre Seigneur voulant aller en Hierusalem , ses disciples l'en dissuadoient, parce que les uns avoient affection d'aller en Capharnaum, les autres en Bethanie, et ainsi taschoient de conduire nostre Seigneur au lieu oii ils vouloient aller; car ce n'est pas d'aujourd'huy que les inférieurs veulent conduire leurs Maistres selon leur volonté. Mais nostre Seigneur, qui estoit très-facile à condescendre , raffermit toutesfois son visage (car l'Evangeliste use de ces mesmes mots) pour aller en Hierusalem , afin que les Apostres ne le pressassent plus de n'y pas aller. Allant donc en Hierusalem, il voulut passer par une ville de Samarie, mais les Samaritains ne le voulurent pas permettre ; dequoy S. Jacques et S. Jean entrèrent en colère, et furent tellement indignez contre les Samari* tains de l'inhospitalité qu'ils faisoient à leur maistre, qu'ilff. luy dirent : Maistre , voulez-vous que nous fassions tomber le feu du Ciel pour les abysmer, et les chastier de l'outrage qu'ils vous font ? et nostre Seigneur leur respondit : Vout» ne sçavez de quel esprit vous estes ; voulant dire : lie sçavezvous pas que nous ne sommes plus au temps d'Helie, qui avoit un esprit de rigueur? et bien qu'Helie fust un très-grand
serviteur dé Dieu , et qu'il fîst bien en faisant ce que vous voulez faire, neantmoins vous autres ne feriez pas bien en l'imitant, d'autant que je ne suis pas venu pour punir et confondre les pécheurs, ains pour les attirer doucement à pénitence et à ma suite. Or voyons maintenant quel est l'esprit particulier d'une règle. Pour le mieux entendre, il faut donner des exemples qui soient hors de nous; et après nous reviendrons à nous-mesmes. Toutes les Religions et toutes les assemblées de dévotion ont un esprit qui leur est gênerai, et chacune en a un qui lui est particulier. Le gênerai est la prétention qu'elles ont toutes d'aspirer à la perfection de la charité ; mais l'esprit particulier, c'est le moyen de parvenir à ceste perfection de la charité , c'est à dire , à l'union de nostre ame avec Dieu , et avec le prochain pour l'amour de Dieu ; ce qui se fait avec Dieu par l'union de nostre volonté à la sienne , et avec le prochain par la douceur, qui est une vertu dépendante immédiatement de la charité. Venons à cet esprit particulier : il est certes très -différent en divers Ordres. Les uns s'unissent à Dieu et au prochain par la contemplation , et pour cela ont une très-grande solitude et ne conversent que le moins qu'ils peuvent parmy le monde , non pas mesme les uns avec les autres , si ce n'est en certain temps ; ils s'unissent aussi avec le prochain par le moyen de Foraison, en priant Dieu pour luy. Au contraire l'esprit particulier des autres est voirement de s'unir à Dieu et au prochain ; mais c'est par le moyen de l'action , auoy que spirituelle. Ils s'unissent à Dieu, mais c'est en luy réunissant le prochain , par l'estude , prédications , confessions , conférences, et autres actions de pieté; et pour mieux faire ceste action avec le prochain, ils conversent avec le monde. Ils s'unissent bien encore à Dieu par l'oraison ; mais neantmoins leur tin principale est celle que nous venons de dire, de tascher de convertir les âmes et les unir à Dieu. Les autres ont un esprit severe et rigoureux, avec un parfait mespris
442 ENTBETIEN XIH.
du monde et de toutes ses vanitez et sensualitez , voulant par leur exemple induire les hommes à ce mespris des choses de la terre , et à. cela sert Taspreté de leurs habits et exercices. D'autres ont un autre esprit, et c'est une chose fort nécessaire de sçavoir quel est l'esprit particulier de chaque Religion, et assemblée pieuse. Ce que pour bien cognoistre, il faut considérer la fin pour laquelle elle a esté commencée, et les divers moyens de parvenir à ceste fin. Il y a La générale en toutes les Religions, comme nous avons dit : mais c'est de la particulière de laquelle je parle, et à laquelle il faut avoir un si grand amour, qu'il n'y ait chose aucune que nous puissions cognoistre , qui soit conforme à ceste fin , que nous ne l'embrassions de tout nostre cœur. Avoir l'amour de la fin de nostre Institut, sçavez-vous que c'est? C'est estre exactes à Tobservance des moyens de parvenir à ceste fin, qui sont nos Règles et Constitutions, et estre fort diligentes à faire tout ce qui en dépend et qui sert à les observer plus parfaitement : cela, c'est avoir l'esprit de nostre Religion. Mais il faut que ceste exacte et ponctuelle observance soit entreprise en simplicité de cœur, je veux dire qu'il ne nous faut pas vouloir aller au delà, par des prétentions de faire plus qu'il ne nous est marqué dans nos Règles ; car ce n'est pas par la multiplicité des choses que nous faisons que nous acquérons la perfection ; mais c'est par la perfection et pureté d'intention avec laquelle nous les faisons. Il faut donc regarder quelle est la fin de votre Institut et FintentiDu de vostre Instituteur, et vous arrester aux moyens qui vous sont marquez pour y parvenir. Quant à la fin de vostre Institut , il ne la faut pas chercher en l'intention des trois premières Sœurs qui commencèrent, non plus que celle des Jésuites au premier dessein qu'eut S, Ignace, car il ne pensoit à rien moins qu'à faire ce qu'il a fait par après; comme de mesme S. François, S. Dominique, et les autres qui ont commencé les Religions. Mais Dieu, à qui seul appartient de faire ces assemblées de
DE T.'eSPRTT T>ES REGLES. 443
pieté , les a fait réussir en la façon que nous voyons qu'elles sont ; car il ne faut jamais croire que ce soient les hommes qui par leur invention ayent commencé ceste façon de vi^-. si parfaite , comme est celle de la Pteligion : c'est Dieu , pai l'inspiration duquel ont esté composées les Règles, qui sont les moyens propres pour parvenir à ceste fin générale à tous les Religieux, de s'unir à Dieu et au prochain pour l'amour de Dieu ; mais commu chaque Religion a sa fin particulière, comme aussi les moyens particuliers pour parvenir à ceste fin et union générale , tous ont aussi un moyen gênerai pour y parvenir, qui est par les trois vœux essentiels de la Religion. Chacun sçait que les richesses et les biens de la terre sont de puissans attraits pour dissiper l'ame, tant pour la trop grande affection qu'elle y met que pour les sollicitudes qu'il faut avoir pour les garder, voire pour les accroistre; d'autant que l'homme n'en a jamais assez selon ce qu'il désire. Le Religieux coupe et tranche tout cela par le vœu de pauvreté. Il en fait tout de mesme à la chair et à toutes ses sensualitez et plaisirs, tant licites qu'illicites, par le vœ.u de chasteté , qui est un très grand moyen de s'unir à Dieu tres-particulierement ; d'autant que ces plaisirs sensuels allentissent et affoiblissent grandement les forces de l'esprit, dissipent le cœur et l'amour que nous devons à Dieu, et que nous lui donnons entièrement par ce moyen; ne nous contentant pas de sortir de la terre de ce monde , mais sortans encore de la terre de nous-mesmes, c'est à dire, renonçans aux plaisirs terrestres de nostre chair. Mais beaucoup plus parfaitement nous unissons-nous à Dieu par le vœu d'obeyssance, d'autant que nous renonçons à toute nostre ame, à toutes ses puissances, ses volontez et toutes ses affectionâ pour nous sousmettre et assujettir, non seulement à la volonté de Dieu , mais à celle de nos Supérieurs, laquelle nous devons tousjours regarder comme estant celle de Dieu mesme; et cecy est un très-grand renoncement, à cause des conti-
Quelles productions des petites volontez que fait nostre amour propre. Estant donc ainsi séquestrez de toutes choses, nous nous retirons en l'intime de nos cœurs, pour plus parfaitement nous unir à sa divine Majesté.
Or pour venir en particulier à la fin pour laquelle nostre Congrégation de la Visitation a esté érigée , et par icelk comprendre plus aisément quel esf l'esprit particulier de la Visitation, j'ay tousj ours jugé que c'estoit un esprit d'une profonde humilité envers Dieu , et d'une grande douceur envers le prochain ; d'autant , qu'ayant moins de rigueur pour le corps , il faut qu'il y ait tant plus de douceur de cœur. Tous les anciens Pères ont déterminé que, oùl'aspreté des mortifications corporelles manque , il y doit avoir plus de perfection d'esprit. Il faut donc que l'humilité envers Dieu et la douceur envers le prochain supplée en vos Maisons à l'austérité des autres. Et si bien les austeritez sont bonnes en elles - mesmes , et sont des moyens de parvenir à la perfection , elles ne seroient pas pourtant bonnes chez vous, d'autant que ce seroit contre les Règles. L'esprit de douceur est tellement l'esprit de la Visitation , que quiconque y voudroit introduire plus d'austeritez qu'il n'y a pas maintenant, destruiroit incontinent la Visitation ; d'autant que ce seroit faire contre la fin pour laquelle elle a esté dressée , qui est pour i^cevoir les filles et femmes infirmes qui n'ont pas des corps assez forts pour entreprendre , ou qui ne sont pas inspirées et attirées de servir et s'unir à Dieu par la voyp des austeritez que l'on fait es autres Religions. Vous me direz peut estre, s'il arrive qu'une Sœur ait une complexiou robuste , peut-elle pas bien faire des austeritez plus que les autres , avec la permission de la Supérieure , en sorte que les autres Sœurs ne s'en apperçoivent pas ? Je responds à cela , qu'il n'y a point de secret qui ne passe secrètement à un autre ; et ainsi de l'une à l'autre l'on vient à faire des Religions dans les Religions, et de petites ligues, et puis
DE l'esprit T)FS rf.cleS. 445
ton! se dissipe. La bien heureuse Mère saincte Thérèse dit admirablement bien le mal qu'apportent ces petites entreprises de vouloir faire plus que la Règle n'ordonne , et que la Communauté ne fait, et particulièrement si c'est la Supérieure , le mal en sera plus grand : car tout aussi tost que ses filles s'en appercevront , elles voudront incontinent faire le mesme, et elles ne manqueront pas de raisons pour se persuader qu'elles le feront bien , les unes poussées de zèle, les autres pour luy complaire, et tout cela servira de tentation à celles qui ne pourront ou ne voudront pas faire de mesme.
Il ne faut jamais introduire , permettre , ny souffrir ces particularitez en Religion , excepté neantmoins en certaines nécessitez particulières, comme s'il arrivoit qu'une Sœur fust pressée de quelque grande vexation ou tentation , alors ce ne seroit pas un extraordinaire de demander à la Supérieure, de faire quelques pénitences plus que les autres ; car il faut user de la mesme simplicité que font les malades , qui doivent demander les remèdes qui leur semblent les pouvoir soulager. Que s'il y avoit une Sœur qui fust si généreuse et courageuse que de vouloir parvenir à la perfection dans un quart d'heure, faisant plus que la Communauté , je luy conseillerois qu'elle s'humiliast et se sousmist à ne vouloir estre parfaite que dans trolis jours , allant le train des autres. Et s'il se rencontre des Sœurs qui ayent des corps forts et robustes , à la bonne heure ; il ne faut pas pourtant qu'elles veuillent aller plus viste que celles qui sont foibles. Voicy un exemple en Jacob , qui est tres-admirable et fort propre pour monstrer comment il se faut accommoder aux foibles , et arrester nostre force pour nous assujettir à aller de pair avec eux, principalement quand nous y avons de l'oi)ligation, comme ont les Religieux à suivre la Communauté en tout ce qui est de la parfaite observance. Jacob donc sortant de la maison de son beau-pere Laban avec toutes ses
i46 ENTRETIEN XIlï.
femmes, ses enfans, ses scrviiJMiis et ses troupeaux , pour s'en retourner chez luy, craignoit extrêmement de rencontrer son frère Esaù, d'autant qu'il pensoit qu'il fût tousjours irrité contre luy, ce qui n'estoit plus : estant donc en chemin, le pauvre Jacob eut bien peur; car il rencontra Esaii fort bien accompagné d'une grande troupe de soldats. Jacob l'ayant salué le trouva tout doux en son endroit , car il luy dit : Mon frère, allons de compagnie , et achevons le voyage ensemble; à quoy respondit le bon Jacob : Monseigneur et mon frère , il n'en sera pas ainsi , s'il vous plais t, d'autant que je mené mes enfans, et leurs petits pas exerceroient ou abuseroient de vostre patience ; quant à moy , qui y suis obligé, je mesure mes pas aux leurs ; et mesme il n'y a pas long temps que mes brebis ont agnelé , les agneaux encore tendres ne pourroient pas aller viste , et tout cela vous arresteroit trop en chemin. Remarquez , je vous prie , la debonnaireté de ce sainct Patriarche. Il s'accommode volontiers au pas, non seulement de ses petits enfans, mais aussi de ses agnelets. Il estoit à pied, et ce voyage luy fut heureux, comme il se void assez par les bénédictions qu'il receut de Dieu tout le long du chemin ; car il vid et parla plusieurs fois aux x\nges, et au Seigneur des Anges et des hommes ; et en fin il fut mieux partagé que son frère , qui estoit si bien accompagné. Si nous voulon's que nos voyages soyent bénis de la divine bonté , assujettissons-nous volontiers à l'exacte et ponctuelle observance de nos Règles, et cela en simplicité Je cœur, sans vouloir doubler les exercices , ce qui seroit aller contre l'intention de l'Instituteur, et la lin pour laquelle la Congrégation a esté érigée. Accommodons-nous donc volontiers avec les infirmes qui y peuvent estre r<'ceîiës , ( t jo vous asseure que nous n'arriverons pas plus (aid pour cela à la [jerfection ; ains au contraire ce sera cela mesme qui nous y conduira plustost, parce que n'ayant pas beauco: p à faire, nous nous appliquerons à le faire avec la plus grande
DE l'esprit des REGLES. 447
perfection qu'il nous sera possible. Et c'est en quoy nos oeuvres sont plus agréables à Dieu , d'autant qu'il n'a pas esgard à la multiplicité des choses que nous faisons pour son amour (comme nous avons tantost dit) , ains seulement à la ferveur de la charité avec laquelle nous les faisons. Je trouve, si je ne me trompe, que si nous nous déterminons à vouloir parfaitement observer nos Règles, nous aurons assez Je besongne sans nous charger davantage ; d'autant que tout e qui concerne la perfection de nostre estât y est compris. La bienheureuse Mère saincte Thérèse dit que ses filles estoient tellement exactes, qu'il falloit que les Supérieures eussent un très-grand soin de ne rien dire qui ne fust trèsbon à faire , parce que sans autre semonce elles se portoient incontinent à le faire, et que pour plus parfaitement observer leurs Règles , elles estoient pointilleuses à la moindre petite dépendance. Elle rapporte qu'une fois il y eut une de ses filles qui n'ayant pas bien entendu quelque chose qu'une Supérieure avoit commandé, luy dit qu'elle n'entendoit pas bien cela, et la Supérieure respondant assez brusquement et inconsidérément : Allez mettre la teste dans un puits ( luy dit-elle ) , et vous l'entendrez ; la fille fut si prompte à partir à l'instant, que si on ne l'eust arrestée, elle s'alloit jetter dans un puits ! Il y a certes moins à faire à estre exacte en l'observance des Règles, que non pas de les vouloir observer en partie.
Je ne puis assez dire de quelle importance est ce poinct d'estre ponctuel à la moindre chose qui sert à plus parfaitement observer la Règle, comme aussi de ne vouloir rien entreprendre davantage, sous quelque prétexte que ce soit, parce que c'est le moyen de conserver la Religion en son entier, et en sa première ferveur, et le contraire de cela est ce qui la destruit et fait descheoir de sa première perfection. Vous me demanderez s'il y auroit plus de perfection à se couî fermer tellement à la Communauté, que mesme l'on ne de-
448 ENTRETIEN XÏII.
mandast point à faire de Communion extraordinaire? Qui en doute, mes chères filles? si ce n'est en certain cas, comme seroit es f estes de nostre patron, ou du sainct auquel nous avons eu dévotion toute nostre vie, ou quelque nécessité fort pressante. Mais quant à certaines petites ferveurs que nous avons aucunes fois , qui sont passagères , et qui pour Tord inaire sont des effects de nostre nature , lesquelles nous font désirer la Communion , il ne faut point avoir esgard à cela , non plus que les mariniers n'en ont point à un certain vent qui se levé à la pointe du jour, lequel est produit des vapeurs qui s'eslevent de la terre , et n'est pas de durée, ains cesse tout aussi tost que lesdites vapeurs sont un peu surlevées et dissipées , et partant le patron du navire qui le cognoist ne crie point au vent , et ne desploye point les voiles pour voguer à la faveur d'iceluy : de mesme nous autres, il ne faut pas que nous tenions pour un bon vent , c'est à dire pour inspiration , tant de petites volontez qui nous viennent ores de demander à communier, tantost de faire oraison, tantost une autre chose ; car nostre amour propre qui recherche toujours sa satisfaction, demeureroit entièrement content de tout cela , et principalement de ces petites inventions , et ne cesseroit de nous en fournir tousjours de nouvelles. Aujourd'huy que la Communauté communie, il nous suggérera qu'il faut que par humilité vous demandiez de vous en abstenir , et lorsque le temps de s'humilier viendra, il nous persuadera de nous resjouir,'et de demander la Communion pour cet effect ; et ainsi il ne seroit jamais fait. Il ne faut point tenir pour inspiration les choses qui sont hors de la Règle, si ce n'est en cas si extraordinaires que la persévérance nous fasse cognoistre que c'est la volonté de Dieu, comme il s'est trouvé , pour ce qui est de la Communion, en deux ou trois grandes Sainctes, les Directeurs desquelles vouloient qu'elles communiassent tous les jours. Je trouve que .c'est un très-grand acte de perfection de se conformer en
DE l'esprit des REGLES. 449
toutes choses à la Communauté, et de ne s'en départir jamais par nostre propre choix. Car outre que c'est un tres-bon moyen pour nous unir avec le prochain , c'est encore cacher à nous-mesmes nostre propre perfection. Il y a une certaine simplicité de cœur en laquelle consiste la perfection de toutes les perfections, et c'est ceste simplicité qui tait que nostre ame ne regarde qu'à Dieu , et qu'elle se tient toute ramassée et resserrée en elle-mesme , pour s'appliquer avec toute la fidélité ({ui luy est possible à l'observance de ses Règles, sans s'e-^pancher à désirer ny vouloir entreprendre de faire plus que cela. Elle ne veut point faire des choses excellentes et extraordinaires, qui la pourroient faire estimer des créatures; et par ainsi elle se tient fort basse en elle-mesme, et n'a pas de grandes satisfactions , car elle ne fait rien de sa propre volonté, ni rien de plus que les autres, et ainsi toute sa saincteté est cachée à ses yeux ; Dieu seul la void , qui se délecte en sa simplicité par laquelle elle ravit son cœur et s'unit à luy. Elle tranche court à toutes les intentions de son amour propre, lequel prend une souveraine délectation à faire des entreprises de choses grandes et excellentes, et qui nous font surestimer au dessus des autres. Telles âmes jouissent par tout d'une grande paix et tranquillité d'esprit. Jamais il ne faut ny penser, ny croire que pour ne faire rien de plus que les autres, et suivre la Communauté, nous ayons moins de mérite. 0 non! car la perfection ne consiste point es austeritez : encore que ce soient de bons moyens d'y parvenir, et qu'elles soient bonnes en elles-mesmes, neantmoins pour nous elles ne le sont pas, parce qu'elles ne sont pas conformes à nos Règles ny à l'esprit d'icelles , "stant une plus grande perfection de se tenir dans leur simple observance et suivre la Communauté, que vouloir aller au delà. Celle qui 6e tiendra dans ces limites, je vous asseure qu'elle fers, un grand chemin en peu de temps, et rapportera beaucoup de i'ruict à ses Sœurs par son exemple. En fin quand nous lu. 29
450 ENTRETIEN Xllf.
sommes à ramer, il le faut l'aire par mesure ; ceux qui rament sur mer ne sont pas si tost battus pour ramer un peu laschement, que s'ils ne donnent les coups de rame par mesure. L'on doit tascher d'eslever les Novices toutes '^sgalement, faisant les mesmes choses, afin que l'on rame justement ; et si bien toutes ne le font pas avec esgale perfection , nous ne sçaurions qu'y faire ; cela se trouve en toutes les Communautez. Mais, dites-vous, c'est par mortification que vous demeurez un peu plus dans le chœur aux jours de feste que les autres, parce que le temps vous y a desja bien duré durant deux ou trois heures de suite que toutes y ont demeuré. A cela je vous responds que ce n'est pas une règle générale qu'il faille faire tout ce à quoy on a de la répugnance , non plus que de s'abstenir des choses ausquelles on a de l'inclination. Car si une Sœur a de l'inclination à dire l'Office divin, il ne faut pas qu'elle laisse d'y assister sous prétexte de se vouloir mortifier. Au demeurant, le temps des festes qui est laissé en liberté pour faire ce que l'on veut , chacune le peut employer selon sa dévotion ; mais il est vray pourtant qu'ayant demeuré trois heures, voire plus, dans le chœur avec la Communauté, il est beaucoup à craindre que le (juart d'heure que vous y demeurez davantage , ne soit un petit morceau que vous donnerez à vostre amour propre.
En fin, mes chères filles, il faut beaucoup aymer nos Règles, puis qu'elles sont les moyens par lesquels nous parvenons à leur fin, qui est de nous conduire facilement à la perfection de la charité , qui est l'union de nos âmes avec Dieu et avec le prochain : et non seulement cela, mais aussi de reunir le prochain avec Dieu , ce que nous faisons par la voye que nous luy présentons , laquelle est toute douce et facile, aucune fille n'estant rejettée faute de force corporelle, pourveu qu'elle ait volonté de vivre selon l'esprit de la Visitation , qui est (comme j'ay dit) un esprit d'humilité envers Dieu et de douceur de cœur envers le prochain j et c'est cet
DE l'esprit des REGLES. 451
esprit qui fait nostre union tant avec Dieu qu'avec le prochain. Par humilité nous nous unissons avec Dieu, nous sousmettant à l'exacte observance de ses volontez , anï nous sont signifiées dans nos Règles; car nous devons pieusement croire qu'elles ont esté dressées par son inspiration , estant receuës par la saincte Eglise et approuvées par sa Saincteté, qui en sont des signes U-es-evidens ; et partant nous les devons aymer d'autant plus tendrement, et les serrer sur nos poictrines tous les jours plusieurs fois en forme de recognoissance envers Dieu , qui nous les a données. Par la douceur de cœur nous nous unissons avec le prochain par une exacte et ponctuelle conformité de vie, de mœurs et d'exercices, ne faisant ny plus ny moins que ceux avec lesquels nous vivons , et que ce qui nous est marqué en la voye en laquelle Dieu nous a mis ensemble , employant et arrestant toutes les forces de nostre ame à les faire avec toute la perfection qui nous sera possible. Mais remarquez que ce que j'ay dit plusieurs fois, qu'il faut estre fort ponctuelles à l'observance des Règles, et à la moindre petite dépendance, ne se doit pas entendre d'une ponctualité de scrupule, ô ! non, car cela n'a pas été mon intention ; mais d'une ponctualité de chastes espouses qui ne se contentent pas d'esviter de desplaire à leur céleste Espoux ; ains veulent faire tout ce qu'elles peuvent pour luy estre tant soit peu plus agréables.
Il sera fort à propos que je vous propose quelque exemple remarquable pour vous faire comprendre combien est agréable à Dieu de se conformer à la Communauté en toutes choses. Escoutez donc ce que je vay vous dire. Pourquoy pensez-vous que nostre Seigneur et sa tr^s-saincte Mère se soient sousmis à la loy de la Présentation et Purification , sinon à cause de l'amour qu'ils portoient à la Communauté? Certes , cet exemple devroit suffire pour esmouvoir les Religieux à suivre exactement leur Communauté , sans jamais s'en départir : car ny le fils ny la mère n'estoient aucunement
452 ENTRETIEN XTII.
obligez à ceste loy : non l'enfant , parce qu'il estoit Dieu ; non la mère, parce qu'elle estoit vierge toute pure : ils pouvoient facilement s'en exempter sans que personne s'en apperceust : car ne pouvoit-elle pas s'en aller en Nazaret, au lieu de s'en aller en Hierusalem ? Mais elle ne le fait pas , ains tout simplement elle suit la Conmiunauté. Elle pouvoit bien dire : La loy n'est pas faite pour mon très-cher fils, ny pour moy ; elle ne nous oblige aucunement : mais puis que le reste des hommes y est obligé et l'observe , nous nous y sousmettons tres-volontiers pour nous conformer à un chacun d'eux , et n'estre singuliers en aucune chose. L'Apostre S. Paul a fort bien dit, qu'il falloit que nostre Seigneur fust semblable en toutes choses à ses frères, hormis le péché. Mais , dites-moy, est-ce la crainte de la prévarication qui rendoit ceste Mère et son Fils si exacts à l'observance de la loy ? Non certes , ce n'estoit pas cela, car il n'y avoit point de prévarication pour eux ; ains ils estoient attirez par l'amour qu'ils portoient à leur Père éternel. L'on ne sçauroit aymer le commandement , si l'on n'ayme celuy qui le fait. A mesure que nous aymons et estimons celuy qui fait la loy , à mesure nous nous rendons exacts à l'observer. Les uns sont attachez à la loy par des chaisnes de fer, et les autres par des chaisnes d'or ; je veux dire, les séculiers qui observent les commandemens de Dieu pour la crainte qu'ils ont d'estre damnez, les observent par force et non par amour; mais les Religieux, et ceux qui ont soin de la perfection de leur ame , y sont attachez par des chaisnes d'or, c'est à dire , par amour : ils ayment les commandemens et les observent amoureusement; et pour les mieux observer ils embrassent l'observance des conseils. Et David dit que Dieu a commandé que ses commandemens fussent trop bien gardez. Voyez-vous comme il veut que l'on soit ponctuel à l'observance d'iceux? Ainsi certes le font tous les vrays amans ; car ils n'esvitent pas seulement la prévarication de la loy, mais ils esvitent aussi
DE l'esprit des REGLES. 453
Tombre de la prévarication ; et c'est pourquoy TEspoiix dit que son Espouse ressemble à une Colombe qui se tient le long des fleuves qui coulent doucement , et dont les eaux sont crystallines. Vous sçavez bien que la Colombe se tient en asseurance auprès de ces eaux , parce qu'elle y void les ombres des oyseaux de proye qu'elle redoute , et soudain qu'elle les void , elle prend la fuite , et ainsi ne peut estre surprise. De mesme (veut dire le sacré Espoux) est ma bienaymée ; car tandis qu'elle eschappe de devant l'ombre de la prévarication de mes commandemens , elle ne craint point de tomber entre les mains de la desobeyssance. Certes celuy qui se prive volontairement , par le vœu d'obeyssance , de faire sa volonté es choses indifférentes , monstre assez qu'il ayme d'estre sousmis es nécessaires et qui sont d'obligation. Il faut donc estre extrêmement ponctuelles en l'observance des loix et des règles qui nous sont données par nostre Seigneur, mais sur tout en ce poinct de suivre en toutes choses la Communauté ; et se faut bien garder de dire que nous ne sommes pas tenues d'observer ceste Règle ou commandement particulier de la Supérieure , d'autant qu'il est fait pour les foibles , et que nous sommes fortes et robustes ; ny au contraire que le commandement est fait pour les fortes , et que nous sommes foibles et infirmes : ô Dieu ! il ne faut rien moins que cela en une Communauté. Je vous conjure, si vous estes fortes , que vous vous affoiblissiez pour vous rendre conformes aux infirmes ; et si vous estes foibles , je vous dis : Etforcez-vous pour vous adjuster avec les fortes. Le grand Apostre S. Paul dit, qu'il s'est fait tout à tous, pour les gaigner tous : Qui est infirme , avec lequel je ne le sois? qui est malade , avec lequel je ne sois aussi malade? avec les forts je suis fort. Voyez-vous comme S. Paul, quand il est avec les infirmes , il est infirme et prend volontiers les commoditez nécessaires à leurs infirmitez , pour leui bailler confiance d'en faire de mesme : mais quand il se
trouve avec les forts, il est comme un Géant pour leur donner du courage; et s'il se peut appercevoir que son prochain soit scandalisé de quelque chose qu'il fasse, si bien il luy est licite de la faire , neantmoins il a un tel zèle de la paix et tranquillité de son cœur, qu'il s'abstient volontiers de la faire. Mais , me direz-vous , maintenant que c'est l'heure de la récréation, j'ay un très-grand désir d'aller faire oraison pour m'unir plus immédiatement avec la souveraine bonté ; ne puis-je pas bien penser que la loy qui ordonne de faire la récréation ne m'oblige pas, puis que j'ay l'esprit assez jovial de moy-mesme? 0 non! il ne faut non plus le penser que le dire. Si vous n'avez pas besoin de vous recréer, il faut neantmoins faire la récréation pour celles qui en ont besoin. N'y a-il doncques point d'exception en Religion? les Règles obligent-elles esgalement? Ouy sans doute : mais il y a des loix qui sont justement injustes : par exemple , le jeusne du Caresme est commandé pour un chacun : ne vous semble-il pas que ceste loy soit injuste, puis que l'on modère ceste injuste justice, donnant des dispenses à ceux qui ne la peuvent pas observer? De mesme en est-il es Religions : le commandement est esgalement pour tous , et nul de soymesme ne s'en peut dispenser; mais les Supérieurs modèrent la rigueur, selon la nécessité d'un chacun : et faut bien se garder de penser que les infirmes soient plus inutiles en Religion que les forts , ou qu'ils fassent moins , et ayent moins de mérite; parce que tous font esgalement la volonté de Dieu. Les Mousches à miel nous monstrent l'exemple de ce que nous disons : car les unes sont employées à la garde de la ruche, et les autres sont perpétuellement au travail de la cueillette : celles toutefois qui demeurent dans la ruche ne mangent pas moins de miel que celles qui ont la peine de l'aller picorant sur les fleurs. Ne vous semble-il ' pas que David lit une loy injuste, lors qu'il commanda que les soldats qui garderoient les bardes eussent esgalement part au butin
avec ceux qui iroient à la bataille , et qui en reviendroient tout chargez de coups? Non certes elle n'estoit point injuste , d'autant que ceux qui gardoient les hardes , les gardoient pour ceux qui coinbattoient , et ceux qui estoient en la bataille conibattoient pour ceux qui gardoient les hardes : aussi ils meritoient tous une mesme recompense , puis qu'ils obeyssoient tous esgalement au Roy. Dieu soit beny.
Contre le propre jugement et la tendreté que l'on a sur soy-mesme.
La première question est, si d'estre sujette à sa propre opinion est une chose bien contraire à la perfection. Sur quoy je responds qu'estre sujet à avoir des propres opinions, ou n'y estre pas , est une chose qui n'est ny bonne ny mauvaise, d'autant que cela est tout naturel : chacun a des propres opinions ; mais cela ne nous empesche pas de parvenir ■à la perfection, pourveu que nous ne nous y attachions pas, ou que nous ne les aymions pas; car c'est seulement l'amour -de nos propres opinion-:^ qui est infiniment contraire à la perfection, et c'est ce que j'ay tant de fois dit, que l'amour de nostre propre jugement, et l'estime que l'on en fait, est la cause qu'il y a peu de parfaits. Il se trouve beaucoup de personnes qui renoncent à leur propre volonté, les uns pour un sujet, les autres pour un autre; je ne dis pas seulement en Religion , mais parmy les séculiers , et dans les Cours des Princes mesmes : si un Prince commande quelque chose à un Courîisan , il ne refusera jamais d'obeyr ; mais d'avotier que le commandement soit bier fait, cela arrive rarement. Je feray ce que vous me commandez en la façon que vous me dites, respondra-il ; mais... Ils demeurent tousjonrs sur leur mais , qui vaut autant à dire qu'ils sçavent bien qu'il seroit mieux autrement. Nul ne peut douter, mes chères filles , que cecy ne soit fort contraire à la perfection ; car il
produit pour l'ordinaire des inquiétudes d'esprit , des bîjarreries , des murmures , et enfin il nourrit l'amour de sa propre estime ; de manière donc que la propre opinion ny le propre jugement ne doit pas estre aymé ny estimé. Mais il faut que je vous die qu'il y a des personnes qui doivent former leurs opinions, comme sont les Evesques, les Supérieurs, qui ont charge des autres, et tous ceux qui ont gouvernement; les autres ne le doivent nullement faire, si Fobeyssance ne le leur ordonne ; car autrement ils perdroient le temps qu'ils doivent employer à se tenir fidellement auprès de Dieu. Et comme ceux-cy seroient estimez peu attentifs à leur perfection, et personnes inutilement occupées, s'ils vouloient s'arrester à considérer leurs propres opniions , de mesme les Supérieurs devroient estre estimez peu capables de leurs charges, s'ils ne formoient leurs opinions et ne vouloient en fin prendre des resolutions , quoy qu'ils ne s'y doivent pas complaire ny s'y attacher, car cela seroit contraire à leur perfection. Le grand S. Thomas, qui a voit un des plus grands esprits qu'on sçauroit avoir, quand il formoil quelques opinions, il les appuyoit sur des raisons les plus preignantes qu'il pouvoit ; et neantmoins s'il trouvoit quelqu'un qui n'approuvast pas ce qu'il avoit trouvé bon , ou y^ contredist, il ne disputoit point ny ne s'en ofFensoit point, ains soufî'roit cela de bon cœur ; en quoy il tesmoignoit bien: qu'il n'aymoit pas sa propre opinion , bien qu'il ne la desappreuvast pas aussi. Il laissoit cela ainsi : qu'on la trouvast bonne ou non , après avoir fait son devoir il ne se mettoit pas en peine du reste. Les Apostres n'f^stoient pas attachez à leurs propres opinions, non pas mesme es choses du gouvernement de la saincte Eglise, qui estoit un affaire si important ; si qu'après qu'ils avoient déterminé l'affaire par la resolution qu'ils en avoient prise , ils ne s'offensoient point si on opinoit là-dessus, et si quelques-uns refusoient d'agréer leurs opinions, quoy qu'elles fussent bien appuj^ées^
ils ne reclierchoient point do ks xaue recevoir par des disputes ny contestes. Si donc les Supérieurs vouloient changer d'opinion à tous rencontres, ils seroient estimez légers et imprudens en leurs gouvernemens ; mais aussi si ceux qui n'ont point de charges vouloient estre attachez en leurs opinions, les voulant maintenir et faire recevoir, ils seroient tenus pour opiniastres : car c'est une chose toute asseiiréf que l'amour de la propre opinion dégénère en opiniastreté , s'il n'est fidèlement mortifié et retranché : nous en voyons l'exemple mesme entre les Apostres. C'est une chose admirable que nostre Seigneur ait permis que plusieurs choses dignes véritablement d'estre escrites, que les saincts Apostres ont faites, soient demeurées cachées sous un profond silence, et que ceste imperfection que le grand S. Paul et S. Barnabe commirent ensemble ait esté escrite; c'est sans doute une spéciale providence de nostre Seigneur, qui l'a voulu ainsi pour nostre instruction particulière. Ils s'en alloient tous deux ensemble pour prescher le sainct Evangile, et menoient avec eux un jeune homme nommé Jean Marc , lequel estoit parent de S. Bainabé : ces deux grands Apostres tombèrent en dispute s'ils le meneroient ou s'ils le laisseroient , et se trouvans de contraire opinion sur ce fait et ne se pouvans accorder, ils se séparèrent l'un de l'autre. Or dites-moy maintenant , nous devons-nous troubler quand on void quelque défaut parmy nous autres , puis que les Apostres les commirent bien? Il y a certes de grands esprits qui sont fort bons, qui sont tellement sujets à leurs opinions et les estiment si bonnes, que jamais ils n'en veult-nt démordre, et il faut bien prendre garde dé ne la leur demander à l'impourveuë; car après il est presque impossible de leur faire cognoistre et confesser qu'ils ont failly, d'autant qu'ils se vont enfonçant si avant en la recherche des raisons propres à soustenir ce qu'ils ont une fois dit estre bon, qu'il n'y a plus de moyen, s'ils ne s'adonnent à une excellente perfection, de
458 ilNTRETlEN XIV.
les pouvoir faire ri esdire. Il se trouve aussi des esprits ixrand? et tort capables qui ne sont point sujets à ceste imperfeclion, ains se démettent fort volontiers de leurs opinions, Bit-n qu'elles soient très-bonnes, ils ne s'arment pas à la déf usi* quand on leur oppose quelque contrariété ou quelque contraire opinion à celle qu'ils ont jîip:ée poui- bonne et bien asseurée, ainsi q^ie nous avons dit au grand S. Thomas. Par ainsi nous voyons que c'est une chose natuiellp. que d'estre sujet à ses opinions : les personnes melancholiques y sont d'ordinaire plus attachées que ceux qui sont d'humeur joviale et gays; car ceux-cy sont aisément tournez à toutt main , et faciles à croire ce qu'on leur dit. La grande sainte Paule estoit opiniastre à soustenir l'opinion qu'elle s'estoit formée de faire de grandes austeritez, plustost que de se sousmettre à l'advis de plusieurs qui luy conseilloient de s'en abstenir; et de mesme plusieurs autres Saincts, lesquels es tim oient qu'il falloit grandement macérer le corps pour plaire à Dieu , en sorte qu'ils refusoient pour cela d'obeyr au Médecin , et de faire ce qui estoit requis à la conservation de ce corps périssable et mortel ; et bien que cela fust une imperfection , ils ne laissèrent pas pour cela d'estre grands Saincts, et fort agréables à Dieu ; ce qui nous apprend que nous ne nous devons pas troubler quand nous appercevons en nous des imperfections ou des inclinations contraires à la vraye vertu , pourveu qu'on ne se rende pas opiniastre à vouloir persévérer en icelles; car et sainte Paule et les autres qui se rendirent opiniaslres, quoy que ce fust en peu de chose, ont esté reprcdiensibles en cela. Quant à nous autres, il ne faut jamais que nous laissions tellement former nos opinions, que nous n'en des[)renions volontiers quand il est de besoin , soit que nous soyons obligez ou non de les former. D'estre donc sujets à faire estime de nostre proj^re jugement, et pour cela de s'enfoncer à la recherche des raisons propres à soustenir ce que nous avons une fois compris et
trouvé bon, est uoo chose toute naturelle ; mais de s'y laisser aller et s'y attacher, seroit une imperfection notable. Dites-moy, n'est-ce pas perdre le temps inutilement, spécialement ceux qui n'ont point de charge, de s'amuser à cela ? Yous me dites : Que faut-il donc faire pour mortifier cesîe inclination? Il luy faut retrancher la nourriture. Vous vientil en pensée qu'on a tort de faire faire cela de la sorte, (j-ril seroit mieux ainsi que vous l'avez conceu ? destournez-voiis de ceste pensée, disant en vous-mesme : Ilelas ! qn'ay-je à faire de telle chose, puis qu'elle ne m'est pas commise? Il est tousjours beaucoup mieux fait de s'en destourner ainsi tout simplement , que noii pas rechercher des raisons en nostre esprit pour nous faire croire que nous avons tort ; car au lieu de le faire, nostre entendement, qui est préoccupé de son jugement particulier, nous donneroit le change ; de sorte qu'au lieu d'anéantir nostre opinion , il nous donneroit des raisons pour la maintenir et faire recognoistre pour bonne. Il est tousjours plus utile de la mespriser sans la vouloir regarder, et la chasser si promptement quand on Fapperçoit, qu'on ne sçache pas ce qu'elle vouloit dire. Il est bien vray que nous ne pouvons pas empescher ce premier mouvement de complaisance , qui nous vient quand nostre opinion est appreuvée et suivie ; car cela ne se peut €sviter : mais il ne se faut pas amuser à ceste complaisance ; il faut henir Dieu , puis passer outre sans se mettre en peine de la complaisance , non plus que d'un petit ressentiment de douleur qui vous viendroit, si vostre opinion n'estoit pas suivie ou trouvée bonne. Il faut, quand ouest requis, ou par la charité, ou par l'obeyssance, de proposer nostre ad vis sur le sujet dont il est question, le faire simplement; mais au demeurant il se faut rendre indiffèrent s'il sera receu ou non : il faut mesme opiner aucunes fois sur les opinions des autres , et remonstrer les raisons sur quoy nous appuyons les nostresj mais il faut que cela se fasse modestement et
-iGO ENTRETIEN XîV.
humblement, sans mespriser Fadvis des autres, ny contester pour faire recevoir les nostres. Vous demanderez peut estre si ce n'est pas nourrir ceste imperfection de rechercher d'en parler par après avec celles qui ont esté de nostre advis, lors qu'il n'est plus question d'en prendre résolution, estant desja déterminé ce qui s'en doit tnire ? Sans doute que ce seroit là nourrir et maintenir nostre, inclination , et par conséquent commettre de l'imperfection ; car c'est la vraye marque que l'on ne s'est pas sousmis à l'advis des autres , et que l'oii préfère tousjours le sien particulier : doncques la chose qui a esté proposée estant déterminée , il n'en faut plus parler, non plus qu'y penser, sinon que ce fust une chose notablement mauvaise; car alors s'il se pouvoit trouver encore quelque invention pour en destourner l'exécution ou y mettre remède , il le faudroit faire le plus charitablement qu'il se pourroit et le plus insensiblement, afin de ne troubler personne, ny mespriser ce qu'ils auroient trouvé bon. Le seul et unique remède de guérir le propre jugement , c'est de négliger ce qui nous vient en la pensée, nous appliquant à quelque chose de- meilleur ; car si nous nous voulons laisser aller à faire attention sur toutes les opinions qu'il nous suggérera es diverses rencontres et occasions , qu'arrivera-t-il , sinon une continuelle distraction et empeschement des choses plus utiles et qui sont propres à nostre perfection, nous rendans incapables et invalides pour faire la saincte oraison? Car ayant donné la liberté à nostre esprit de s'amuser à la considération de telles tricheries, il s'enfoncera tousjours plus avant, et nous produira censées sur pensées, opinions sur opinions , et raisons sur raisons qui nous importuneronl merveilleusement en l'oraison; car l'oraison n'est autre chose qu'une application totale de nostre esprit avec toutes ses facultez en Dieu. Or estant lassé à la poursuite^des choses inutiles , il se rend d'autant moins habile et apte à la considération des mystères sur lesquels on veut faire l'oraison.
Voila donc ce que j'avois à vous dire sur le sujet de la première question , par laquelle nous avons esté enseignez que d'avoir des opinions n'est pas une chose contraire à la perfection, mais ouy bien d'avoir l'amour de nos propres opinions , et l'estime par conséquent. Car si nous ne les estimons pas , nous n'en serons pas si amoureux ; ei si nous ne les aymons pas, nous ne nous soucierons guère qu'elles soyent appreuvées , et ne serons pas si légers à dire : Les autres croiront ce qu'ils voudront; mais quant à moy... Sçavez-vous que veut dire ce quant à moy? rien autre, sinon : Je ne me sousmettray point, ains je seray ferme en ma resolution et en mon opinion. C'est, comme j'ay dit plusieurs fois , la dernière chose que nous quittons , et toutesfois c'est une des choses la plus nécessaire à quitter et renoncer pour l'acquisition de la vraye perfection; car autrement nous n'acquerrons pas la saincte humilité , qui nous empesche et nous défend de faire aucune estime de nous , ny de tout ce qui en despend ; et partant si nous n'avons la pratique de cestt», vertu en grande recommandation , nous penserons tousjours estra quelque chose de meilleur que nous ne sommes , et que les autres nous en doivent de reste. Or c'est assez dit sur ce sujet. Si vous ne me demandez rien davantage , nous passerons à la seconde question , qui est si la tendreté que nous avons sur nous-mesme nous empesche beaucoup au chemin de la perfection : ce que pour mieux entendre , il faut que je vous fasse ressouvenir de ce que vous sçavez très-bien, que nous avons deux amours en nous , l'amour affectif, et l 'amour effectif; et cela est tant en l'amour que nous avons pour Dieu , qu'eu celuy que nous avons pour le prochain , et pour nous-raesmes encore : mais nous ne parlerons que de celuy du prochain , et puis nous retournerons à nous-mesmes. Les Théologiens ont accoustumé , pour faire bien comprendre la différence de ces deux amours, de se servir de Ici çgmpçiraison d'un père lequel a
deux fils , dont Tun est un petit mignon encor tout enfant, de bonne grâce , et Tautre est un homme fait , brave et généreux soldat , ou bien à quelqu'autre condition telle que l'on voudra. Le père ayme grandement ces deux fils , mais d'amour différent , car il ayme le petit d'un amour extrêmement tendre et affectif. Regav^ez, je vous prie, qu'est-ce pi'il ne permet pas à ce petit poupon de fane autour de luy ? il le dorlotte , il le baise , il le tient sur ses genoux et entre ses bras avec une suavité nonpareille , tant pour l'enfant que pour luy : si cet enfant a esté piqué d'une abeille , il ne cesse de souffler sur le mal jusques à tant que la douleur soit appaisée : si son fils aisné avoit esté piqué de cent abeilles , il n'en daigneroit tourner son pied , bien qu'il Faime d'un amour grandement fort et solide. Considérez , je vous prie , la diflerence de ces deux amours ; car bien que vous ayez veu la tendreté que ce père a pour son petit, il ne laisse pourtant pas de faire dessein de le mettre hors de sa maison , et le faire chevalier de Malte , destinant son aisné pour son héritier et successeur de ses biens : cestuy-cy donc est aymé de l'amour effectif, et l'autre petit de l'amour affectif : l'un et l'autre sont aymez , mais différemment. L'amour que nous avons pour nous-mesmes est de ceste sorte affectif et effectif. L'amour effectif est celuy qui gouverne les grands , ambitieux d'honneurs et de richesses , car ils se procurent tant de biens qu'ils peuvent , et ne se rassasient jamais d'en acquérir; ceux-là s'ayment grandement de cet amour effectif : mais il y en a d'autres qui s'ayment plus de l'amour affectif, et ce sont ceux qui sont fort tendres d'eux-mesmes , et qui ne font jamais que se plaindre, dorlotter, mignarder et conserver, et lesquels craignent tant fout ce qui leur peut nuire que c'est grande pitié ^: s'ils sont malades, quand ils n'auroient mal qu'au bout du doigt, il n'y a rien de plus mal qu'ils sont , disent-ils j ils sont si misérables, nul mal pour grand ^u'il soit, n'est jamais compa-
DU JUGFJmNT PROPRE. 463
rable à celuy qu'ils souffrent , et on ne peut trouver assez de médecins pour les guérir ; ils ne cessent de se medeciner, et en pensant conserver leur santé , ils la perdent et ruinent tout à fait . si les autres sont malades , ce n'est rien ; en fin il n'y a qu'eux qui soient à plaindre, et pleurent tendrement sur eux-mesmes , si qu'ils taschent d'esmouvoir ceux qu'ils voyent à compassion. Ils ne se soucient guère que l'on les estime patiens , pourveu que l'on les croye bien malades et affligez : imperfections certes propres aux enfants, et si je *'ose dire , aux femmes et encore entre les hommes , à ceux qui sont d'un courage efféminé et peu courageux ; car entre les généreux ceste imperfection ne s'y rencontre point. Des esprits biens faits ne s'arrestent point à ces niaiseries et fades tendretez qui ne sont propres qu'à nous arrester en la voye de nostre perfection. Et après cela ne pouvoir souffrir que l'on nous estime tendres, n'est-ce pas l'estre grandement? Je me souviens d'une histoire dés que je passay, en revenant de Paris , en une maison Religieuse, qui sert à mon propos, et certes j'eus plus de consolation en ce rencontre, que je n'en avois eu en tout mon voyage, bien que j'eusse fait rencontre de beaucoup d'ames fort vertueuses; mais ceste-cy me consola entre toutes. Il y avoit en ceste maison une fille qui faisoit son essay ; elle estoit merveilleusement douce , maniable, sousmise et obeyssante ; en fin elle avoit les conditions plus nécessaires pour estre vraye Religieuse. A la fin il arriva par malheur que les Sœurs remarquèrent en elle une imperfection corporelle qui fut la cause qu'elles commencèrent à mettre en doute si pour cela on devoit la renvoyer. La mère Supérieure l'aymoit fort , et luy faschoit de le faire ; mais neantmoins les Sœurs s'arrestoient fort sur ceste incommodité corporelle. Or quand je fus là, le différent me fut remis pour ceste pauvre bonne fille qui est de bonne maison ; elle fut amenée devant moy ; où estant , elle se mit à genoux : Il est vray, Moa sieur, dit-elle, que j'ay une telle imper-
i64 ENTRETIEN XIV,
fection, qui est certes assez honteuse (la nommant tout haut avec une simplicité grande). Je confesse que nos Sœurs ont bien grande raison de ne me pas vouloir recevoir, car je suis insupportable en mon défaut : mais je vous supplie de m'estre favorable, vous assenrant que si elles me reçoivent, exerçant ainsi leur charité en mon endroit, j'auray un grand foin de ne les point incoin aioder, me sousmettant de treshon cœur à faire le jardin , ou à estre employée à d'autres offices quels qu'ils soient, qui me tiennent esloignée de leur compagnie afin que je ne les incommode point. Certes ceste iille me toucha; ô qu'elle n'estoit guère tendre sur ellemesme! Je ne me pu tenir de dire que je voudroià de bon <îœur avoir le mesme défaut naturel , et avoir le courage de le dire devant tout le monde avec la mesme simplicité qu'elle fit devant moy. Elle n'avoit pas tant peur d'estre mésestimée comme plusieurs autres, et n'estoit pas si tendre sur soy-mesme ; elle ne faisoit pas toutes ces considérations vaines et inutiles : Que dira la Supérieure, si je luy dis cecy ou cela? Mais si je luy demande quelque soulagement, elle dira ou pensera que je suis bien tendre. Et pourquoy , s'il est vray , ne voulez-vous pas qu'elle le pense? Mais quand je luy dis mon besoin , elle me fait un visage si froid qu'il semble qu'elle ne l'agrée pas. Il se peut bien faire, ma chère fille, que la Supérieure ayant assez ^d'autres choses en l'esprit, n'a pas tousjours attention à rire ou parler fort gracieusement quand vous luy dites vostre mal ; et c'est ce qui vous fasche, et vous o'^^e, dites-vous, la confiance de luy aller dire vos incommoditez. 0 Dieu! mes chères filles, ce sont là des enfances; il faut aller simplement : si la Supérieure, ou la Maistresse ne vous ont pas si bien receûes comme vous voudriez , une fois, voire plusieurs, il ne fi^ut pas se fascher pourtant, ny juger qu'elles fassent tousjours de mesme ; ô non , nostre Seigneur les touchera peut-estre de son esprit de suavité pour les rendre plus agréables à voslre
premier retour. Il ne faut pas estre aussi tendres, que de vouloir tousjours dire toutes les incommoditez que nous iivons , quand elles ne sont pas d'importance ; un petit mal de teste ou un petit mal de dents , qui sei a peut- estre b'.en tost passé , si vous le voulez porter pour l'amour de Dieu , il n'est pas besoin de l'aller dire pour vous faire un peu plaindre. Peut estre que vous ne le direz pas à la Supérieure, ou à celle qui vous peut faire prendre du soulap:ement, mais ouy plus facilement aux autres, parce, ditesvous, que vous voulez souffrir cela pour Dieu : ô ma chère fille , si cela estoît que vous le voulussiez souffrir pour l'amour de Dieu , comme vous pensez, vous ne Tiriez pas dire à une autre que vous sçavez bien qui se sentira obligée à déclarer vostre mal à la Supérieure , et par ce moyen vous aurez en biaisant le soulagement que tout à la bonne foy vous eussiez mieux fait de demander simplement à celle qui vous pouvoit donner congé de le prendre : car vous sçaviez bien que la Sœur à qui vous dites que la teste vous fait bien mal, n'a pas le pouvoir de vous dire que vous vous alliez coucher : ce n'est donc à autre dessein ny intention (bien que l'on n'y pense pas expressément )sinon afin d'estre un peu plainte par ceste Sœur, et cela fait grand bien à l'amour propre : or si c'est par rencontre que vous le dites, les Sœ.urs vous demandant pcut-estre comment vous vous portez à ceste heurelà, il n'y a point de mal, pourveu que vous le disiez tout simplement sans Faggrandir ou vous lamenter : mais hors de là , il ne faut le dire qu'à la Supérieure ou à la Maistresse. 11 ne faut pas craindre non plus , encore qu'elles soient un peu rigoureuses à faire la correction sur tel défaut; car, ma chère fille, vous ne leur ostez pas la confiance de vous la faire ; allez donc tout simplement leur dire vostre mal. Je croy bien que vous prenez plus de plaisir et de confiance de dire vostre mal à celle qui n'est point chargée de vous faire prendre du soulagement , qu'à celle qui a ce soin et ce pôulu- * 30
voir; car tandis que vous faites ainsi, chacun plaint ma Sœur telle , et se met-on en besongne pour pourvoir des remèdes , au lieu que si vous le disiez à la Sœur qui a charge devons, il faudroit entrer en sujettion de faire ce qu'elle ordonneroit; et cependant c'est ceste be'aite sujettion que nous esvitons tousjours de tout nostre cœur, l'amour propre recherchant d'estre gouvernantes de nous-mesmes , et maistresses de nostre propre volonté. Mais si je dis à la Supérieure , repliquerez-vous , que j'ay mal à la teste , elle me dira que je m'aille coucher. Et bien ! qu'importe ? si vous n'avez pas assez de mal pour cela, il ne vous coustera guère de dire : Ma Mère ou ma Sœur, je n'ay pas assez de mal pour cela , ce me semble; et si elle dit après , que vous ne laissiez pas pourtant , vous irez tout simplement : car il faut observer tousjours une grande simplicité en toutes choses : marcher simplement, c'est la vraye voye des filles de la Visitation , qui est grandement agréable à Dieu et tres-asseurée. Mais voyant une Sœur qui a quelL/„3 peine en l'esprit, ou quelque incommodité, n'avoir pas ia confiance ou le courage de se surmonter à vous le venir dire , et vous appercevant bien que faute de le faire, cela la porte à quelque humeur melancholique , devez-vous l'attirer ou bien la laisser venir d'elle-mesme? A cela il faut que la considération gouverne; car quelquesfois il faut condescendre à leur tendreté en les appellant et s'informant qu'est-ce qu'il y a , et d'autres fois il faut mortifier ces petites bijarreries en les laissant : comme quidiroit, vous ne voulez pas vous surmonter à demander le remède propre à vostre mal, souffrez-ic donc, à la bonne heure ; vous méritez bien cela. Ceste tendreté est beaucoup plus insuportable es choses de l'esprit que non pas es corporelles; et si elle est par malheur plus pratiquée et nourrie par les personnes spirituelles , lesquelles voudroient estre sainctes du premier coup , sans vouloir neantmoins cju'il leur coustast rien, non pas mesme les souffrances des
combats que leur cause la partie inférieure , par les resserttimens qu'elle a es choses coiitraires à la aalure; et cependant veuillons-nous ou non , il faudra que nous )yoRS le courage de souffrir, et par conséquent de résister à ces efforts tout le temps de nostre vie en plusieurs rencontres, si nous ne voulons faire banqueroute à la perfection que ::r-'Us avons entreprise. Je désire grandement que Ton oistnij^ae tousjours les effects de la paiiie supérieure de nostre ame, d'avec les effects de la partie inférieure, et que nous ne nous estonnions jamais des productions de l'inférieure , pour mauvaises qu'elles puissent estre; car cela n est nullement capable de nous arrester en chemin , pourvi.a que nous nous tenions fermes en la partie supérieure , [>our aller tousjours avant au chemin de la perfection , san^- nous amuser et perdre le temps à nous plaindre que lious sommes imparfaits et dignes de compassion , comme si c-n ne devoit faire autre chose que de plaindre nostre misère .vt infortune d'estre si tardifs à venir à chef de nostre entreprise , Geste bonne fille de laquelle nous avons parlé, ne s'attendrit nullement en me parlant de son défaut ; ains elle me le dit avec un cœur et contenance fort asseurée, en quoy elle me pleut davantage. X nous autres il nous fait si grand bien de pleurer sur nos défauts; et cela contente tant l'amour propre! Il faut, mes chères filles, estre fort généreuses, et ne s'estonner niillement de vous voir sujettes à mille sortes d'imperfections, et avoir neantmoins un grand courage pour mespriser nos inclinations, nos humeurs, bijarreries et attendrissemens; mortifiant fidèlement tout cela en chaque rencontre : ([ue si néanmoins il nous eschappe d'y faire des fauttvs j, , ; cy par là, ne nous arrestons pourtant pas; mais relevons nustre courage pour estre plus fidèles à la première occasion , et pas^ons outre, faisant du chemin en la voye de Dieu et au renoncement de nous-mesmes. Vous demandez en après , si la Supérieure vous voyant plus triste que d'ordinaire , vous
468 ENTnr.TTïïN XTV.
demande : Qu'est-ce ^ue vous avez , et vous voyant prou de CiioScseri.\'opiitqui vousfaschent, vous ne pouvez pourtant dire ce que c'est , comment il faut que vous fassiez. Tl faut dire cela ainsi tout simplement : J'ay plusieurs clioses er^ l'esprit, mais je ne sçay que c'est. Vous craignez, ditesvous, que la Supérieure ne pense que vous j n'ayez pas la confiance de luy dire : or que vous doit-il soucier qu'elle le pense ou qu'elle ne le pense pas? pourveu que vous fassiez vostre devoir, dequoy vous mettez-vous en peine? Ce 0^^^" dira-t'on si je fais cecy ou cela? ou Qu'est-ce que la Supérieure pensera? est grandement contraire à la perfection quand on s'y arreste : car il faut tousjours se souvenir en tout ce que je dis, que je n'entends point parler de ce que fait la partie inférieure; car je n'en fais nul estât : c'est donc à la partie supérieure que je dis qu'il faut mespriser ces Que dira-t'on ou que pensera-t'on? Cela vous vient quand vous avez rendu compte, parce que vous n'avez pas assez dit de fautes particulières. Vous pensez, dites-vous, que la Supérieure dira ou pensera que vous ne luy voulez pas tout dire. C'en est de mesme des redditions de compte comme de la Confession : il faut avoir une égale simplicité en ruiï comme en l'autre. Or, dites-moy, faudroit-il dire : Si je me confesse de telle chose , que dira mon Confesseur ou que pensera-t'il de moy ? Nullement : il pensera et dira ce qu'il voudra; pourveu qu'il m'ait donné l'absolution, et que j'aye rendu mon devoir, il me suffit. E»; comme après la confession, il n'est pas temps de s'examiner pour voir si on a bien dit tout ce que l'on a fait, ains c'est le temps de se tenir attentif auprès de nostre Seigneui' en tranquillité , avec lequel nous sommes reconciliez, et luy rendre grâces de ses bienfaits, n'estant nullement nécessaire de faire la recherche de ce que nous pourrions avoir oublié ; de mesme en est-il après avoir rendu compte : il faut dire tout simplement ce qui nous yient^ et après il n'y faut plus penser • mais aussi, comme ce
ne seroit pas aller à la Confession bien préparée , de ne vouloir pas s'examiner, de crainte de trouver quelque chose digne de se confesser, de mesme il ne faudroit pas négliger de rentrer en soy-niesme avant la reddition de compte , de peur de trouver quelque chose qui feroit de la peine à dire. Il ne faut pas aussi estre si tendre à vouloir tout dire , ny recourir aux Supérieurs pour crier hola à la moindre petite peine que vous avez, laquelle peut estre sera passée dans un quarc d'heure. Il faut bien apprendre à souffrir un peu gene- Teusement ces petites choses ausquelles nous ne pouvons pas mettre du remède, estant des productions pour l'ordinaire de nostre nature imparfaite, comme sont ces inconstances d'humeurs, de volontez, de désirs, qui produisent tantost un peu de chagrin , tantost une envie de parler, et puis tout à coup une aversion grande de le faire, et choses sem})lables ausquelles nous sommes sujets et le serons tant que vivrons en ceste vie périssable et passagère. Mais quant à ceste peine ^ue vous dites que vous avez, et laquelle vous oste le moyen de vous tenir attentives à Dieu , si vous ne l'allez incontinent dire à la Supérieure , je vous dis qu'il faut remarquer qu'elle ne vous oste peut estre pas l'attention à la présence tie Dieu , ains plustost la suavité de ceste attention : or si ce n'es' que cela, si vous avez bien le courage et la volonté, ainsi que vous dites, de la souffrir sans rechercher du soulagement, je vous dis que vous ferez très-bien de le faire, quoy qu'elle vous apportast un peu d'inquiétude , pourveu qu'elle ne vous fust pas trop grande : mais s'il vous ostoit le moyen de vous tenir proche de Dieu à ceste heure-là, il là iau Iroit aller dire à la Supérieure, non pas pour vous soulager, mais pour gagner chemin en la présence de Dieu, bien qu'il n'y auroit pas grand mal de le faire pour vous soulager. x\u reste il ne faut pas que nos Sœurs soient tellement attachées aux caresses de la Supérieure, que dés qu'elle ne leur parle pas à leur gré , elles tirent viste conséquence
que c'est qu'elles ne sont pas aymées. 0 non ! nos Sœurs ayment trop Thumilité et la mortification pour estre d'oresenavant melancholiques sur un léger soupçon (qui est peut estre sans fondement) qu'elles ne sont pas tant avmées comme leur amour propre leur fait désirer d'estre. Mais j'ay fait une faute à Fendroit de la Supérieure (dira quelqu'une), et partant j'entre en des appréhensions qu'elle ne m'en sçache mauvais gré , et en un mot elle ne m'aura pas en si bonne estime qu'elle m'avoit. Mes chères Sœurs, tout ce marrissement se fait par le commandement d'un certain Père spirituel qui s'appelle l'amour propre , qui commence à dire : Comment ! avoir ainsi failly ! qu'est-ce que dira ou pensera nostre Mère de moy? Oh ! il ne faut rien espérer de bon de moy ; je suis une pauvre misérable , je ne pourray jamais rien faire qui puisse contenter nostre Mère; et semblables belles doléances. L'on ne dit point : Helas! j'ay offensé Dieu , il faut recourir à sa bonté et espérer qu'il me fortifiera; on dit : 0 je sçay bien que Dieu est bon; il n'aura pas égard à mon infidélité; il recognoist trop bien nostre infirmité; mais nostre Mère... nous revenons tousjours là pour continuer nos plaintes. Il faut sans doute avoir du soin de complaire à nos Supérieurs ; car le grand Apostre S. Paul le déclare, et en exhorte, parlant aux serviteurs, et il se peut attribuer aussi aux enfans : Servez, dit-il, vos Maistres à l'œil; voulant dire, ayez un grand soin de leur plaire; mais aussi il dit par après , Ne servez point vos Maistres à l'œil ; voulant dire qu'ils se gardent bien de rien faire de plus , estant à la veue des Maistres , qu'ils feroient estant absens , parce que l'œil de Dieu les void tousjours , auquel on doit avoir un grand respect pour ne rien faire qui lui puisse desplaire, et en ce faisant nç nous mettre pas en grande peine ny soucy de vouloir tousjours contenter les hommes; car il n'est pas en nostre pouvoir : faisons du mieux que nous pourrons pour ne fascher personne; mais après cela, s'il arrive que par
vostre infirmité vous les mescontcntiez quelqiiesfois , recourez soudain à la doctrine que je vous ay si souvent preschée, et que j'ay tant d'envie de graver en vos esprits; humiliezvous soudain devant Dieu en rccognoissant vostre fragilité et foiblcsse , ei puis reparez vostre faute , si elle le mérite , par un acte d'huniililé à rc::droit de la personne que vous avez pu fasciier; et cela r' ; uc vous troublez jamais : car nost.re Père spirituel, quicat Tamour de Dieu, nous le défend en nous enseignant qu'après que nous avons fait l'acte d'humilité, ainsi que je dis, nous r'entrions en nous-mesmes pour caresser tendrement et chèrement ceste abjection bien heureuse qui nous revient d'avoir failly, et ceste bien-aymée reprehension que la Supérieure nous fera. Nous avons deux amours , deux jugemens et deux volontez, et partant il ne faut faire nul estât du tout ce que l'amour propre , le jugement particulier ou la propre volonté nous suggèrent, pourveu que nous fassions régner l'amour de Dieu au-dessus de l'auiour propre, le jugement des Supérieurs, voire des inférieurs et des égaux , au dessus du nostre , le réduisant au petit pied , ne se contentant pas de faire assujettir nostre volonté en faisant tout ce que l'on veut de nous^ mais assujettissant le jugement à croire que nous n'aurions nulle raison de ne pas estimer que cela soit justement et raisonnablement fait, démentant ainsi absolument les raisons qu'il voudroit apporter pour nous faire accroire que la chose qui nous est commmandée seroit mieux faite autrement qu'ainsi que l'on nous dit. Il faut avec simplicité rapporter une iuis nos raisons, si elles nous semblent bonnes; mais au partir de là, acquiescer sans plus de répliques à ce que l'on nous dit, et par ainsi iaue mourir nostre jugement que nous estimons si sag.; ei prudent au dessus de tout autre. 0 Dieu ! ma Mère , nos Sœurs sont tellement résolues d'aymer la mortitication , que ce sera une chose agréable de les vuir; la cun^ulation ne leur sera plus rien au prix de raliliclioii , des seicheresses,
472 TNIHETIEN XV.
des répugnances, tant elles sontclesireiipes de se remlre semblahlcs à leur Espouii : aidez-les donc bien en leur entreprise, mortifiez-les bien et hardiment sans les esp;!ri;îjer, car c'est ce qu'elles demandent? elles ne seront plus attachées aux caresses , puis que cela est contraire à la générosité de leur dévotion , laquelle fera désormais qu'elles s'aitachiTont si absolument au désir de plaire à Die;i, qu'elles ne regarderont plus autre chose , si elle n'est pmpre pour les avance: en raccomplissement de ce désir. C'est la marque d'un cciiir tendre et d'une dévotion molle, de se laisser aller à tous petits rencontres de contradiction : n'ayez pas peur que ces niaiseries d'humeur melancholique et despiteuse soient jamais parmy nous; nous avons trop bon courage, grâces à Dieu : nous nous appliquerons tant à faire désormais, qu'il y aura grand plaisir de nous voir. Cependant, mes chères filles, purifions bien nostre intention , afin que faisant tout pour Dieu, pour son honneur et gloire, nous attendions nostre recompense de luy seul : son amour sera nostre loyer en ceste vie , et luy-mesme sera nostre recompense en l'éternité. Dieu soit beny.
Auquel on demande en quoy consiste la parfaite détermination de regarder et suivre la volonté de Dieu en toutes choses; et si nous la pouvons trouver et suivre es volontez des Sui)erieurs, esgaux ou inlerieurs, que nous voyons procéder de leurs inclinations naturelles ou habituelles; el de quelques poincts notablement touchant les Confesseurs et Prédicateurs.
Il faut sçavoir que la détermination de suivre la volonté de Dieu en toutes choses, sans exception , est contenue dans l'Oraison Dominicale, en ces paroles que nous disons tous les jours : Yostre volonté soit faite en la terre comme au Ciel. Il n'y a aucune résistance à la volonté de Dieu au Ciel; tout lui est est sujet et obeyssant; ainsi disoi/s-nous qu'il nous puisse arriver, et ainsi demandons-nous à nostre Seigneur de faire , n'y apportant jamais aucune résistance, mais
demenrans tousjours très-sujets et obeyssans en toutes occurrences à ceste divine volonté. Mais les âmes ainsi déterminées ont besoin d'estre esclaircies en quoy elles pourront recognoistre ceste volonté de Dieu. De cecy j'en ay parlé bien clairement au livre de l'Amour de Dieu : neantmoins , pour satisfaire à la demande qui m'a esté faite, j'en diray encore quelque chose. La volonté de Dieu se peut entendre en deux façons ! il y a la volonté de Dieu signifiée et la volonté du bon plaisir. La volonté signifiée est distinguée en quatre parties , qui sont les Commandemens de Dieu et de l'Eglise , les Conseils , les inspirations , les Règles et Constitutions. Aux commandemens de Dieu et de l'Eglise il faut nécessairement que chacun obeysse , parce que c'est la volonté de Dieu absolue qui veut qu'en cela nous obeyssions si nous voulons estre sauvez. Ses conseils, il veut bien que nous les observions, mais non pas d'une volonté absolue, ains seulement par manière de désir; c'est pourquoy nous ne perdons pas la charité et ne nous séparons pas de Dieu pour n'avoir pas le courage d'entreprendre l'obeyssance des conseils : mesme nous ne devons pas vouloir entreprendre la pratique de tous; ains seulement de ceux qui sont plus conformes à nostre vocation ; car il y en a qui sont tellement opposez les uns aux autres, qu'il seroit impossible tout à fait d'embrasser la practique de l'un sans oster le moyen de practiquer l'autre. C'est un conseil de quitter tout pour suivre noîjtre Seigneur desnué de toutes choses : c'<îst un conseil de prester et de donner l'aumosne. Dites-moy ^ celuy qui a quitté tout d'un coup "-e qu'il avoit, dequoy peut-il faire Taui/iosne, puisqu'il n'a rien? Il faut doncques suivre les conseils que Dieu veut que nous suivions, et ne pas croire qu'il les ait tous donnez alin que nous les embrassions tous. Or la practique des conseils qu'il faut que nous practiquions nous autres sont ceux qui sont compris dans nos Règles.
Nous avons dit de plus que Dieu nous signifie sa volonté
par ses inspirations : il est vray ; mais pourtant il ne veut pas que nous discernions de nous-mesmes , si ce qui nous est inspiré est sa volonté , ny moins qu'à tort et à travers nous suivions ses inspirations. Il ne veut pas aussi que nous attendions que luy-mesme nous manifeste ses volontez, ou qu'il nous envoyé des Anges pour les nous enseigner; mais sa volonté est que nous recourions , es choses douteuses et d'importance, à ceux qu'il a establis sur nous pour nous conduire , et que nous demeurions totalement sousmis à leur conseil et à leur opinion , en ce qui regarde la perfection de nos âmes. Voila donc comment Dieu nous manifeste ses volontez que nous appelons volonté signifiée. Tl y a de plus la volonté du bon plaisir de Dieu , laquelle nous devons regarder en tous les evenemens, je veux dire en tout ce qui nous arrive; en la maladie, en la mort, en l'affliction, en la consolation , es choses adverses et prospères , bref en toutes choses qui ne sont point preveues. Et à ceste volonté de Dieu nous devons tousjours estre prests de nous sousmettre en toutes occurrences, es choses désagréables comme ésagreables, en la mort comme en la vie : enfin tout ce qui n'est point manifestement contre la volonté de Dieu signifiée ; car cellecy va devant , et c'est en cecy que nous respondons à la seconde partie de la demande. Ce que pour vous mieux faire entendre, il faut que je vous die ce que j'ay leu ces jours passez dans la vie du grand S. Anselme, où il est dit que durant tout le temps qu'il fut Prieur et Abbé de son Monastère, il fut extrêmement aymé d'un chacun, parce qu'il estoit fort condescendant , se laissant plier à la volonté de tous, non seulement des Religieux, mais aussi des estrangers. L'un luy veuoit dire : Mon Père, vostre Révérence devroit prendre mi peu de bouillon; il en prenoit; un autre venoit qui luy disoit : Mon Père, cela vous fera mal; tout soudain il le quittoit: ainsi il se sousmettoit en tout ce en quoy iln'y avoit point d'offense de Dieu, à la volonté de ses Frères,
lesquels sans clou te suivoient leur inclination propre; mais encore plus particulièrement les séculiers, qui le faisoient aussi tourner à toute main , selon leur volonté. Or ceste grande souplesse et condescendance du Sainct n'estoit pas approuvée de tous , bien qu'il f ast fort aymé de tous , si bien qu'un jour quelques-uns des Frères lui voulurent remonstrer que cela n'alloit pas bien selon leur jugement, et qu'il ne devoit pas estre si souple et condescendant à la volonté de tout le monde; ains qu'il devoit faire plier sous sa volonté ceux qu'il avoit en sa charge. 0 mes enfans (dit ce grand Sainct) î vous ne sçavez pas peut-estre à quelle intention je le fais; sçachez donc que me ressouvenant que nostie Seigneur a commandé que nous fissions aux autres ce que nous voudrions qui nous fust fait, je ne peux faire autrement; car je voudrois que Dieu fist ma volonté, et partant je fais volontiers celle de mes Frères et de mes prochains, afin qu'il plaise à ce bon Dieu de faire quelquesfois la mienne.
De plus, j'ay une autre considération, qui est qu'après ce qui est de la volonté de Dieu qu'il a signifiée, je ne puis mieux cognoistre la volonté de son bon plaisir, ny plus asseurement que par la voix de mon prochain ; car Dieu ne me parle point , moins m'envoye-t-il des Anges pour me déclarer ce qui est de son bon plaisir : les pierres, les animaux, les plantes ne parlent point; il n'y a donc que l'homme qui me puisse manifester la volonté de mon Dieu, et partant je m'attaciie à cela tant que je puis. Dieu me commande la charité envers le prochain; c'est une grande charité de se conserver en union les uns avec les autres , et pour cela je ne trouve pas de meilleur moyen (]ue d'estre doux et condescendant : la douce et humble condescendance doit tousjours surnager à toutes nos actions. Mais ma principale considération est de croire que Dieu me manifeste ses volontez par celles de mes Frères , et partant j'obeys à Dieu toutes et quantes fois que je leur condescens en quelque chose. Outre
cela, nostre Seigneur n'a-fil pas dit que si nous ne sommes faits comme un petit enfant , nous n'entrerons point au Royaume des Cieux? Ne vous estonnez donc point si je suis doux et facile à condescendre comme un enfant, puis qu'en cela je ne fais que ce qui m'a esté ordonné par mon Sauveur. Il n'y. a pas grand interest que je m'aille coucher ou que je demeure levé , que j'aille là , ou que je demeure icy ; mais il y auroit bien de l'imperfection de ne pas en cela me sous* mettre à mon prochain.
Voyez-vous, mes chères Sœurs, le grand S. Anselme se sousmet à tout ce qui n'est point contre les Commandemens de Dieu ou de la saincte Eglise , ou contre les Règles ; car ceste obeyssance marche tousjours devant. Je ne pense pas que si on eust voulu qu'il eust fait quelque chose contre cela , il l'eust fait : ô nullement ! mais après cela , sa règle générale estoit en ces choses indifférentes de condescendre à tout et à tous. Le glorieux S. Paul, après avoir dit que rien ne le séparera de la charité de Dieu , ny la mort , ny la vie , non pas mesme les Anges, ny tout l'enfer, s'il se bandoit contre luy n'en auroit pas le pouvoir; Je ne sçache rien de meilleur (dit-il) que de me rendre tout à tous, rire avec les rians, pleurer avec ceux qui pleurent, et en fin me rendre un avec un chacun.
S. Pachome faisant un jour des nattes , il y eut un enfant, lequel regardant ce que faisoit le Sainct, lui dit : 0 mon Fera, vous ne faites pas bien; ce n'est pas ainsi qu'il faut faire. Le grand Sainct , quoy qu'il fîst bien ces nattes , se leva neantmoins promptement et s'alla asseoir proche de l'enfaut, lequel lui monstra comment il falloit faire. Il y eut quelque Religieux qui lui dit : Mon Père , vous faites deux maux , condescendant à la volonté de cet enfant ; car vous l'exposez au danger d'avoir de la vanité, et vous gastez vos nattes : car elles estoient mieux ainsi que vous les faisiez. A quoy le bienheureux Père respondit : Mon Frère, si Dieu permet que
IVnfant ait de la vanité, peut-estre qu'en recompense il me (jcnnera de Tlmmilité ; et quand il m'en aura donné , j'en pourray par après donner à cet enfant. II n'y a pas aîifîsi grand dans^er do passer ainsi, ou ainsi, les joncs à faire les nattes; mais il y auroit bien du danger, si nous n'avions à cœnr reste parole tant célèbre du Sauveur : Si vous n'estes faits comme petits enfans, vous n'aurez point de part au Royaume de mon Père. 0! que c'est un grand bien, mes Sœurs, d'estre ainsi pliables et faciles à estre tournez à toute main î
Or non seulement les Saincts nous ont enseigné ceste pratique de la sousmission de nostre volonté, mais aussi nostre Seigneur mesme, tant par exemple, que par parole. Mais comment par parole? Le conseil de l'abnégation de soymosme, qu'est-ce autre chose, sinon renoncer en toute occasion à la propre volonté et à son jugement particulier, pour suivre la volonté d'autruy et se sousmettre à tous, excepté tousjours ce en quoy l'on offenseroit Dieu? Mais, pourriezvous dire, je vois clairement que ce que Ton veut que je fasse procède d'une volonté humaine et d'une inclination n'.turelle, et partant Dieu n'a pas inspiré ma Mère, ou ma Sœur, de me faire une telle chose. Non, peut-estre que Dieu ne luy aura pas inspiré cela , mais ouy bien à vous de le faire, et y manquant vous contrevenez à la détermination de faire la volonté de Dieu en toutes choses, et par conséquent •au soin que vous devez avoir de vostre perfection. Il faut donc se sousmettre tousjours à faire tout ce que l'on veut de nous pour faire la volonté de Dieu , pourveu qu'il ne soit pas contraire à sa volonté qu'il nous a signifiée en la manière susdite.
Or pour dire un mot de la volonté des créatures, elle se peut prendre en trois façons : par manière d'aiÏÏiction , par manière de complaisance , ou bien sans propos , ou hors de propos. A la première, il faut estre bien fort pour embrasser
volontiers ces volontez , qui sont si contraires à la nostre qui ne voudroit point estre contrariée; et cependant, pour l'ordinaire, il faut grandement souffrir en ceste pratique de suivre les volontez des autres, qui sont pour la pluspart différente» de la nostre. îl faut donc recevoir par manière de souffrance l'exécution de telles volontez, et se servir de ces contradictions journalières pour nousmortiiier, les acceptant avec amour et douceur par manière de complaisance : il n'est pas besoin d'exhortation pour les nous faire suivre ; car très -volontiers nous oheyssons aux choses agréables, ains nous allons au devant de ces volontez-là pour leur offrir nos sousmissions. Ce n'est pas aussi de ceste sorte de volonté que l'on demande s'il s'y faut sousmettre, car on n'en doute nullement; mais de celles qui sont hors de propos, et desquelles nous ne cognoissons pas la raison pourquoy Ton veut cela de nous, c'est où il va du bon. Car pourquoy feray-je plustot la volonté de ma Sœur que la mienne? ]a mienne n'est-elle pas aussi conforme h celle de Dieu en ceste légère occurrence que la sienne? Pour quelle raison dois-je croire que ce qu'elle me dit que je fasse soit plustost une inspiration de Dieu que la volonté qui m'est venue de faire une autre chose? 0 Dieu! mes chères Sœurs, c'est icy où la divine Majesté nous veut faire gaigncr le prix de la sousmission; car si nous voyions bien tonsJGurfi que l'on a raison de nous commander ou de nous prier de faire une telle chose, nous n'aurions pas grand mérite en la faisant, ny grande répugnance, parce que sans doute toute nostre ame acquiesceroit volontiers à cela; mais quand les raisons nous sont cachées, c'est lors que nostre volonté répugne, que nostre jugement regimbe, et ressentons la contradiction. Or c'est en ces écrasions qu'il se faut surmonter, et avec une simplicité toute enfantine se mettre en besongne sans discours ny raison , et dire : Je sçay bien que la volonté de Dieu est que je la.-^e plustost la volonté dé mon prochain que la mienne, et par-
tant je me mets à la pratique , sans regarder sî c'est la volonté de Dieu que je me sousmette à faire ce qui procède de passion et inclination, ou bien vrayement par mie inspiration ou mouvement de la raison : car pour toutes ces petites choses il faut marcher en simplicité. Quelle apparence , je vous prie, y auroit-il de faire une heure de méditation pour cognoistre si c'est la volonté de Dieu que je boive quand l'on m'en prie, ou que je m'en abstienne par pénitence ou sobriété, et semblables petites choses, lesquelles ne sont dignes de considération, et principalement si je voy que je contenteray tant soit peu le prochain en les faisant? Es choses de conséquence il ne faut pas non plus perdre le temps à les considérer; mais il s'en faut adresser à nos Supérieurs, afin de sçavoir d'eux ce que nous avons à faire ; après quoy il n'y faut plus penser, ains s'arrester absolument à leur opinion , puis que Dieu nous les a donnez pour la conduite de nostre ame en la perfection de son amour. Que si l'on doit ainsi condescendre à la volonté d'un chacun, beaucoup plus le doit-on faire à celle des Supérieurs, lesquels nous devons tenir et regarder parmy nous comme la personne de Dieu mesme : aussi sont-ils ses Lieutenans. C'est pourquoy , encore que nous cogneussions qu'ils eussent des inclinations naturelles, voire mesme des passions, par les mouvemens desquelles ils commanderoientquelquesfoisou reprend roient les défauts de leurs inférieurs, il ne s'en faudroit nullement estonner ; car ils sont hommes comme les autres, et par conséquent sujets à avoir des inclinations et des passions ; mais il ne nous est pas permis de faire jugement que ce qu'ils nous commandent parte de leur passion ou in^^lination , et c'est chose qu'il se faut garder de faire. Neantmoins , si nous cognoissions palpablement que cela fust, il ne faudroit pas laisser d'obeyr tout doucement et amoureusement, et se sousmettre avec humilité à la correction. C'est voirement une ciiose bien dure à l'amour propre que d'estre sujet à toutes
ces rencontres. Il est vray; mais ce n'est pas aussi cetamouî là que nous devons contenter ny escouter, ains seulement le tres-sainct amour de nos âmes. Jésus demande de ses cheres^ espouses une saincte imitation de la parfaite obeyssance qu'il rendit, non seulement à la très-juste et bonne volonté de son Père, mais auvssi à celle de ses parens, et qui plus est de ses ennemis, lesquels sans doute suivirent leurs passions aux travaux qu'ils luy imposèrent, et cependant lebon Jesu& ne laisse de s'y sousmettre doucement, humblement , amoureusement. Et nous verrons assez que ceste parole de nostre Seigneur, qui ordonne que l'on prenne sa Croix , doit estre entendue de recevoir de bon cœur les contradictions qui nous sont faites à tous rencontres par la saincte obeyssance, bien qu'elles soient légères et de peu d'importance.
Je m'en vais vous donner encore un exemple admirable pour vous faire comprendre la valeur de ces petites Croix , c'est à dire de l'obeyssance, condescendance et souplesse à suivre la volonté d'un chacun , mais spécialement des Supérieurs. Sainte Gertvude fut faite Religieuse en un Monastère où il y avoit une Supérieure, laquelle recognoissoit fort bien que la bienheureuse Saincte estoit d'une complexion foible et délicate. C'est pourquoy elle la faisoit traicter plus délicatement que les autres Religieuses, ne luy laissant pas faire les austeritez que l'on avoit de coustume de faire en ceste Religion. Que pensez-vous donc que faisoit la pauvre fille pour devenir saincte? rien autre chose que de se sousmettre bien simplement à la volonté de la Mère ; et bien que la ferveur l'eust fait désirer de faire ce que les autres faisoient, elle pourtant n'en tesmoigna rien ; car quand en luy commandoit de s'aller coucher, elle y alloit simplement sans réplique, estant asseurée qu'elle jouyroit aussi bien de la pre-*| sence de son Espoux dans son lict par obeyssance^quesi elle eust esté au Chœur avec ses Sœurs et compagnes. Et pour tesmoigner de la grande paix et tranquillité d'esprit qu'elle
acquit en ceste pratique, nostre Seigneur révéla à sainte Mechtilde sa compagne, que si on le vouloit trouver en ceste vie, on le cherchast premièrement au tres-sainct sacrement de Tautel, et puis après dans le coQur de sainte Gei'trude. Il ne s'en faut pus estonner. [)uis que FRspoux dit au Cantique des Cantiques que le lien où il se repose est au liidy : il ne dit pas qu'il se repose ny au matin , ny au soir, mais au midy , parce qu'au midy il n'y a point d'ombre. Et le cœur de cette grande Saincte estoit un vray midy, où il n'y avoit point d'ombre de scrupules ny de propre volonté ; et partant son ame jouyssoit pleinement de son bien-aymé , lequel prenoit ses délices en elle. Enlin l'obeyssance est le sel qui donne goust et saveur à toutes nos actions, et les rend méritoires de la vie éternelle.
Je désire encoT'e aujourd'huy de dire deux ou trois mots de la Confession. Premièrement, je voudrois qu'on portast un grand honneur aux Confesseurs ; car (outre que nous sommes fort obligez d'honorer le sacerdoce) nous les devons regarder comme des Anges que Dieu nous envoyé pour nous reconcilier avec sa divine bonté. Et non seulement cela, mais encore il les faut regarder comme Lieutenans de Dieu en terre ; et partant encore qu'il leur arrivast quelquesfois de se monstrer hommes, commettant quelques imperfections, ^omme demandant quelque chose curieuse qui ne seroit pas de la Confession , comme seroit vos noms , si vous faites des pénitences , pratiquez des vertus , et quelles elles sont , si vous avez quelques tentations et choses semblables ; je voudrois respondre selon qu'ils le demandent, bien qu'on n'y soit pas obligé j car il ne faut pas leur dire qu'il ne vous est pas permis de leur dire autre chose que ce dont vous vous estes accusées : ô non! jamais il ne faut user de ceste défaite, car cela n'est pas vray ; vous pouvez dire tout ce que vous voudrez en confession , pourveu que vous ne parliez que de 4îe qui regarde vostre particulier, et non pas de ce qui conm. 31
cerne le gênerai de vos Sœurs. Que si vous craignez cle dire quelque chose de ce qu'ils vous demandent, de peur de vous embarrasser, comme seroit de dire que vous avez des tentations ; si vous appréhendez de les dire , au cas qu'ils les voulussent sçavoir par le menu , vous pourrez leur respondre : J'en ay , mon Père ; mais par la grâce de Dieu, je ne pense pas y avoir offensé sa bonté : mais jamais ne dites qu'on vous a défendu de vous confesser de cecy ou de cela. Dites à la bonne foy à vostre Confesseur tout ce qui vous fera de la j peine, si vous voulez; mais derechef je vous dis, gardez- 1 vous bien de parler ny du tiers ny du qriart. En second lieu , nous avons quelque réciproque obligation aux Confesseurs en l'acte de la Confession, de tenir caché ce qu'ils nous auront dit, si ce n'estoit quelque chose de bonne édification , et hors de là il n'en faut point parler. S'il arrive qu'ils vous donnent 1 quelque conseil contre vos Règles et vostre manière de vivre, escoutez-les avec humilité et révérence, et puis vous ferez ce que vos Règles permettront, et non autre. Les Confesseurs n'ont pas tousjours intention de vous obliger sur peine de péché , à ce qu'ils vous disent. Il faut recevoir leurs conseils par manière de simple direction. Estimez cependant beaucoup, et faites grand c^tat de tout ce qui vous sera dit en Confession; car vous ne sçauriez croire le grand profit qu'il y a en ce Sacrement pour les âmes qui y viennent avec l'humilité requise. S'ils vous vouloient donner pour pénitence quelque chose qui f ust contre la Règle , priez-les tout doucement de changer ceste pénitence en une autre , d'autant qu'estant contre la Règle, vous craindriez de scandaliser vos Sœurs si vous le faisiez. Au reste , jamais il ne faut murmurer contre le Confesseur. Si par son défaut, il vous arrivoit quelque chose en Confession , vous pourri^ dire tout simplement à la Supérieure que vous desirez bien, s'il luy plaisoit , de vous confesser à quelque autre , sans dire autre chose j car ainsi faisant, vous ne descouvrirez pas l'imper-
fection du Confesseur, et si aurez la commodité de vous confesser à vostre gré. Mais cecy ne se doit pas faire à la légère, et pour des causes de rien : il faut esviter les extremitez ; car comme il n'est pas bon de supporter de notables défauts en la Confession , aussi ne faut-il pas pstre si deli cates, qu'on n'en puisse '^^ipporter quelques petits.
Troisiesmement , je voudrois fort que les Sœurs de céans prissent un grand soin de particulariser leurs péchez en la Confession. Je veux dire que celles qui n'auront rien remarqué qui fust digne de l'absolution , dissent quelque péché particulier ; car de dire qu'on s'accuse d'avoir eu plusieurs mouvemens de colère , de tristesse , et ainsi des autres , cela n'est pas à propos; car la colère et la tristesse sont des passions , et leurs mouvemens ne sont pas péchez , d'autant qu'il n'est pas en nostre pouvoir de les empescher. Il faut que la colère soit déréglée , ou qu'elle nous porte à des actions déréglées pour estre péché. Il faut donc particulariser quelque chose qui porte péché. Je voudrois bien, de plus, que l'on eust un grand soin d'estre bien véritables , simples et charitables en la Confession (véritable et simple est une mesme chose) , dire bien clairement ses fautes, sans fard, sans artifice, faisant attention que c'est à Dieu que nous parlons, auquel rien ne peut estre celé ; fort charitables, ne meslant aucunement le prochain en vostre Confession : par exemple, ayant à vous confesser dequoy vous avez murmuré en vous-mesme ou bien avec les Soeurs, de ce que la Supérieure vous a parlé rop sèchement, n'allez pas dire que vous avez murmuré de a correction trop brusque qu'elle vous a faite , mais simplement que vous avez murmuré contre la Supérieure. Dites seulement le mal que vous avez fait , et non pas la cause et ce qui vous y a poussé ; et jamais, ny directement ny indirectement , ne descouvrez le mal des autres , en accusant le vostre , et ne donnez jamais sujet au Confesseur de soupçonner qui c'est qui a contribué à vostre péché. N'apportez aussi
aucunes accusations inutiles en la Ci^ufessîon. Vous avez eu jes ponsé(.'s d'imperfeclion sur le [)iocliain, des pensées de Fanité, voir»* ni»'<nie de plus mauvaises ; vous avez eu des Jistractioiis ♦•n vos oraisons ; si vous vous y estes arrestées délibérément, dites-le à la bonne foy, et ne soyez pas contentes de dire que vous n'avez pas apporté assez de soin à vous tenir recolligées durant le tem^^s de Toraison , mais si vous avez esté négligentes à rejetter une distraction, dites-le, car ces accusations générales ne servent de rien à la Confession. Je voudrois bien encore, mes chères filles, qu'en ceste maison Ton portast grand honneur à ceux qui vous annoncent la parole de Dieu : certes on a beaucoup d'obligation de le faire, car il semble que ce soient des messagers célestes qui viennent de la part de Dieu pour nous enseigner le chemin du salut; il les faut regarder comme tels, et non pas comme de simples hommes ; car quoy qu'ils ne parlent pas si bien que les hommes célestes, il ne faut pourtant rien rabattre de l'humilité et révérence avec laquelle nous devons recevoir la parole de Dieu, qui est tousjours la mesme, aussi pure, aussi saincte que si elle estoit dite et proférée par les Anges. Je remarque que quand j'escris à une personne sur de mauvais papier , et par conséquent avec un mauvais caractère , elle me remercie avec autant d'affection que quand je lui escris sur de meilleur papier et avec de plus beaux caractères. Pourquoy cela, sinon parce qu'elle ne fait pas attention , ny Bur le papier (qui n'est pas si bon) , ny sur le caractère (qui est mauvais), ains seulement sur moy qui lui escris. Dsr mesme faut-il faire de la parole de Dieu ; ne point regarder qui est-ce qui la nous apporte, ou qui est-ce qui la nous déclare : il nous doit suffire que Dieu se sert de ce Prédicateur pour la nous enseigner. Et puis que nous voyons que Dieu l'honnore tant que de parler par sa bouche, comment est-ce que nous autres pourrions manquer d'honnorer et de 'especter sa personne?
DES AVERSfONS. ♦S'*
Touchant les aversions; comme il faut recevoir les livres, et de ce qu'il ne se faut point estonner de voir des imperfections aux personnes Religieuses, ny mesme aux Supérieurs.
La première demande est : Qu'est-ce qu'aversion ? Les aversions sont certaines inclinations qui sont aucunefois naturelles, lesquelles font que nous avons un certain petit contre-cœur à l'abord de ceux envers qui nous les avons , qui empesche que nous n'aymions leur conversation, s'entend que nous n'y prenons pas de plaisir, comme nous ferions en celle de ceux envers lesquels nous avons une inclination douce qui nous les fait aymer d'un amour sensible , parce qu'il y a une certaine alliance et correspondance entre nostre esprit et le leur. Or pour monstrer que cecy est naturel, d'aymer les uns par inclination et non pas les autres, ne void-on pas que si deux hommes entrent dans un tripot où deux autres jouent à la paume , d'abord ceux qui entrent auront de l'inclination que l'un gaigne plustost que l'autre? et d'où vient cela, puis qu'ils ne les ont jamais veus ny l'un ny l'autre, ny n'en avoient jamais ouy parler, ne sçachant point si l'un est plus vertueux que l'autre ? c'est pourquoy ils n'ont point de raison d'en affectionner plus l'un que l'autre. Il faut donc confesser que ceste inclination d'aymer les uns plus que les autres est naturelle, et l'on le void mesmes aux bestes , lesquelles n'ayant point de raison , ont toutesfois de l'aversion et de l'inclination naturellement. Faites-en l'expérience en un petit agnelet qui ne tait que de naistre ; monstrez-luylapeau d'unloup (quoy qu'il soit mort), il se mettra à fuyr, il beslera, il se cachera sous les flancs de sa mère ; mais monstrez-luy un cheval (qui est bien une plus grosse beste) , il ne s'en espouvantera nullement, ains il se jouera avec lui : la raison de cela n'est autre , sinon
486 ENTRETIEN XTT.
que le naturel luy donne de l'alliance avec Tun et de l'aversion pour Tautre. Or de ces aversions naturelles il n'en faut pas faire grand cas, non plus que des inclinations, pourveu que nous sousmettions le tout à la raison. Ay-je de l'aversion de converser avec une personne, laquellt^ je sçay bien estre de grande vertu, et avec laquelle je puis beaucoup profiter ; il ne faut pas que je suivo mon aversion qui me fait éviter de la rencontrer; il faut que j'assujettisse ceste inclination à la raison qui me doit faire rechercher sa conversation , ou au moins y demeurer avec un esprit de paix et de tranquillité quand je m'y rencontre. Mais il y a des personnes qui ont si grand peur d'avoir de l'aversion pour ceux qu'ils ayment par inclination , qu'ils en fuyent la conversation dans la crainte qu'ils ont de rencontrer quelque défaut qui leur oste la suavité de leur affection et de leur amitié.
Quel remède à ces aversions, puis que nul n'en peut estre exempt, pour parfait qrJil soit? Ceux qui sont d'un naturel aspre auront de l'aver . ./n pour celuy qui sera fort doux , et estimeront ceste doucô'jr une trop grande mollesse , bien que ceste qualité de douceur soit la plus universellement aymée. L'unique remède à ce mal (comme à toute autre sorte de tentation) c'est une simple diversion, je veux dire, n'y point penser : mais le malheur est que nous voulons trop bien cognoistre si nous avons raison , ou non , d'avoir aversion pour quelque personne. Oî jamais il ne faut s'amuser à ceste recherche ; car nostre amour propre qui ne dort jamais nous dorera si bien la pillule , qu'il nous fera accroire qu'elle est bonne, je veux dire qu'il nous fera voir qu'il est vray que nous avons certaines raisons, lesquelles nous sembleront ])onnes , et puis celles-là estant approuvées de nostre propre jugement et de l'amour propre , il n'y aura plus de moyen de nous empescher de les trouverjustes et raisonnables. 0 certes, il faut bien prendre garde à cecy. Je m'estens un peu à en parler, parce qu'il est d'importance. Nous n'avons jamais
Tai?on d'avoir de l'aversion , beaucoup moins de la vouloir nourrir : je dis donc : quand ce sont de simples aversions naturelles, il n'en faut faire aucun estât, ains s'en divertir sans faire semblant de rien, et tromper ainsi nostre esprit; mais il les faut combattre et abattre , quand on void que le naturel passe plus outre, t,f nous veut faire départir de la sousmission que nous devons à la raison qui ne nous permet jamais de rien faire en faveur de nos aversions , non plus que de nos inclinations (quand elles sont mauvaises) , de crainte d'ofPenser Dieu. Or quand nous ne faisons autre chose en faveur de nos aversions, que de parler un peu moins agréablement que nous ne ferions à une personne pour laquelle nous aurions de grands sentimens d'affection, ce n'est pas grande chose ; ains il n'est presque pas en nostre pouvoir de faire autrement. Quand nous sommes en l'émotion de ceste passion, l'on auroit tort de requérir cela de nous.
La seconde demande est comment on se doit comporter en la réception des livres que l'on nous donne à lire ? La Supérieure donnera à une d'^: Sœurs un livre qui traite fort bien des vertus ; mais parce qu'elle ne l'ayme pas , elle ne fera point de profit de sa lecture ; ains elle le lira avec une négligence d'esprit, et la raison est qu'elle sçait desja sur le doigt ce qui est comprins dans ce livre, et qu'elle auroit plus de désir que l'on luy en fist lire un autre. Or je dis que c'est une imperfection de vouloir choisir ou désirer un autre livre que celuy que l'on nous donne , et c'est une marque que nous lisons plustost pour satisfaire à la curiosité de l'esprit, que non pas pour pru.iter de nostre lecture. Si nous lisions» pour profiter et non pas pour nous contenter, nous serions esgalement satisfaits d'un livre comme d'un autre ; au moins accepterions-nous de bon cœur tous ceux que nostre Supérieure nous donneroit pour lire. Je dis bien plus; car je vous asseure que nous prendrions plaisir à ne lire jamais
qu'un mesme livre , pourveu qu'il fust bon et qu'il parlast de Dieu ; ains quand il n'y auroit que ce seul nom de Dieu^ nous serions contens , puisque nous trouverions tousjours assez de besongne à faire, après l'avoir leu et reieu plusieurs fois. De vouloir lire pour contenter la curiosité, est une^ marque que nous avons encore un peu l'esprit léger, et qu'il ne s'amuse pas assez à faire K tien qu'il a apprins en ces petits livres de la pratique des vertus ; car ils parlent fort bien de l'humilité et de la mortification , que l'on ne pratique pourtant pas , lors que l'on ne les accepte pas de bon cœur. Or de dire : Parce que je ne l'ayme pas , je n'en feray point de profit , ce n'est pas une bonne conséquence , non plus que de dire ; Je le sçay desja tout par cœur, je ne seaurois prendre plaisir à le lire : tout cela sont des enfances. Vous donne-on un livre que vous sçavez desja tout ou presque tout par cœur, bénissez- en Dieu, d'autant que vous comprendrez plus facilement sa doctrine. Si on vous en donne un que vous avez desja leu plusieurs fois , humiliezvous, et vous asseurez que c'est Dieu qui le veut ainsi , afin^ que vous vous amusiez plus à faire qu'à apprendre , et que sa bonté vous le donne pour la seconde et troisiesme fois^ parce que vous n'avez pas fait vostre profit de la première lecture. Mais le mal d'oii procède tout cecy est que nous cherchons tousjours nostre propre satisfaction , et non pas> nostre plus grande perfection. Si d'avanture l'on a esgard à nostre infirmité , et que la Supérieure nous mette au choix du livre que nous voudrons , alors nous le pouvons clioisir avec simplicité ; mais hors de là il faut demeurer tousjours humblement sousmise à tout ce que la Supérieure ordonne^, soit qu'il soit à nostre gré ou non , sans jamais tesmoigner les sentimens que nous pourrions avoir qui seroient con-^ traires à ceste sousmission.
La troisiesme demande est si nous nous devons estonner de voir des imperfections entre nous autres, ou mesme aux.
Supérieures? Quant au premier poinct, c est sans cloute que vous ne vous devez nullement estonner de voir quelques imperfections céans , de mesme qu'aux autres Maisons religieuses, pour parfaites qu'elles soient ; car vous ne le serez jamais tant , que vous n'en fassiez tousjours quelques-unes par cy par là, selon que vous serez exercées. Ce n'est pas grande chose de voir une fille, la({uelle n'a rien qui la fasche ou qui l'exerce , estre bien douce et faire peu de fautes. Quand on me dit, voila une telle, à laquelle on ne void jamais commettre d'imperfection; je demande incontinent, A-t'elle quelque charge? si l'on me dit que non, je ne fais pas grand estât de sa perfection ; car il y a bien différence entre la vertu de celle-cy et celle d'une autre, laquelle sera bien exercée , soit intérieurement par les tentations , soit extérieurement par les contradictions qu'on luy fait. Car la vertu de force , et la force de la vertu ne s'acquiert jamais au temps de la paix, et tandis que nous ne sommes pas exercez par la tentation de son contraire. Ceux qui sont fort doux tandis qu'ils n'ont point de contradiction , et qui n'ont point acquis ceste vertu l'espée au poing, sont voirement fort exemplaires et de grande édification; mais si vous venez à la preuve, vous le verrez incontinent remuer et tesmoigner que leur douceur n'estoit pas une vertu forte et solide, ains imaginaire plustost que véritable. Il y a bien différence entre avoir la cessation d'un vice et avoir la vertu qui luy est contraire. Plusieurs semblent estre fort vertueux , qui n'ont pourtant point de vertu, parce qu'ils ne Tout pas acquise en travaillant. Bien souvent il arrive que nos passions dorment et demeurent assoupies; et si pendant ce temps-là nous ne faisons provision de forces pour les combattre et leur résister quand elles viendront à se recueillir, nous serons vaincus au combat. Il faut tousjours demeurer humbles , et ne pas croire que nous ayons les vertus, encore que nous ne fassions pas (au moins que nous cognoissions)
des fautes qui leur sont contraires. Certes , il y a beaucoup de gens qui se trompent grandement en ce qu'ils croyent que les personnes qui font profession de la perfection ne devroient point broncher en des imperfections , et particulièrement les Religieux , parce qu'il leur semble qu'il ne faille qu'entrer en la Religion pour estre parfaits , ce qui n'est pas; car les Religions ne sont pas pour amasser des personnes parfaites, mais des personnes qui ayent le courage de prétendre à la perfection. Mais que faudroit-il faire, si l'^on voyoit de l'imperfection aux Supérieurs aussi bien qu'aux autres? ne faudroit-il pas s'en estonner? car on ne met pas des Supérieures imparfaites, dites-vous. Helas î mes chères Filles, si l'on ne vouloit mettre des Supérieurs et Supérieures sinon qu'ils fussent parfaits, il faudroit prier Dieu de nous envoyer des Saincts ou des Anges pour l'estre , car des hommes nous n'en trouverons point. L'on recherche voirement qu'ils ne soient pas de mauvais exemple : mais de n avoir point d'imper: -ijtion , l'on n'y prend pas garde , pourveu qu'ils ayent les conditions de l'esprit qui sont nécessaires, d'autant qu'il s'en trouveroit bien de plus parfaits, qui pour cela ne seroient pas tant capables d'estre Supérieurs. Hé l dites-moy, nostre Seigneur ne nous a-t'il pas monstre luy-mesme qu'il n'y falloit pas prendre garde, en l'élection qu'il fît de S. Pierre pour le rendre Supérieur de tous les Apostres? car chacun sçait quelle faute fît cet Apostre en la mort et passion de son Maistre, s'amusant à parler avec une chambrière, et reniant si malheureusement son trèscher Seigneur qui luy avoit fait 'ant de bien. 11 fit le bravache, et puis en lin il print la fuite. Mais outre cela, dés qu'il fut confirmé en grâce par la réception du samt Esprit, encore iit-il une faute qui fut jugée de telle importance, que S. Paul escrivant aux Galates, leur dit qu'il luy avoit résisté en face parce qu'il estoit reprehensible. Et non seulement S. Pierre, mais encore S. Paul et S. Barnabe, lesquels vou-
îans aller prescher TEvangile, eurent une petite dispute ensemble, parce que S. Barnabe vouloit mener avec eux Jean Marc qui estoit son cousin; S. Paul estoit d'opinion contraire , et ne vouloit pas qu'il allast avec eux ; et S. Barnabe ne vouloit pas céder à la volonté de S. Paul ; et ainsi ils se séparèrent et allèrent prescher, S. Paul en une contrée , et S. Barnabe en l'autre avec son cousin Jean Marc. Bien est- il vray que nostre Seigneur tira du bien de leur dispute ; car au lieu qu'ils n'eussent presché qu'en un endroit de la terre, i^ jetterent la semence de l'Evangile en divers lieux. Ne pensons pas, tandis que nous serons en ceste vie, de pouvoir vivre sans commettre des imperfections ; car il ne se peut , soit que nous soyons Supérieurs, soit que nous soyons inférieurs, puisque nous sommes tous hommes, et par conséquent avons tous besoin de croire ceste vérité comme tresasseurée, afin que nous ne nous estonnions pas de nous voir tous sujets à des imperfections. Nostre Seigneur nous a ordonné de dire tous les jours ces paroles qui sont au Pater : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé; et n'y a point d'exception en ceste ordonnance , parce que nous avons tous besoin de le faire. Ce n'est pas une bonne conséquence de dire : Un tel est Supérieur, donc il n'est point colère et n'a point d'autre imperfection. Vous vous estonnez dequoy venant parler à la Supérieure , elle vous dit quelque parole moins douce que l'ordinaire, parce qu'elle a peut estre la teste toute pleine de soucis et affaires; vostre amou?' propre s'en va tout troublé, au lieu de penser que Dieu a permis ceste petite seicheresse à la Supérieure pour mortifier vostre amour propre, qui recherchoit que la Supérieure vous caressast un peu, recevant amiablement ce que vous luy vouliez dire. Mais en fin il nous fasche bien de rencontrer la mortification où nous ne la cherchons pas ; helasl il s'en faut aller, priant Dieu pour la Supérieure, le bénissant de ceste bien-aymée
492 EXTnF.TTïïN XVI.
contrafliction. En un mot, mes chères Filles, ressouvenonsnous des paroles du grand Apostre S. Paul : La charité ne pense point de mal : voulant dire que dés qu'elle le void, elle s'en destourne sans y penser ny s'amuser à le considérer. Vous me demandez de plus touchant ce poincl, si la Supérieure on la Directrice ne doit point tesmoip^ner de répugnance que les Sœurs voyent ses défauts, et que c'est qu'elle doit dire quand une fille se vient accuser tout simplement à elle de quelque jugement ou pensée qu'elle a fait^ qui la marque d'imperfection ; comme seroit si quelqu'un avoit pensé que la Supérieure auroit fait une correction avec passion. Or je dis que ce qu'elle doit faire en ceste occasion , c'est de s'humilier et recourir à l'amour de son abjection; mais si la Sœur estoit un peu troublée en le disant, la Supérieure ne devroit pas faire semblant de rien^ mais destourner ce propos, et neantmoins cacher l'abjection dans son cœur. Car il faut bien prendre garde que nostre amour propre ne nous fasse perdre l'occasion de voir que nous sommes imparfaits , et de nous humilier; et bien que l'on retranche l'acte extérieur d'humilité , de crainte de fascher la pauvre Sœur, qui l'est desja assez , il ne faut pas laisser de faire l'intérieur : que si au contraire la Sœur n'estoit point troublée en s'accusant , je trouverois bien bon que la Supérieure advoûast librement qu'elle a failly, s'il est vray : car si le jugement est faux , il est bon qu'elle le die avec humilité , reservant tousjours neantmoins précieusement l'abjection qui luy revient de ce qu'on la juge défaillante. Voyez-vous , ceste petite vertu de l'amour de nostre abjection ne doit jamais esloigner nostre cœur d'un pas, parce que nous en avons besoin à toute heure, f)0wr avancez que nous soyons en la perfection, d'autant que nos passions renaissent, voire quelquesfois après que nous avons veseu longuement en la Religion, et après avoir fait un grand progrez en la perfection; ainsi qu'il advint à un Religieux de
S. Pachome, nommé Sylvain, lequel estant au monde estoit comédien de profession, et, s'estant converty et fait Religieux, il passa Tannée de sa probation, voire plusieurs autres après, avec une mortiiication fort exemplaire , sans que l'on luy vist jamais faire aucun acte de son premier uieslier; vingt ans après il pensa u'il pouvoit bien faire quelque badinerie sous prétexte de recréer les Frères, croyant que «es passions fussent desja tellement mortifiées, qu'elles n'eussent plus le pouvoir de le faire passer au delà d'une simple récréation : mais le pauvre homme fut bien trompé ; car la passion de la joye ressuscita tellement, qu'après les badineries il parvint aux dissolutions, de sorte qu'on se résolut de le chasser du Monastère, ce que l'on eust fait sans un de ses Frères Religieux , lequel se rendit pleige pour Sylvain, promettant qu'il s'amenderoit ; ce qui arriva , et fut depuis un grand Sainct. Voila donc, mes chères Sœurs, comment il ne se faut jamais oublier de ce que nous avons esté , afin que nous ne devenions pires, et ne pas penser que nous soyons parfaits quand nous ne commettons pas beaucoup d'imperfections. Il faut aussi prendre garde de ne nous pas estonner si nous avons des passions, car nous n'en serons jamais exempts : ces Hermites qui voulurent dire le contraire furent censurez par le sacré Concile , ei leur opinion condamnée et tenue pour erreur. Nous ferons donc tousjours quelques fautes ; mais il faut faire en sorte qu'elles soient rares , et <ju'il ne s'en voye que deux en cinquante ans , ainsi qu'il ne s'en vid que deux en autant de temps que vesquirent les Apostres après qu'ils eurenl receu le sainct Esprit. Encore qu'il s'en verroit trois ou quatre, voire sept ou huict en une si grande suite d'années, il ne s'en faudroit pas fascher ny perdre courage, ains prendre haleine et se fortifier pour mieux faire.
Disons encore ce mot pour la Supérieure. Les Sœurs ne doivent pas s'estonner dequoy la Supérieure commet des im-
perfections, puis que S. Pierre , tout Pasteur qu'il estoît de la saincte Eglise , et Supérieur universel de tous les Chrestiens , tomba bien en faute , et telle qu'il en mérita correction , ainsi que dit S. Paul : de mesme la Supérieure ne doit pas tesmoigner de l'estoiinement si Ton vuid ses fautes; mais elle doit observer l'humilité et la douceur avec laquelle S. Pierre receut la correction que luy fit S. Paul, nonobstant qu'il fust son Supérieur. L'on ne sçait ce qui est plus considérable, ou la force du courage de S. P^iul à reprendre S. Pierre , ou l'humilité avec laquelle S. Pierre se sousmit à la correction qui luy estoit faite , voire pour une chose en laquelle il pensoit bien faire, et avoir une fort bonne intention *,
Je fais quelquesfois le Barbier, et d'autres fois le Chirurgien , mes tres-cheres Filles : ne voyez-vous pas que quand je presche au Chœur devant les séculiers, comme Barbier je ne fay point de mal ; je ne jette que des parfums ; je ne parle que des vertus et des choses propres à consoler nos âmes; je joue un peu du flageolet, parlant des louanges que nous devons rendre à Dieu : mais en nos entretiens familiers je viens en qualité de Chirurgien , n'apportant que des emplastres et cataplasmes pour appliquer sur les playes de mes chères Filles ; et bien qu'elles crient un peu hola, je ne lairray pas de presser ma main pour faire mieux tenir l'emplastre, et les guérir par ce moyen ; si je fay quelque incision , ce ne sera pas sans que mes filles en ressentent de la douleur, mais je ne m'en soucie pas, je ne suis ici que pour cela, et les mondains n'en seroient pas capables à cause de l'erreur qu'ils se sont forgée que les personnes Religieuses et vouées à la perfection ne doivent point avoir d'imperfections : mais icy
* Les six alinéas qui suivent paraissent ici pour la première fois. Nous les prenons à la fin du tome IV et «dernier de l'édition Albanel, Paris, 1839, où tout ce morceau est donné comme tiré de la partie inédite jusque-là des manuscrits des Entretiens spirituels.
entre nous autres , mes chères Filles , nous savons bien que cela est impossible : c'est pourquoy nous ne craignons pas de nous scandalizer, en disant franchement nos petites infirmitez.
L'on demande si Ton se peut plaindre au Supérieur en Confesseur, quand on a des insatisfactions de la Superieuft, 0 Dieu! ma fille, se plaindre! n'ay-je pas dit à Philotée , que pour l'ordinaire qui se plaint pèche? Or de se plaindre à la Supérieure quand une Sœur nous a mortifié , cela est tôlerable à une fille imparfaite : mais se plaindre à line Sœur de ce que la Supérieure nous a mortifiée, je n'ay rien à dire là-dessus , parce que sans marchander il s'en faut amender si quelqu'une y estoit inclinée. Mais sur tout se plaindre au dehors de la Supérieure, o vrayement, il ne faut nullement le faire , cela est trop important. Si la Supérieure donne quelque sujet de plainte, je le luy voudrois dire tout confidemment, ou bien luy faire faire l'advertissement par sa Coadjutrice, comme la Constitution l'ordonne.
L'on demande s'il est loisible de nommer à la Supérieure la Sœur qui nous a rapporté quelque chose qu'elle auroit dit à nostre desavantage. Je vous dis que non, mes chères Filles, et que la Supérieure ne vous le doit pas demander. D'aller dire à une Sœur que la Supérieure a dit cecy ou cela d'elle, c'est une faute plus grief ve que l'on ne pense , et la Supérieure la doit fortement reprendre, faisant voir à sa Communauté la grandeur de ce manquement, et la beauté de la vertu contraire : mais tousjours que la défaillante ne soit point nommée; car voyez- vous, mes tres-cheres Filles, nous pouvons bien dire nos péchez véniels haut et clair à tout le monde pour nous humilier, mais non nos péchez mortels , parce que nous ne sommes pas maistres de nostre réputation. A plus forte raison sommes-nous obligez de couvrir ceuL du prochain, lui en faisant toutesfois la correction fraternelle^ ainsi (jue la Constitution vous enseigne* Une Sœur
aura dit devant d'autres quelques paroles qui partent de passion, ou fait quelque petit murmure, quelque mine froide ; o ! cela , vous le pouvez dire à la Supérieure , voire mesme Tadvertir en chapitre ou en réfectoire. Certes nous devrions avoir une si cordiale jalousie de la paix et tranquillité de nos chères SoBnrs, que nous ne devrions jamais rien faire ny dire qui les jjuisse fascher. Or rien ne peut tant alfliger une pauvre fille , que de croire que la Supérieure est faschée d'elle ou contre elle ; feray-je donc pas un grand péché de luy aller faire un rapport de quelque petit mot que la Supérieure aura dit par megarde , lequel estant redit, paroistra grand, et tiendra ce pauvre cœur en peine et en douleur? Celle qui feroit cela, feroit deux maux : elle contreviendroit à la charité , et parleroit en particulier. Au nom de Dieu, mes chères Filles, que jamais cela ne se fasse ; je ne voudrois pas mesme , généralement parlant , que l'on nom- ^la;^tà la Supérieure les Sœurs qui parleroient contre elle ; bien luy diray-je que l'on desapprouve telle et telle chose qu'elle fait, mais je ne lui dirois point qui fait ce desapprouvement : car, mes chères Filles, si nous n'avons la ferveur et pureté de la charité , nous n'aurons jamais la perfection.
Vous dites : Si une Sœur n'avoit pas la confiance de parler à la Supérieure , ou à l'Assistante en son absence , pour déclarer le secret de son cœur, où neantmoins elle auroit besoin d'estre eclaircie, qu'est-ce qu'elle doit faire? Mes tres-cheres Filles, il faut que la Supérieure, ou l'Assistante en son absence, luy donne très-facilement et cordialement permission de parler à qui elle voudra d'entre les Sœurs, sans tesmoigner ny aversion , ny sécheresse de cœur ; bien qu'il 3oit vray que si la Sœur continue , elle seroit bien imparfaite : car elle est obligée de regarder Dieu en ses Supérieures et en ce qu'elles lui disent j et des particulières ne la pourront servir si utilement.
Vous voulez encore sçavoir, si l.i Supérieure vous cominande quelque chose contre les commandemens de Dieu o de son Eglise, si vous devez obeyr? Nullement, mes chères Filles; mais je vousdiray pourtant que les Supérieurs et Supérieures approuvez du Pape peuvent pour la nécessité dis^ penser de certains commandemens de l'Eglise; par exemple, im jour de jeusne particulier, comme une vigile, vous voyez une Sœur toute traisnante et langoureuse , vous pouvez e3 ^evez tout librement luy dire : Ne jeusnez pas. Si c'estoit pourtant en caresme ou pour manger des viandes prohibées, il faudroit licence du Supérieur. Mais il vous vient en pensée: Cette fille n'a pas assez de mal pour ne pas jeusner. Il ne faut pas tant esplucher pour le regard du jeusne ; l'Eglise veut que Ton penche tousjours plustost à la charité qu'à l'austérité. Ouy, mes chères Filles, si après avoir représenté une fois qu'il vous semble n'avoir pas assez de mal pour ne pas jeusner, la Supérieure vous dit neantmoins que si, obeyssez sans scrupule : que si elle dit que vous fassiez selon que vous jugerez, et que vous vous sentirez, faites-le avec une sainte liberté.
Il faut que je vous die encore, mes chères Filles, que la sainte Eglise n'est point si rigoureuse que l'on pourroit penser. Si vous avez une Sœur malade de la fîebvre tierce seulement, et qu'un jour de feste son accez la dust prendre pendant la messe, vous pouvez et devez perdre la messe pour demeurer auprès d'elle, bien qu'en la laissant seule il ne luy en dust point av iver de mal ; car, voyez-vous, la charité et la saincte douceur de nostre bonne mère l'Eglise sont par tout surnageantes.
Passons outre. Vous dernandiz en quatriesme lieu, s'il arrivoit un jour qu'une Supérieure eust tant d'inclination de complaire aux personnes séculières, sous prétexte de leur prolitf'i-, qu'elle eu laissast le soin particulier qu'elle doit avoir des filles qui sont en sa charge , ou bien qu'elle n'eust ui. 32
498 KNTRETIEN XVI.
pas assez de temps pour faire ce qui est des affaires de la Maison, à cause qu'elle demeureroit trop longuement au parloir, si elle ne seroit pas obligée de retrancher ceste inclination, encore que son intention fust bonne? Je vous diraf à cela que les Supérieurs doivent estre grandement affables aux seculierb , à fin de leur profiter, et doivent de bon cœur leur donner une partie de leur temps. Mais quelle pensezvous devoir estre ceste petite partie? Ce doit estre la douziesme,lesunze restans pour estre employées dans la Maison, au soin de la famille. Les Abeilles sortent bien voirement de leur ruche; mais ce n'est que par nécessité ou utilité, et demeurent peu sans y retourner, et principalement le Roi des Abeilles ne sort que rarement, comme quand il se fait un essain d'Abeilles, qu'il est tout environné de son petit peuple. La Religion est une ruche mystique toute pleine d'Abeilles célestes, lesquelles sont assemblées pour mesnager le miel des célestes vertus, et pour cela il faut que la Supérieure, qui est entre elles comme leur Roy, soit soigneuse de les tenir de prés, pour leur apprendre la façon de les acquérir et conserver. Si ne faut-il pas neantmoins qu'elle manque pour cela à converser avec les personnes séculières, quand la nécessité ou la charité le requiert ; mais hors de là il faut que la Supérieure soit courte avec les séculiers. Je dis hors la nécessité et charité , d'autant qu'il y a certaines personnes de grand respect, lesquelles il ne faudroit pas mescontenter. Mais les Religieux et Religieuses ne se doivent jamais amuser avec les séculiers, sous pretextp ^^'acquerir des amis pour leur Congrégation. 0 certes! il n'est pas besoin de cela, car s'ils se tiennent dedans pour bien faire ce qui est de leur charge , ils ne doivent point douter que nostre Seigneur nepourvoye assez leur Congrégation des amis qui leur sont ne cessaires. Mais s'il fasche à la Supérieure de rompre compagnie, quand on sonne les Offices, pour y aller, de crainte de mescontenter ceux avec qui elle parle , il ne faut pas estre
si tendre : car si ce ne sont des personnes de grand respect , ou bien qui ne viennent que fort rarement, ou qui sont de loin, il ne faut pas quitter les Offices ny Toraison, si la charité ne le requiert absolument. Quajnt aux visites ordinaires des personnes desquelles on se peut librement dispenser, la portière doit dire que nostre Mère ou les Sœurs sont en l'oraison ou à l'office, s'il leur plaist d'attendre ou de revenir. Mais s'il arrive que , pour quelques grandes nécessitez, l'on aille au parloir pendant ce temps-là , qu'au moins l'on reprenne du temps après pour refaire l'oraison tant qu'il se pourra; car de l'Office, nul ne doute que Ton ne soit obligé de le dire.
Or, pour le regard de la dernière question, qui est, si l'on ne doit pas tousjours faire quelque petite particularité à la Supérieure, de plus qu'au reste des Sœurs, tant au vestir qu'au manger, elle sera tantost résolue ; car, en un mot , je vous dis que non, en façon quelconque, si ce n'est de nécessité , ainsi comme l'on fait à chacune des Sœurs. Mesmes il ne faut pas qu'elle ait une chaire particulière , si ce n'est au Chœur et au Cliapitre ; et en ceste chaire jamais l'assistente ne s'y doit mettre, bien qu'en toute autre chose on lui doive porter le mesme respect qu'à la Supérieure (s'entend en son absence); au Refectoir mesme, il ne lui en faut point, ains seulement un siège comme aux autres. Bien que partout on la doive regarder comme une personne particulière , et à laquelle on doit porter un très- grand respect, si ne faut-il pas qu'elle soit singulière en aucune chose , que le moins qu'il se pourra. L'on excepte tousjours la nécessité , commo si elle estoit bien vieille ou infirme ; car alors il sera permis de luy donner une chaire pour son soulagement. Il nous faut éviter soigneusement toutes ces choses qui nous font paroistre quelque chose au dessus des autres, je veux dire suréminent et remarquable. La Supérieure doitestre recognuë et remarquée par ses vertus, et non pas par ces singularitez non ne*?
cessaires, spécialement entre nous ^i,aes de la Visitation, çui voulons faire une profession particulière d'une grande «implicite et humilité. Ces honneurs sont hons pour ces maisons Religieuses où Ton appelle Madame, la Supérieure; mais pour nous autres, il ne faut rien de tout cela.
Qu'y a-il plus à dire ? Comment il faut faire , pour bien conserver l'esprit de la Visitation , et empescher qu'il ne se dissipe. L'unique moyen est de le tenir enferme et enclos dans l'observance des Règles. Mais vous dites qu'il y en a qui sont tellement jalouses de cet esprit, qu'elles ne se voudroient point communiquer hors de la Maison. Il y a de la superfluité en ceste jalousie, laquelle il faut retrancher; car à quel propos, je vous prie, vouloir celer au prochain ce qui luy peut profiter? Je ne suis pas de ceste opinion : car je voudrois que tout le bien qui est en la Visitation fust recognu et sceu d'un chacun; et pour cela j'ai tousjours esté de cet advis , qu'il seroit bon de faire imprimer les Règles et Constitutions, afin que plusieurs les voyant, en puissent tirer quelque utilité. Pleust à Dieu , mes chères Sœurs , qu'il se trouvast beaucoup de gens qui les voulussent pratiquer! l'on verroit bien-tost 4e grands changemens en eux, qui reùssiroient à la gloire de Dieu et au salut de leurs âmes. Soyez grandement soigneuses de conserver l'esprit de la Visitation; mais non pas en sorte que ce soin empesche de le communiquer charitablement et avec simplicité au prochain, à chacun selon leur capacité, et ne craignez pas qu'il se dissipe par ceste communication ; car la charité ne gaste jamais rien , ains elle perfectionne toute chose.
Dieu soit beny.
Anqnel on demande comment et par quel motif il faut donner sa voix, tant aux Filles que l'on veut admettre h la Profession, qu'à celles que l'on reçoit au Noviciat.
Deux choses sont requises pour donner sa voix comme il convient à telles personnes : la première > que ce soit à des personnes bien appelées de r/ieu ; la seconde , qu'elles ayant les conditions requises pour nostre manière de vivre. Quant au premier poinct , il faut qu'une fille soit bien appellée de Dieu pour estre receuë en Religion : il faut sçavoir que , quand je parle de cet appel et vocation , je n'entends pas parler de la vocation générale, telle qu'est celle par laquelle nostre Seigneur appelle tous les hommes au Christianisme , ny encore celle de laquelle il est dit en l'Evangile que plusieurs sont appeliez , mais peu eslus : car Dieu , qui désire de donner à tous la vie éternelle, leur donne à tous les moyens d'y pouvoir arriver, et partant les appelle au Christianisme , et les a eslus correspondans à ceste vocation suivant les attraicts de Dieu ; toutesfois le nombre de ceux qui y viennent est bien petit en comparaison de ceux qui sont appeliez. Mais parlant plus particulièrement de la vocation Beligieuse , je dis que plusieurs sont bien appeliez de Dieu en la Religion ; mais il y en a peu qui maintiennent et conservent leur vocation; car ils commencent bien , mais ils n' sont pas fidèles à correspondre à la grâce, ny persévérant en la pratique de ce qui peuc conserver leur vocarion et la rendre bonne et asseurée. Il y en a d'autres qui ne sont point bien appeliez; neantmoins estans venus, leur vocation a esté bonifiée et ratifiée de Dieu. Ainsi en voyon^^nous qui viennent par despit et ennuy en Religion; et quoy qu'il semble que ces vocations ne soient pas bonnes , neantmoins on en a veu qui estans ainsi venus, ont fort bien réussi au service
de Dieu. D'autres sont incitez d'entrer en Religion par quelque desastre et infortune qu'ils ont eu au monde, d'autres par le défaut de la santé ou beauté corporelle ; et quoy que ceux-cy ayent des motifs qui de soy ne sont pas bons , neantmoins Dieu s'en sert pour appeller telles personnes. Enfin les voyes de Uieu sont incompréhensibles , et ses jugemens inscrutables et admirables en la variété des vocations et des moyens desquels Dieu se &ert pour appeller ses créatures à son service , lesquels doivent estre tous honorez et rêverez. Or, de ceste grande variété de vocations, s'ensuit que c'est une chose bien difficile que de recognoistre les vrayes vocations; et neantmoins c'est la première chose qui est requise pour donner sa voix , de sçavoir si la fille proposée est bien appellée, et si sa vocation est bonne. Comment donc parmy une si grande variété de vocations , et par de differens motifs, pourra-t'on recognoistre la bonne d'avec la mauvaise pour n'estre point trompé ? C'est une chose voirement de grande importance que ceste-cy , et laquelle est bien difficile ; neantmoins elle ne Test point tant que nous soyons entièrement destituez de moyens pour recognoistre la bonté d'une vocation. Or, entre plusieurs que je pourrois alléguer, j'en diray un seul comme le meilleur de tous. Doncques la bonne vocation n'est autre chose qu'une volonté ferme et constante qu'a la personne appellée de vouloir servir Dieu en la manière et au lieu a-iquel sa divine Majesté l'appelle; et cela est la meilleure marque que l'on puisse avoir pour cognoistre quand une vocation est bonne. Mais lemarquez que, quand je dis une volonté ferme et constante de servir Dieu, je ne dis pas qu'elle fasse dés le commencement tout ce qu'il faut faire en sa vocation avec une fermeté et onstance si grande qu'elle soit exempte de toute répugnance , difficulté ou degoust en ce qui en dépend. Non , je ne dis pas cela, ny moins que ceste fermeté et constance soit lelle qu'elle la rende exemple de faire des fautes, ny que
pour cela elle soit si ferme ({u'elle né vienne jamais à chancelier, ny varier en l'entreprise qu'elle a faite de pratiquer les moyens qui la peuvent conduire à la perfection. 0 non, certes! ce n'est pas ce que je veux dire; car tout homme est sujet à telle passion, changement et vicissitude, et tel aymera aujourd'hui une chose, qui en aymera demain une autre; un jour ne ressemble jamais à l'autre. Ce n'est donc pas par ces divers mouvemens et sentimens qu'il faut jugei de la fermeté et constance de la volonté au bien que l'on a une fois embrassé, mais ouy bien, si, parmi ceste variété de divers mouvemens, la volonté demeure ferme à ne point ijuitter le bien qu'elle a embrassé, encore qu'elle sente le degoust ou le refroidissement en l'amour de quelque vertu, et qu'elle ne laisse pour cela de se servir des moyens qui luy sont marquez pour l'acquérir : tellement que , pour avoir une marque d'une bonne vocation , il ne faut pas une constance sensible, mais qui soit en la partie supérieure de l'esprit et laquelle soit eiFcctive. Doncques, pour sçavoir si Dieu veut que l'on soit Religieux, il ne faut pas attendre qu'il nous parle sensiblement , ou qu'il nous envoyé quelque Ange du ciel pour nous signiîier sa volonté; ny moins est-il besoin d'avoir des révélations sur ce sujet. Il ne faut non plus un examen de dix ou douze Docteurs, pour voir si Tinrpiraîion est bonne ou mauvaise, s'il la faut suivre ou non; -.liais il faut bien correspondre et cultiver le premier mouvement, et puis ne se pas mettre eu peine s'il vient des degousts et des refroidissemens touchant cela : car si l'on tasche tousJGurs de tenir sa volonté bien ferme à vouloir rechercher le bi-^n qui nous est monstre, Dieu ne manquera ]>as de faire réussir le tout à sa gloire. Et quand je dis cecy, je ne parle pas seulement pour vous autres , mais encore pour les filles qui sont au monde , desquelles certes il faut avoir du soin, les aydant parmy leurs bons desseins. Quand elles ont les premiers mouvemens un peu forts, rien ne leur est dilïicile;
il leur semble qu'elles franchiront toutes les difïîcuîtez : mais quand elles sentent ces vicissitudes , et que ces sentimens ne sont plus si sensibles en la partie inférieure, il leur semble que tout est perdu et ipril faille tout quitter; Ton veut, et Ton ne veut pas. Ce cju»' Fou sent alors n'est pas suffisant pour faire quitter \>' monde. Je voudrois bien, dit une de ces filles, mair:. je ne sray [)as si c'est la volonté de Dieu que je sois Religieuse, d'autant que l'inspiration que je sens à ceste heure n'est pas, ce me semble, assez forte. Il est bien vray que je Tay eue beaucoup plus forte que je n'ay à ceste heure; mais comme elle n'est pas de durée, cela me fdt croire qu'elle n'est pas bonne. Certes , quand je rencontre telles âmes , je ne m'estonne point de ces degousts et refroidissemens, ny moins crois-je que pour iceux leur vocation ne soit pas bonne. Il faut seulement en cela avoir un grand soin pour les ayder, et leur apprendre à ne se point estonner de ces changemens , mais les encourager à demeurer fermes parmy ces mutations. Hé bien , leur dis-je, cela n'est rien : dites-moy, n'avez-vous pas senti le mouvement ou l'inspiration dans vostre cœur pour la recherche d'un si grand bien? Ouy, disent-elles, il est bien vray, mais cela s'est aussi tost passé. Ouy bien , leur dis-je , la force de ce sentiment ; mais non pas en telle sort<^ qu'il ne vous en soit demeuré quelque affection. 0 non, dit-elle ; car je sens tousjours je ne sçay quoy qui me fait tendre de ce costé-là; mais ce qui me met en peine, c'est qi:'^ [\e ne sens pas ce mouvement si fort qu'il faudroit povir une telle resolution. Je leur responds qu'elles ne se mettent pas en peine de ces senti mens sensibles, et qu'elles ne les examinent pas tant; qu'elles se contentent de ceste constance de leur volonté, qui parmy tout cela ne perd pomt l'affection de son premier dessein ; qu'elles soient seulement soigneuses à le bien cultiver et à bien correspondre à ce premier mouvement. Ne vous souciez point (dis-je) de quel costé il vienne; car Dieu a plu-
DES VOIX. 50ÎÎ
sieurs moyens cVappeller ses serviteurs et servantes à «on service. Il se sert quelquesfois de la prédication, d'autres tois de la lecture des bons livres. Les uns ont esté appeliez pour avoir ouy les parole.-» sacrées de l'Evangile , comme S. François et S. Antoine , lesquels ont esté oyans dire ces paroles : Va , vends tout ce que tu as , et le donne aux pauvres , et me suis; et quiconque veut venir après moy, qu'il renonce à soy-mesme, prenne sa croix , et me suive. Les autres ont esté appeliez par les ennuis, d»'sastres et atllictions qui leur survenoient au monde, cj <• -i leur a donné sujet de se despiter contre luy et l'abandon iiur» Nosire Seigneur s'est souvent servy d'un tel moyen [)Ouiaj>|)oI!('r plusieurs personnes à son service, lesquelles il n'cusl \)vu avoir en autre façon. Car combien que Dieu soit loul-pui>bant et puisse tout ce qu'il veut , si est-ce qu'il ne veut point nous oster la liberté qu'il nous a une fois donnée ; et quand il nous appelle à son service, il veut que ce soit de nostre bon gré que nous y allions, et non par force ny par contrainte. Car bien que ceux-cy viennent à Dieu comme despilez contre le monde qui les a faschez, ou bien à cause de quelques travaux et afflictions qui les ont tourmenltîz, si ne laissent-ils pas de se donner à Dieu d'une francluî volonté; et l)ien souvent telles personnes reiississtMit bien au servie»- de Dieu, et deviennent de grands Saincls, et quelqueslois plus grands que ceux qui y sont entrez par des vocations plus apparentes. Vous aurez leu ce que raconte Platus iVun gentil -iiomme brave selon le monde, lequel s'eslant un jour bin. paré et frisé , estant sur un beau cheval bien empannaclié, taschant par tous moyens de plaire aux dames qu'il muguettoit; et comme il bravoit, voila que son cheval le renverse par terre au milieu de la fange, d'oii il sortit tout sale et crotté. Ce pauvre gentilhomme fut si honteux et confus d'un tel accident , que tout en colère il se résolut en cet instant-là de se faire Eeligieux, disant : 0 traistre monde, tu t'es mocqué de moy, mais je
^06 ENTRETIEN XVïI.
me mocqueray aussi de toy ; tu m'as joué de ceste-cy, mais je f en jouerai aussi d'une autre; car je n'auray jamais part avec toy, et dés ceste heure je me resous de me faire Religieux. Et de fait il fut receu en Religion y où il vesquit sainctement, et neantmoins sa vocation venoit d'un despit.
Il y en a encore d'autres desquels les motifs ont esté encore plus mauvais que cestuy-c}' . J'ay apprins de bonne part qu'un gentil-homme de nostre âge, brave d'esprit et de corps, de fort bon lieu , voyant passer des Pères Capucins , dit aux autres Seigneurs avec lesquels il estoit : Il me prend envie de sçavoir comme vivent ces pieds-deschaus , et de me rendre parmy eux, non point à dessein d'y tousjours demeurer, mais seulement pour un mois ou trois semaines , afin de mieux remarquer ce qu'ils font, puis après m'en rire et mocquer avec vous autres. Il fait ainsi son complot, il poursuit fort et ferme, il est enfin receu. Mais la Providence, qui s'estoit servie de ce moyen pour le retirer du monde , convertit sa fin et son intention mauvaise en bonne, et celui qui pensoit prendre les autres fut prins luy-mesme ; car il n'eut pas plustost demeuré quelques jours avec ces bons Religieux , qu'il fut tout à fait changé, il persévéra fidèlement en sa vocation, et a esté un grand serviteur de Dieu.
Il y en a encore d'autres de qui la vocation n'est de soy pas meilleure que ceste-cy : c'est de ceux qui vont en Religion à cause de quelque défaut naturel , comme pour estre boiteux, borgnes, ou pour estre laids, ou pour avoir quelque autre pareil défaut; et, ce qui seh. ie encore le pire, c'est qu'ils y sont portez par leurs pères et mères , lesquels bien souvent, lorsqu'ils ont des enfans borgnes, boiteux, ou autrement défectueux, les laissent au coin du feu, et disent : Cecy ne vaut rien pour le monde, il le faut envoyer en Religion , il luy faut procurer quelque bénéfice , ce sera autant de descharge pour nostre maison. Les enfans se laissent conduire où l'on veut, sous espoir de vivre des biens de l'Autel.
D'autres ont une grande quantité d'enfans : Eh bien, disentils , il faut descharger la maison , et envoyer ceux-cy en Religion , afin que les aisnez ayent tout , et qu'ils puissent paroistre. Mais Dieu bien souvent en cecy fait voir la grandeur de sa clémence et miséricorde, employant ces intentions, qui d'elles-mesmes ne so::t aucunement bonnes, pour faire de ces personnes-là de graiids serviteurs de sa divine Majesté. Et en cecy il se fait voir admirable : ainsi ce divin artisan se plaist à faire de beaux édifices avec du bois qui est fort tortu , et ([ui n'a aucune apparence d'estre propre à chose du monde ; et tout ainsi qu'une personne qui ne sçait que c'est de la meniiyserie, voyant quelque bois tortu en la boutique d'un menuysier, s'estonneroit de luy entendre dire que c'est pour faire quelque beau chef-d'œuvre (car, diroitil, si cela est comme vous dites, combien de fois faudra-t-il passer le rabot par-dessus , avant que d'en pouvoir faire un tel ouvrage); ainsi, pour l'ordinaire, la divine Providence fait de beaux chefs-d'œuvre avec ces intentions tortues et sinistres, comme il fait entrer en son festin les boiteux et les aveugles, pour nous faire voir qu'il ne sert de rien d'avoir deux yeux ou deux pieds pour aller en Paradis , et qu'il vaut mieux aller en Paradis avec une jambe , un œil , un bras que d'en avoir deux et se perdre. Or telles sortes de gens estans ainsi venus en Religion, on lésa vens souventesfois faire de grands fruicts, et persévérer fidellement en leur vocation .
Il y en a d'autres qui ont esté bien appeliez, qui toutesfois n'ont pas persévéré; ains après avoir demeuré quelque temps en Religion , ont tout quitté. Et de cecy nous avons l'exemple de Judas, duquel nous ne pouvons douter qu'il ne fust bien appelle; car nostre Seigneur le choisit et l'appellaà l'Apostolat de sa propre bouche : d'oùvien' mouc qu'estant si bien appelle , il ne persévéra pas en sa vocation ? 0 c'est i^u'ij abusa de sa liberté, et no voulut pas se servir de»
•''îOS ENTRETIEN XVIT.
moyens que Dieu luy donnoit pour ce sujet; mais, au lieu de les embrasser et d'en user à son profit, il s'en servit pour en abuser et pour les rejetier, et, en ce faisant , il se perdit; car c'est chose certaine que quand Dieu appelle quel- ■ju'un h une vocation, il s'oblige par conséquent, par sa )rovidence divine, de luy fournir toutes les aydes requise! pour se rendre parfait en sa vocation. Or quand je dis qu# nostre Seigneur s'oblige, il ne faudroit pas penser que c<. soit nous qui l'ayons obligé à ce faire en suivant sa vocation, car on ne sçauroit l'obliger; mais Dieu s'oblige soy-mesme par soy-mesme, poussé et provoqué à ce faire par les entrailles de son infinie bonté et miséricorde : tellement que me faisant Religieux, nostre Seigneur s'est obligé de me fournir tout ce qui est nécessaire pour eslre bon Religieux, non point par devoir , mais par sa miséricorde et providence infinie; tout ainsi qu'un grand Roy, levant des soldats pour faire la guerre , sa prévoyance et prudence requiert qu'il prépare des armes pour les armer : car quelle apparence y auroit-il de les envoyer combattre sans armes? que s'il ne le fait pas , il est taxé d'une grande imprudence. Or la divine Majesté ne manque jamais de soin ny de prevoycince touchant cecy ; et, pour le nous mieux faire croire , elle s'y est obligée, en sorte qu'il ne faut jamais entrer en opinion qu'il y ait de sa faute quand nous ne faisons pas bien : voire sa libéralité est si grande, qu'il donne ces moyens à ceux ausquels il ne les a pas promis, et ausqiiels il ne s'est pas obligé pour ne les avoir pas appeliez. Keinarquez aussi que quand je dis que Dieu s'est obligé (K^ ...iiucr à ceux qu'il appelle .outes les conditions requises pujr estie parfaits en leur vocation, je ne dis pas qu'il les leur donne tout à coup et à l'instant qu'ils entrent en Religion. Oh! non; il ne faut pas penser qu'en entrant en Religion on soit parfait tout promptement ; c'est assez qu'ils viennent pour tendre à la perfection, et pour embrasser les moyens de se perfectionner: et.
pour ce faire , il est nécessaire d'avoir ceste volonté forme et constante (de laquelle nous avons parlé) d'embrasser tous les moyens propres de se perfectioner en la vocation ea laquelle on est appelle.
Voila donc comme les jugemens de Dieu sont occultes et secrets , et comme les uns qui, par despit et forme de mocquerie , entrent en Religion , y persévère neantmoins ; les autres y estant bien apnellés, et ayant commencé avec grande ferveur, finissent mal et quittent tout. C'est donc une ebosé bien difficile de sçavoir si une fille est bien appellée de Dieu, pour lui donner sa voix ; car bien qu'on la voye fervente , peut estre ne perseverera-t-elle pas. Mais tant pis pour elle ; ne laissez pas pour cela, si vous voyez qu'elle ait ceste volonté constante de vouloir servir Dieu et se perfectioner, de lui donner vostre voix : car si elle veut recevoir les aydes que nostre Seigneur infailliblement lui donnera, elle persévérera; que si , après quelques années , elle perd la persévérance à son dam , vous n'en estes pas la cause , ains elle-mesme. Voila donc pour la première partie et cognoissance des vocations.
Quant à la seconde , qui est de sçavoir les conditions que doivent avoir les filles , premièrement que Ton reçoit céans , en second lieu celles que l'on reçoit au Noviciat, et en troisiesme lieu celles que l'on reçoit à la Profession , je n'ay guère à dire dessus la première réception ; car l'on ne peul pas beaucoup cognoistre ces filles qui viennent avec une il bonne mine. Parlez-leur, elles feront tout ce que l'on voiji dra. Elles ressemblent à S. Jean et à S. Jacques, ausquels nostre Seigneur dit : Pouifez-vous bien boire le calice.de ma Passion? Ils respondirent hardiment et franchement qu'ouy, et la nuict de la Passion ils l'abandonnèrent. Ces filles en font ainsi ; elles font tant de prières, tant de révérences , elles tesmoignent tant de bonne volonté, que l'on ne peut bonnement les esconduire; et en effet l'on n'y doit pas
SlO ENTRETIEN XVII.
faire trop grande considération , ce me semble. Je dis cecy pour Finterieur ; car certes il est bien difficile en ce temps-là de le pouvoir cognoistre, principalement des filles qui viennent icy de loing : tout ce que Ton peut faire à celles-cy , c'est de sçavoir qui elles sont, et telles choses qui regardent le temporel et Texterieur , puis leur ouvrir la porte et le^i mettre à leur premier essay. Si c'est des filles qui soient du lieu, l'on peut observer leu. façon, et, par la conversation que l'on a avec elles recognoistre quelque chose de leur inte* rieur; mais je trouve qu'il est encore bien malaisé, car elles viennent tousjours en la meilleure mine et posture qui se peut. Or il me semble que pour ce qui est de la santé corporelle et infirmitez du corps , Ton n'y doit point faire ou fort peu de considération, d'autant qu'en ces Maisons l'on y peut recevoir les foibles et imbecilles, aussi bien que les fortes et robustes , puis qu'elles ont esté faites en partie pour elles ; pourveu que ce ne soient des infirmitez si pressantes, qu'elles les rendent tout à fait incapables d'observer la Règle, et inha- "biles à faire ce qui est de ceste vocation ; mais excepté cela , je ne leur refuserois jamais ma voix, pas mesme quand elles seroient aveugles oumanchottes, ou n'auroient qu'une jambe, si avec cela elles avoient les autres conditions requises à ceste vocation. Et que la prudence humaine ne me vienne point icy dire : Eh ! s'il se presentoit tousjours telle sorte de gens , les faudroit-il tousjours recevoir? et si toutes estoient aveugles ou malades, qui les serviroit? Or ne vous mettez point en peine de cela , car il n'arrivera pas : laissez-en le soin à la divine Providence, qui sçaura bien y pourvoir et y appeller les fortes nécessaires à son service. Quand il se présentera des infimies , dites : Dieu soit beny ! en vient-il des robustes? à la bonne heure. En somme, les malades qui n'empeschent point d'observer la Règle ne doivent point estre considérées en vos Maisons. Et voila ce que j'avoisà dire touchant ceste preniiere réception.
DES VOIX. 51 f
Quant à la seconde, qui est de recevoir une fille au Noviciat, je ne trouve pas encore qu'il y ait de grandes difïicultez. Neantmoius Ton doit faire plus de considération qu'en la première réception ; car aussi l'on a eu plus de moyens de j remarquer leur humeur, action et habitude; l'on void bien ir les passions qu'elles ont. Mais tout cela ne doit point les empescher d'estre admises ^au Noviciat, pourveu qu'elles ayent une bonne volonté de s'amender , de se sousmettre , et se servir de medicamens propres à leur guerison. Et , bien qu'elles ayent de la répugnance à ces remèdes et les prennent avec grande difficulté , cela ne veut rien dire , pourveu qu'elles ne laissent pas d'en user : car les médecines sont tousjours ameres au goust , et n'est pas possible qu'on les reçoive avec la suavité que l'on feroit si elles estoient bien appétissantes; mais avec tout cela elles ne laissent pas de faire leur opération, et quand elles la font meilleure, c'est lors qu'elles font le plus de travail et de peine. Tout de mesme , voila une fille qui a ses passions fortes ; elle est colère , elle fait plusieurs manquemens : si , avec cela elle veut bien estre guérie, et veut qu'on la corrige, mortifie, et qu'on luy donne des remèdes propres à sa guerison, combien qu'en les prenant cela la fasche et la travaille , il ne faut point pour cela luy refuser sa voix; car elle n'a pas seulement la volonté de guérir, mais encore elle prend les remèdes qui luy sont donnez pour ce sujet, combien qu'avec peine et difficulté. 11 s'en trouvera qui auront esté mal nourries et mal civilizées, qui auront '^ nature rude et grossière. Or, ■j il n'y a point de doute que celles-cy n'ayent plus de peine et \ de difficulté , que celles qui auront le naturel plus doux et qu'elles seront plus sujettes à faire des fautes , que d'autres qui seront mieux nourries; mais neantmoins, si elles veulent bien estre guéries , et tesmoignent une volonté ferme à vouloir recevoir les remèdes, quoy qu'il leur couste, à celles-là je domierois ma voii nonobstant ces cheutes j car ces filles-
512 ENTRETIEN XVIIe
]à , après beaucoup de travail , font de grands fruicts en la Religion, deviennent de grandes servantes de Dieu, et acquièrent une vertu forte et solide; car la grâce de Dieu supplée au défaut, et n'y a point de doute que souvent où il y a moins de la nature , il y a plus de la grâce. Or doue ou ne doit paslaisser de recevoir va Noviciat les iilles, ([uoy (|u'elles ayent beaucoup de miiuiisfs habitudes, le cœur rude et grossier, et qu'elles tesmoiguent beaucoup de passion, pourveu que telles filles veuillent estre guéries. En somme, pour recevoir une fille au Noviciat, il ne faut sinon sçavoir si elle a une bonne volonté, et si elle est délibérée et résolue de recevoir le traitement qui luy sera fait pour sa guerison , et de vivre en une grande sousmission; ayant cela, je luy donnerois ma voix. Et voila , ce me semble, tout ce qui se peut dire touchant ceste seconde réception.
Pour la troisiesme , c'est une chose de grande importance de recevoir une fille à la Profession; et en recy il me s(;ml)le qu'on doit observer trois choses. La premier»* quL* les filles que l'on reçoit à la Profession soient saines, non de corps (comme j'ay desja dit), mais de cœur et d'espri! , je veux dire, qui ayent le cœur bien disposé à vivre en une entière souplesse et sousmission. La seconde, que ces filles aient l'esprit bon : or, quand je dis un bon esprit, je n'entends pas dire ces grands esprits qui sont pour l'ordinaire vains et pleins de propres jugemens, de suffisance, et([ui estansau monde, estoient des boutiques de vanité, qui viennent en Religion non point pou: s'humilier, mais comme si elles y vouloient faire des leçons de Philosophie et Théologie, voulant tout conduire et gouverner. Or, c'estàcelles-cy qu'il faut bien prendre garde. Je dis qu'il y faut bien prendre garde, et non qu'il n'en faille point recevoir, si l'on void qu'elles veuillent estre changées et humiliées; car elles pourront bien, avec le temps et la grâce de Dieu, faire ce changement; te qui arrivera sans doutç, si aveclidelité elles se servent
des remèdes qui leur sont donnez pour leur guerîson. Quand doncques je parle d'un esprit bon, j'entends parler des esprits Lien faits et bien sensez ; et encore des médiocres, qui ne sont ny trop grands ny trop petits ; car tels esprits font tousjours beaucoup, sans que pour cela ils le sçachent : ils s'appliquent à faire et s'addonnent aux vertus solides; ils sont traictabîes , et on n'a pas beaucoup de peine à les conduire; car facilement ils comprennent combien c'est une chose bonne de se laisser gouverner. La troisiesme chose qu'il faut observer, c'est si la fille a bien travaillé en son année de Noviciat, si elle a bien souffert et profité des médecines que l'on luy a données, si elle a bien fait valoir les resolutions qu'elle fit entrant en son Noviciat de changer ses mauvaises humeurs et inclinations ; car l'année du Noviciat luy a esté donnée pour cela. Que si l'on void qu'elle ait persévéré fîdellement en sa resolution, et que sa volonté demeure ferme et constante pour continuer, et qu'elle se soit appliquée à se reformer, et former selon les Règles et Constitutions; et que ceste volonté luy dure, voire de vouloir tousjours mieux faire , c'est un bon signe et bonne condition pour luy donner sa voix ; car bien que nonobstant cela elle ne laisse pas de faire des fautes , et mesmes assez grandes, il ne faut pas pourtant luy refuser sa voix : car bien qu'en l'année de son Noviciat elle doive travailler en la reformation de ses mœurs et habitudes, ce n'est pas à dire pour cela qu'elle ne doive point faire de cheute, ny qu'elle doive à la fin de son Noviciat estre parfaite. Car regardez au Collège de nostre Seigneur les glorieux Apostres : encore qu'ils fussent bien appeliez et qu'ils eussent beaucoup travaillé , combien lîrent-ils de fau(fes, non seulement en la première année, mais aussi en la seconde et troisiesme? Tous disoient et promettoient merveilles, voire mesme de suivre nostre Seigneur à la mort et dans la prison ; mais la nuit de la Passion que l'on vint prendre leur bon Maistre, tous l'abandonnèrent.
Je veux dire par là que les cb eûtes ne doivent pas estre cause que l'on rejette une fille, quand parmy tout cela elle demeure avec une forte volonté de se redresser et de se vouloir servir des moyens qu'on lui donne poui- ce sujet. Voilà ce que j'avois à dire touchant les conditions que les filles que Ton veut recevoir à la profession doivent avoir, et ce que les Sœurs doivent observer pour leur donner leurs voix. Et sur cecy je finiray mon discours, si ce n'est que Ton me demande encore quelque chose.
L'on demande donc en premier lieu , s'il se trouvoit une fille qui fust fort sujette à se troubler pour de petites choses, et que son esprit fust souvent plein de chagrin et d'inquiétude , et qu'elle ne tesmoignast parmy cela guère d'amour pour sa vocation , et que neantmoins cela estant passé , elle promist de faire des merveilles, qu'est-ce qu'il faudroit faire? Il est tout certain qu'une telle fille estant ainsi changeante n'est pas propre pour la Religion ; mais parmy tout cela ne veut-elle point estre guérie? car si cela n'est, il la faut congédier. L'on ne sçait, direz-vous, si cela procède faute de volonté de se guérir, ou bien qu'elle ne comprenne pas en quoy consiste la vraye vertu. Or, si après lui avoir fait bien entendre ce qu'il faut qu'elle fasse pour son amendement, elle ne le fait pas, ains se rend incorrigible, il la faut rejetîer; sur tout parce que ses fautes, ainsi que vous dites, ne procèdent pas faute du jugement, ny de pouvoir comprendre en quoy consiste la vraye vertu , ny moins encore ce qu'il faut qu'elle fasse pour son amendement ; mais que c'est par le défaut de la volonté , qui n'a point de persévérance ny de constance à faire et à se servir de ce qu'elle sçait estre requis pour son amendement, et encore qu'elle dise quelquesfois qu'elle fera mieux, neantmoins ne le fait pas, ains persévère en ceste inconstance de volonté, je ne luy donnerois^as ma voix. Vous dites encore qu'il y en a de si tendres, qu'elles ne peuvent supporter qu'on les corrige sans se troubler, et
que cela les rend souvent malades : or si cela est, il leur faut ouvrir la porte ; car puis qu'elles sont malades , et qu'elles ne veulent point qu'on les traite, ny qu'on leur applique les remèdes propres à leur donner la guer ison , l'on void clairement que faisant ainsi , elles se rendent incorrigildes, et ne donnent point d'espoir de pouvoir estre guéries. Pour ce qui est de la tendreté , tant sur l'esprit que sur le corps, c'est l'un des plus grands empeschemens qui soient en la vie religieuse, et partant il faut avoir un très-grand soin de ne pas recevoir celles qui en sont demf.«urément atteintes, parce qu'elles ne veulent point estre guéries , refusans de se servir de ce qui peut leur donner la santé.
L'on demande en second lieu, qu'est-ce que l'on doit juger d'une fille qui tesmoigne par ses paroles qu'elle se repent d'estre entrée en Religion? Certes si elle persévère en ces degousts de sa vocation, et à se repentir, et que l'on voye que cela la rende lasche et négligente à se former selon l'esprit de sa vocation, il la faut mettre dehors : neantmoins il faut considérer que cela peut arriver ou par une simple tentation, ou pour exercice; et cela se peut cognoistre par le profit qu'elle fera de telle pensée, degoust ou repentir, quand avec simplicité elle se descouvrira de telle chose , et qu'elle sera fidelle à se servir des remèdes que l'on lui donnera là dessus; car Dieu ne permet jamais rien pour nostre exercice, qu'il ne veuille que nous en tirions profit; ce qui se fait tousjours quand l'on est fidèle à se descouvrir, et comme j'ay dit, simple à croire et à faire ce que l'on nous dit; et cecy est la marque que l'exercice est de Dieu. Mais quand l'on void que ceste fille use de son propre jugement , et que sa volonté est séduite et gastée, persévérant à son degoust, alors la chose est en mauvais estât, et quasi sans remède : il la faut renvoyer.
L'on demande en troisiesme lieu, s'il ne faut pas faire consideratioû de donner sa voix à une fille qui n'est pas
cordiale, ou qui n'est pas esgale à l'endroit de tontes les- Sœurs, et qui a fait voir qu'elle a plus d'inclination à Funb qu'à l'autre. Il ne faut pas estre si rigoureuses poir toutes ces petites choses : voyez-vous , ceste inclination est la dernière pièce de nostre renoncement : car avant que l'on puisse arriver à ce poinct de n'avoir aucune inclination à l'une plus qu'à l'autre, et que ces affections soient tellement mortifiées, qu'elles ne paroissent point , il y faut du temps. Il faut observer en cela , comme en toute autre chose , si ceste Sœur se rend incorrigible.
En fin, direz-vous, si le sentiment des autres Sœurs estoit tout contraire à ce que l'on sçait, et qu'il nous vinst inspiration de dire quelque chose que nous avons recognu , qui est à l'avantage de la Sœur, faudroit-il laisser de le dire ? Non , quoy que le sentiment des au' ces soit tout contraire au nostre , et que vous soyez seule en ceste opinion ; car cela pourroit servir encor aux autres pour se résoudre à ce qu'elles doivent faire. Le S. Esprit doit présider aux Communautez, et selon la variété des opinions, on se résout pour faire comme l'on juge plus expédient pour sa gloire. Or, ceste inclination que vous avez , que les autres donnent leurs voix ou qu'elles ne la donnent pas , combien que vous donniez ou ne donniez pas la vostre , doit estre mesprisée et rejettée comme une autre tentation. Mais il ne faut jamais tesmoigner parmy les Sœurs ses inclinations ou aversions en ceste occasion. En fin , pour toutes les imperfections que les filles apportent du monde, il faut garder ceste Règle : quand l'on void qu'elles s'amendent, combien qu'elles ne laissent pas de commettre des fautes, il ne faut pas les rejetter ; car,. par l'amendement, elles font voir qu'elles ne veulent pas. demeurer incorrigibles. Dieu soit beny.
<!!omment il faut recevoir les Sacremens, et reciter le divin Office, ave*
quelques poincts touchant l'Oraison. \
Avant que sçavoir comment il nous faut préparer pour recevoir les Sacremens , et quel fruict nous en devons tirer, il est nécessaire de sçavoir que c'est que Sacremens et leurs efFects. Les Sacremens doncques sont des canaux par lesquels ^pour ainsi parler) Dieu descend à nous, comme par Foraison nous montons à luy, puisque Toraison n'est autre chose qu'une eslevalion de nostre esprit en Dieu. Les effects des Sacremens sont divers, quoy qu'ils n'ayent tous qu'une mesme fin et prétention, qu? est de nous unir à Dieu. Par le Sacrement de Baptesme, nous nous unissons à Dieu comme le fils avec le père; par celuy de la Confirmation, nous nous unissons comme le soldat avec son Capitaine , prenant force pour combattre et vaincre nos ennemis en toutes tentations. Par le Sacrement de Pénitence, nous sommes unis à Dieu comme les amis reconciliez; par celui de FEucharistie, comme la viande avec Festomach ; par celuy de l'Extrême^ Onction , nous nous unissons à Dieu comme l'enfant qu? Tient d'un lointain pays, mettant desja l'un des pieds en 1<» maison de son père pour se reunir avec luy, avec sa mère, et toute la famille. Or, voila les effects divers des Sacremens, mais pourtant qui demandent tous l'union de nostre ame avec son Dieu. Nous ne parlerons maintenant que de deux, de celuy de la Pénitence, et de l'Eucharistie; et premièrement, il est tres-necessaire que nous sçachious pourquoy c'est que recevant si souvent ces deux Sacremens, nous ne recpvous pas aussi les grâces qu'ils ont accoustumé d'apporter aux âmes qui sont bien préparées , puisque ces grâces son! jointes aux Sacremens. Je le diray en un mot : c'est faute de leuè préparation j et partant il faut sçavoir comment il noua
Si 8 ENTRETIEN XVTIÎ.
faut bien préparer pour recevoir ces deux Sacremens, et tous les autres encore. Doncques la première préparation, c'est la pureté de l'intention; la seconde, c'est l'attention; et la troisiesme, c'est l'humilité. Quant à la pureté d'intention, c'est ime chose totalement nécessaire, non seulement en la réception des Sacremens , mais encore en tout ce que nous faisons. Or, l'intention est pure, lors que nous recevons leg Sacremens, ou faisons quelque autre chose quelle qu'elle soit, pour nous unir à Dieu et pour luy estre plus agréables, sans aucun meslange de propre interest. Yous cognoistrez cela, si, quand vous desirez de vous communier, l'on ne le vous permet pas; ou bien si, après la saincte Communion , vous n'avez point de consolation , et que pour cela vous ne laissiez pas de demeurer en paix , sans consentir aux attaques qui pourroient vous en venir ; mais si , ^u contraire , vous consentez à l'inquiétude dequoy l'on vous a refusé de communier, ou de quoy vous n'avez pas eu de la consolation , qui ne void que vostre intention estoit impure , et que vous ne cherchez de vous unir à Dieu, ains aux consolations, puis que vostre union avec Dieu se doit faire sous la saincte vertu d'obeyssance ? Et tout de mesme si vous desirez la perfection d'un désir plein d'inquiétude, qui ne void que c'est l'amour propre , qui ne voudroit pas que l'on veid de l'imperfection en nous ? S'il estoit /possible que nous peussions estre autant agréables à Dieu, estans imparfaits comme 6Stans parfaits, nous devrions désirer d'estre sans perfection, afin de nourrir en nous par ce moyen la tres-saincte humilité.
La seconde préparation , c'est l'attention. Certes nous devrions aller aux Sacremens avec beaucoup d'attention , tant sur la grandeur de l'œuvre, comme sur ce que chaque Sacrement demande de nous. Par exemple , allant à la' Confession , nous y devons porter un cœur amoureusement douloureux ; et à la saincte Communion , il y faut porter ua
DES SACRFMENS. ^^^
cœur ardemment amoureux. Je ne dis pas , par ceste grande attention , qu'il ne faille point avoir de distraction , car il n'est pas en nostre pouvoir; mais j'entends de dire qu'il faut avoir un soin tout particulier à ne s'y point arresteï volontairement.
La troisiesme préparation , c'est l'humilité , qui est une vertu fort nécessaire pour recevoir abondamment les grâces qui découlent par les canaux des Sacremens , parce que les eaux ont bien accoustumé de couler plus vistement et plus fortement quand les canaux sont posez en des lieux panchans et tendans en bas.
Mais, outre ces trois préparations, je vous veux dire en un mot que la principale est l'abandonnement total de nousmesmes à la mercy de Dieu , sousmettans sans reserve quelconque nostre volonté et toutes nos affections à sa domination. Je dis sans reserve , d'autant que nostre misère est si grande , que nous nous reservons tousjours quelque chose. Les personnes les plus spirituelles se reservent pour l'ordinaire la volonté d'avoir des vertus ; et quand elles vont à la Communion : 0 Seigneur, disent-elles, je m'abandonne entièrement entre vos mains ; mais plaise vous me donner la prudence, pour sçavoir vivre honnorablement; mais de simplicité , ils n'en demandent point. 0 mon Dieu ! je suis absolument sousmise à vostre divine volonté; mais donnez-moy un grand courage pour faire des œuvres excellentes pour vostre service ; mais de douceur pour vivre paisiblement avec le prochain , il ne s'en parle point. Donnez-moy, dira un autre, ceste humilité qui est si propre pour donner bon exemple; mais d'humilité de cœur, c{ui nous fait aymer nostre propre abjection, ils n'en ont point de besoin, ce leur semble. 0 mon Dieu ! puis que je suis tout vostre, que j'aye toasjours des consolations à l'oraison ! voire ? c'est bien ce qu'il nous faut pour estre unis à Dieu , qui est la prétention que nous avons; et jamais ils ne demandent des tribulations
OU mortifications. 0 ! ce n'est pas là le moyen de faire ceste union, que de se reserver toutes ses volontez, pour belle apparence qu'elles ayent; car nostre Seigneur se voulant donner tout à nous , veut que réciproquement nous nous donnions entièrement àluy, afin que Tunion de nostre ame avec fea divine Majesté soit plus parfaite, et que nous puissions dire véritablement après ce grand parfait entre les Chresliens : Je ne vis plus moy, ains c'est Jesus-Christ qui vit en moy. '
La seconde partie de cette préparation consiste à vuidef nostre cœur de toutes choses , afin que nostre Seigneur le remplisse tout de luy-mesme. Certes la cause pourquoy nous ne lecevons pas la gj^ace de la sanctification (puis qu'une seule Communion bien faite est capable et suffisante pour nous rendre saincts et parfaits) ne provient sinon de ce que nous ne laissons pas régner nostre Seigneur en nous, comme sa bonté le désire. Il vient en nous, ce bien-aymé de nos âmes , et il trouve nos cœurs tous pleins de désirs , d'affections et de petites volontez : ce n'est pas ce qu'il cherche ; car il les veut trouver vuides , pour s'en rendre le maistre et le gouverneur. Et pour monstrer combien il le desin^, il dit à son amante sacrée qu'elle le mette comme un cachet sur son cœur, afin que rien n'y puisse entrer que par sa permission et selon son bon plaisir. Or, je sçay bien que le milieu de vos cœurs est vuide (autrement ce seroit une trop grande infidélité) ; je veux dire que nous avons non seulement rejette et détesté le péché mortel , ains toute sorte d'affection mauvaise ; mais las ! tous les coins et recoins de nos cœurs sont pleins de mille choses indignes de paroistre en la présence de ce Roy souverain, lesquelles (ce semble) luy lient les mains, afin de l'empescher de nous départir les biens et les grâces que sa bonté avoit désiré de nous faire , s*il nous eust trouvez préparez. Faisons donc , de nostre costé, ce qui est de nostre pouvoir pour nous bien préparer
h recevoir ce pain supersubstantiel , nous abandonnant totalement à la divine Providence , non seulement pour ce qui regarde les biens temporels , mais principalement les spirituels , respandant en la présence de la divine bonté toutes nos affections , désirs et inclinations , pour luy estre entièrement sousmis, et nous asseurons que uostr^ Seigneur accomplira de son costé la promesse qu'il nous a faite de nous transformer en luy, eslevant nostre bassesse jusque à estr^ unie avec sa grandeur.
L'on peut bien communier pour diverses fins; comme pour demander à Dieu d'estre délivrez de quelque tentation ou affliction , soit pour nous ou pour nos amis , ou pourveu que ce soit sous ceste condition de nous unir par ce moyen plus parfaitement à Dieu : ce qui n'arrive pourtant pas bien souvent ; car au temps de l'affliction , l'on est ordinairement plus uny à Dieu, parce que l'on se ressouvient plus souvent de luy. Et pour ce qui est des vertus, aucunesfois il est plus à propos et meilleur pour nous de ne les pas avoir en habitude, que si nous les avions, pourveu toutesfois que nous en fassions les actes à mesure que les occasions s'en présentent : car la répugnance que nous sentons à pratiquer quelque vertu, nous doit servir pour nous humilier, et l'humilité vaut tousjours mieux que tout cela. En fin il faut qu'en toutes les prières et demandes que vous ferez à Dieu , vous ne les fassiez pas seulement pour vous, ains que vous observiez de dire tousjours nous, comme nostre Seigneur nous l'a ^enseigné en l'Oraison Dominicale , oii il n'y a ny 7non , ny mien , ny moy : cela s'entend que vous ayez l'intention de prier Dieu qu'il donne la vertu ou la grac« que vous luy demandez pour vous , à tous ceux qui en ont la mesme nécessité, et que ce soit tousjours pour vous unir davantage avec luy; car autrement nous ne devons demander ny désirer autre chose , ny pour nous , ny pour le prochain , puis que c'est la fin pour laquelle les Sacremens sont instituez. Il faut
522 ENTRETIEN XVin,
donc que nous correspondions à ceste intention de nostre Seigneur, les recevant pour ceste mesme fin ; et ne faut pas que nous pensions que communiant ou priant pour les autres, nous y perdions quelque chose, sinon que nous offrissions à Dieu ceste communion ou prière pour la satisfaction de leurs péchez; car alors nous ne satisferions pas pour les nostres : mais pourtant le mérite de la comm:\nion et de la prière nous demeureroit; car nous ne seau rions mériter la grâce les uns pour les autres : il n'y a que nostre Seigneur qui l'ait peu faire. INous pouvons bien impetrer des grâces pour les autres ; mais les leur mériter, nous ne le pouvons pas faire.
La prière que nous avons faite pour eux, augmente nostre mérite, tant pour la recompense de la grâce en ceste vie ^ que de la gloire en l'autre. Et si une personne ne faisoit pas attention de faire quelque chose pour la satisfaction de ses péchez , la seule attention qu'elle auroit de faire tout ce qu'elle fait pour le pur amour de Dieu suffiroit pour y satisfaire » puis que c'est une chose asseurée, que qui pourroit faire un acte excellent de charité , ou un acte d'une parfaite contrition , satisferoit pleinement pour tous ses péchez.
Vous voudriez, peut estre , sçavoir comme vous cognoistrez SI vous profitez par le moyen de la réception des Sacremens. Vous le cognoistrez , si vous vous avancez par les vertus qui leur sont propres ; comme si vous tirez de la Confession l'amour de vostre propre abjection et l'humitité; car ce sont les vertus qui luy sont propres , et c'est tousjours par la mesure de l'humilité que l'on recognoist nostre avancement. Ne voyez-vous pas qu'il est dit que quiconque s'humiliera sera exalté? estre exalté, c'est estre avancé. Si vous devenez, par le moyen de la tres-saincte Communion, fort douée (puis que c'est la vertu qui est propre à ce sacrement qui est tout doux, tout suave, tout miel), vous retirerez le fruict qui luy est propre, et ainsi vous vous avancerez ; mais si au contraire
VOUS ne devenez point plus humble ny plus douce, vous mériterez que Ton vous levé le pain, puis que vous ne voulez point travailler. Je voudrois bien que Ton allast simplement, quand il nous viendroit le désir de communier, le demandant à la Supérieure avec résignation d'accepter humblercent le refus, si on le nous fait ; et si on nous octroyé nostre demande, aller à la Communion avec amour. Bien qu'il y ait de la mortification à le demander, il ne faut pas laisser pour cela ; car les filles qui entrent en la Congrégation , n'y entrent que pour se mortifier ; et les Croix qu'elles portent les en doivent faire ressouvenir. Que si l'inspiration venoit à quelqu'une de ne pas communier si souvent que les autres, à cause de la cognoissance qu'elle a de son indignité, elle peut demandera la Supérieure, attendant le jugement qu'elle en fera avec une grande douceur et humilité.
Je voudrois aussi que l'on ne s'inquietast point, quand Ton entend parler de quelque défaut que nous avons , ou de quelque vertu que nous n'avons pas ; mais que nous bénissions Dieu dequoy il nous a descouver t le moyen d'acquérir la vertu et de nous corriger de l'imperfection , et puis prendre courage de nous servir de ces moyens. Il faut avoir des esprits généreux qui ne s'attachent qu'à Dieu seul , sans s'arrester aucunement à ce que nostre partie inférieure veut , faisant gaigner la partie supérieure de nostre ame , puis qu'il est entièrement en nostre pouvoir, avec la grâce de Dieu, de ne jamais consentir à l'inférieure. Les consolations et tendretez ne doivent pas estre désirées, puis que cela ne nous est pas nécessaire pour aymer davantage nostre Seigneur. Il ne faut donc point s'arrester à considérer si Ton a de bons sentimens ; mais il nous faut faire ce qu'ils nous feroient faire si nous les avions. Il ne faut pas aussi estre si tendres à se vouloir confesser de tant de menues imperfections, puisque mesmenous ne sommes pas obligez de nous confesser des péchez véniels, si nous ne voulons : mais quand on s'en confesse , il faut
^.2^ ENTHETIEN X'/lII.
avoir la volonté résolue de s'en amender; autrement ce seroit un abus de s'en confesser. Il ne faut pas non plus se tourmenter quand l'on ne se souvient pas de ses fautes pour s'en confesser; car il n'est pas croyable qu'une ame qui fait souvent son examen , ne remarque bien pour s'en ressouvenir les fautes qui sont d'importance : pourtant de petits et légers défauts, vous en pouvez parler avec nostre Seigneur, tontes les fois que vous les appercevrez : un abaissement d'esprit, un souspir suffit pour cela.
Vous demandez comment vous pourrez faire vostre acte de contrition en peu de temps : je vous dis qu'il ne faut presque point de temps pour le bien faire, puis qu'il ne faut Autre cbose qui se prosterner devant Dieu en esprit d'humilité et de repentance de l'avoir offensé.
Vous desirez en second lieu que je vous parle de l'Office : je le veux bien ; et je vous dis premièrement qu'il se faut préparer pour le dire, dés l'instant que l'on entend la cloche qui nous y appelle, et faut, à l'imitation de S. Bernard, demander à nostre cœur que c'est qu'il va faire ; et non seulement en ceste occasion , mais aussi entrant à tous nos exercices, afin que nous apportions à chacun d'iceux l'esprit qui luy est propre ; car il ne seroit pas à propos d'aller à l'Office comme à la récréation : à la récréation , il faut porter un esprit amoureusement joyeux, et en l'Office un esprit sérieusement amoureux. Quand l'on dit, Deiis in adjutorium meum intende, il faut penser que nostre Seigneur nous dit réciproquement : Et vous, soyez attentifs à moy.
Que celles qui entendent quelque peu ce qu'elles disent à l'Office employent lîdellement ce talent selon le bon plaisif de Dieu , qui le leur a donné pour les ayder à se retenir recueillies par le moyen des bonnes affections qu'elles en pourront tirer; et que celles qui n'y entendent rien :-o tiennent simplement attentives à Dieu, ou bien qu'ell^r: fassent des eslancemens amoureux, tandis que l'autre Ghœi?^
dit le verset, et qu'elles font les pauses. Il faut aussi considérer que nous faisons le mesme office que les Anges , quoy qu'en divers langage , et que nous sommes devant le mesme Dieu devant lequel les Anges tremblent ; et tout ainsi qu\in homme qui parleroit à un Roy se rendroit fort attentif, craignant de faire quelque faute; que si, nonobstant tout son soin, il loy aavenoi*J'en faire, il rougiroit incontinent, tout de mesme en devons-nous faire à l'Oifice, nous tenant dessus nos gardes, crainte de faillir. Il est encor requis d'avoir attention de bien prononcer et dire selon qu'il est ordonné , sur tout au commencement : que s'il nous arrive d'y faire quelque manquement, il faut s'en humilier sans s'en estonuer, puis que ce n'est pas chose estrange , et que nous en faisons bien ailleurs : mais s'il nous arrive d'en faire plusieurs, et que cela continue, il y a de l'apparence que nous n'avons pas conceu un vray desplaisir de nosire première faute ; et c'est ceste négligence qui nous devroil apporter beaucoup de confusion, non pas à cause de la présence de la Supérieure, mais pour le respect de celle de iJieu, qui nous est présent, et de ses Anges. Or c'est presque une régie générale, que quand nous faisons si souvent une mesme faute, c'est signe qu'on manque d'affection de s'en amender; et si c'est une chose de laquelle ou nous ait souventesfois adverties , il y a de l'apparence que l'on néglige l'advertissement.
En après , il ne faut pas avoir du scrupule de laisser en tout un Office deux ou trois versets par mesgarde, pourveu que l'on ne le fist à dessein : que si vous dormez le long d'une bonne partie de l'Ofïice, encor que vous disiez les versets de vostre Chœur, vous estes obligée de le redire; mais quand ion fait des choses qui sont nécessaires d'estr*^ faites en l'Office, comme de tousser ou cracher, ou bien que laMaistresse des cérémonies parle pour ce qui est de l'Office, alors on n'est point obligé de le redire.
Qaand Ton entre au Chœur l'OlFice estant un peu commencé, il faut se mettre en son rang avec les autres et suivre rOlïice avec elles ; et après qu'il est dit, il faut reprendre ce que le Chœur avoit desja dit devant que vous y fussiez, finissant où vous Favez pris ; 6mon il faut dire bas ce que le Chœur a dit, puis Payant atteint continuer avec luy , en cas que vostre assistance y soit vrayement nécessaire.
Il ne faut pas redire son Office pour <ivoir esté distraite en le disant, pourveu que ce ne soit pas volontairement; et encor que vous vous trouvassiez à la fin de quelque Psi hue sans estre bien asseurée si vous Pavez dit, parce que vous avez esté distraite sans y penser, ne laissez pas de passer outre, vous humiliant devant Dieu ; car il ne faut tousjours penser que Ton a eu de la négligence, quand la distraction a esté longue : car il se pourra bien faire qu'elle nous durera le long d'un Office sans qu'il y ait de nostre faute ; et pour mauvaise qu'elle fust, il ne faudroit pas s'en inquiéter, ains en faire de simples rejets de temps en temps devant Dieu. Je voudrois que jamais on ne se troublast pour les mauvais sentimens que l'on a, mais que l'on s'employast courageusement et fidellement pour n'y point consentir, puis qu'il y a bien de la différence entre sentir et consentir.
Vous voulez que je vous die quelque chose de l'Oraison. Plusieurs se trompent grandement , croyant qu'il faut beaucoup de méthode pour la bien faire , et s'empressent pour trouver un certain art qu'il leur semble estre nécessaire de sçavoir, ne cessant jamais de subtilizer et pointiller autour de leur oraison, pour voir comme ils la font ou comme ils la pourront faire à leur gré , et pensent qu'il ne faille tousser ny se remuer durant icelle, de crainte que ^'esprit de Dieu ne se retire : folie certes très-grande , comm/^ c,i l'esprit de Dieu cstoit si délicat qu'il dépendist de la méthode et 'contenance de ceux qui font l'oraison. Je ne dis pas qu'il ne ïiu-la se servir des méthodes qui sont remarquées ; mais l'on ne t> y
doit pas attacher, comme font ceux qui pensent n'avoir jamais bien fait leurs oraisons s'ils ne font leurs consideraions devant les atfections que nostre Seigneur leur donne , |ui est pourtant la fin pour laquelle nous faisons les considérations : telles personnes ressemblent à ceux qui se trouvant au lieu où il& prétendent d'aller, s'en retournent, parce qu'ils n'y sont pas venus par le chemin que l'on leur a en- SBigné. Il est neantmoins requis de se tenir en grande révérence parlant à la divine Majesté, puis que les Anges, qui sont si purs, tremblent en sa présence. Mais, mon Dieu, diront quelques-unes, je ne puis pas tousjours avoir ce sentiment de la présence de Dieu , qui cause une si grande humiliation à Famé , ny ceste révérence sensible qui me fait anéantir si doucement et agréablement devant Dieu. Or ce n'est pas aussi de celle-là que j'entends parler, ains de celle qui fait que la partie suprême et la pointe de nostre esprit se tient basse et en humilité devant Dieu , en recbgnoissance de son infinie grandeur et de nostre profonde petitesse et indignité.
Il faut aussi avoir une grande détermination de n'abandonner jamais l'oraison, pour aucune difficulté qui s'y puisse rencontrer , et de n'y aller avec aucune préoccupation de désirs d'y estre consolée et satisfaite ; car cela ne seroit pas rendre nostre volonté unie et ajustée à celle de nostre Seigneur, qui veut qu'entrant à l'oraison nous soyons résolus de souffrir la peine des continuelles distractions , seicheresse et degoust qui nous y surviendront , demeurans aussi contentes que si nous y avions eu beaucoup de consolation et de tranquillité; puis que c'est une chose certaine que nostre oraison ne sera pas moins agréable à Dieu , ny à nous moins utile , pour estre faite avec plus de difficulté ; car pourveu que nous ajustions tousjours nostre volonté avec celle de la divine Majesté, demeurans dans une simple attente et disposition pour recevoir les evcnemens d€ son bon plaisir avec
528 ENTRETIÏÏN XVIIT.
amour^ soit en l'oraison , on es autres occurrences , il fera que toutes choses nous seront profitables et ao^reables aux yeux de sa divine bonté. Ce sera donc bien faire Toraison , mes chères Filles , que de se tenir en paix et tranquillité auprès de nostre Seigneur, ou à sa veuë, sans autre désir ny prétention que d'estre avec luy et de le contenter. La première méthode doncques pour s'entretenir à l'oraison , c'est de porter quelque poinct , comme les mystères de la mort , vie et Passion de nostie Seigneur, lesquels sont les plus utiles; et c'est une chose fort rare que l'on ne puisse profiter sur la considération de ce que nostre Seigneur a fait. C'est le Mnistre souverain que le Père éternel a envoyé au monde pour nous enseigner ce que nous devions faire; et partant, outre Tobligation que nous avons de nous former sur ce divin modc^lle, nous devons grandement estre exactes à considérer ses actions pour les imiter, parce que c'est l'une des plus excellentes intentions que nous puissions avoir pour tout ce que nous faisons, que de les faire parce que nostre Seigneur lésa faiti's ; c'est à dire, pratiquer les vertus, parce que nostre Père les a pratiquées, et comme il les a pratiquées. Ce que pour bien comprendre, il les faut fidellement peser, voir et considérer en l'oraison; car l'enfant qui ayme bien son père, a une grande affection de se rendre conforme à ses humeurs, et l'imiter en tout ce qu'il fait. Il est vray, ce que vous dites, qu'il y a des âmes lesquelles ne peuvent s'arrestei ny occuper leurs esprits sur aucun mystère, estant attirées à certaine simplicité toute douce qui les tient en grande tranquillité devant Dieu, sans autre considération que de sçavoir qu'elles sont devant luy, et qu'il est tout leur bien. Elles peuvent demeurer ainsi utilement, cela est bon; mais généralement parlant, il faut faire que toutes les filles commencent par la méthode d'oraison qui est la plus seure , et qui porte à la reformation de vie et changement de mœurs , qui est celle que nous disons Qui se fait autour des mystères de la vie et de la mort
de nostre Seigneur ; on y marche en asseurance. II se faut ilonc appliquer tout à la bonne foy autour de nostre Maistre, pour apprendre ce qu'il veut que nous fassions , et mesme celles qui se peuvent servir de Fimagination , le doivent faire; mais il en faut user sobrement, fort simplement et courtement. LesSS. Peios ont laissé plusieurs considérations pieuses et dévotes desquelles Ton peut se servir pour ce sujet; car puis que ces saincts et grands personnages les ont bien faites , qui n'osera s'en servir, et qui osera refuser de •croire pieusement ce que tres-pieusement ils ont creu? Il idu^ .iller asseurément après ces personnages de telle authorité. Mais l'on ne s'est pas contenté de ce qu'ils ont laissé , -ains plusieurs personnes ont fait quantité d'autres imaginations , et c'est de celles-là dont il ne se faut pas servir à la méditation, d'autant que cela peut prejudicier.
Nous devons faire nos resolutions en la ferveur de l'oraison lors que le soleil de justice nous esclaire et nous incite par son inspiration. Je ne veux pas dire qu'il faille avoir de grands sentimens et consolations pour cela, bien, que quand Dieu nous les donne , nous soyons obligez d'en faire nostre profit et correspondre à son amour ; mais quand il ne nous les donne pas, il ne faut pas manquer de fidélité , ains vivre selon la raison et la volonté divine , et faire nos resolutions avec la pointe de nostre esprit et partie supérieure de nostre ame , ne laissant de les effectuer et mettre en pratique pour aucune sf'^heresse , répugnance ou contradiction qui se puisse présenter. Voila quant à la première façon de méditer, que plusieurs grands Saincts ont pra* tiquée comme très-bonne, quand elle est faite comme il faut.
La seconde manière de méditer est de ne point faire d'ima- ^gination , mais de se tenir au pied de la lettre , c'est à dire, méditer purement et simplement l'Evangile et les mystères de nostre foy, s'entretenant familièrement et tout simplement ^vec nostre Seigneur de ce qu'il a fait et souffert pour nous, m. 34
sans aucune représentation. Or ceste façon-cy est bien plus haute et meilleure que la première, et si elle est plus saincte et plus asseurée ; c'est pourquoy il s'y faut porter facilement, pour peu d'attrait que l'on y ait , observant en tout degré d'oraison de tenir son esprit dans une saincte liberté , ^^our suivre les lumières et mouvemens que Dieu nous y donnera* Mais pour les autres manières d'oraison plus relevées, sinon que Dieu les donne absolument, je vous prie que l'on ne s'y ingère point de soy-mesme , et sans l'advis de ceux qui conduisent. Beny soit Dieu.
Sur les vertus de S. Joseph.
Le Juste est fait semblable à la palme, ainsi que la saincte Eglise nous fait chanter en chaque feste des saincts Confesseurs ; mais comme le Palmier a une très-grande variété de proprietez particulières au dessus de tous les autres arbres , comme estant le prince et le roy des arbres , tant pour la beauté que pour la bonté de son fruict , de mesme il y a une très-grande variété de justice. Bien que tous les Justes soient justes et esgaux en justice , neantmoins il y a une grande disproportion entre les actes particuliers de leur justice, ainsi que représente la robe de l'ancien Joseph , laquelle estoit longue jusques aux talons , recamée d'une belle variété de fleurs. Chaque Juste a la robe de lajustice qui lui bat jusques auJL talons, c'est à dire, toutes les facultez et puissances de Vame sont couvertes de justice, et l'intérieur et l'extérieur ne représentent que lajustice mesme, estant juste en tous les mouvemens et actions tant intérieures qu'extérieures. Maïs pourtant, si faut-il confesser que chaque robe est recamée de diverses belles varietez de fleurs, dont l'inégalité ne les rend pas moins agréables ny moins recommandables. Le .grand S. Paul Hermite fut juste d'une justice tres-parfaite , et si neantmoins nul ne peut douter qu'il n'exerça jamais tant de
cîianté envers les pauvres comme S. Jean, qui fut pour cela appeJlé FAumosnier, ny n'eut jamais les occasions de pratiquer la magnificence ; et partant , il n'avoit pas ceste vertu en un si haut degré que plusieurs autres Saincts. Il avoit toutes les vertus; mais non pas en un si haut degré les unes que les autres. Les Saincts ont excellé, les uns en une vertu, les autres en une autre , et si bien ils sont tous sauvez : ils le sont neantmoins tres-differemment, y ayant autant de différentes sainctetés comme il y a de Saincts. Cela estant donc ainsi présupposé , je remarque trois proprietez particulières qu'a la palme , entre toutes les autres qui sont en très-grand nombre, lesquelles proprietez conviennent mieux au Sainct dont nous célébrons la feste, qui est (ainsi que la saincte Eglise nous fait dire ) semblable à la palme. 0 quel sainct est le glorieux S. Joseph ! il n'est pas seulement Patriarche , ains le Coryphée de tous les Patriarches ; il n'est pas simplement Confesseur, mais plus que Confesseur ; car dans sa confession sont encloses les dignitez des Evesques, la générosité des Martyrs et de tous les autres Saincts. C'est donc à juste raison qu'il est accomparé à la palme , qui est le roy des arbres , et lequel a la propriété de la virginité , celle de l'humilité, et celle de la constance et vaillance, trois vertus esquelles le glorieux S. Joseph a grandement excellé; et si l'on osoit faire des comparaisons , il y en auroit plu* sieurs qui maintiendroient qu'il surpasse tous les autres Saincts en ces trois vertus. Entre les palmes , se trouve le masle et la femelle. Le palmier qui est le masle , ne porte point de fruict, et si neantmoins ïl n'est pas infructueux ; car la palme femelle ne porteroit point de fruict sans luy et sans son aspect ; de sorte que si la palme femelle n'est plantée auprès du palmier masle , et qu'elle ne soit regardée de luy, elle demeure infructueuse , et ne porte point de datte qui est son fruict ; et si, au contraire , elle est regardée du palmier et soit à son aspect, elle porte (juaatité de fruicts qu'elle
produit : mais pourtant elle produit virginalement ; car elle n'est nullement touchée du palmier : si bien elle en est regardée , il ne se fait nulle union en eux deux , si qu'elle produit son fruict à Tombre et à l'aspect de son palmier; mais c'est tout purement et virginalement : le palmier ne contribue nullement de sa sub-^fance pour ceste production ; neantmoins nul ne peut dire qu'il n'ait grande part au fruict de la palme femelle , puis que sans luy elle n'en porteroit point, et demeureroit stérile et infructu*^,use. Dieu ayant destiné de toute éternité , en sa divine providence , qu'une Vierge concevroit un fils, qui seroit Dieu et homme tout ensemble , voulut neantmoins que ceste Vierge fust mariée. Mais, ô Dieu ! pour quelle raison, disent les saincts Docteurs, ordonna-il deux choses si différentes , estre vierge et mariée tout ensemble? La plus part des Pères disent que ce fust pour empescher que nostre Dame ne fust calomniée des Juifs , lesquels n'eussent point voulu exempter nostre Dame de calomnie et d'opprobre, et se fussent rendus examinateurs de sa pureté ; et que pour conserver ceste pureté et ceste virginité , il fut besoin que la divine Providence la commist à la charge et en la garde d'un homme qui fust vierge , et que ceste Vierge conceust et enfantast ce doux fruict de vie, nostre Seigneur, sous l'ombre du sainct mariage. S. Joseph donc fut comme un palmier, lequel ne portant point de fruict , n'est pas toutesfois infructueux , ains a beaucoup de part au fruict de la palme femelle; non que S. Joseph eust contribué aucune chose pour ceste saincte et glorieuse production , sinon la seule ombre du mariage , qui empeschoit nostre Dame et glorieuse jMaistresse de toutes sortes de calomnies , et des censures que sa grossesse luy eust apportées. Et si bien il n'y contribua rien du sien , il eut' neantmoins une grande part en ce fruict tres-sainct de son Espouse sacrée; car elle luy appartenoit et estoit plantée tout auprès de luy comme une glorieuse palme auprès de son bien-aymé
palmier, laqu»'!!»' , selon Tordre de la divine Providr-nre, ne pouvoit et ne dt-viii pioduire sinon sons son oinl'H* «l à son aspect; je veux du •' sou- Tond'n- du sa:; *^ iu;iii.iiie qu'ils avoient contracté ensemljl»-, mai i,ii;e qui n'estoil point selon l'ordinaire, tant pour la communication des biens extérieurs, comme pour l'union et conjonction des biens intérieurs. 0 quelle divine union entre uostre Dame et le glorieux S. Joseph ! union qui faisoitque ce bien des biens éternels, qui est nostre Seigneur, fust et appartinstàS. Joseph, ainsi qu'il appartenoit à nostre Dame ( non selon la nature qu'il avoit prise dans les entrailles de nostre glorieuse Maistresse, nature qui avoit esté formée par le sainct Esprit du tres-pur sang de nostre Dame ) ; ains selon la grâce , laquelle le rendoit participant de tous les biens de sa chère Espouse , et laquelle faisoit qu'il alloit merveilleusement croissant en perfection ; et c'est par la communication continuelle qu'il avoit avec nostre Dame , qui possedoit toutes les vertus en un si haut degré , que nulle autre pure créature n'y sçauroit parvenir : neantmoins le glorieux S. Joseph estoit celuy qui en approchoit d'avantage : et tout ainsi comme l'on void un miroir opposé aux rayons du Soleil recevoir ses rayons tres-parfaitement , et un autre miroir estant mis vis à vis de celuy qui les reçoit , bien que le dernier miroir ne prenne ou reçoive les rayons du Soleil que par réverbération , les représente pourtant si naïfvement , que l'on ne pourroit presque pas juger lequel c'est qui les reçoit immédiatement du Soleil, ou celuy qui est opposé au Soleil, ou celuy qui ne les reçoit que par réverbération : de mesme »n estoit-il de nostre Dame, laquelle , comme un tres-pur miroir opposé aux rayons du Soleil de Justice, rayons qui apportoient en son ame toutes les vertus en leur perfection , perfections et vertus qui faisoient une réverbération si parfaite en S. Joseph, qu'il seriibloit presque qu'il fust aussi parfait, ou qu'il eust les vertus eu un si haut degré, comme les avoit la glorieuse Vierge
nostre Maistresse. Mais en particulier ( pour nous tenir en nostre propos commencé), en quel degré pensons-nous qu'il eust la virginité, qui est une vertu qui nous rend semblables aux Anges , si la tre^-saincte Vierge ne fut pas seulement Vierge toute pure et toute blanche , ains ( comme chante la saincte Eglise aux Respons des Leçons des Matines, Saincte et immaculée virginité, etc). elle estoit la virginité mesme? combien pensons-nous que celuy qui fut commis de la part du Père éternel pour gardien de sa virginité, ou pour mieux . dire pour compagnon, puis qu'elle n'avoit pas besoin d'estre gardée d'autre que d'elle-mesme , combien , dis-je, devoit-il estre grand en ceste vertu ? Ils avoient fait vœu tous deux de garder virginité tout le temps de leur vie , et voilÈ^ que Dieu veut qu'ils soient unis par le lien d'un sainct mariage , non pas pour les faire dédire , ny se repentir de leur vœu ; ains pour les reconfirmer, et se fortifier l'un l'autre de persévérer en leur saincte entreprise ; c'est pourquoy ils le firent encore de vivre virginalement ensemble tout le reste de leur vie. L'Espoux au Cantique des Cantiques use de termes admirables pour descrire la pudeur, la chasteté et la candeur tres-innocente de ses divins amours avec sa chère Espouse bien-aymée. Il dit donc ainsi : Nostre Sœur, ceste petite fillette, helas ! qu'elle est petite ! elle n'a point de mammelles : que luy ferons-nous au jour qu'il luy faudra parler? que si c'est un mur, faisons-luy des boulevarts d'argent; et si c'est une porte , il la nous faut renforcer et doubler d'ais de cèdre ou de quelque bois incorruptible. Voicy comme ce divin Espoux parle de la pureté de la tres-saincte Vierge , de l'Eglise, ou de l'ame dévote; mais principalement cecy s'adresse à la tres-saincte Vierge , qui fut ceste divine Sulamite par excellence au dessus de toutes les autres. Nostre Sœur elle est petite , elle n'a point de mammelles , c'est à dire , elle ne pense point au mariage : car elle n'a ny sein ny soin pour cela. Que luy ferons-nous au jour qu'il luy faudra parler?
Qu'est-ce à dire cela, au jour qu'il luy faudra parler? Le divin Espoiix ne lui parle-il pas tousjours, quand il luy plaist? Au jour qu'il luy faudra parler, cela veut dire, de la parole principale , qui est quand on pari ' aux filles de les marier ; d'autant que c'est une parole d'importance , puis qu'il y va du choix et de l'eslection d'une vocation et d'un estât auquel il faut par après demeurer. Que si c'est (dit le sacré Espoux) un mur, faisons luy des boulevarts d'argent; si c'est une porte, au contraire, que nous la veûillions enfoncer, nous la doublerons ou renforcerons d'ais de cèdre, qui est un bois incorruptible. Latres-glorieuse Vierge estoit une tour, et des murailles bien hautes , dans l'enclos desquelles l'ennemy ne pouvoit nullement entrer, ny nulle sorte de désirs, autres que de vivre en parfaite pureté et virginité ; que luy ferons-nous? car elle doit estre mariée , celuy qui luy a donné ceste resolution de la virginité l'ayant ainsi ordonné. Si c'est une tour ou une muraille , establissons au dessus des boulevarts d'argent, qui au lieu d'abattre la tour, la renforceront davantage. Qu'est-ce queleglorieux S. Joseph, sinon un fort boulevart qui a esté estably au dessus de nostre Dame , puis qu'estant son Espouse , elle luy estoit sujette, et il avoit soin d'elle? au contraire donc que S. Joseph fust estably au dessus de nostre Dame pour luy faire rompre son vœu de virginité , il luy a esté donné pour compagnon d'icelle , et afin que la pureté de nostre Dame peust plus admirablement persévérer en son intégrité sous le voile tit l'ombrage du sainct mariaif <'t de la saincte union qu'ils avoient par ensemble. Si la trcs-saincte Vierge est une porte ( dit le Père éternel ) , nous ne voulons pas qu'elle soit ouverte; car c'est une porte Orientale, par laquelle nul ne peut entrer ny sortir : au contraire il la faut doubler et renforcei' de bois incorruptible, c'est à dire luy donner un compagnon en sa pureté , qui est le grand S. Joseph, lequel devoit pour cest eifet surpasser tous les Saincts , voire les Anges et les
536 t ENTRETIEN XIX.
Chérubins inesmes en ceste vertu tant recommandable de l^ virginité , vertu qui le rendit semblable au palmier , ains que nous avons dit.
Passons à la seconde propriété et vertu que je trouve an palmier : je dis, selon mon propos, qu'il se fait une juste ressemblance et conformité entre S. Joseph et la palme en leur vertu ; vertu qui n'est autre que la tres-saincte humilité : car encore que la palme soit le prince des arbres, elle est neantmoins le plus humble; ce (m'elle tesmoigne en ce qu'elle cache ses fleurs au printemps, oii tous les autres^ arbres les font voir, et ne les laisse paroistre qu'au gros des chaleurs : la palme tient ses fleurs resserrées dedans des bourses qui sont faites en forme de gaines ou estuis, qui nous représentent très-bien la différence des âmes qui tendent à la perfection d'avec les autn^s, la <lifTorence des justes d'avec ceux qui vivent selon le monrlo; cai- les mondains et les hommes terrestres (|ui vivcMit selon les loix de la terre,, dés qu'ils ont quelque bonne pensée ou quelque cogitation qui leur semble estre cligne d'estre estimée, ou s'ils ont quelque vertu, ils ne sont jamais en repos jusqnes à tant qu'ils l'ayent manifestée et fait cognoistre à tous C(Mix qu'ils rencontrent; en quoy ils courent le mesme risque que lesarbres qui sont prompts au printemps de jelter leurs fleurs ,^ comme sont les amandiers; car si d'aventure la gelée les surprend, ils périssent et no portent poii.c Je iruict. Ces hommes mondains, qui sont si légers à inné espanouïr leurs fleurs au printemps de cette vie mortelle pai un esprit d'orgueil et d'ambition, courent, tousjours fortune d'estre pris par la gelée qui leur fait perdre les fruicts de leurs actions : au contraire, les Justes tiennent tousjours toutes leurs fleurs resserrées dans l'estuy de la tres-saincte humilité, et ne les font point paroistre tant qu'ils peuvent, jusques aux grosses chaleurs, lorsque Dieu, ce divin Soleil de Justice, viendra à rechauffer puissamment leur cœur en la vie éternelle, où ils porteront
à jamaîs le doux fruict de la félicité et de Timmortalité. La palme ne laisse point voir ses ilenrs juesques àtant que l'ardeur véhémente du Soleil vienne à faire fendre ses gaines, estuis ou bourses, dans lesquelles elles sont encloses; après quoy soudain elle fait voir son fruict : de mesme en fait Tame juste ; car elle tient cach«h's j k^ ilenrs, c'est à dire ses vertus, sous le voile de la tris-saiiul ; humilité, jusques à la mort, en laquelle nostre Seigneur les fait esclorre, et les ?aisse paroistre au dehors, d'autant que les fruicts ne doivent pas tarder à paroistre. 0 combien ce grand Sainct dont nous parlons fut fidèle en cecy ! il ne se peut dire selon sa perfection; car, nonobstant ce qu'il estoit, en quelle pauvreté et en quelle abjection ne vescut-il pas tout le temps de sa vie! pauvreté et abjection sous laquelle il tenoit cachées et couvertes ses grandes vertus et dignitez. Mais quelles dignilez , mon Dieu ! estre gouverneur de nostre Seigneur ! et non seulement cela, mais estre encore son père putatif 1 mais estre Espoux de sa très saincte Mère! 0 vrayement, je ne doute nullement que les Anges, ravis d'admiration, ne vinssent troupes à troupes le considérer et admirer son humilité, lors qu'il tenoit ce cher enfant dans sa pauvre boutique, où il travailloit de son mestier pour nourrir et le fils et la mère qui luy estoient commis. Il n'y a point de doute, mes chères Sœurs, que S. Joseph ne fust plus vaillant que David , et n'eust plus de sagesse que Salomon ; neantmoins le voyant réduit en l'exercice de la charpenterie, ««ui ecit peu juger cela, r'il n'eust esté esclairé de la lumière céleste, tant il tenoit resserrez tous les dons signalez dont Dieu l'avoit gratifié? mais quelle sagesse n'avoit-il pas, puis que Dieu luy donnoit en charge son Fils très - glorieux , et qu'il estoit choisi pour estre son gouverneur? Si les Princes de la terre ont tant de soin (comme estant une chose très-importante) de donner un gouverneur qui soit des plus capables à leurs enfants, puis que Dieu pouvoit faire que le gouverneur
de son Fils fust le plus accompli homme du monde en toutes sortes de perfections, selon la dignité et excellence de la chose gouvernée, qui estoit son Fils tres-glorieux , Prince universel du Ciel et de la terre, comment se pourroit-il faire que Payant peu, il ne Tait voulu et ne Fait fait? Il n'y a donc nul doute que S. Joseph n'ait esté doué de toutes les. grac(3s et de tous les dons que meiitoit la charge que le Perô éternel luy vouloit donner de l'économie temporelle et domestique de nostre Seigneur, et de la conduite de sa famille, qui n'estoit composée que de trois, qui no/zs représentent le mystère de la tres-saincte et tres-adorahle Trinité ; non qu'il y ait de la comparaison , sinon en ce qui regarde nostre Sei< gneur, qui est l'une des personnes de la tres-saincte Trinité: car quant aux autres, ce sont des créatures; mais pourtant nous pouvons dire ainsi que c'est une Trinité en terre, qui représente en quelque façon la tres-saincte Trinité : Marie, Jésus et Josepli ; Joseph, Jésus et Marie ; Trinité merveilleusement recommandable et digne d'estre honnorée.
Vous entendez donc combien la dignité de S. Joseph estoit relevée, et comme il estoit rempli de toutes sortes de vertus: neantmoins vous voyez d'ailleurs combien il estoit rabaissé et humilié plus qu'il ne se peut dire ny imaginer. Ce seul exemple suffit pour le bien entendre. Il s'en va en son pays et en sa ville de Bethlehem, et nul n'est rejette de tous les logis que luy (au moins que l'on sçache) ; si qu'il fut contraint de se retirer, et conduire sa chaste Espouse dans une estable, parmi les bœufs et les asnes. 0! en quelle extrémité estoit réduite son abjection et son humilité! Son humilité fut la cause (ainsi que l'explique S. Bernard) qu'il voulut quitter nostre Dame quand il la vcid enceinte; car S. Bernard dit qu'il fît ce discours en soy-mesme : Et qu'est cecy? Je sçay qu'elle est vierge; car nous avons fait un vœu par ensenible de garder nostre virginité et pureté, à quoy elle ne voudroit aucunement manquer j d'ailleurs je voy qu'elle est
enceinte et qu'elle est mère : comment se peut faire ([ue la maternité se trouve en la virginité, et que la virginité n'empesche point la maternité? 0 Dieu ! (dit-il en soy-mesme) ne seroit-ce point peut-estre ceste glorieuse Vierge dont les Prophètes asseurent qu'elle concevra et sera mère du Messie? 0! si cela est, à Dieu ne plaise que je demeure avec elle, moy qui en suis si indigne! Mieux vaut que je l'abandonne secrettement à cause de mon indignité, et que je n'habite point d'avantage en sa compagnie. Sentiment d'une huiiiilité admirable, et laquelle fit escrier S. Pierre dans la nacelle oii il estoit avec nostre Seigneur, lorsqu'il veid sa toute-puis- Bance manifestée en la grande prise qu'il fit des poissons, au seul commandement qu'il leur avoit fait de jetter les îîlets dans la mer : 0 Seigneur (dit-il, tout transporté d'un semblable sentiment d'humilité que S. Joseph), retire-toy de moy, car je suis un homme pécheur, et partant ne suis pas digne d'estre avec toy! Je sçay bien (vouloit-il dire) que si je me jette en la mer, je periray ; mais toy qui es tout-puissant, marcheras sur les eaux sans danger; c'est pourquoy je te supplie de te retirer de moy, et non pas que je me retire de toy. Mais si S. Joseph estoit soigneux de tenir resserrées ses vertus sous l'abry de la tres-saincte humilité , il avoit un soin très-particulier de cacher la précieuse perle de sa virginité; c'est pourquoy il consentit d'estre marié, afin que personne ne peust le cognoistre, et que dessous le saint voile du mariage il peust vivre plus à couvert. Sur quoy les Vierges et celles ou ceux qui veulent vivre chastement , sont enseignez qu'il ne leur suffit pas d'estre vierges, s'ils ne sont humbles, et s'ils ne resserrent leur pureté dans la boite précieuse .de l'humilité; car autrement il leur arrivera tout ainsi qu'aux folles Vierges, lesquelles, faute d'humilité et de charité miséricordieuse, furent rechassées des nopces de VEspoux, et partant furent contraintes d'aller aux nopces du i, jfionde , où Fou u'obseiye pas ie conseil de PEspoux céleste^
qui dit qii^il faut esire humble pour entrer aux nopces, je veux dire qu'il faut pratiquer Fhumilité : Car, dit-il, allant aux nopees, ou estant invité aux nopces, prenez la dernière place : en quoy nous voyons combien Fhumilité est nécessaire pour la conservation de la virginité , puis qu'indubitablement aucun ne sera du céleste banquet et du festin nuptial que Dieu prépare aux \ierges en la céleste demeure, sinon en tant qu'ii sera accompagné de ceste vertu. L'on ne tient pas les choses précieuses, surtout les onguens odoriferans, en l'air; car, outre que ces odeurs viendroient à s'exhaler, les mousches les gasteroient, et feroient perdre leur prix et leur valeur : de mesme les âmes justes, craignant de perdre le prix et la valeur de leurs bonnes oeuvres, les resserrent ordinairement dans une boite, mois non dans une boite commune, non plus que les onguens précieux, ains dans^ une boite d'albastre (telle que celle que saincte Magdeleine respandit ou vuida sur le chef sacré de nostre Seigneur, lors qu'il la restablit en la virginité non essentielle, uiais reparée , laquelle est quelquefois plus excellente , estant acquise et rétablie par la pénitence , que non pas celle qui , n'ayant point reçu de tare, est accompagnée de moins d'humilité). Cette boite d'albastre est doncques l'humilité , dans laquelle nous devons, à l'imitation de nostre Dame et de S. Joseph, resserrer nos vertus et tout ce qui nous peut faire estimer des hommes, nous contentans de plaire à Dieu, etdemeurans sous le voile sacré de l'abjection de nous-mesmes, attendans (ainsi que nous avons dit) que bien venant pour nous retirer au lieu de seureté, qui est la gloire, fasse luy-mesme paroistre nos vertus pour son honneur et gloire. Mais quelle plus parfaite humilité se peut imaginer que celle de S. Joseph (je laisse à part celle de nostre Dame; car nous avons desja dit que S. Joseph recevoit un grand accroissement en toutes les vertus par forme de réverbération que celles de la tressaincte Yiergo faisoient en lui)? Il a une ties-graude par>
en ce thresor divin qu'il avoit chez luy, qui est nostre Seigneur et nostre Maistre ; et cependant il se tient si rabaissé et humilié , qu'il ne semble point qu'il y ait de part; et toutesfois il luy appartient plus qu'à nul autre, après la Iressaincte Vierge; et nul n'en peut douter, puis qu'il estoit de sa famille, et le fils de son espouse qui luy appartenoit.
J'ay accoustumé de dire, que si une colombe (pour rendre la comparaison plus conforme à la pureté des Saincts dont je parle) portoit en son bec une datte, laquelle elle laissast tomber dans un jardin, diroit-on pas que le palmier qui en viendroit appartient à celuy à qu2 est le jardin? Or, si cela est ainsi, qui pourra douter que le S. Esprit ayant laissé tomber ceste divine datte, comme un divin colombeau, dans le jardin clos et fermé de la tres-saincte Yierge (jardin scellé et environné de toutes parts des bayes du sainct vœu de virginité et chasteté toute immaculée) lequel appartenoit au glorieux S. Joseph, comme la femme ou l'espouse àl'espoux, qui doutera, dis-je, ou qui pourra dire que ce divin palmier , qui porte des fruicts qui nourrissent à l'immortalité, n'appartient quant et quant à ce grand S. Joseph, lequel pourtant ne s'en esleve point davantage, n'en devient point plus superbe , ains en devient tousjours plus humble? 0 Dieu ! qu'il faisoit bon voir la révérence et le respect avec lequel il traitoit^ tant avec la mère, qu'avec le fils! Que s'il avoit bien voulti quitter la mère, ne sçachant encore tout à fait la grandeur de sa dis^nité, en quelle admiration et profond anéantissement estou-il par après, quand il se voyoir estre tant honnoré que nostre Seigneur et nostre Dame se rendissent obeyssans à ses volontez , et ne fissent rien que par 5on commandement? Cecy est une chose qui ne se peut comprendre; c'est pourquoy il nous faut passer à la troisiesme propriété que je remarque estre en la palme, qui est la vaillance , constance et force , vertus qui se sont trouvées en un degré fort eminent en nostre Sainct. La palme a une force et
%i% ENTRETIEN XîX.
une vaillance, et mesme une constance très-grande au dessus de tons les autres arbres; aussi est-elle le premier de tous. La palme, monstre ses forces et sa constance en ce que plus elle est chargée, et plus elle monte en haut, et devient plus haute ; ce qui est toi&t contraire non seulement aux autres arbres, mais à toutes autres choses; car plus on est chargé, et plus Ton s'abaisse contre terre : mais la palme monstre sa force et sa constance , en ne se sousmetfant ny abaissant jamais pour aucune charge que Ton mette sur elle ; car c'est son instinct de monter en haut, et partant elle le fait sans que Ton l'en puisse empescher. Elle monstre sa vaillance, en ce que ses feuilles sont faites comme des espées, et semble en avoir autant pour batailler comme elle porte de feuilles. C'est certes à très-juste raison que S. Joseph est dit ressembler à la palme; car il fut tousjours fort vaillant, constant et persévérant. Il y a beaucoup de différence entre la constance et la persévérance, la force et la vaillance. Nous appelions un homme constant, lequel se tient ferme et préparé à souffrir les assaux de ses ennemis , sans s'estonner ny perdre courage durant le combat ; mais la persévérance regarde principalement un certain ennuy intérieur qui nous arrive en la longueur de nos peines , qui est un ennemy aussi puissant que l'on en puisse rencontrer. Or la persévérance fait que l'homme mesprise cest ennemy, en telle sorte qu'il en demeure victorie/ix par une continuelle égalité , et sousmission à la volonté tîe Dieu. La force , c'est ce qui fait que l'homme résiste puissamment aux attaques de ses ennemis; mais la vaillance est ud'^* vertu qui fait que l'on ne se tient pas seulement prest poui combattre, ny pour résister quand l'occasion s'en présente, mais que l'on attaque l'ennemy à l'heure mesme qu'il ne dit mot. Or nostre glorieux S. Joseph fut doué de toutes ces vertus, et les exerça merveilleusement bien. Pour ce qui est de sa constance, combien, je vous prie, la fit-il paroistre, lors que voyant nostre Dame enceinte, et
ne sçachant point comment cela se pou voit faire (mon Dieu ! quelle détresse , quel ennuy, quelle peine d*esprit n'avoit-il pas); neantmoins, il ne se plaint point, il n'en est point plus rude ny plus mal gracieux envers son espouse , il ne la maltraicte point pour cela, demeurant aussi doux et aussi respectueux en son endroit qu'il soiiloitestre. Mais quelle vaillance et quelle force ne tesmoigue pas la victoire qu'il remporta sur les deux plus grands ennemis de Fliomme, le diable et le monde? et cela par la pratique exacte d'une tres-parfaite humilité , comme nous avons remarqué en tout le cours de sa vie. Le diable est tellement ennemi de l'humilité , parce que, manque de l'avoir, il fut dechassé du Ciel et précipité aux enfers (comme si l'humilité pouvoit mais, dequoy il ne Fa pas voulu choisir pour compagne inséparable) , qu'il n'y a invention ny artifice duquel il ne se serve pour faire decheoir l'homme de ceste vertu , et d'autant plus qu'il sçait que c'est une vertu qui le rend infiniment agréable à Dieu ; si que nous pouvons bien dire : Vaillant et fort est l'homme qui, comme S. Joseph, persévère en icelle , parce qu'il demeure tout ensemble vainqueur du diable et du monde , qui est rempli d'ambition , de vanité et d'orgueil.
Quant à la persévérance contraire à cet ennemy intérieur, qui est l'ennuy qui nous survient en la continuation des choses abjectes , husailiantes , pénibles , des mauvaises fortunes , s'il faut ainsi dire , ou bien es divers accidens qui nous arrivent ; ô ! combien ce Sainct fut esprouvé de Dieu et des hommes mesmes en son voyage ! L'Ange luy commande de partir promptem-^^nt et de mener nostre Dame et son fils très-cher en Egypte ; le voilà que soudain il part sans dire mot : il ne s'enquiert pas , Où iray-je ? quel chemin tiendray-je? dequoy nous nourrirons-nous? qui nous y recevra? il part d'aventux'e avec ses outils sur son dos, afin de gaigner sa pauvre vie et celle de sa famille à la sueur de son visagç» 0 î combieû cet ennuy dont nous parlons le devoit
presser, veu mesmement que l'Ange ne luy avoit point dit le temps qu'il y devoit estre; si qu'il ne pouvoit s'establir nulle demeure asseurée , ne sçachant quand l'Ange luy commanderoit de s'en retourner. Si S. Paul a tant admiré Tobey*sance d'Abraham , lorsque Dieu luy commanda de sortir or; sa terre , d'autant que Dieu ne luy dit pas de quel costé ii iroit , ny moins Abtabam ne luy demanda pas : Seigneur, vous me dites que je sorte ; mais dites-moy donc si ce sera par la porte du midy ou du coslé de la bise ; ains il se mettoit en chemin, et alloit selon que l'esprit de Dieu le conduisoit; combien est admirable ceste parfaite obeyssance de S. Joseph ! L'Ange ne luy dit point jusques à quand il demeureroit en Egypte , et il ne s'en enquiert pas : il y demeura l'espace de cinq ans, comme la pluspart croyent, sans qu'il s'informast de son retour, s'asseurant que celuy qui avoit commandé qu'il y allast, lui commanderoit de rechef quand il s'en faudroit retourner; à quoy il estoit tousjours prest d'obeïr. Il estoit en une terre non seulement estrangere, mais ennemie des Israélites ; d'autant que les Egyptiens se ressentoient encore dequoy ils les avoient quittez, et avoient esté cause qu'une grande partie des Egyptiens avoient esté submergés, lors qu'ils les poursuivoient. Je vous laisse à penser quel désir devoit avoir S. Joseph de s'en retourner , à cause des continuelles craintes qu'il pouvoit avoir emmy les Egyptiens. L'ennuy de ne sçavoir quand il en sortiroit , devoit sans doute grandemement affliger et tourmenter son pauvre cœur; nea'p^moins il demeure tousjours luy-mesme, tousjours doux , tranquille et persévérant en sa sousmission au bon plaisir de Dieu , auquel il se laissoit pleinement conduire ; car comme il estoit juste, il avoit tousjours sa volonté ajustée, jointe et conforme a celle de Dieu. Estre juste, n'est autre chose qu'estre parfaitement uny à la volonté de Dieu , et y estre tousjours conforme en toutes sortes d'evenemens , soit prospères, ou adverses. Que S. Joseph ait esté en toutes
occasions tousjours parfaitement soumis à la divine volonté, nnl n'en peut douter : et ne le voyez-vous pas? Regardez comment l'Ange le tourne à toutes mains : il luy dit qu'il faut aller en Egypte , il y va ; il commande qu'il revienne , il s'en revient', Dieu veut qu'il soit tousjours pauvre , qui est une des plus puissantes espreuves qu'il nous puisse faire, et il s'y sousmet amoureusement, et non pas pour un temps, car ce fut toute sa vie; mais de quelle pauvreté? d'une r^)auvreté mesprisée, rejetlée et nécessiteuse. La pauvreté voiontaire dont les Religieux font profession est fort aymable, d'autant qu'elle n'empesche pas qu'ils ne reçoivent et prennent les choses qui leur seront nécessaires , défendant et les privant seulement des superfluitez; mais la pauvreté de S» Joseph, de nostre Seigneur et de nostre Dame n'estoit pas telle ; car encor qu'elle fust volontaire , d'autant qu'ils l'aymoient chèrement^ elle ne laissoitpas pourtant d'estre abjecte, rejettée , mesprisée et nécessiteuse grandement ; car chacun tenoit ce grand Sainct comme un pauvre charpentier, lequel sans doute ne pou voit pas tant faire , qu'il ne leur manquast plusieurs choses nécessaires , bien qu'il se peinast avec une affection nompareille pour l'entretien de toute sa petite famille , après quoy il se sousmettoit tres-humblement à la volonté de Dieu en la continuation de sa pauvreté et de son abjection, sans se laisser aucunement vaincre ny terrasser par l'ennuy intérieur, lequel sans doute luy faisoit maintes attaques. Mais il demeuroit tousjours constant en la sousmission, laquelle (comme toutes ses autres vertus) alloit continuellement croissant et se perfectionnant; ainsi que de nostre Dame , laquelle gaignoit chaque jour un surcroist de vertus et de perfections qu'elle prenoit en son Fils tres-sainct, lequel ne pouvant croislre en aucune chose , d'autant qu'il fut dés l'instant de sa conception tel qu'il est et sera éternellement , faisoit que la saincte famille en laquelle il estoit , alloit tousjours croissant et avançant en perfection , nostre in. 35
S46 ENTRETIEN XlX.
Dame tirant sa perfection de sa divine bonté , et S. Joseph la recevant (comme nous avons desja dit) par l'entremise de nostre Dame.
Que nous reste-il plus à dire maintenant , sinon que nous ne devons nullement douter que ce glorieux Sainct n'ait beaucoup de crédit dans le ciel auprès de celuy qui Ta tant favorisé que de l'y eslever en corps et en ame ; ce qui est d'autant plus probable que nous n'en avons nulle relique çà bas en terre , et il me semble que nul ne peut douter de ceste vérité : car comme eust peu. refuser ceste grâce à S. Joseph celuy qui luy avoit esté si obeyssant tout le temps de sa vie? Sans doute que nostre Seigneur descendant aux limbes, fut arraisonné par S. Joseph en ceste sorte : Monseigneur, ressouvenez-vous , s'il vous plaist , que quand vous vinstes du Ciel en terre, je vous receus en ma maison, en ma famille ; et que dés que vous fustes nay , je vous receus entre mes bras : maintenant que vous devez aller au Ciel , conduisez- moy avec vous ; je vous receus en a>a famille , recevez-moy maintenant en la vostre , puis que vous y allez ; je vous ay porté entre mes bras , maintenant prenez-moy sur les vostres ; et comme j'ay eu soin de vous nourrir et conduire durant le cours de vostre vie mortelle , prenez soin de moy et de me conduire en la vie immortelle. Et s'il est vray , ce que nous devons croire , qu'en vertu du tres-sainct Sacrement que nous recevons, nos corps ressusciteront au jour du jugement, comment pourrions-nous douter que nostre Seigneur ne fîst monter quant et luy au Ciel , en corps et en ame , le glorieux S. Joseph, qui avoit eu l'honneur et la grâce de le porter si souvent entre ses bénits bras, ausquels nostre Seigneur se plaisoit tant? 0 combien de baisers luy donnoit-il fort tendrement de sa bénite bouche pour recompenser en quelque façon son travail ! S. Joseph donc est au Ciel en corps et en ame, c'est sans doute. 0 combien serons-nous heureux ..« aous pouvons mériter d'avoir
part en ses sainctes intercessions ! car rien ne luy sera refusé, ny de nostre Dame, ny de son Fils glorieux : il nous obtiendra, si nous avons confiance en luy, un sainct accroissement en toutes sortes de \eitus , mais spécialement en celles que nous avons trouvé qu'il avoit en plus haut degré que toutes autre» , qui sont la tres-saiiicte pureté de corps et d'esprit, la tres-aymable vertu d'humilité , la constance , vaillance et persévérance ; vertus qui nous rendront victorieux en ceste vie de nos ennemis , et qui nous fei ont mériter la grâce d'aller jouyr en la vie éternelle, des recompenses qui sont préparées à ceux qui imiteront l'exemple que S. Joseph leur a donné estant en ceste vie ; recompense qui ne sera rien moindre que la félicité éternelle , en laquelle nous jouirons de la claire vision du Père , du Fils et du sainct Esprit. Dieu soit beny.
Auquel il est demandé quelle prétention nous devons avoir entrant en Religion.
La question que nostre Mère me fait de vous déclarer, mes chères Filles , la prétention que l'on doit avoir pour entrer en Religion, est bien la plus importante, la plus nécessaire et la plus utile qui se puisse faire. Certes, mes chères Filles, plusieurs filles entrent en Religion, qui ne sçavent pas pourquoy. Elles viendront en un parloir, elles verront des Religieuses avec un visage serein, tenant bonne mine, bien modestes , fort contentes , elles diront en elles-mesmes : Mon Dieu ! qu'il fait bon là ! allons-y ; aussi bien le monde nous fait mauvaise mine; nous n'y rencontrerons point nos )reteutions. Une autre dira : Mon Dieu ! que l'on chante bien là dedans ! Les autres y viennent pour y rencontrer la paix , les consolations et toutes sortes de douceurs , disant en leur pensée : Mon Dieu! que les Religieuses sont heureuses! ^iies sont hors du bruit de père, de mère, qu ne font