‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 126 sur 135 · S FNTRFTTÏÏN XX · texte numérisé non relu

S FNTRFTTÏÏN XX

autre cliose que crier ; ou ne sçauroit rien faire qui les contente; c'est tous] ours à recommencer : nostre Seigneur promet à ceux qui quittent le monde pour son service plusieurs consolations; allons donc en Religion. Voicy , mes clieres Filles, trois sortes de prétentions qui ne valent rien pour entrer en la maison de Dieu. Il faut, par nécessité, que ce soit Dieu qui bastisse la cité, ou autrement, bien qu'elle fust oastie , il la faudroit ruiner. Je veux croire , mes cheres' Filles, que vos prétentions sont toutes autres, et partant que vous avez toutes bon cœur, et que Dieu bénira cotte petite troupe commençante. Il me vient en l'esprit deux similitudes pour vous donner à entendre sur quoy et comment vostre prétention doit estre fondée pour estre solide ; mais je me contenteray d'en expliquer une qui suffira. Posez le cas qu'un architecte veuille bastir une maison , il fait deux choses : premièrement, il considère si son bastiment doit servir pour quelque particulier, pour un Prince, ou bien pour un Roy, à cause qu'il faut qu'il y procède de différente manière ; puiè il calcule à loisir, si ses moyens sont bastans pour cela ; car qui se voudroit mesler de bastir une haute tour, et qu'il n'eust pas dequoy fournir à son bastiment, on se mocqueroit de luy, d'avoir commencé une chose, de laquelle il ne pourroit sortir à son honneur : puis il faut qu'il se résolve de ruiner le vieil bastiment qui est en la place où il en veut édifier un nouveau. Nous voulons faire un grand bastiment, mes cheres Filles, qui est d'édifier chez nous la demeure de Dieu. Partant, considérons bien meurement si nous avons suffisamment du courage et de la resolution, pour nous ruiner nous-mesmes et nous crucifier, ou plustost pour permettre à Dieu mesme de nous ruiner et nous crucifier, afin qu'il nous reedifie pour estre le temple vivant de sa Majesté. Je dis donc, mes cheres Filles, que nostre' unique prétention doit estre de nous unir à Dieu , comme Jesus- Christ s'est uny à Dieu son Père eu mourant sur la Croix ;

car je n'entends point vous parler de ceste union générale qui se fait par le Baptesme, où les Chrestiens s'unissent à Dieu en prenant ce divin Sacrement, el caractère du Christianisme, et s'obligent à garder ses commandemens , ceux de la saincte Eglise, s'exercer aux bonnes œuvres, pratiquer les vertus de la Foy, Espérance et Charité , et partant leur union est valable , et peuvent justement prétendre au Para* dis. S'unissant par ce moyen à Dieu comme à leur Dieu , ils ne sont point obligez à davantage ; ils ont atteint leur but par la voye générale et spacieuse des commandemens. Mais quant à vous, mes chères Filles , il n'en va pas ainsi; car outre ceste commune obligation que vous avez avec tous les Chrestiens, Dieu, par un amour tout spécial, vous a choisies pour estre ses chères espouses. Il faut sçavoir comment , et qiie c'est d'estre Religieuses : c'est estre reliées à Dieu par la continuelle mortification de nous-mesmes , et ne vivre que pour Dieu, nostre propre cœur servant tousjours à sa divine Majesté , nos yeux , nostre langue , nos mains et tout le reste le servant continuellement. C'est pourquoy vous voyez que la Religion vous fournit des moyens tous propres à cest effet, qui sont l'oraison, les lectures, silence, retraite du propre cœur, pour se reposer en Dieu seul , eslancemens continuels à nostre Seigneur. Et parce que nous ne sçaurions arriver à cela que par une continuelle pratique de mortification de toutes nos passions , inclinations , humeurs et aversions, nous sommes obligez à veiller continuellement sur nous-mesmes , afin de faire mourir tout cela. Sçachez , mes chères Filles, que si le grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeurera tout seul; mais s'il pourrit, il rapportera au centuple : la parole de nostre Seigneur y est toute claire, sa tres-saincte bouche l'ayant elle-mesme prononcée; par conséquent, vous qui prétendez à l'habit, et vous autres qui prétendez à la saincte profession , regarde? bien plus d'une fois si vous avez assez de resolution ]jour

mourir à vous-mesmes , et ne vivre qu'à Dieu. Pesez bien le tout : le temps est encore long pour y penser, avant que vos voiles soient teints en noir; car je vous déclare, mes chères Filles, et je ne vous veux point flatter : quiconque désire vivre selon la nature, qu'il demeure au monde; et ceux qui sont déterminez de vivre selon la grâce, qu'ils^ viennent en la Religion , laquelle n'est autre chose qu'un» escole de l'abnégation et mortification de soy-mesme : c'est pourquoy vous voyez qu'elle vous fournit de plusieurs outils de mortification, tant intérieurs qu'extérieurs. Mais , mon Dieu ! me direz-vous, ce n'est pas cela que je cherchois; je pensois qu'il suflîsoit pour estre bonne Religieuse, d'avoir désir de bien faire l'oraison , avoir des visions et révélations, voir des Anges en forme d'homme, estre ravie en extase, aymer bien la lecture des bons livres. Et qucy? j'estois si vertueuse , ce me sembloit , si mortifiée , si humble ! tout le monde m'admiroit. N'esloit-ce pas bien estre humble de par« 1er si doucement à ses compagnes des choses de dévotion, raconter les sermons estant chez soy, traiter doucement avec ceux du logis, sur tout quand ils ne contredisoient point? Certes, mes chères Filles , cela estoit bon pour le monde; mais la Religion veut que l'on fasse des œuvres dignes de sa vocation ; c'est à dire, mourir à soy-mesme en toutes choses, tant à ce qui est bon à nostre gré , qu'aux choses mauvaises et inutiles. Pensez-vous que ces bons Religieux du désert, qui sont parvenus à une si grande union avec Dieu, y soient arrivez en suivant leurs inclinations ? Certes , nenny, ils se sont mortifiez es choses les plus sainctes; et bien qu'ils eussent grand goust à chanter les divins Cantiques, à lire, prier, et autres choses, ils ne le faisoient point pour se contenter eux-mesmes. Nullement ; au contraire, ils se privoient volontairement de ces plaisirs , pour s'adonner à des œuvres de travail, et pénibles. Il est bien vray, certes, que les âmes Heligieuses reçoivent mille suavitez et contentemens, parmy

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les mortifications et les exercices de la saincte Religion; car c'est principalement à elles que le S. Esprit départ ses précieux dons. Partant , elles ne doivent rechercher que Dieu et la mortification de leurs humeurs, passions et inclinations en la saincte Religion ; car si elles cherchent autre chose, elles n'y trouveront jamais la consolation qu'elles prétendent. Mais il faut avoir un courage invincible pour ne nous point lasser avec nous-mesme», parce que nous aurons tousjours quelque chose à faire et à retrancher. L'office des Religieux doit estre de bien cultiver leur esprit, pour en déraciner toutes les mauvaises productions que nostre nature dépravée fait bourjonner tous les jours, si bien qu'il semble qu'il y ait tousjours à refaire. Et comme il ne faut pas que le labou- *ieur se fasche, puis qu'il ne mérite pas d'estre blasmé, pour /avoir point recueilly une bonne prise, pourveu neantmoins qu'il ait eu soin de cultiver bien la terre et de la bien ensemencer, de mesme le Religieux ne doit point se fascher, s'il ne recueille pas si tost les fruicts de la perfection et des vertus, pourveu qu'il ait une grande fidélité de bien cultiver la terre de son cœur, en retranchant ce qu'il apperçoit estre contraire à la perfection , à laquelle il s'est obligé de prétendre , puis que nous ne serons jamais parfaitement guéris que nous ne soyons en Paradis. Quand vostre Règle vous dit que Ton demande les livres à l'heure assignée, pensezvous que ce soit pour l'ordinaire ceux qui vous contentent le plus que l'on vous donne? Nullement; ce n'est pas là l'intention de ]b Re{^'^. Et ainsi des autres exercices. Une Sœur se sentira, ce luy semble, fort portée à faire Toraison, à dire F Office , à estre en retraite , et on luy dit : Ma Sœur, allez à la cuisine ; ou bien , faites telle ou telle chose. C'est une mauvaise nouvelle pour une fille qui est bien dévote. Je dis donc qu'il faut mourir, afin que Dieu vive en nous ; car il est impossible d'acquérir l'union de nostre ame avec Dieu par un autre moyen, que par la mortification. Ces pa-

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rôles sont dures j II faut mourir; mais elles sont suivies d'une grande douceur. C'est afin d'estre unies h. Dieu par ceste mort. Vous devez scavoir que nulle personne sage ne met point le vin nouveau dans un vieil vaisseau. La liqueur du divin amour ne peut entrer où le vieil Adam règne : il faut de nécessité le destruire. Mais comment, me direz-vous, le destruire? Comment, mes chères Filles? par Fobeyssance punctuelle à vos Règles. Je vous asseure, de la part de Dieu, que si vous estes fidèles à faire ce qu'elles vous enseignent , vous parviendrez , sans doute , au but que vous voulez prétendre, qui est de vous unir à Dieu. Remarquez que je dis faire ; car l'on n'acquiert pas la perfection en croisant les bras : il faut travailler à bon escient à se dompter soymesme , et vivre selon la raison , la Règle et l'obeyssance , et non pas selon les inclinations que nous avons apportées du monde. La Religion tolère bien que nous apportions nos mauvaises habitudes, passions et inclinations, mais non pas que nous vivions selon icelles. Elle nous donne des Règles pour servir à nos cœurs de pressoirs , et en faire sortir tout ce qui est contraire à Dieu.Vivez donc courageusement selon icelles. Mais , me dira quelqu'une , mon Dieu ! comment feray-je? je n'ay point l'esprit de la Règle. Certes, ma chère Fille, facilement je vous croy; c'est chose qui ne s'apporte point du monde à la Religion. L'esprit de la Règle s'acquiert en pratiquant fidellement la Règle. Je vous dis de mesme de la saincte humilité et douceur, fondement de ceste Congrégation : Dieu nous la donnera infailliblement, pourveu t[ue nous ayons bon cœur, et fassions nostre possible pout i'acquerir : bien\ieureux serons-nous , si un quart d'heure, devant que mourir, nous nous trouvons revestus de ceste Tobbe ; toute nostre vie sera bien employée , si nous l'occupons à y coudre fantost une pièce , tantost une autre ;, car ce sainct habit ne se fait pas avec une pièce seulement; il est requis qu'il y en ait plusieurs. Vous estimez peut-estre que

la perfection se doit trouver toute faite , et qu'il ne faille faire autre chose que de la mettre sur nostre teste , comme une autre robbe : nenny , mes chères Filles , nenny ; il n'en va pas ainsi. Vous me dites, ma Mère, que nos Sœurs le? Prétendantes sont de bonne volonté ; mais que la force leuv manque pour faire ce qu'elles voudroient, et qu'elles ressentent leurs passions si fortf^s, qu'elles craignent bien de commencer à marcher. Courage ! mes chères Filles ; je vous ay dit plusieurs fois que la Religion estoit une escole où l'on apprend sa leçon : le maistre ne requiert pas tousjours que les escoliers sçachent sans faillir leur leçon ; il suffit qu'ils ayent attention de faire leur possible pour l'apprendre. Faisons ainsi ce que nous pourrons : Dieu se contentera, et nos Supérieurs aussi. Voyez- vous pas tous les jours les personnes qui apprennent à tirer des armes? ils tombent souvent : de mesme en font ceux qui apprennent à monter achevai; mais ils ne se tiennent pas pourtant vaincus; car autre chose est d'estre quelquesfois abbatus , et autre chose absolument vaincus. Vos passions par fois vous font teste , et pour cela vous direz : Je ne suis pas propre pour la Religion , à cause que j'ay des passions; non , mes chères Filles , il n'en va pas ainsi : la Religion ne fait pas grand triomphe de façonner un esprit tout fait, une ame douce' et tranquille en ellemesme ; m.ais elle estime grandement de réduire à la vertu les âmes fortes en leurs inclinations; car ces ames-là, si elles sont fidèles, elles passeront les aulnes, acquérant par la pointe de l'esprit ce que les auties ont sans peine. On ne requiert pas de vous que vous n'ayez point de passions (il n'est pas en vostre pouvoir, et Dieu veut que vous les ressentiez jusques à la mort, pour vostre plus grand mérite), ny mesme qu'elles soient peu fortes ; car ce seroit dire qu'une ame mal habituée ne peut estre propre à servir Dieu : le monde se trompe en ceste pensée ; Dieu ne rejette rien de ce oii la malice ne se rencontre point : car dites-moy, je vous prie , qua

peut mais une personne d'estre de telle ou telle température, sujette à telle ou telle passion ? Le tout gist donc aux actes que nous en faisons par ce mouvement , lequel dépend de nostre volonté, le péché estant si volontaire, que sans nostre consentement il n'y a point de peclié. Posez le cas que la colère me surprenne, je luy diray : Tourne, retourne, crevc si tu veux ; si ne feray-je rien en ta faveur, non pas seule^ ment prononcer une pa/'ole selon ton mouvement. Dieu nous a laissé ce pouvoir; autrement ce seroit, en nous demandant de la perfection, nous obliger à chose impossible, et partant injustice , laquelle ne se peut rencontrer en Dieu. A ce propos il me vient en pensée de vous raconter une histoire qui vous est propre. Lors que Moyse descendit de la montagne d'où il venoit de parler à Dieu , il veid le peuple qui , ayant fait un veau d'or, l'adoroit : espris d'une juste colère du zèle de la gloire de Dieu , il dit (en se tournant vers les Lévites) : S'il y a quelqu'un qui tienne le party de Dieu , qu'il prenne l'espée en main pour tuer tout ce qui se présentera à luy, sans espargner ny père , ny mère , ny frère , ny sœur ; qu'il mette tout à mort. Les Lévites prirent donc l'espée en main , et le plus brave c'estoit celuy qui en tua le plus. De mesme, mes chères Filles, prenez l'espée de la mortification en main pour tuer et anéantir vos passions; et celle qui en aura le plus à tuer, sera la plus vaillante , si elle veut coopérer à la grâce. Ces deux jeunes âmes que voicy (dont l'une passe un peu seize ans, l'autre n'en a que quinze), elles ont peu à tuer ; aussi leur esprit n'est pas quasi nay : mais ces grandes âmes qui ont expérimenté plusieurs choses, et ont gousté les douceurs du Paradis, c'est à elles à qui appartient d^ bien tuer et anéantir leurs passions. Pour celles que vous dites, ma Mère, qui ont de si grands désirs de leur perfection , qu'elles veulent passer toutes les autres en Vertu , elles font bien de consoler un peu leur amour propre ; mais elles feront prou de suivre la Communauté en bien gardant

DE LA PT^t:TR^TTON T^!!LTGTF.USE. 5 DO

Iern\s Rep:les : car c'est îa droite voye pour arriver à Dieu. Vous estes bienheureuses, mes chères Filles , au prix de nous autres : dans le monde, lors que nous demandons le chemin, l'un dit : C'est à droite , l'autre : C'est à gauche, et enfin le plus souvent on nous trompe ; mais vous autres vous n'avez qu'à vous laisser porter. Vous ressemblez à ceux qui cheminent sur mer ; la barque les porte, ils demeurent là dedans sans soin; en se reposant ils marchent, et n'ont que faire de s'enquérir s'ils sont bien dans leur chemin : cela est du devoir des nautonniers, qui voyant tousjours la belle estoille, ceste boussole du navire, sçavent qu'ils sont en bonne voye , et disent aux autres qui sont en la barque : Courage ! vous estes en bon chemin ; suivez sans crainte. Cette boussole divine, c'est nostre Seigneur; la barque ce sont vos Règles ; ceux qui la conduisent sont les Supérieures, qui pour l'ordinaire vous disent : Marchez, nos Sœurs, par l'observance punctuelle de vos Règles; vous arriverez heureusement à Dieu ; il vous conduira seurement. Mais remarquez que je vous dis : Marchez par l'observance punctuelle et ûdelle ; car qui mesprisera sa voye sera tué , dit Salomon. Vous dites, ma Mère, que nos Sœurs disent : Cela est bon de marcher par les Règles; mais c'est la voye générale : Dieu nous attire par des attraits particuliers ; chacun a le sien spécial ; nous ne sommes pas toutes tirées par un mesme chemin. Elles ont raison de le dire , et il est véritable ; mais il est vray aussi que si cest attrait vient de Dieu, il les conduira à l'obeyssance sans doute. Il n'appartient pas à nous autres, qui sommes inférieurs, déjuger de*nos attraits particuliers ; cela est du devoir des Supérieurs, et pour cela la direction particulière est ordonnée : soyez-y bien fidèles, et vous en rapporterez le fruict de bénédiction. Si vous faites ce qui vous est enseigné, mes chères Filles, vous serez tresheureuses, vous vivrez contentes, et expérimenterez dés ce monde les faveurs du Paradis, au moins par petits eschan-

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tillons : mais prenez garde que s'il vous vient quelque goust inférieur et caresse de nostre Seigneur, de ne vous y attacher pas ; c'est comme un peu d'anis confit que rapothicaire met sur la potion amere du malade : il faut que le malade avale la médecine bien amere, pour sa santé ; et bien qu'il prenne de la main de l'apothicaire ces grains sucrez , il faut par nécessité qu'il ressente par après ces amertumes de la purgation.

Vous voyez donc clairement quelle est la prétention que vous devez avoir pour estre dignes espouses de nostre Seigneur, et pour vous rendre capables de l'espouser sur le mont de Calvaire. Vivez donc toute vostre vie et formez toutes vos actions selon icelle, et Dieu vous bénira. Tout nostre bonheur consiste en la persévérance : je vous y exhorte, mes chères Filles , de tout mon cœur, et prie sa bonté qu'il vous comble de grâce et de son divin amour en ce monde , et nous fasse tous jouyr en l'autre de sa gloire. A Dieu , mes chères Filles; je vous emporte toutes dans mon cœur : de me recommander à vos prières , ce seroit chose superflue ; car je croy de vos pietez, que vous n'y manquez point. Je vous envoyeray tous les jours de l'autel ma bénédiction, et cependant recevez-la au nom du Père, du Fils et du sainct Esprit.

Sur le document de ne rien demander, et ne rien refuser.

Ma Mère , je parlois un jour à une excellente Religieuse, qui me demandoit si ayant désir de communier plus souvent que la Communauté , on le peut demander à la Supérieure. JeJuy dis que si j'estois Religieux, je pense que je ferois cecy : je ne demanderois point à communier plus souvent que la Communauté le faict ; je ne demanderois point à porter la haire, le cilice, la ceinture, à faire des jeusnes extraordinaires, ny disciplines , ny aucune autre chose -, je me

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confonferoîs de suivre en tout et par tout la Communauté : si j'estois robuste, je ne mangerois pas quatre fois le jour; mais si on me faisoit manger quatre fois, je le ferois et ne dirois rien ; si j'e^ifois débile , et que l'on ne me fist munger qu'une fois le jour, je ne mangerois qu'une fois le jour, sans penser si je serois débile ou non. Je veux peu de choses; ce que je veux, je le veux fort peu ; je n'ay presque point de désirs ; mais si j'estois àrenaistre, je n'en aurois point du tout : si Dieu venoit àmoy, j'irois aussi àluy ; s'il ne vouloit pas venir à moy , je me tiendrois là , et n'irois pas à luy. Je dis donc qu'il ne faut rien demander ny rien refuser, mais se laisser entre les bras de la providence divine , sans s'amuser à aucun désir, sinon à vouloir ce que Dieu veut de nous. S. Paul pratiqua excellemment cet abandonnement au mesme instant de sa conversion : quand nostre Seigneur l'eut aveuglé , il dit tout incontinent : Seigneur, que vous plaist-il que je fasse ? et dés lors il demeura dans l'absolue dépendance de ce que Dieu ordonneroit de luy. Toute nostre perfection gist en la pratique de ce poinct ; et le mesme S. Paul escrivant à un de ses disciples, luy défend entre autres choses de ne point laisser occuper son cœur par aucun désir ; tant il avoit de cognoissance de ce défaut.

Vous me dites : S'il ne faut pas désirer les vertus , pourquoy est-ce que nostre Seigneur a dit : Demandez, et il vous sera donné? 0 ma iille ! quand je d«s qu'il ne faut rien demander ny rien désirer, j'entends pour les choses de la terre ; car pour ce qui est des vertus, nous les pouvons demander : et demandant l'amour de Dieu, nous les comprenons; car il les contient toutes.

Mais pour l'employ extérieur, ne pourroit-on pas ( dites- Vous) désirer les charges basses, parce qu'elles sont plus pénibles et qu'il y a plus à faire, et à s'humilier pour Dieu f Ma fille , David disoit qu'il aymoit mieux estre abject en la maison du Seigneur, que d'estre grand parmy les pécheurs ;

Et il est bon , Seigneur (dit-iî) , que vous m'ayez humilié , afin d'apprendre vos justifications. Or neantmoins ce désir est fort suspect , et peut estre une cogitation humaine. Que sçavez-vous si ayant désiré des charges basses, vous aurez la force d'agréer les abjections qui s'y rencontrent? Il vous y pourra venir beaucoup de degousts et d'amertumes : que si bien maintenant vous vous sentez la force de souffrir la mortification et l'humiliation , que sçavez-vous si vous l'aurez tousjours? Bref, il faut tenir le désir des charges, quelles qu'elles soyent, basses ou honorables, pour tentation ; il est tousjours meilleur de ne rien désirer, mais se tenir prestes pour recevoir celles que l'obeyssance nous imposera; et fussent-elles honorables ou abjectes, je les prendrois et recevrois humblement, sans en dire un seul mot, sinon que l'on m'interrogeast , et lors je respondrois simplement la vérité comme je la penserois.

Vous me demandez comme l'on peut pratiquer ce document de la saincte indifférence dans les maladies. J'en trouve au sainct Evangile un parfait modèle en la belle-mere de S. Pierre. Geste bonne femme estant dans le lit avec une grosse fièvre, pratiqua plusieurs vertus; mais celle que j'admire le plus est ceste grande remise qu'elle fît d'ellemesme à la providence de Dieu et au soin de ses Supérieurs, demeurant en sa fîevre, tranquille , paisible et sans aucune inquiétude , ny sans en donner à ceux qui estoient auprès d'elle. Chacun sçait touLesfois comme les febricitans en sont travaillez ; ce qui les empesche de reposer, et leur donne mille autres ennuis. Or ceste grande remise que nostre malade fait d'elle-mesme entre les mains de ses Supérieurs, fait qu'elle ne s'inquiète point, ny ne se met en soucy de sa santé , ny de sa guerison ; elle se contente de souffrir son mal avec douceur et patience. 0 Dieu! qu'elle estrfît lifMireuse , ceste bonne femme ! Certes elle meritoir } i

prinst soin d'elle, comme firent aussi les Apostreb, c^ui ^uui-

DE NE RTEN DEMANDER. 5on

▼eurent à sa guerison sans en estre sollicitez par elle , ains par la charité et commisération de ce qu'elle souffroit. Heureux seront les Religieux et Religieuses qui feront ceste grande et absolue remise entre les mains de leurs Supérieurs, lesquels, par le motif de la charité, les serviront et pourvoyront soigneusement à tous leurs besoins et nécessitez; car la charité est plus forte et presse de plus près que la nature. Ceste chère malade sçavoit bien que nostre Seigneur estoit en Capharnaum , qu'il guerissoit les malades : cependant elle ne s'inquietoit point , ny ne se mettoit en peine pour luy envoyer dire ce qu'elle souffroit. Mais ce qui est encore plus admirable , c'est qu'elle le void en sa maison , où il la regarde, et elle le regarde aussi; et si elle ne luy dit pas un seul mot de son mal , pour l'exciter à avoir pitié d'elle, ny ne s'empresse à le toucher pour estre guérie. Or, ceste inquiétude d'esprit que l'on a emmy les souffrances et maladies (à laquelle sont sujets non seulement les personnes du monde , mais aussi bien souvent les Religieux) part de l'amour propre et déréglé de soy-mesme. Nostre febricitante ne fait aucun cas de sa maladie ; elle ne s'attendrit point à la rencontre; elle la souffre sans se soucier que l'on la plaingne , ny que l'on procure sa guerison ; elle se contente que Dieu la sçache , et ses Supérieurs qui la gouvernent. Elle void nostre Seigneur dans sa maison, comme souverain Médecin , mais elle ne le regarde pas comme tel (si peu elle pensoit à sa guerison ), ains elle le consideroit comme son Dieu, à qui elle*appartenoittant saine que malade, estant aussi contente malade que possédant une pleine santé. 0! combien plusieurs eussent usé de finesse pour estre guéris de nostre Seigneur, et eussent dit qu'ils demandoient la santé pour le mieux servir, craignant que quelque chose ne luy manquast! Mais ceste bonne femme ne pensoit rien moins que cela, faisant voir sa résignation , en ce qu'elle ne demanda point jsa guerison. Je ne veux pas dire pourtant qu'on ne la puisso

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bien demander à nostre Seigneur, comme à celny qui nons la peut donner, avec ceste condition : Si telle est sa volonté; car nous devons tousjours dire : Fiat vohintas tua. Il ne suffit pas d'estre malade et d'avoir des affliclions , puis ((ue Dieu le veut; mais il le faut estre comme il le veut, quand il le veut , autant de temps qu'il veut , et en la façon qu'il luy plaist que nous le soyons , ne faisant aucun choix ny rebut de quelque mal ou affliction que ce soit , tant abjecte ou deshonoràble nous puisse-t'elle sembler ; car le mal et l'affliction sans abjection enlle })ien souvent le cœur, au lieu de l'humilier. Mais quand on a du mal sans honneur, ou que le deshonneur mesme, l'avilissement et l'abjection sont nostre mal, que d'occasions d'exercer la patience, l'humilité, ia modestie, et la douceur d'esprit et de cœur ! Ayons donc un grand soin, comme ceste bonne femme, de tenir nostre cœur en douceur, faisant profit comme elle de nos maladies ; car elle se leva si tost que nostre Seigneur eut chassé la fièvre , et le servit à table. En quoy certes elle tesmoigna une grande vertu, et le profit qu'elle avoitfait de sa maladie, de laquelb' estant quitte, elle ne veut user de sa santé que pour le service de nostre Seigneur, s'y employant au mesme instant qu'elle l'eut recouvrée. Au reste , elle n'est pas comme ces personnes du monde qui ayant une maladie de quelque jours, il leur faut les semaines et les mois pour les refaire. Nostre Seigneur estant sur la Croix , nous fait bien voir comme il faut mortifier les tendretez ; car ayant une grande soif, il ne demanda pourtant point à boire , mais manifesta simplement sa nécessité, disant : J'ay soif. Apres quoy il fit un acte , de très-grande sousmission ; car quelqu'un luy ayant tendu au bout d'une lance un morceau d'esponge trempée dans du vinaigre pour le désaltérer, il la sucça avec ses bénites lèvres. Chose estrange ! il n'ignoroit pas que c'estoit un breuvage qui augmentoit sa peine ; neantmoins il le prit tout simplement, sans rendre tesmoignage que cela le faschoit, ou qu'il

DE NK RTEN DEMANDER. 56!

lîe Teust pas trouvé bon , pour nous apprendre avec quelle sousmission nous devons prendre les remèdes et viandes présentées , quand nous sommes malades , sans rendre tant de tesmoignages que nous en sommes degoustcz et ennuyez, voire mesme quand nous serions en doute que cela accroistroit nostre mal. Helas ' si nous avons tant soit peu d'incommodité, nous faisons tout au contraire de ce que nostre doux Maistre nous a enseigné ; car nous ne cessons de nous lamenter, et ne trouvons pas assez de personnes , se semble , pour nous plaindre et raconter nos douleurs par le menu. Nostre mal , quel qu'il soit , est incomparable , et celuy que les autres souffrent n'est rien au prix. Nous sommes plus chagrins et impatiens qu'il ne se peut dire ; nous ne trouvons rien qui aille comme il fautpour nous contenter. En fin, c'est grande compassion combien nous sommes peu imitateurs de !a patience de nostre Sauveur, lequel s'oublioit de ses douleurs et ne taschoit point de les faire remarquer par les hommes , se contentant que son Père céleste , par l'obeyssance duquel il les souffroit,les considerast , et appaisast son courroux envers la nature humaine pour laquelle il patissoit.

Demandez-vous ce que je désire qui vous demeure le plus engravé dans Tesprit , à fin de le mettre en pratique? Eh ! que vous diray-je , mes tres-cheres Filles , sinon ces deux chères paroles que je vous ay desja tant recommandées? Ne desirez rien, ne refusez ^ie ). En ces deux mots je dis tout; car ce document comprend la pratique de la parfaite indifférence. Voyez le pauvre petit Jésus en la crèche : il reçoit la pauvreté, nudité, la compagnie des animaux, toutes les injures du temps , le froid et tout ce que son Père permet luy arriver. Il n'est pas escrit qu'il estendit jamais ses mains pour avoir les mammelles de sa mère ; il se laissoit tout à fait à son seing et prévoyance. Aussi ne refusoit-il pas tous les petits soulagemens qu'elle luy dounoit. Il recevoit les m. 3ô

services de S. Joseph, les adorations desRoys et des Bergers^ et le tout avec esgale indifférence. Ainsi nous ne devons rien désirer ny rien refuser, ains souffrir et recevoir esgalement tout ce que la providence de Dieu permettra nous arriver. Dieu nous en fasse la grâce. Dieu soit beny !

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