PLAN DE CONDUITE
(Fin de chapitre.*)
de sorte que mesme ce n'est pas chose résolue si Tamitié est vertu , bien que je le croye , quand elle est un peu bien formée, et que sa communication est honneste.
Apres tout le discours de la force de la charité pour Pannoblissement des vertus , il faut mettre la méthode d'employer la charité à cela, et il faut mettre les méditations des offrandes prises des règles de la Visitation. Puys dire qu'il faut doncques faire cet exercice tous les ans , la protestation tous les moys, l'exercice du matin tous les jours, et parmi la journée, plusieurs eslancemens de cœur et plusieurs oraysons jaculatoires, par lesquelles le feu de la charité s'enflamme de plus en plus , et brusle comm'en holocauste toutes nos actions à la gloire de Dieu , et s'accoustumei- à faire toute! choses au nom de Dieu , comme est de travailler pour Dieu , saluer pour Dieu, aymer pour Dieu, servir pour Dieu, estant impossible qu'une personne fort affectionnée à nostre Seigneur ne puisse dire en vérité que comme sa personne est à Dieu , aussi sont toutes ses actions ; les pécheurs le disent
1 On a suppléé par des points , dans le cours de l'ouvrage , aux mots que Ton n'a pu lire, et qui avoient été altérés ou détruits par le temps.
aussi , mays ils mentent, où les affectionnés disent la vérité. Ces oraysons jaculatoires peuvent servir à cela. Hé! Seigneur, je suis vostre , mon amy est mien et moy je suis sienne; ma vie c'est Jesus-Christ : 0 Seigneur, ou que je ne face rien, ou que tout soit à vostre gloire. Et Gloria Patri et Filio ; Non nobis , Domine , non noois. Cela soit pour les actions fréquentes ordinaires , et qui ne peuvent estre prévues. Car celles qui peuvent estre previies , il les faut dédier spécialement et purifier l'intention ; et si elles durent, renou^ veller souvent de peur du change. 0 que bienheureux sont ceux qui sçavent faire le despouillement de soy-mesme duquel nous avons parlé ci-dessus! car par ce moyen ils n'ont qu'à faire un petit soupir ou un petit regard de Dieu pour tesmoignage qu'ils confirment leurs- despouillemens et qu'ils ne veulent rien qu'en Dieu et pour Dieu, et qu'ils ne s'ayment eux-mesmes ni chose du monde que pour cela.
Comme l'amour employé les vertus cardinales, et premièrement la prudence.
Un fleuve sortoit au lieu de délices pour arrouser le paradis terrestre, qui de là se divisoit en quatre chefs K Or l'homme, sans doute, est le paradis du paradis mesme, puisque le paradis terrestre n'estoit fait pour estre le séjour de l'homme , comme l'homme a esté fait pour estre le séjour de Dieu. En ce second paradis mystique, Dieu a fait sourdre et jaillir le fleuve de la rayson et lumière naturelle , de laquelle il est dit : La lumière de vostre visage est marquée sur nous. Et ce fleuve , que Dieu fait sourdre , pour arrouser tout l'homme en toutes ses facultés et exercices, se divise en quatre chefs, selon les quatre parties ou régions de nostre ame qui produisent les actions humaines et libres ; car, sur
* Gen., lî.
Fenf endement public, la lumière naturelle respand le 1 . fleuve
de la prudence qui nous porte à iiostre entendement
à véritablement discerner le mal qui doit estre évité d'avec le bien qui doit estre fait. (2) La justice , qui règne principalement en la volonté , puisqu'elle n'est autre chose qu'une perpétuelle et constante volonté de mud'-e à chascun ce qui luy est deu. Le 3. fleuve est celuy de la tempérance, qui gouverne Fappetit de convoitise. Le 4. celui de force, qui gouverne l'appétit irascible. Et puys ces quatre fleuves se jeparent en plusieurs autres, affin que toutes les actions humaines soyent bien adressées par la rayson à l'honnesteté et félicité naturelle. Or outre cela nostre Seigneur voulant favoriser l'homme pieux , affin de rendre le paradis du cœur huniciin plus aggreable et délicieux , il faict sourdre sur la cime de la partie supérieure de nostre ame , une fontaine surnaturelle que nous appelions grâce , composée de la foy, espérance et charité, qui espancbe ses eaux sur toute nostre ame , et l'arrouse tout entièrement , la rendant gracieuse à merveilles et grandement aymabli^ à sa divine Majesté ; et non seulement cela, mais en v; . ' ' 'f» la charité, qui la rend active, elle respand sur les puiss.i ;! >s de nostr'ame, certaines vertus qui sont de mesme espèce , ou au moins toutes semblables aux quatre vertus cardinales, et pour cela elles portent leurs noms : sur l'entendement elle pousse une prudence sainte , sur la volonté une justice sacrée , sur l'appétit de la convoitise une tempérance religieuse, et sur l'appétit .rascible une force dévote. Si que par ces quatre fleuves toutes i:*s actions humaines sont addressées par la charité à l'honfiesteté et félicité surnaturelle qui consiste en l'union avec Dieu. Et d'autant que ces vertus qui flueii^ de la charité, comme de leur source , sont supérieures aux quatre vertus cardinales , si elles les rencontrent en quelqu'ame, elles les réduisent à l'obeyssance de la charité , se meslent avec elles, et les perfectionnent comme Je vin perfectionne l'eau avec
iO OPUSCULES
laquelle il se mesle. Que si elles ne treuvent point de vertus naturelles en Tame où la charité les produit, elles suppléent à l^ur défaut ; y ayant cette différence entre le meslange du vin et de l'eau et celui des vertus infuses et acquises, que le vin seul est meilleur que Teau , où les vertus infuses , estant seules, ne sont pas si bonnes comme quand elles sont meslées avec les acquises, la grâce ne destruisant point la nature, ains la perfectionnant sans qu'elle perde rien de sa force. La comparayson estant meilleure de l'odeur des roses , sur laquelle les autres odeurs quoique plus excellentes
qu'elles , dont on employé ou les roses , ou l'eau rose , ou le jus de rose, en presque toutes les eaux odorantes. Car ainsy les vertus saintes perfectionnent les vertus naturelles, et en les perfectionnant s'en elles mesme et agissent plus excellemment avec icelles que sans icelles. Ainsy la charité treuvant , par exemple, S. Ambroyse si vertueux, elle le rendit soudain extrêmement parfait. Et trouvant. . . . • ••..*....*•••....•
Et enfin la prudence requiert en nous la vivacité et habileté d'esprit, la promptitude à bien remarquer et apprendre, la mémoire d.cs choses passées , l'intelligence des présentes , la prévoyance des futures, le discours, pour bien tirer conséquence d'une chose à une autre, la eu exception
des circonstances et des choses qui sont autour de nous , qui peuvent ou nuyre ou favoriser nostre dessein , et la prouvoyance, pour se garder des inconveniens et se prévaloir des occasions.
Or la prudence de la chair porte nostre entendement à bien observer ce qu'il faut faire pour jouir des biens utiles et délectables à la vie charnelle, et pour éviter les empeschemens contraires à cette jouissance. Et parce que la plus part des hommes estime ces biens là des vrays biens et'que par iceux on est rendu honnorable aux yeux des enfans du monde, on donne aussi le nom de prudence et de vertu ^ à ceux qui
sont prudens selon la chair. Il y a des vices semblables aux vertus, dit S. Augustin *, comme l'afféterie et malice est semblable à la prudence encor qu'elle soit un vice. Or les degrés de la prudence de la chair sont l'astuce , qui n'est autre chose qu'une habileté pour faire imperceptiblement et par des moyens inconnuz ou connuz, reuscir les mauvais desseins. Ne cheminans pas en astuce, dit le S. Apostre *, après qu'il avoit dit : Ayant rejetlé les cachettes de honte, c'est à dire honteuses, parce que l'astuce use de certaines cachettes et secrètes menées lesquelles estant découvertes sont honteuses à ceux qui les employent, leur ostent tout crédit et authorité. Le dol , ou tromperie , qui est l'effect et exécution de l'astuce , s'appelle fraude quand il est commis par voye d'œuvre. L'empressement après les biens mondains et la sollicitude des moyens de vivre à l'advenir.
Et il ne se peut dire, ma chère Phil., combien ceste prudence de la chair est subtile , combien d'inventions elle a pour se fourrer dans les cœurs des mortels, combien de prétextes et de moyens. On se mocque de la simplicité, et chascun veut estre estimé prudent; on colore^ cette ardeur qu'on a de nourrir les commodités de la chair, par mille moyens. Ce serpent se fourre çà et là dans la terre, il se glisse partout, quand il ne peut mordre il pique de la queue , il va en l'eau et en la terre , il va tous-jours en biaysant, les gens voués à Dieu n'en sont pas exemps , ni les Israélites au désert î Ces prudences sont maintefois emmy les cœurs religieux, comme Pline dit ^ que vers les Indes au royaume de^Suzerat il y a une herbe d'odeur pretieuse qui neantmoins est toute couverte de petits serpenteaux , et extrêmement vénéneux. Car vous verres , Phil. maintes personnes religieuses et dévotes qui ont une prudence extrêmement active et soigneuse pour les procès , pour les honneurs , pour les rangs , pour amasser, et en somme sous prétexte de certains devoirs ima^
1 Uv, IV, Corn. JuU., c. 111. — 2 II Cor., IV. — ^ Liv. Xll, c. VIII.
ginaires, de certain zèle sophistiqué et de certaine charité artificieuse.
Or vous connoistres , si la prudence est prudence de la chair, en ce qu'elle eschauffe et donne des ardeurs cuysantc'3 et pressantes, ainsy les serpenteaux qui piquoyent les Israélites es déserts, estoyent des serpens enflammés, c'est à dire desquels les piqueures donnoyent des inflammations mortelles à ceux qui en estoyent Messes, .vlais la prudence de Tamour sacré est douce, tranquille et tellement meslée de simplicité qu'il n'y a rien en elle d'empressé ni d'afl'eiclé , et en somme qui veut guérir de toutes les ardeurs du soin , de la sollicitude immodérée et de la précipitation, il faut regarder l'image du serpent eslevé au désert, c'est à dire nostre Seigneur qui n'est pas pécheur, mais qui porte l'image du pécheur, sur la croix , et estre prudent de sa divine prudence.
L'amour ne tendant qu'en Dieu , a une prudence simple , innocente et toute pure ; car en toutes ses affaires , il m est sa confiance en son Sauveur, qui le deslivrera. Il ne mesprise pas les moyens humains, mays il ne se confie nullement en iceux. L'amoiir employé la prudence ; mays il la tempère tellement qu'il ne veut point qu'elle le distrayse ny diveriisse, parce qu'il ne veut estre prudent que pour mieux aymer, et parce que l'amour divin n'est pas comme l'amour humain : l'amour humain va partout cherchant des moyens pour obtenir ce qu'il ayme ; et parce que les moyens sont divers, et que bien souvent il les ignore , il s'empresse et a une sollicitude incroyable. Il veut de l'argent pourparoistre, 2 veut des belles paroiles , il veut des belles contenances , il veut des réputations, il craint les corrivaux. Mays l'amour divin, sçachant que pour obtenir ce qu il ayme, le principal moyen est d'aymer, il s'amuse simplement à bien'aymer^ sçachant que c'est toute sa finesse, avec laquelle il doit gaigner son object : c'est pourcjuoy il est simple et sage. Gomme
DE SPIRITUALlUl. 12
VOUS voyes Madeleyne , laquelle avec c^tte unique attention au Sauveur, faict mieux ses besoignes que sainte Marthe avec son empressernonf, Ainsy Eliezer, qui avoit un bon inaistœ, ne va polul cherchant de ruse ny d'astuces pour estre salarié, se contentant de bien servir. Mays Jacob , qui sert un maistre ruse, il use aussi de finesse et dextérité pour estre recompensé de ses peynes. Ceux qui servent le monde, qui à tout propos cherchent des recompenses , ils ont besoin d'user de finesses ; mays ceux qui servent Dieu n'ont point de plus grande finesse que la simplicité, qui les faict marcher en confiance.
Il est vray qu'en ce que les philothées sont philanthropes, et qu'il faut qu'ils servent les hommes, ils ont besoin d'une sainte prudence, mays prudence que l'amour leur suggère admirablement. Voyes la prudence de Nathan, et comme finement il surprend David , et n'osant pas luy donner le coup du rasoir de la correction, il le luy faict prendre à luymesme de sa propre main, puys le poussant, le luy faict entrer bien avant dans la poitrine de son péché dont il (le) guérit. Yoyes la prudence de Joseph à sauver l'Egypte de la famine; voyes celle d'Abigail à divertir le courroux de David injustement indigné contre Nabal. Et l'admirable prudence de S. Paul en ce sermon faict aux Athéniens, où avec tant de sagesse il prend occasion de l'un de leurs idoles de leur annoncer le vray Dieu. Et en toute occurrence il se comporta si sagement , qu'il pouvoit bien dire en vérité ce que ses ennemys luy imposoient par la calomnie, qu'estant fin il avoit pris ses auditeurs pu' "-se et tromperie : Ouy dà, dit-il à ses chers Corinthiens * , LoLdut un fin homme et accord , je vous ay pris par tromperie; esquellesparolles il apeut-estrevouiu dire (car S. Th... ly, sa, interprestoit ces mots comme une calomnie faicte par ses ennemys qu'il rejette ) : Je n'ay voirement rien pris du vostre : mays en cela j'ay usé d'une
» Jl Cor., XU, 16.
grande finesse ; car ne prenant rien de vous^ je vous ay pris par cet artifice.
Le grand S. Augustin, au livre De moribut, monstre que les quatre vertus cardinales et toutes vertus n^ sont autre chose que Famoiu- de Dieu, qui faict tout en no:: s. Que si la vertu, dit-il, nous conduit à la vie bienheureuse, j'atfirmeray que la vertu n'est nullement autre chose, sinon le souverain amour de Dieu ; car ce qu'on dit que la vertu est divisée en quatre , on le dit , ce me semble , à raison des diverses affections qui proviennent de l'amour. Dont je ne feiay nul doute de définir en ceste sorte ces quatre vertus, desquelles, comme les noms sont en la bouche d'un chascun, ainsy pleut à Dieu que l'efficace fust es esprits, de manière que ce soit l'amour que je donne tout entier à Dieu, celuy que la tempérance... la force, un amour qui supporte volontiers toutes choses pour Dieu ; la justice, une force servant à Dieu seul, et pour cela commandant droitement à tout ce qui est su]»jet à l'homme ; la prudence, un amour qui choisit ce q^ii luy est proffitable pour s'unir avec Dieu, et rejetter i :^ui est nuysible. Et certes , Philothée , bien que la prudence soit une vertu qui guide, et qui, par conséquent, tient (le mesme) lieu entre les actions de vertus , que la lumière corporelle entre les œuvres artificielles , en sorte que comme ceux crii travaillent sans lumière sont subjets à mille fautes, de mesme ceux qui veulent exercer les vertus sans la sainte discrétion font des péchés et de grandes nullités. Comme le grand S. Anthoyne déclara en la conférence qu'il eut avec les autres Pères du désert , ainsy que raconte Gassian , qui dit que la prudence selon l'Evangile estoit l'œil et la lampe de tous les cœurs; si est-ce neantmoins que nul n'est e^Iimé prudent , pour sçavoir ce qu'il faut esviter et choysir , s'il n'est diligent à le bien exécuter, si que, encore que Farlire de la prudence ayt ses racines en l'entendement , il n neaii*
« LU), de Moribus Eccles., c. XV,
moins ses fleurs et ses fruicts de la volonté mesme , selon les philosophes, qui pour cela tesmoignent que nul ne peut estre prudent s'il n'est bon , et Ton voit une quantité de gens extrêmement sçavans es choses morales et grands discoureurs de la prattique des vertus qui en vérité n'ont nulle sorte de sagesse et )rudence , parce qu'ils parlent et entendent bien en quoy coiisiste la vertu , mays ils ne la prattiquent nullement. Certes Isaye voulant exalter l'admirable prudence de nostre Seigneur, il ne la colloque pas tant en la connoissance des yeux, comme en celle du goust : il mangera, dit-il , le beurre et le miel , en sorte qu'il sçache repreuver le mal et choysir le bien. En quoy, Philothée, vous voyes qu'il y a deux prudences selon deux connoissances : une prudence qui consiste en une science , ou par science , discours et sçavoir; l'autre, qui est une connoissance par goust, expérience et savourement : et parce que nous savourons par la volonté et l'amour, S. Augustin a eurayson de dire que la prudence chrestienne n'estoit autre chose sinon un amour discernant le bien d'avec le mal, comme s'il eust dit par les paroles du Prophète, que la prudence estoit une manducation amoureuse ou un savourement du beurre et miel spirituel , c'est à dire des suavités divines, par le moyen duquel On sçait rejetter et repreuver le mal , et eslire le bien convenable à servir à Dieu.
Geste prudence domine heureusement en l'ame, et assaisonne toutes les vertus d'une sainte discrétion, et d'une sacrée simplicité non pareille ; car elle ne s'estend qu'à plaire à Dieu et estre utile au prochain. Ceux qui ont divers amours ont aussi diverses prudences; car il faut une sorte de prudence pour acquérir les honneurs , une autre pour acquérir les richesses , une autre pour acquérir les playsirs : mays l'ame qui ne veut que Dieu n'a besoin que d'une simple et pure prudence , qui , non point par discours , mays par l'expérience de la bouté de D^eu^ gçait disceraer le bien et le mal.
Aussi vous voyes les enfans de Dieu si sages et noantmoins si simples que c'est merveille.
Il ne faut pas î::raTicl artifice à ceux qui ont une grande force, ni beauco-ip de finesse à ceux qui ont un grand cre- 'lit ; vous voyes un petit compignon lequel voulant obtenir -quelque chose du prince ou niesme du peuple, il faudra qu'il déguise ses intentions et qu'il aille accostrement s'insinuant et prattiquant son affaire ; mays un homme de grand crédit va rondement en besoigne, et à mesure qu'il a de la confiance, il propose simplement sa demande et en reuscit. Ainsy les lièvres , les renars et les cerfs , race couarde entre les animaux , ont une prudence si diverse et des ruses en si grand nombre, que c'est merveille. Le lion au contraire, l'elephant, le thoreau^ vont droit et sans finesse , et leur prudence consisto en leur vaillance et vertu. Les enfans de Dieu sont comme cela , leur sagesse est toute simple , ronde , franche ; car l'amour qui les gouverne , ayant réduit toutes choses à son obeyssance, les faict marcher selon luy. Et , comme dit S. lîierosme * , nostre Seigneur veut que nous soyons prudens, non pas pour l'offensive, mays pour la défensive ; prudens comme le serpent pour n'estre point deceus , simples comme la colombe pour ne point tromper personne.
La prudence amoureuse est humble, obeyssante, et qui se laisse conduire. Ne t' appuyé point sur ta propre prudence, dit le Sage ; et les anciens ont dit que le plus heureux estoit zeluy qui de soy est sage ; l'autre après, celuy qui escoute et croit le sage.
La prudence amoureuse se confie tout en Dieu; elle h prie, elle faict fidèlement ce qui est requis, par fidélité, mays elle attend l'issue bonne de son amant; elle cherche le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste luy estais» jousté.
DE SPlRlTIJALITé. 1/
La Simplicité,
La simplicité est contraire aux artifices , duplicités , ccni'' positions de divers genres.
En somme ou la prudence est amour, ou elle dépend de Famour, et est servente de l'amour, qui la faict marcher devant la troupe de toutes les vertus , comme nostre Seigneur qui estoit assis sur le propitiatoire , c'est à dire , sa majestueuse présence faysoit marcher la colonne de nues et de feu, devant le peuple d'Israël, comme un guide. Ainsy que nous voyons les grands faire porter les flambeaux devant eux à leurs pages, pour servir de guide à leurs pas et de ceux qui les suivent, et de phanal aux navires.
Comme la charité employé la justice.
Le second fleuve qui procède de la charité, c'est la justice, laquelle, comme dit S. Augustin, n'est autre chose qu'un amour servant à Dieu seul , et pour cela dominant droittement à tout ce qui est subjet à l'homme. Il veut dire , Philothée, que c'est un amour par lequel nous avons une constante et perpétuelle volonté de rendre à Dieu le service qui luy est d^u, et pour l'amour de Dieu ce qui appartient à un chascun.
Or il faut noter qu'il parle de la justice légale ou dominante , qui est es princes et roys , lesquels doivent servir à Dieu seul, et pour le service de Dieu, dominant droittement sur les peuples, par des loys esquitables, par la distribution raysonnable et bien proportionnée des estais et offices , par l'administration de la correction et vengeance des fautes et crimes qui se commettent en la respublique. Mays au livre XIX de la Cité , chap. xxi, il desclare plus amplement que c'est que la justice, disant que c'est une vertu qui rend à chascun son droit , c'est à dire ce qui luy appartient et luy III. 2
18 OPTiscur.ES
est den. Si que parlant cbrestiennement et joignant les deux passages de S. Augustin en une seule instruction, nous pouvons dire que la justice n'est autre chose que l'amour de Dieu, en tant que par iceluy nous avons une constante et perpétuelle volonté de rendre à chascun ce qui luy appartient.
Et certes S. Aug ne sépare point la justice de Tamour
de Dieu, monstrant, au chap. xxvi, que qui ayme Dieu luy rend toute sort*^ de devoir, et qui ayme le prochain n'offense personne, rend à chascun ce qui luy appartient. Car l'amour, sur toutes choses , désirant complaire à la chose aymée , luy rend premièrement tout devoir, et non seulement tout devoir , mays tout ce dont il se peut adviser devoir ou pouvoir estre aggreable à celuy qu'il ayme. De sorte que la charité n'est autre chose qu'une justice surabondante, car après que l'amour a faict rendre à chascun ce qu'il luy doit , il passe plus outre, et donne plus qu'il ne doit selon la rigueur de la justice ; et faict comme son maistre qui ne se contente pas de donner la bonne mesure des recompenses, mays la donne bien comble, bien pressée et sureffluente.
Or, comme remarque le grand S. Bernard *, nous sommes debteurs supérieurs, inférieurs, mays à Dieu premièrement, à qui nous devons honneur, gloire, loiiange, actions de grâces et toutes sortes de soumissions et sujettion , et pour tout ce que nous devons à Dieu.
Or (pour) ceste révérence nous avons une espèce de vertu qui s'appelle religion , par laquelle nous rendons à Dieu la révérence , hommages et soumissions que nous luy devons comme à nostre souverain Seigneur et premier principe ; d^ pour cela nous employons premièrement deux actes, l'un de l'entendement et l'autre de la volonté ; car en l'entendement nous faysons ceste connoissance que le grand S. Augustin demandoit si ardemment et le grand S. François , , Et sur cette connoissance nous establissons
» Sec. m.
l'acte de la volonté qui s'appelle leconnoissance , c'est à dire la protestation de l'excellente supériorité infinie de Dieu sur nous , et de l'infinie dépendance que nous avons de Dieu, Ur ceste protestation se faict intérieurement par les actes propres de nostre volonté qui se sousmet et faict reconnoissance à la divine iVlajesté , et par tous les autres. . . . qui rendent tesmoignage de nostre soumission, et extérieurement par des actes par lesquels nous déclarons cette soumission : et de là despendent toutes les parties et espèces de la religion, qui sont celles-cy :
I. La révérence , qui est un des actes procédant de la religion et n'est autre chose qu'une certaine vive appréhension et juste crainte de ne se pas bien comporter et manquer d'honneur et de respect envers Dieu et les choses divines ; et de cette appréhension procède un soin particulier de rendre le plus exactement qu'il se peut toutes sortes de tesmoignages de l'estime que nous faysons de la majesté et esmi-
nence de Dieu, et de nostre et de la
disproportion qu'il y a entre nous et Dieu. Et ceste sainte ajffection se respand généralement en toutes les œuvres de
religion, et est contraire à la négligence et peu d'estime
d'attention de la vénération que nous devons apporter, de la grandeur des choses divines, et de l'excellence que nous servons et honorons. Car c'est elle qui fit prendre le soin à S. iVbel de prendre le meilleur de ses troupeaux pour offrir à Dieu , comme la nonchallance contraire fit que Gain choysit le moindre ; c'est elle qui fît tomber en terre Daniel et les autres prophètes amoytié morts, devant la majesté de Dieu; c'est elle qui faict qu'emmy les tressaillemens et plus grandes consolations , nous tremblons et craignons d'estre devant une si grande majesté; c'est elle qui faict que les séraphins mesmes voyent leurs yeux et leurs pieds comme indignes de regarder Dieu et de s'arrester près luy; c'est elle qui faict dire à David Caria
grande estime de la perfection divine, faict qu'on n'ose pas en parler, crainte d'en parler peu convenablement. C'est ceste crainte chaste qui estant demeure es siècles des siècles; car si bien les saints ne craignent pas d'offencer Dieu, car ils sont asseures de vivre à jamais en sa bienveuillance, si est ce que l'inestimable estime qu'ils font de l'excellence divine faict qu'ils révèrent sa divine majesté et ont une aggreable et amoureuse appréhension de sa grandeur qui les tient en une continuelle attention soigneuse et leur donne un soin perpétuellement attentif à bien exalter la divine bonté : qui est la crainte dont il est dit que les puissances tremblent devant sa majesté, c'est à dire, elles ont un soin de l'honorer et l'estiment avec tant d'admiration et de vive attention comme si elles craignoyent de se mesprendre. Car autant que sa bonté les asseure que jamais ils ne manqueront, sa majesté les provoque à l'attention et soin et révérence.
Or cette révérence intérieure nous faict prosterner extérieurement, demeurer sur les genoux, faire des abaissemens de corps, tenir les yeux en terre , les mains jointes, porter les voiles sur nos yeux , vêtir le sac et le ciliée ; elle nous empesche de toucher les choses sacrées, qu'avec beaucoup de préparation et de protestation de nostre indignité; elle nous faict confesser nos misères et la grandeur de Dieu.
II. La dévotion en matière de religion n'est autre chose qu'une ardeur et ferveur d'esprit qui nous rend prompts à faire tout ce qui regarde le service de Dieu , vertu toute pareille à la dévotion en matière de charité dont nous avons parlé au commencement de Flntroduction , car comme l'une est une excellente charité, l'autre est une excellente affection de religion , et parce que ceux qui sont animés de ceste tant désirable vertu se desdient et consacrent , donnent et addonnent totalement au service de Dieu et à tout ce qui le regarde, elle nous faict particulièrement faire la sainte offrande et abaudgiinemeiit, donatign et desdicace de nous-
mesmes à la Divine Majesté que nous avons ci-dessus marquées , par laquelle nous sommes rendus voués , desdiés , consacrés à Dieu, et comme spécialement religieux que au commencement de FEgl ' jppeloit moynes , c'est à dire uns, ou unis, à cause de la sainte union avec Dieu à laquelle ils se desdioyent, ou de l'unité de leur institution et profession qui n'estoit que du seul service de Dieu, et comme parle le grand saint Denys à raison de leur vie- une et simple, non distraicte ni divisée , et ains toute ramassée et recueillie pour estre toute destinée à la perfection de l'unique amour de Dieu ; et parce que ceux-ci par l'excellence de ferveur qu'ils ont en la religion se sont dévoués et desdiés à l'unique profession de servir Dieu et vaquer à son amour, on les a nommés spécialement religieux par après, et passant plus avant, parce qu'entre ceux qui se dédient à l'unique service de Dieu, les uns le font par des simples oblations qui se font par manière de protestation et, desclaration d'une volonté absolue et résolue; comme font la pluspart des oblats de saint Ambroise, les dames de la Tour des Miroûers de lacongiegation de sainte Françoise à Rome , les vierges de sainte Ursule , et comme faisoyent les hommes et les femmes du très sainct ordre de sainct François, les pères de la congrégation de l'Oratoire et plusieurs très sainctes sociétés que Dieu a grandement bénies et illustrées de plusieurs saincts et sainctes , comme de saincte Catherine de Sienne et de Gesnes, de saincte Angele de Foligni , de saincte Elisabeth de Hongrie , sainct Elzéar, sainct Yves , saincte Françoise, et en nostre aage du B. P. Philippe Neri, saincte Geneviève. Les autres le font par des vœux qui sont voirement approuvés de l'Eglise , mays non paspourtant acceptés, appliqués pour mettre la personne qui les taict en Testât qu'on appelle régulier : tels sont les vœux qui se font par les personnes séculières, voire mesme les ecclésiastiques, encore bien aue ce seroyent les vœux de pauvreté, chasteté et obei^ssance riuand ils sont faicts sans
estre acceptés par quelque ordre qui ayt le pouvoir ou Testablissement de rendre ses membres réguliers; les autres le font par des vœux acceptés par l'Eglise pour establir une personne en Testât que nous appelons régulier, soit que tels vœux soyent solemnels, soit qu'ils soyent simples comme ceux des coadjuteurs formés de la compagnie du nom de Jésus.
Or est-il vray que tous les vœux autant les simples que les solemnels , ceux qui se font en la profession régulière et ceux qui «e font horô d'icelle, obligent également devant Dieu sans qu'il y ayt nulle différence , en sorte que qui viole les vœux simples il est autant perfide et sacrilège à raison du vœu comme celui qui viole les vœux solemnels; mays pourtant ceux qui violent les vœux solemnels ou simples , mays de religion, pecbent plus grièvement que les autres, à rayson du scandale qui s'en en suit est plus grand , outre que par l'establissement du droit ils peuvent estre appréhendes !(et) chasties, ne pouvant ni contracter légitimement ni rien acquérir entre les hommes tandis qu'ils sont dans les liens du vœu , là où ceux qui ont faict les vœux purement simples ne sont pas rendus inhabiles à contracter et acquérir entre les hommes, quoique devant Dieu et en conscience ils soyent autant perfides en ce faysant que les autres.
Or d'autant que ceux qui par vœu se sont obliges aux religions approuvées, se sont non seulement lies de l'obligation consciencieuse en conscience et devant Dieu , mays aussi d'une obligation civile, ecclésiastique et devant les hommes, non seulement sous des peines éternelles, mays aussi temporelles, non seulement pour estre redevables et obligés en conscience, mais pour estre contraints en effect à l'observation des vœux ; pai tant on leur a donné spécialement le nom de Religieux et à leurs congrégations le nom de Religions, ^ cause de ce lien par lequel, outre le commun lien des Chrestiens ils se sont relies au devoir et à la poursuite de la perfectiou
par les trois vœux propres à l'obtenir, et derechef encore relies par la soumission aux peines et anathesmes ecclésiastiques en cac de contravention et d'infraction des vœux. Et quant aux autres personnes qui ne sont liées que par les simples oblations (qui est un lien de révérence, respect et vérité), car c'est une irrévérence de ne point observer ce que l'on a protesté (quoique non voué) de faire devant un si grand roy et pour son service , bien que ce ne soit pas contre la fidélité n'ayant eu aucune promesse , elles ne sont pas appelées religieuses si absolument , ains seulement dévotes et dédiées à Dieu , comme aussi celles qui par des vœux particuliers et purement simples se sont lies devant Dieu à l'obeyssance , pauvreté et chasteté ; car si bien elles ne sont pas moins liées devant Dieu que les religieux, neantmoins en la police extérieure de l'Eglise et en ce qui en dépend les religieux le sont beaucoup davantage.
Uorayson,
luorayson certes, ou la prière , n'est autre chose à proprement parler qu'une demande faicte à Dieu de ce que nous prétendons obtenir de luy. Nous pouvons demander une chose diversement. Car nous la pouvons demander par droit et justice , comme une debte , ou par droit d'authorité, comme un devoir ou comme une grâce et faveur, parle seul droit de libéralité, de courtoysie et de bienveuillance. Car je vous prie Phil. si je demande en justice l'argent que j'ay preste à moD voysin, est-ce une prière et orayson? non certes, ains une demande rigoureuse. Si un seigneur demande son manteau, son chapeau, son espée ou du vin à son valet, est-ce une prière? nullement, mays une demande par authorité. Mayî je demande à un homme qui ne me doit rien , un service , une chose quelconque , qu'il me donne de l'argent, qu'il me preste son cheval, ou qu'il me donne à manger ou à boire,
à ceste heure là je ne puys user d'autre sorte de demande que de celle de la prière, et si c'est une personne qui soit relevée au-dessus de moy en quelque eminente qualité , je ne prie pas seulement, mays adjoustant avec riuimilité et la révérence je supplie. Or Dieu ne nous doit rien, Pliilotliée, à tous tant que nous somuies pour nostre regard et pour nostre considération ; car qu'avons-nous pour l'obliger de quoy il ne nous ayt premièrement obliges? nous ne lui sçaurions jamais rien donner. Car si nous lui présentons quelque chose , l'ayant premièrement reçeue de luy c'est rendre, non pas donner; c'est payer, non pas obliger; nous ne l'obligeons pas, mays nous nous acquittons de la debte. L'isle Ilalonciiis avoit esté aux Athéniens , mays les pirates la leur occupèrent , sur lesquels Philippe roy de Macédoine l'ayant prise , les Athéniens la luy demandèrent, et il consentit de la leur donner, mays non pas de la leur rendre ; au contraire , les Athéniens ne la vouloyent pas prendre, mays reprendre. Certes nous ne pouvons rien donner à N. S. à proprement parler, ains seulement rendre, et il ne peut rien prendre sur nous, oui bien reprendre , puisque nos mains ne luy peuvent rien présenter que nous n'ayons reçeu des siennes. Ce n'est pas, Philothée, que N. S. ne se soit constitué debteur envers nous des recompenses immortelles, si nous observons ses commandemens> et qu'il ne die souvent que non seulement il nous les donnera^ mays qu'il nous les rendra ; mon père, dit-il à celuy qui priera en son nom, te le rendra; et Fapostre parlant de la couronne de gloire , laquelle , dit-il, en ce jour là advenir le j uste juge me rendra. Ouy en vérité, Philothée, nus bonnes œuvres faictes en la grâce de Dieu méritent recompense, et A'. S. s'oblige de la rendre comme toutes les escritures tesinoignent, mays ce n'a pas esté par droit de justice que N. S. s'est obligé de nous rendre récompense : ça est par pure miséricorde , selon la grandeur de laquelle il nous a voulu sauver. Or depuys néanmoins qu'il s'y est obligé par miséricorde, ii le
faîct par justice; dont il dit qu'il rendra, parce que s'estanl engagé de paroles il est constitué debteur de justice, comme parce qu'il ne s'est engagé que par miséricorde , il est donateur de libéralité. Il donne , parce qu'il ne s'est pas obligé de justice , mays libéralement et de grâce ; il rend pourtant, p'circe qu'il doit, et il doit parce qu'il s'est obligé. Mays outre cela il ne nous considère pas en nous-mesme, ains en N, S. son Fils sur lequel nous sommes entés comme des greffes sur une noble tige , et partant en qualité de membres d'un tel chef au nom duquel nous demandons toutes choses , il nous rend ce qui lui estdeii. Imagines-vous , Philothée, le petit Thobie qui demande le payement à Raguel pour son père , et voyes comme il est payé favorablement parce qu'il ressembloit son père ; car il en est de mesme : nous demandons au Père ce qu'il doit à son Fils, auquel si nous nous sommes rendeus semblables par une saincte charité, mon Dieu, que de grâces! Or il doit à son Fils selon la mesme toute rigueur de jusiice, ainsy que nos sçavans théologiens enseignent, tout ce qu'il a mérité pour nous; or il a mérité pour nous que nous puissions mériter, si que le pouvoir que nous avons de mériter est un rejetton du mérite de N. S. Il nous a mérité la grâce et tout ce qui est nécessaire pour nous acheminer à la grâce, pour cheminer en la grâce , et pour obtenir par sa grâce, la grâce consommée et parfaicte qui est le gloire et vie éternelle. C'est pourquoy demandant au Père éternel quelque chose au nom de N. S., nous la demandons par justice et par grâce tout ensemble : en justice , en tant que c'est au nom de N. S.; en grâce, en tant que c'est pour nous, qui de nous mesmes en sommes grandement indignes ; et bien que nous ayons promesse expresse d'obtenir tout ce que nous demanderons au nom de N. S., cela neantmoins s'entend sous cette condiii'on , que nous soyons enfans de Dieu et que nous ayons l'esprit d'adoption qui nous donne la hardiesse de crier Aàba, Pater, ou coûve>nablement disposes cour le devenir;
de quoy n'estant pas asseures, nous ne pouvons jamais demander qu'en grâce pour nostre regard.
Mays quant à nostre Seigneur, estant au ciel et ayant achevé toutes les œuvres par lesquelles il a mérité aux anges et aux hommes la grâce et la gloire , il demande à son père toutes les bénédictions que nous recevons , par droit de justice, comme les ayant acquises par son sang. C'est pourquoy il est appelo advocat : car les advocals à proprement parler ne font des réquisitions qu'en vertu du
Et parce que nos parens sont des appartenances plus proches de nos père et mère, et que toute la parentée semble estre un seul arbre à diverses branches , lesquelles toutes un mesme sang comme une mesme sève joint et sustente , partant la pieté s'estend encor à eux ; comme aussi parce que les allies et amys de nostre patrie sont comme ses appuys et maintiens, nous les chérissons aussi par pieté. Or le devoir de pieté s'estend à tous les offices qui se peuvent légitimement rendre , soyt en honneur, soyt en service ; mais surtout à sustenter et servir nos père et mère en leurs nécessités; obligation qui passe si avant , que nous ne pouvons pas mesme faire aucun vœu qui nous puisse empescher de rendre ce devoir ; et si nous l'avons faict , il ne nous tient pas liés de ce costé là , ains non obstant iceluy nous pouvons et devons rendre ce devoir originaire de pieté auquel la nature nous oblige ; et par ainsy les enfans sortent des religions , quoy qu'ils soyent profès, pour secourir leurs pères et mères, quand ils sont je ne dis pas en extresuie, mais en grande nécessité , quaud sans sortir ils ne peuvent leur procurer d'ayde et de soulagement.
L'observance est une vertu par laquelle nous rendons l'honneur et le service qui est deû à ceux qui sont ordonnés c, nostre gouvernement, ou qui sont propres à cela. Car comme nous honorons et servons avec une spéciale affection nos père, mère et patrie, parce qu'ils nous représentent Dieu
DE SPIRITÎTALTTÉ. 27
en qualité d'aullieur , principe et origine de nos estres , et comme instrumens de sa puissance productrice, aussi honorons-nous ceux qui nous gouvernent , parce qu'ils représentent Dieu en qualité de gouverneur et recteur des hommes et comm'instrumens de sa providence. En quoy nous donnons le premier rang à nos gouverneurs et princes spirituels ; car Tauthorité et pouvoir qu'ils ont estant surnaturel , et leur gouvernement tendant à une fin surnaturelle , le devoir de soumission et service que nous leur avons à ceste considération est surnaturel, religieux et purement pieux.
En suite de la pieté et de l'observance vient la sainte obeyssance , vertu par laquelle nous faysons volontairement €6 que nos supérieurs et qui ont authorité légitime nous ordonnent ou commandent , parce qu'ils le nous commandent , c'est à dire parce que nous devons le faire. Car un œuvre que nous n'estions pas obliges de faire avant qu'il fut commandé , soudain qu'il est commandé nous sommes obliges de le faire , et d'œuvre simple elle devient debte ou devoir pour nous ; le commandement liant et obligeant nostre volonté avec cest'œuvre ; et partant l'obeyssance est la vertu par laquelle nous rendons aux supérieurs ce que leur authorité nous oblige de faire par leur commandement.
Qr toute l' authorité à laquelle nous rendons obeyssance procède de Dieu ou par l'ordre spécial qu'il a mis en son service et pour nostre conduite au salut éternel , donnant la puissance spirituelle à ses apostres et à leurs successeurs ; ou par l'ordre naturel, donnant aux pères , mères , maris, authorité sur leurs enfans et femmes , ou par l'ordre civil aux princes et magistrats sur leurs subjets. De sorte que la vertu d'obeyssance se termine en fin finale à l'authorité ^iivine, bien que sensiblement et selon nostre appréhension particulière elle regarde ceste variété de supérieurs à l'authorité desquels Dieu nous a soumis. Obeyssance, vertu
admirable qui nous rend toutes les actions des vertus aggreables, qui establit la justice en paix et donne la victoire en la guerre. C'est pourquoy elle est meilleure que les victimes, parce que les victimes sans obeyssance ne sont pas aggreables à Dieu, oui bien Tobeyssance sans victimes, et parce que les victimes ne sont aggreables sinon commes elles sont commandées. Vertu générale, laquelle ne perd point son unité par la diversité de ceux qui obeyssent ni de ceux aux quels on obeyt, ni des commandemens , car tousjours elle obeyt parce qu'elle le doit et qu'il luy est commandé par ceux qui ont authorité.
La gratitude est une vertu par laquelle nous rendons à ceux qui nous ont faict du bien , quelque sorte de contrechange ou par honneurs ou par services , ou par des autres réciproques bienfaicts. Et ceste vertu requiert 1 . que nous estimions et prisions grandement et au plus haut prix le bienfaictet surtout l'affection avec laquelle le bienfaicteur le distribue et nous le despartit; 2. que nous le recevions cordialement ; 3. que nous desclarions combien il nous aggrée et en façions une protestation et reconnoissance; 4. que nous en conservions et practiquions la souvenance, faisant volontiers mention lorsque l'occasion s'en présente; 5. que selon les occurrences et nostre pouvoir nous rendions bienfaict pour bienfaict. Je dis selon les occurrences , car l'empressement et précipitation à contrechanger un bienfaict tesmoigne un esprit qui se desplait d'estre debteur à son bienfaicteur. La debte de gratitude doit estre aggreable et ne se doit pas payer parce qu'il nous desplait de devoir , mays parce qu'il nous plait et agrée de rendre le réciproque, et deffaict rendre un bienlaict avec ceste inquiétude c'est plus tost le payer que le rendre , ou encor plus tost le rejetter et vouloir ellacer que de le vouloir contrechanger. Aussi ay-je dit qu-^il falloit rendre bienfaict pour bienfaict ; or ce n'est pas un bienfaict, s'il ne procède d'un esprit amyant , doux , aggreable , oHi-
DE SPIRTTUALITé. 29
cieux , et s'il ne regarde plus rafFection du bienfaictenr que le bienfaict, c'est pourquoy il faut rendre, s'il se peut, plus que l'on n'a pas reçeu , comme font les chams fertiles qui produisent plus de graine incomparablement qu'on en a jetlé dans leur sein , car si vous ne rendes que le mesme, c'est plus tost une restitution de rigueur, qu'une gratitude d'affection et d'amour , et en cela vous ne rendes pas bienfaict pour bienfaict , car si vous ne rendes que ce que vous avez reçeu, il n'y a point de bienfaict de vostre part. J'ai dit selon son pouvoir : car qui ne peut rendre aucun bienfaict , qu'il face tant plus de témoignages et de reconnoissances en paroles , qu'il face force souhaits pour le bonheur du bienfaictenr.
Il y a une vertu que l'on appelle juste vangeance, à laquelle il appartient de punir les meschans et malfaicteurs, parce qu'il est raysonnable (ju'ils reçoivent de la poyne pour leurs cculpes, et que par ce moyen il se face quelque réparation de la faute coQimise et du tort qui a esté faict au prochain , soyt par manière de dommage qu'on luy a porté, soyt par manière de scandale ou de mauvais exemple. Or athn queceste vangeance soyt vertu, il faut qu'elle soyt juste, et partant elle n'appartient qu'aux supérieurs qui seuls ont le juste pouvoir de chastier ; bien que tous ayent le pouvoir de repousser et empescher l'injure. Et faut outre cela que telle vangeance se face en telle sorte, qu'elle ne passe point à la cruauté par excès, ni à lascheté par défaut.
La vertu de vérité consiste en une volonté persévérante de ne rien signifier au prochain soyt par paroles , soyt par autres signes , que selon la vérité de nostre sentiment. Nous pouvons celer nos sentimens quand il en est tems , mays si nous les voulons exprimer , nous le devons faire fort véritablement, et ne point mentir. Or quand nous disons nos sentimens, nous n'entendons pas parler des sentimeus inYoloftlaires , que nous avons quelcjuefois contre nos
prochains, mays des vrays sentimens, que nous avons selon nostre volonté supérieure ; ainsy si j'ay quelqu'aversion et répugnance à mon prochain, pourveu que selon ma volonté et resolution je soys délibéré de Faymer, non seulement je dois luy tesmoigner de l'amour, mais je ne dois nullement luy tesmoigner mon aversion , car cette aversion n'est pas
volontaire et si elle scandaleuse, et en vérité je Fayme,
puisque je Fayme selon la partie maistresse et régente de mon ame. Et parce que ceste vertu m'oblige de conformer mes paroles et mes gestes extérieurs à mes sentimens intérieurs et à la vérité de ce que j'exprime , elle m'oblige aussi à rechercher la vérité , mays d'une recherche raysonnable , et qui prend sa mesure de l'importance de la chose que je veux exprimer. Car si je veux asseurer une chose de grande conséquence, je suis obligé d'avoir un grand soin, pour sçavoir la vérité. Si c'est une chose indifférente , il n'est pas requis de me mettre en peyne pour m'asseurer de la vérité , ains suffit que je die simplement ce que je croy estre véritable d'abord. Si je raconte ce que Virgile dit de Junon , d'iEneas , de Priamus, il suffit que je die selon ce que ma mémoire présente me fournit et que je pense estre vray, car qu'importe-il quand je dirois bien une chose pour une autre en chose si frivole? mays si je raconte les miracles de nostre Seigneur ou de Moyse, ou mesmes autres histoires desquelles la vérité importe à l'establissement de nostre foy, je suis obligé d'estre grandement sur mes gardes à ne rien dire qu'en vérité. Si je raconte comme un seigneur ou une dame estoit vestus en telles occasions, pourveu que je die selon ce qu'il m'en semble, il suffit. Mays si je raconte leurs actions, par lesquelles on peut discerner s'ils ont esté vertueux on non, je dois estre plus discret, et parler avec, plus d'asseurance de la vérité, car le mensonge n'a jamais aucun juste usage , c'est tousjours un abus , pour utile qu'en soyt la conséquence, et n'en est pas de mesme comme de FhélleboTe;
car bien que nos cors puissent estie guéris par le tourment des meclicamens , les esprits le doivent voirement estre par le tourment de la tristesse et repentance , mays non jamais par la coulpe. Or puisque les signes sont ordonnés pour exprimer les choses, nous nous devons cela les uns aux austres de ne nous point décevoir par iceux, les employant à signifier le mensonge et ce qui n'est point.
S'ensuit la douce affabilité , qui donne une aggreable bienséance à nos conversations sérieuses, alfin d'un costé que nous ne soyons ni trop blandissans , amadoûans et flatteurs , ni de l'autre trop aspres , austères , rébarbatifs , durs , desdaigneux et fascheux , mays qu'avec une eondescendence bien assaisonnée nous traittions en paroles , actions et contenances , suavement et amyablement avec le prochain.
Apres vient la libéralité qui nous donne la juste estime et affection des richesses, ne permettant pas qu'on les prise plus qu'il ne faut , et par conséquent nous porte à les despenser et employer volontiers et librement, quand il est convenable, affin que, d'un costé nous ne soyons pas avares, soyt à ramasser et acquérir trop ardemment les biens de ce monde , soyt à les retenir trop chichement , et que d'autre part nous ne soyons pas prodigues, donnant à gens indignes, comme sont les flatteurs , bouffons , jotieurs , ni pour les choses friandes et vaines. On ne sçauroit dire lequel de ces deux vices est plus dangereux ; certes l'avarice ne proffite à personne, non pas mesme à l'avare auquel le bien qu'il aluy défaut et est autant inutile comme celuy qu'il n'a point. C'est un vray vilain vice que celuy là et qui monstre une grande bassesse de courage ; c'est pourquoy la prodigalité et profusion des richesses seroit plus amyable , si elle n'engendroit ordinairement l'avarice : car il arrive souvent que ceux qui se playsent trop à donner aux uns , aflîn d'asseurer leur inclination en cela, et • •
La suave amitié est une vertu différente de Taffabilifé, car celle-cy se prend à un chascun pour inconneu qu'il soyt; mais Tamitié ne se faict qu'avec privante et familiarité. Car c'est une réciproque et manifeste affection par laquelle nous nous souhaytons et procurons du bien les uns aux autres selon les règles de la rayson et de l'honnesteté, dont j'ay parlé ailleurs en Vint, et au livre de VA?nour du prochain ^
May s sur tout ce qui regarde la justice , il y a une vertu que nous appelions aequité , qui empesche que la justice ne soyt pas injuste et que le droit ne se change pas en injure ; c'est cette prudence qui modère les loys inférieures par les supérieures , en sorte que une loy cède à l'autre selon que la rayson requiert, et que le législateur mesme le diroit, s'il voyoit Testât présent des affaires. Il faut rendre à chascun ce qui luy appartient ; rendes donc à ce furieux son espée , et il tuera quelqu'un sur le champ. Non, Philothée, ce ne se doit pas faire ; car bien qu'il faille rendre à chascun ce qui est à luy, cela s'entend , quand il n'en abuse pas au plus grand dommage du prochain : et Vœqinté nous enseigne cela. La loy dit : ne tue point; mays si le voleur attaque vostre personne et vous le tues pour vostre juste défense, qui vous en peut blasmer? car la loy de la conservation de vostre propre vie précède celle de la conservation de la vie du prochain. La loy dit : Chomme les jours de fesles, ouyes la sainte messe ; le feu cependant se prend à la mayson , ne l'esteindray-je donq pas? si faict; car la loy n'a pas entendu de vous obliger en ce cas là : vous feres bien un autre jour la feste , et ouyres bien un autre jour la messe ; mays vous ne sçauries esviter ce grand dommage, si vous n'y travailles pas maintenant. Ainsy donc les loys veulent que par droit on les modère, ' . . •
* Voyez V Introduction à la vie dévote ^ III^ Partie, les preiïiiers chapitrçs. —Le Traité de l'Amour de Dm, Liv. I, chap, XIU et ilV.
DE SPTRTTUALlTè. S3
De la force,
A la force appartient la magnanimité, qui n'est autre chose qu'une vertu qui nous porte et nous incline aux convenances et retenues en chasque nature et espèce de vertu, non pour le regard du bien qu'il y a en l'action grande de la vertu, mays pour le respect de la seule grandeur de l'action. Car, par exemple, un homme qui ayme grandement la chasteté et un homme magnanime et de grand courage , l'un et l'autre au choix de la chasteté entreprendront la chasteté virginale comme le plus haut et relevé degré qui puisse estre en la vertu de chasteté. Mais l'un faict ceste entreprise pour le grand amour qu'il porte à la chasteté , laquelle plus elle est grande plus il l'ayme; l'autre faict la mesme entreprise, non pour l'amour de la chasteté qui est en ceste grandeur et hauteur de vertu, mays pour l'amour de la grandeur qui est en ceste chasteté , si que l'un cherche la chasteté en la grandeur de ceste action , et l'autre cherche la grandeur de l'action en la perfection de la chasteté. Or comme cette vertu recherche la vraye grandeur, qui est es actions héroïques des vertus , aussi n'estime-elle rien de grand que cela. C'est pourquoy ell'a ses propriétés selon Aristote S qui neantmoins au subjet de ceste vertu tesmoigne assés la foiblesse de la vue naturelle en comparayson de l'evange^ique : 1° De ne se plaire que fort sobrement entre les honneurs t^ant grands et relevés qu'ils soyent. 2^* Estre également dans l'adversité et les pros-
peiités. 3" Fuir les menus et inutiles et con^
venables. 4^* Secourir . . ,
La rayson . , ;
On recherche de la gloire par des moyens vains ou pour des choses vaynes , ou des personnes vaynes. Et enfin nous tsvitons la pusillanimité ou descouragement par lequel 1 Cap. III, Ui). IV, Etb,
nous fuyons les grandes actions, les grands honneurs , et les grands offices , pour la trop grande appréhension que nous avons de la grandeur, n'estimant pas nos forces asses dignement et selon leur mesure. Car comme les présomptueux entreprennent indiscrètement outre leurs pouvoirs, les pusillanimes n'entreprennent pas selon leur pouvoir, ains laissent une partie de leurs forces inutiles faute de cœur pour les employer.
De la magnanimité despend la magnificence, qui nous porte non aux actions grandes des vertus , mays aux grands et sumptueux ouvrages , qui requièrent force despense ; car ceste vertu nous les faict entreprendre généreusement , destournant d'un costé une certaine sotte affection de despense, par laquelle on faict des frais inutiles et outre la bienséance, et d'autre costé une certaine vileté d'esprit par laquelle on n'esgale pas la despense à la dignité et bienséance de l'ouvrage qu'on entreprend.
Apres , vient la très saincte patience , par laquelle nous modérons les tristesses et fasderies qui nous arrivent des maux ordinaires en ceste misérable vie mortelle ; la mort des parens et amis, les bannissemens, les pertes, les maladies, les injures et opprobres et autres sortes d'afflictions de la vie mortelle .... de la vie , parce que les maux de la mort et les choses horribles pour la mort doivent estre surmontes par la force , comme il a esté dit. Or la patience nous faict supporter tranquillement ces afflictions pour l'honnesteté et le bien qu'elle reconnoit estre en l'esgalité de l'esprit et la bonn'assiette de ^' urne entre ces occasions.
Or quand , outre le mal que nous endurons avec modération, il nous faut supporter une longue durée du mal, et que nous n'avons pas seulement du mal , mays que nous devons l'avoir longuement, c'est à dire qu'outre le mal nous devons supporter une longue durée du mal., qui est une grandeur en durée et estendue de continuçitiQn. nous n'avons pas seu-
Ittnent besoin de patience , mays de longanimité , qui est la vertu par laquelle nous supportons ou une longue attente du bien , ou une longue durée du mal. Et tant la patience , que la longanimité , sont requises alBn que d'un costé nous esvitions l'insensibilité, qui n'est autre chose qu'une certaine stupidité et brutale Durdise par laquelle, comme si nous avions nos sens assoupis, nous ne sentons aucune douleur ni tristesse de maux , et par conséquent sommes hors de tout subjet de patience , et d'austre costé que nous esvitions l'impatience, par laquelle nous ressentons immodérément les afflictions et contradictions.
Enfin la force produit la persévérance, je ne dis pas le don de persévérance (car c'est une grâce toute divine dont nous avons parlé en passant ailleurs ) , mays la persévérance qui est une vertu par laquelle nous continuons et poursuivons un bien jusques à la fin, contre la difficulté et l'ennuy que la longueur et durée d'une affaire ou entreprise peut apporter; mays quand, outre l'ennuy de la durée et longueur du temps, nous avons encor des autres obstacles et résistances extérieures, qui s'opposent à la poursuite et continuation de nos exercices en la vertu, et du dessein que nous avons faict pour le bien, Ihors nous avons besoin de la constance. Deux choses nous lassent en un chemin, la longueur et esgalité; car, comme dit Aristote , on se plait plus en un chemin oii il y a
parfois des et variétés, qu'en un chemin tousjours uni
et sans diversité ; et les pierres , les ronces , les fossés , les fanges et autres diincultes. Ainsy au chemin de la vertu deux choses nous lassent : la durée et continuation de mesm'exercice , et contre cet ennuy nous avons la vertu de persévérance ; et les autres difficultés et résistances , comme sont les oppositions des hommes , nostre foiblesse , les murmurations, les remonstrances de ceux qui sont de contraire
opinion et toutes autres telles contre lesquelles la
constance nous arme. En sorte que nous ne sommes ni
opiniastres et aheurtés pour continuer et vouloir poursuivre chose quelconque contre rayson , ni inconstans et légers pour nous laisser vaincre à la durée et longueur du temps requis à nostre entreprise , ni mois , tendres ou délicats de courage , pour nous laisser surmonter aux autres difficultés.
Or entre toutes les actions de force , il n'y en a point de comparable à celle de nos martyrs chrestiens. Gens invincibles et invariables entre les plus divers et espouvantables tourmens qu'il est possible d'imaginer, qui ont combattu contre les tyrans pour confirmer les plus excellentes vertus de toutes , en tant que nostre Seigneur les a enseignées, et combattu par la seule volontaire souffrance qui les rend tant plus vaillans en toute façon. Car, comm'ont remarqué nos anciens pères, celuy qui souffre courageusement , il combat le mal présent ; celny qui attaque ou résiste , combat le mal à venir ou esvitable. Le martir estant le plus foible faict l'office du plus fort : car il garde la vertu pour laquelle il combat et demeure vainqueur. La souffrance n'est aydée d'autre chose que la vive force de la rayson ; mais l'attaque est portée par la cholere , par l'émotion et impétuosité sensitive. Et aussi le martir est parfaictement conforme à nostre Seigneur, qui tesmoigna sa charité, non attaquant ses ennemis et les mes , mays souffrant la mort. Joint que
celuy qui meurt en se défendant comme font nos chevaliers de S. Jean deHierusalem contre leTurc
La force sert à la boucle de la crainte pour la modérer. La tempérance mod ^re les joyes, la prudence les douleurs, et la justice les désirs.
Enfin dans le sanctuaire il y avoit quatre chérubins; deux estoyent tout d'or, qui estoyent sur le propitiatoire, qui s'entre-regardoyent et couvroyent de leurs 'aisles estencKies l'un vers l'autre tout le propitiatoire : et ceux-cy representoyent l'arche des anges assistans, qui n'ont aucune contemplation^
et leur réciproque amour ne serd qu'à la louange de Dieu . Les autres deux chérubins estoyent de boys d'olive doré , et regardoyent devers la porte du sanctuaire , ayant chascun une de leurs aisles estendue sur l'arche et le propitiatoire , et l'autre estenduejusques à la parois du sanctuaire. Ilsavoyenl dix coudées de haut et leurs aisles cinq de loui^ueur, parcG que les anges administrans ou servans ont charge de regarder et garder l'église, et partant ils ont leurs affections miséricordieuses comme d'olive et sans laysser leur contemplation beatiiîque, laquelle est sur le propitiatoire, ils estendent leur secours et exercent promptement leur charité envers les murs de Hierusalem, de l'église, envers la mayson |et famille de Dieu. Ils ont dix coudées de hauteur, pour coopérer avec les hommes aux œuvres des dix comman- Sdemens , et leurs deux aisles sont de mesme , parce qu'à cet ^fFect ils prient devers le sanctuaire et inspirent devers ses J)euples.
De la tempérance y ou modération,
La tempérance est ordinairement nommée en l'Escriture [sainte modestie, sobriété, honnesteté. Or, comme dit S. Augustin, c'est l'amour qui se donne tout à Dieu, et c'est le 4^ fleuve qui se respand sur nostre aspetit conçu piscible. La complaisance que nous prenons es choses sensibles par le imoyen de nos cinq sens corporels attire puissamment nostr' ame aux objets de ces cinq sens , lesquels estant bas , corporels et caduques, rendent aussi nostr'ame telle, quand elle est passionnée de leur dek Jation et jouissance. Et lliors, elle ue peut bonnement, se relever à l'object intelligible, et s'attacher si fermement par amour à Dieu ; car sa force et puissance amoureuse , ou amyante , ou affective , s'escoulant et dissipant par les sens aux choses sensuelles, elle est d'autant plus foible et allangourie pour les choses supérieures et spirituelles. C'est pourquoi S. Augustin a dit que la tempérance
^ OPFSCULES
n'est autre chose que Famour qui se donne tout à Dieu, c'est à dire Tamour qui ramasse toute sa vigueur pour aymer Dieu, et pour la ramasser toute, il la divertit des objets sensuels es* quels elle se pourroit espancher et dissiper. May s parce qu'entre tous les sens, il y en a deux qui sont plus grossiers, brutaux et impétueux en leurs actes , et qui par conséquent dissipent et divertissent plus furieusement et desbordement la force affective de nostre ame , c'est à sçavoir l'attouchement et le goust qui , comme dit Aristote , n'est presque qu'un certain attouchement par lequel nous nous appliquons immédiatement aux objects les plus grossiers, partant la tempérance modère les playsirs et voluptés de ces deux sens principalement , bien qu'elle règle aussi les autres playsirs, soyt intérieurs ou extérieurs, en tant que par iceux la force affective pourroit estre mise en desordre , et dissipée contre la juste rayson. Or j'ay dit qu'elle les modère, parce que nostre nature composée de cors et d'ame , ayant besoin des playsirs sensibles, soyt pour la conservation particulière de chasque personne, soyt pour la conservation de l'espèce et race humaine , ce seroit également démentir la rayson et violer ses loys, de vouloir estre sensuel en s'appliquant démesurément aux voluptés des sens. Ainsy y a t il deux vices contraires à la tempérance.
Mays l'autre, qui s'appelle intempérance, est le grand vice du monde , par lequel on désire les playsirs sensuels outre mesure et sans discrétion ; et c'est le vice qui attira le deluge, qui fit perdre les quatre cites et les lit fondre , et en somme c'est le vice le plus infâme et vilain , comme dit Aristote% qui nous rend pareils aux bestes brutes, assoupit riisage de la rayson , et comme dit Hippocrate , le plus véhément de tous ces playsirs sensuels n'est autre chose qu'une epilepsie passagère. Et Aristote dit que tout animal est triste après iceluy, hormis le coq , mais l'homme plus que tous les animaux,
i m. Eth., c. XII.
somme ayant en iceluy perdu la rayson. Vice brutal, qui rend comme furieux et phrenetique l'homme avant qu'il le commette, epileptique en le commettant, triste et mélancolique après l'avoir commis. Mays si l'intempérance passe jusquos au delà de la nature, ce n'est plus un vice , c'est un monstre de vice , dit Tertulien ; ce n'est plus un vice humain, dit Aristote, il est brutal et forcenerie.
Or d'autant , que les playsirs du goust et des autres sens sont donnés à nostre nature pour servir à la conservation de chasque particulier, à la règle d'en bien user, c'est comme dit S. Augustin, d'en prendre autant que la nécessité de la vie humaine et des offices d'icelle le requiert. C'est à dire qu'il faut premièrement prendre ce qui est requis pour maintenir la vie, ayant la nourriture , dit l'Apostre*, et de quoy nous couvrir, nous en sommes contens. Mays non seulement il faut prendre ce qui est pour la nécessité , ains aussi ce qui est pour la bienséance , selon la variété des offices et occurrences de cette vie; c'est pourquoy on jeune quelquefois et quelquefois on fait des festins, on s'habille mieux une fois qu'autre, et Dieii mesme donne quelquefois du pain seul à Helie , quelquefois il lui envoyé de la chair; quelquefois il donne du pain et du poisson , d'autresfois il donne du miel et de la manne. La tempérance sçait discerner le quand et le comment , ,
»ITim..VI,â.