LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Préface de rAntenr.
H y a deux sortes d'unions de Famé avec Dieu en ce monde : la première par grâce , et laquelle se fait dans le baptesme , ou par le moyen de la pénitence ; et la seconde par dévotion, et celle-cy se fait par le moyen des exercices spirituels. L'un nous rend innocents , et l'autre spirituels. Salomon prétendant avoir suffisamment enseigné la première sorte d'union dans ses autres livres , n'enseigne que la seconde es Cantiques, oii il présuppose que TEspouse qui est l'ame dévote, soit desja mariée avec le divin Espoiix , et représente les saints et chastes amours de leur mariage, qui se font par l'Orayson mentale, qui n'est autre chose que la considération de Dieu et des choses divines.
Sous ce nom de considération sont comprises quatre diverses actions de l'entendement, à sçavoir, la pensée, l'estude, la méditation etla contemplation. Nous pensons es choses sans fin et intention, nous les estudions pour estre plus doctes, nous les méditons pour les aymer, et nous les contemplons pour nous y plaire. Les uns regarderont simplement un ^portrait; pour y voir les couleurs et images , sans autre fin ; les autres, j pour apprendre l'art et Timiter; les autres, pour aymer la
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personne représentée, comme les princes font leurs espouses, que bien souvent ils ne voyent qu'en image; les autres, parce qu'ils ayment clesja la personne représentée, se plaisent à regarder son portrait. L'une de ces quatre actions est sans fin ; la seconde profite à l'entendement; la troisième et la quatrième profitent à la volonté, l'une l'enflammant, l'autre la resjouyssant. Ces deux dernières sont supermystiques du Cantique: mais entre l'une et l'autre on peut justement coUoquer la demande ; et respondront toutes trois aux vertus théologales.
La méditation se fonde sur la foy, considérant ce que nous croyons pour Taymer; la demande, sur l'espérance , demandant ce que nous espérons pour l'obtenir; la contemplation, sur la charité, contemplant ce que nous aymons pour n(»us y plaire : néanmoins le sujet de ce livre ne comprend pas la demande, ny les deux seules considérations affectives, ny mesme la dévotion , laquelle n'est ny méditation , ny contemplation , mais en est l'effet, n'estant autre chose qu'une vertu. générale contraire à la paresse spirituelle , qui nous rend prompts au service de Dieu : en sorte que Là oi:i est la foy, nous sommes faits plus prompts à croire par la dévotion ; là où est l'espérance, nous sommes rendus plus prompts à désirer ce que Dieu promet, et par la charité, à aymer ce que Dieu commande; par la tempérance, à nous abstenir; par la force, à endurer, et ainsi des autres. La devolioii, aux promptitudes particulières que les habitudes donnent, en adjouste une générale et commune, engendrée par la méditation et contemplation, ainsi que le peleiin est plus dispos par la réfection.
Salomon a pour fm en ce livre la devolion, mais pour sujet Torayson mentale, prise pour la méditation et contemplation, non pour la pensée, ny pour l'estude, ny pour la demande, ny pour la dévotion , ny mesme pour la consolation et le goust ijue l'on a en l'orayson, lequel ne s'y trouvant pas tousjours,
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est distingué dlcelle ; ains arrive souvent que ce goust n'estant pas en l'orayson des bons , se trouve en celle des grands pécheurs ; mais le pèlerin estant sain, après estre repeu, soit avec goust ou sans goust , retourne tousjours plus promptement à son voyage.
Que si l'orayson mentale est distinguée en goust spirituel, comme la cause de Teftet, elle l'est encore plus de Tallegresse spirituelle qui est engendrée de la multitude des gousts. Le courtisan qui a reçu de son prince diverses faveurs, acquiert une habitude avec laquelle il le sert non seulement promptement, mais gayement. Ainsy nous devons tousjours servir Dieu prornptement : nous le servons seulement gayement, quand nous recevons plusieurs gousts spirituels qui reviennent de l'orayson mentale. Le pèlerin sera plus disposé au voyage, s'il a mangé avec goust et appétit; il sera non seulement disposé, ains joyeux et allègre tout ensemble.
Disons aussi que la possibiUté, la facilité, la promptitude et la gayeté , sont choses différentes en une action. Ressusciter un enfant mort n'est pas en la possibilité de la mère; le guérir estant extrêmement malade, est chose possible, mais non pas facile ; mettre le feu à sa playe par ordonnance du médecin est possible et facile , mais non pas avec promptitude , ains avec résistance et frayeur ; rafraischir son appareil , se fait facilement, possiblement, promptement, mais non pas allègrement, mais après qu'il est guéri, le recevoir et accueillir entre ses bras, se fait possiblement, facilement, promptement et gayement.
Ainsi le pécheur n'a pas de soy la possibilité à servir Dieu meritoirement ; estant en grâce , il a la possibilité avec résistance et sans facilité ; après avoir continué , il le sert facilement; après qu'il est dévot, il le sert promptement;' s'il est contemplatif, il le sert allègrement ; la grâce donnant la poslibilité; la charité donnant la facilité 5 l'orayson mentale, la
promptitude et dévotion ; la multitude des gousts, la gayete.
Au dessus de toutes ces actions sont l'extase et le ravissement ; car lorsqu*en l'orayson , méditant et contemplant, l'homme s'attache tellement à l'objet, qu'il sort de soy-mesme, perd l'usage des sens , et demeure absorbé et attiré , cette aliénation d'entendement de la part de l'objet qui ravit l'ame, s'appelle ravissement , et de la part de la puissance qui demeure adsorbée et engloutie, s'appelle extase, dernier effet de l'orayson mentale ici bas.
Bref, l'orayson mentale est le sujet des Cantiques; mais on a besoin de la cognoissance des choses susdites pour la déclaration des termes , mesme lorsqu'ils ne semblent estre que littéraux, bien que ce soit fort rarement, et qu'il soit bien difficile de les y cognoistre ; où au contraire les mystiques y sont en abondance et très-divers, comme, par exemple, dévotion , goust, allégresse, ravissement, extase et choses semblables, ne s'y trouvent jamais; mais à chaque pas, sommeil, songe, enyvrement, langueur, défaillance, et choses pareilles. Mesme la nature , ny les propriétés de Dieu ou de l'ame n'y sont point nommées; mais au lieu de tout cela, yeux, cheveux, dents, lèvres, cols, vestemens, jardins, onguens, et mille choses pareilles, qui ont mis confusion es expositions par la liberté que les expositeurs ont eue de les faire joindre un chacun à son sens , et qui pis est, par la licence insupportable qu'un mesme expositeur a prise d'entendre en une mesme page, une mesme parole en diverses manières et pour diverses choses.
Mais nous n'avons rien entrepris sans imitation des meilleurs auteurs, et sans apparente convenance entre le terme signifiant et le signifié , et ayant donné une fois une signification à un terme , nous ne l'avons depuis jamais changée. Les baisers signifieront toujours les consolations spirituelles; les embrassemens , les unions avec Dieu; les douceurs des
Tiandes, les gousts spirituels; les langueurs et deffailîances, les gayetés et allégresses; les sommeils et enyvremens, les ravissemens et extases. En l'Espouse, quand il se traitte de vertu extérieure , le col signifiera la force pour exécuter; quand on traitte de vertu intérieure , il signifiera la partie irascible , et jamais ne changera de signification. En FEspoux , le chef signifiera la charité. Le théâtre de Hierusalem sera tousjours l'Eglise militante. L'Espoux sera toujours Dieu increé ou incarné; FEpouse, l'ame; le chœur des dames, les conversations mondaines.
Enfin forayson mentale est le sujet mystique du Cantique. Mais quelles choses en veut dire Salomon, ou plus-tost le saint Esprit? Il nous veut monstrer par combien de degrés une ame estant en Forayson mentale peut monter à la plus haute considération de Dieu, et avec quels remèdes elle se peut ayder contre beaucoup d'empeschemens , dont on peut faire cette division :
Il y a cinq principaux empeschemens en Forayson , cinq principaux remèdes, et cinq degrés d'icelle. Mais la sixième scène représente une ame , laquelle ayant surmonté tous ces empeschemens, n'a plus besoin de remèdes; et à chacune des cinq autres scènes donnant ou mettant un empeschement, un remède et un degré.
En la première , la souvenance des playsirs passés sensitifs est Fempeschement; le remède est le désir des choses spirituelles, et de les demander à Dieu. Le premier degré est de considérer Dieu es choses corporelles.
En la seconde , Fempeschement est la dis.^'action de Fimaginative par les phantosmes et visions sensibles; le remède est l'attention aux inspirations; le degré, la considération de Dieu es choses spirituelles.
En la troisième , Fempeschement et les louanges humaines; le remède est de gouster les divines; le de^ré est
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la considération que Famé fait de Dieu en elie-mesme.
En la quatrième, rempescliement et la fatigue du corps et partie sensitive; le remède sont les colloques et devis spirituels; le degré est méditer Dieu, non en lui-mesme\ mais en son humanité.
En la cinquième, l'empeschementestdes respects humains; le remède est la solitude ; le degré , la considération de Dieu en luy-mesme, mais comme Dieu.