‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 4 sur 135 · DISCOURS PREMIER · texte numérisé non relu

DISCOURS PREMIER

Premier empeschement : la souvenance des playsirs sensibles.

Qui délibère de ne plus offenser Dieu , rencontre plusieurs occasions suggérées par le diable pour pécher. Qui se resoult de ne plus vouloir de consolation qu'en Dieu , rencontre le monde qui luy présente de nouveaux playsirs temporels; ce luy est un grand empeschement pour appréhender les consolations divines , de ne se pouvoir séparer ni défaire des anciennes compagnies, conversations et récréations.

Doncques l'Espouse, c'est à dire l'ame desja en gracCj voulant entrer à la vie spirituelle pur les baisers de son divin Espoux, qui sont les consolations spirituelles, a une grande peine à se déprendre du chœur des dames (conversations anciennes) , qui luy offrent des vins et parfums, qui sont les playsirs temporels : donc Tame languissante pour l'absence de son Espoux , désirant s'unir à luy par l'orayson , le chœur des dames la veut conforter avec vins et parfums, luy

remettant en mémoire les playsirs passés, nonobstant lesquels elle demande : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche; Osculetur me osculo oris sui.

Remède au premier empeschement : désir et demande des biens spirituels.

Premièrement, elle considère que les biens et playsirs mondains , auprès des divins , ne sont que vanité ; secondement, que Dieu est doux et souhaittable en luy-mesme; troisièmement, que plusieurs âmes saintes ont frayé le chemin, ii'ayant trouvé aucun playsir qu'en Dieu ; quatrièmement, elle demande à Dieu qu'il luy oste toutes affections terrestres.

Et quant au premier elle dit : Tes amours sont meilleurs que le vin , et plus odorants que les parfums;

Quia meliora sunt ubera taa vino, fragrantia unguentis optimis.

Quant au second : Ton nom est le parfum mesme répandu;

Oleum effusum nomen tuum.

Pour le troisième : Les jeunes filles t'ont aimé;

Ideo adolescentulas dilexerunt te.

Et pour le quatrième : Tire-moy après toy ; nous te suivrons et courrons à l'odeur de tes parfums;

Trahe me post te ; curremus in odorem unguentorum tuorum.

Et tout incontinent, portée par une grande confiance d'obtenir ce qu'elle demande, comme si desja c'estoit fait, elle adjouste : Mon roy m'a menée en ses cabinets; nous sauterons de joie, et nous nous resjouirons en luy et avec luy de la souvenance de tes amours, qui sont meilleurs que le vin: les bons t'ayment et te prisent;

Introduxit me rex in cellaria tua : exultabimus et laetabimur in te, memores uberum tuorum super vinum : recti diligunt te.

Les scrupules néanmoins surviennent par la mémoire des péchés passés^ dont elle dit : Je suis noire. Mais Fintegrité

de sa conscience présente fait qu'elle adjouste : Mais je suis

belle, ô filles de Jérusalem, comme les tabernacles de Cedar

et comme les peaux de Salomon ;

JNigra sum, sed forraosa, filiœ Jérusalem, sicut tabernacula Cedar, sicut pelles Salomonis.

Le foyer de la concupiscence y apporte du déchet, mais sans qu'il luy puisse estre reproché ni imputé à péché :

Noli me considerare quod fusca sim, quia decoloravit me sol !

Ne prenez donc pas garde à ce que je suis brune, car mon soleil m'a voulu ainsi laisser en cette guerre ; le soleil m'a donné le teint que j'ai ; et ce ne m'est pas advenu par ma faute , mais par celle des premiers enfants de la nature humaine ma mère. Les fils de ma mère ont combattu contre moi;

Filii matris me:B pugnaverunt contra me. Ce fut par leur péché que je fus mise en nécessité de prendre tant de soins et garde à moy-mesme , comme si j'estois à garder une vigne. Ils m'ont mise à garder les vignes;

Posuerunt me custodem in vineis^

contre les assauts de la concupiscence; et tout cela, helas! non par ma faute propre et actuelle, mais par celle d'autruy, dont je puis dire : La vigne que j'ay gardée n'estoit pas à moy;

Vineam meam non custodivi

Et partant , que la confiance revienne en moy, et que je commence à chercher mon espoux , où il est plus aysement trouvé par l'orayson.

Indica mihi, quem diligit anima mea, ubi pascas, ubi cubes in meridie, ne vagari incipiam post grèges sodalium tuorum.

0 vous que mon ame ayme , enseignés-moy où vous paisses et où vous couchés à l'ombre du midy; afin que je ne coure çà et là égarement aux troupeaux de vos compagnons; c'est à dire après ks créatures. Enseignés-moy où je pourray

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VOUS trouver en Foraysoii avec vos lumières et consolations, sans m'arrester à la créature.

Premier degré d'orayson. Considération de Dieu es chose* corporelles.

Vois-tu ^len ce soleil, ô mon espouse, ces estoiles, ces cieux, ce/te terre, ces rochers? Ce s«nt autant de voyes et chemins pour me trouver : elles ne se sont pas faites ellesmesmes; elles ne sont pas sans quelque principe qui les a faites, et qui est leur fin dernière, qui les conserve, qui les garde. Mais qui est ce principe et cette fin? C'est Dieu : les mères de toutes choses sont les idées qui en sont en moy, en ma puissance et bonté. Mais les agneaux, aussitost que rhuis de la bergerie est ouvert, courent droit à leurs mères: ainsi l'homme voyant les créatures monte petit à petit à Dieu , c'est un moyen de me trouver.

Si ignoras te, ô pulcherrima inter mulieres, egredere et abi post vestigia gregum;

Si tu n'as pas encore une entière connoissance, ô la plus belle des femmes , parce que tu es encore commençante , sors de la souvenance des playsirs passés , et va suivant les pas de tes troupeaux ; cherche mes sentiers en toutes les créatures , laisse-toy guider et mener là par oii elles-mesmes retournent , et tu trouveras qu'elles iront reposer aux pasturages de leur premier berger. Fais paistre tes chevreaux prés les loges des pasteurs ;

Et pasce iiœdos tuos juxta tabernacula pastorum : Tu seras conduite à trois paissans et un pasteur, à trois creans et un créateur. Toutes les créatures sensibles te mèneront là, et les plus nobles encore mieux.

Sur tout la nature humaine , en tes premières méditations,

t'y sera profitable. Tu verras les biens surnaturels qui sont

en elle, comme, qu'elle est l'habitation de Dieu, son thrusne,

et quasi son chariot, dont il luy peut dire : 0 ma bien-ainiée,

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je t'ay faite gemblable à ma génisse attellée au chariot de Pharaon; Equitatui meo in curribus Pharaonis assimilavi te, arnica mea.

Tu y verras les biens naturels ; car elle est aussi belle en elle-mesme, comme si elle avoit tous les ornemens diî monde. (C'est à elle que peuvent s'appliquer ces paroles) : Tes joues sont belles comme si elles estoient parées de quelques beaux ornemens ; ton col est beau comme s'il estoit paré de quelque beau carquan ;

Pulchrae sunt genae tuas sicut turturis ; collum tuum sicut monilia»

Tu verras ces biens accidentels , comme quoy tout le monde a esté fait pour ton usage , ornement et service. Nous te ferons des bagues d'or qui seront esmaillées d'argent ; Murenulas aureas faciemus tibi, vermieulatas argento;

qui sont des bienfaits si grands, que l'ame les méditant s'enflamme d'amour, et est contrainte de s'escrier : Puisque je ne puis autre chose, au moins t'aymeray-je, ô mon Espoux! et seray moy-mesme ta salle royale, laquelle je parfumerai de nard, c'est à dire je m'empliray d'amour.

Dum esset rex in accubitu suo, nardus mea dédit odorem suum ;

Tandis que mon roi sera en sa salle , mon parfum , qui est composé de nard , embaumera tout ce lieu de la suavité de son odeur; et de plus je m'uniray tellement avec lui, que je le porteray comme un bouquet dedans mon sein.

Fasciculus myrrhas dilectus meus mihi : inter ubera mea commora*bitur;

Mon bien-aymé est le bouquet de myrrhe que je porteray tousjours entre mes deux mammelles. Il sera tousjours mon très-cher baume, et mon plus grand thresor.

Botrus Cypri dilectus meus mibi, in vineis Engaddi; r Mon bien-aymé m'est une grappe de baume cueillie auîT vignes d'Ëngadde.

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Ces affections font que TEspoux ayme l'ame et la loue, disant : 0 que tu es belle , ma bien-ay mée ! ô que tu es belle ! tes yeux sont comme ceux de la colombe.

Ecce tu pulclira es, arnica mea, ecce tu piilchra es : oculi tui colun? barum.

L'ame, de son costé, reconnoissant que toute sa lumière dépend de son soleil , qui est Dieu , confesse que luy seul est beau par essence. 0 mon bien-ay mé , tu es beau et de bonne grâce , et tu embellis tellement nostre essence quand il te plaist, que mesme nostre lict, qui est nostre corps, en est beau :

Ecce tu pulcher es, dilecte mi, et decorus : lectulus noster floridus.

Voilà nostre lict fleurissant , et mesme ce monde nostre habitation. Les chevrons de nos maisons sont des cèdres, et nos solives sont de cyprès ;

Tigna domornm nostrarum cedrina, laquearia nostra cypressina.

Doncques quelle merveille, si je suis la fleur du champ, et le lys des vallées;

Ego flos campi , et lilium convallium.

Ce qu'avouant PEspoux , il montre que plusieurs âmes sont bien de contraire condition par la malice de leurs volontés; «ar elles sont comme des espines :

Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias ;

Comme un lis entre les espines, ainsi est ma bien-aymée entre les filles.

Chères loiianges que Famé n'accepte ni ne refuse ; mais esprise de son époux , retourne à le considérer es mesmes choses sensibles , non plus en méditant pour Taymer, mais en contemplant pour se resjouir, le confessant très-haut entre toutes les choses créées.

Sicut malus inter ligna sylvarum, sic dilectus meus inter filios;

Comme est un pommier entre les arbres des forests, ainsi est mon bien-aymé entre les enfans des hommes.

Dont ayant trouvé un bien si eminent au dessus de tout autre, elle s'y repose sans en plus rechercher :

Sub umbrà illius quem desideraveram , sedi;

Je me sais reposée à l'ombre de celuy que je desirois; et en ce repos spirituel se fait le goust de la dévotion :

Et fructus cjus diilcis guttnri meo ;

Et son fruit est doux à mon goust, et si doux qu'il engendre de saintes manies et fureurs en mon ame , comme si elle estoit enyvrée d'amour, dont elle s'cscrie : Il m'a menée au cellier de son vin , il a desployé sur moy l'estendart de son charitable amour ;

Introdiixit me in cellam vinariam , ordinavit in me charitatem.

Mais particulièrement avec leur fréquente communication ils engendrent l'habitude de l'allégresse spirituelle , en laquelle languissant doucement , elle se sent deffaillir et esvanouyr; et pour ce, dit- elle :

Fulcite me floribus, slipate me mails ; quia amore langueo j lié , reconfortés-moy avec des fleurs ; mettes des pommes autour de moy ; car c'est d'amour que je languis.

Quoy plus? le ravissement mystiquement signifié par le sommeil : l'ame le sentant survenir, et ne voulant dormir ailleurs qu'entre les bras de son Espoux , dit :

LaBva ejus sub capite meo, et dextera illius amplexabitur me;

Que sa main gauche soit sous mon chef, et que de sa main droitte il m'embrasse estroittement.

Ihors Dieu a soin que les choses basses ne nous empeschenl cette divine consolation , dont il dit au chœur des dames :

Adjuro vos, filiee Jérusalem, per capreas cervosque jamporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatls dilectam, quoadusquQ.ipsa velit;

Je vous adjure , ô filles de Hierusalem , par les chèvres et par les cerfs des champs , que vous n'esveilliez ny fassiez

esveiîîer ma Lien-aymée jusqnes à ce qu'elle le veuille. Lliors Famé commence à esprouver et connoistre qu'il n'5 a douceur qui esgale celle qui se trouve en l'orayson menr | taie.

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