‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 6 sur 135 · DISCOURS IV · texte numérisé non relu

DISCOURS IV

Quatrième empeschement : le travail du corps.

^ L'ame qui arrive jusques à ces degrés passés, se trouve bien souvent avec le corps îas , et travaillée : dont il advient que si Dieu J'invite à nouvelles considérations et plus hauts degrés, elle est en perplexité : elle voudroit bien advancer, mais la peine l'espouvante; et si l'Espoux l'appelle de rechef, elle se levé pour aller à l'orayson , néanmoins avec résistance de la partie sensitive qui la prive du goust, et fait qu'à peine peut-elle penser que Dieu soit avec elle^ et comme III. 5

il advient à ceux qui sont extrêmement las, elle dort en veillant :

Ego dormio, et cor meum vigilat;

Je dors, mais mon cœur veille. Puis se tournant vers bOû Espoux, qui heurte à son cœur.

Vox dilecti mei pulsantis ;

C'est la voix de mon bien-aymé qui heurte, etPexciteà luy ouvrir, et commencer de nouveau son orayson :

Aperi mihi, soror mea, arnica mea, columba mea, immaculata mea;

Ouvre-moy , ma seur, ma bien-aymée, ma colombe , ma toute belle :

Et avec un quatrième degré d'orayson médite un peu ma passion ; tu trouveras que j'ay le chef plein de la céleste rosée de mon sang, et les cheveux sanglants des nocturnes pointures des espines :

Quia caput meum plénum est rore, et cincinni mei guttis noctium ; Car mon chef est plein de rosée , et mes cheveux entortillés sont trempés des gouttes des nuits.

L'ame voudroit bien obeyr, mais la lassitude lui fait désirer un peu de repos ; ce qui luy fait dire :

Expoliavi me tunicâ meâ, quomodô induar illâ? Lavi pedes meos, quomodô inquinabo illos ?

J'ay despoûillé ma robe, comme larevestiray-je? J'aylavé mes pieds, comment les saliray-je?

Très-doux Jésus, nonobstant cette résistance, vous ne laissés pourtant de faire instance pour entrer. Et comme avec la main d'une plus forte inspiration, il semble qu'il vueille lui-mesme, sans coopération, oster le verroùil de la sensualité qui luy fait empeschement , et entrer par le pertuis du cœur :

Dilectus meus misil manum suam per foramen;

Mon bieu-aymé a. mia la mam par le pertuis.

DE SPIP.TTTT ALITÉ. ^'7

A cette grande vocation l'âme s'ement :

Mon ventre a tremblé de son seul attouchemenîi

Et venter meus intremuit ad tactum ejus; Et résout qu'elle doit ouvrir à son Espoux , et commenœr Jiouvelle méditation.

Surrexi , ut aperirem dilecto meo j

Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aymé.

Mais d'autre part, elle sent si grande douleur de n'avoir

ouvert au premier coup , qu'elle renverse le vase delà myrrhe ,

c'est à dire qu'elle s'emplit toute de pénitence , en arrousant

jusques au verroùil, c'est à dire faysant passer sa douleur

jusques à la sensualité :

Manus mesB stillaverunt myrrham , et digiti mei pleni myrrhâ pro- Joatissimâ ;

Mes mains ont distillé la myrrhe , et mes doigts sont pleins de vraie myrrhe et de la meilleure.

Par le moyen de cette douleur, il se fait que bien que Famé , au défaut de la partie corporelle et sensitive , ouvre à son Seigneur :

Pessulum ostii mei aperuit dilecto meo ,

J'ay ouvert le verrotiil de mon huis à mon bien-aymé ;

Néanmoins, à cause de cette répugnance, elle trouve si peu de goust en l'orayson, qu'il lui es* advis que Dieu n'est point avec elle :

At ille deciiûaverat , atque transierat ;

Mais il s'estoit destourné, et avoit desja passé.

Dont se ressouvenant avoir été tant appellée, et tant paresseuse , elle se contriste et consomme de douleur :

Anima mea liquefacta est, ut locutus est;

Mon ame s'est toute fondue dés que mon bien-aymé e parlé.

Elle essaye à trouver goust au premier degré de conside-

ration, parle moyen des choses sensibles; mais le travail ne

permet pas qu'elle y en puisse trouver :

Qiisesivi , et non inveni illum ; vocavi , et non respondit mibi » Je l'ay cher^îlié, et ne Fay point trouvé ; je l'ay appelle, et

il ne m'a poiiirrespondu.

Elle passe au second degré des choses spirituelles et angeliques:

Invenerunt me custodes qui circumeunt civitatem ;

Les gardes qui entourent la cité m'ont trouvée.

Mais quand elle compare leur promptitude avec sa paresse, elle demeure transpercée de douleur :

Percusserunt me , et vulneraverunt me ;

Ils m'ont battue et navrée. Et ce qui est le pis, si elle entre au troisième degré à considérer soy-mesme en son ordre vers Dieu, elle esprouve la mesme résistance dont elle se desplaist à soy-mesme, et luy est advis que sa face est trop laide en comparayson de celle des anges , et que par manière de dire, ils luy estent tout son lustre,

Tulerunt pallium meum mihi custodes murorum ;

Les gardes des murs m'ont osté mon manteau. De façon que par tout où elle se trouve, elle rencontre de grandes diificultés esmueës par ce quatrième empeschement des travaux corporels.

Remède : colloques et désirs spirituels.

L'orayson vocale , ou plustost les désirs spirituels servent de remèdes à l'ennuy du travail : ainsi voit-on celui qui par maladie a perdu le goust et appétit, changeant de viande le recouvre, et qu'es congrégations contemplatives , on entrejette les colloques spirituels aux oraysons. L'ame donc, desgoustéeparle travail de l'orayson, doit s'addresser à des personnes spirituelles, et les prier de l'ayder à trouver son Espoux :

Adjuro vos , filiae Jérusalem , si inveneritis dilectum meum , ut Buntietis ei quia amcre langueo ;

Je vous adjure, ô filles de Jérusalem! que si vous trouvés monbien-aymévouslui disiez que je languis d^amour pour lui.

Et elles sçachans sa nécessité, la mettront sur le discours des qualités de l'Espoux :

Qualis est dilectus tuus ex dilecto, ô pulcherrima mulierum ! Qualis est dilectus tuus ex dilecto, quia sic adjuras nos?

Quel est votre bien-aymé, ô la plus belle entre les femmes, — que pour lui vous nous avez si fort adjurées?

Lhors elle propose Jesus-Christ si bien au naturel , qu'il n'est pas possible de le mieux représenter. Il est Dieu, candeur de la mesme lumière , mais fait homme pour nous pouvoir racheter au pourpre de son sang :

Dilectus meus candidus et rubicundus ;

Mon bien-aymé est blanc et rouge. Et en tant qu'homme il est si singulier, qu'on le peut reconnoître entre mille :

Electus ex milibus,

Choisi.de mille; parce que la charité, chef des vertus, se peut dire estre d'or en luy, c'est à dire tres-precieuse :

Caput ejus aurum optimum,

Son chef est un or tres-pur et tres-bon; et les grâces et bénéfices, qui comme cheveux innombrables en procèdent, sont les premiers fruits des palmes, et noirs comme cor- I beaux ; ce sont les effets de la victoire qu'il eut en l'arbre de la croix, si dignes d'être admirés, comme le noir en un corbeau :

Cornai ejus sicut elatcB palmarum, nigraî quasi corvus;

Sa chevelure est comme branches de palmes hautes et touffues, noire comme un corbeau. Il est comme une I)lanche colombe , qui a en soy tous les dons du saint Esprit , représentés par les yeux :

Oculi ejus simt coîumbaB super rivulos aquanim , qnae îacte sont lotœ;

Ses yeux sont comme des colombes sur le rivage des eaux, que l'on a lavées de lait. Le saint Esprit , appelle en autre façon riviene , non par mesure , mais avec toute plénitude , luy est donné :

Et résident juxta fluenta plenissima ;

Et résident es pleins cours des eaux.

Partant si tu contemples ces exemples, comme les joues pleines , ouvertes , et mises à la vue de tous , aussi odoriférantes que vases pleins de parfums aromatiques, ils se feront sentir de tous costés.

Genae illius sicut areolae aromatum consitsB à pigmentariis ; Ses joues sont comme parterres de fleurs aromatiques, que les parfumeurs mesmes ont plantés. Sa doctrine semble estre myrrhe précieuse , qui sort comme des lys de ses saintes lèvres :

Labia ejus lilia distillantia myrrham primam ;

Ses lèvres sont des lys qui distillent la myrrhe la plus singulière. Ses miracles sont tels, qu'il semble que de ses mains coulent et tombent abondamment les jacinthes •

l^Janus illius tornatiles aurese , plenae hyacinthis ;

Ses mains sont anneaux d'or pleins de jacinthe. Quoy plus? soit au dedans, soit au dehors , cet Espoux est admirable ; son cœur est d'y voire, enrichy de pierres précieuses ; ses délibérations sont simples mais prudentes.

Venter ejus eburneus, distinctuo sapliiris;

Son ventre est d'yvoire , semé de saphyrs au dehors. Se» exécutions sont fortes , mais avec discrétion ;

Crura illius columnae marmorecB , quae fundatae sunt super bases aureas ;

Ses cuisses sont colomnes de marbre, fondées sutt4(js base»

d'or. Et pour finir icy , il est tout très-cher j il est tout trèsbeau !

Species ejus ut Libani , electus ut cedri ;

Sa beauté est comme celle du Liban , son port comme un cèdre.

Quatrième degré : considération de nostre Dieu en luy-mesmef mais humanisé

Tandis que Tame discourt de Oieu en son humanité , les gousts lui reviennent , et est conViainte de s'escrier : Hélas !

Gultur illius suavissimum, et totus desiderabilis : talis est dilectus meus, et ipse est amicus meus , liliae Jérusalem !

Sa gorge est tres-souefve, et il est tout à fait à désirer : tel est mon bien-aymé, et il est mon très-cher, ô filles de Hierusalem ! Et si les personnes avec qui elle est vueillent poursuivre , et luy disent :

Quô abiit dilectus tuus, ô pulcherrima mulierum? quô declinavit dilectus tuus, et quaeremus eum tecum;

Où est allé vostre Espoux , ô la plus belle entre toutes les femmes ? où s'est-il destourné ? et nous le chercherons avec vous ;

Elle ne veut plus les entretenir : mais reconnoissant

qu'encore que les travaux luy fissent sembler que son l^^spoux.

se fust retiré bien loin , néanmoins il ne s'en estoit pas allé y

au contraire il estoit tous] ours demeuré avec elle, comme en

son jardin , ou comme en un cabinet de parfums : et tirant

de là la plus grande occasion de mérite, elle peut dire qu'il

"^n a cueilly des lys tres-odoriferans :

Dilectus meus descendit in hortum ad areolam aromatum, ut pas- «atur in hortis, et lilia coUigat ;

Mon bien-aymé est venu en son jardin au parterre des fleurs

aro nia tiques, pour repaistre aux jardins, et y cueillir des lys.

'E/ \h)uv <;e, puisqu'elle connoist qu'il a tousjours esté avec elle, et y est encore à présent, elle dit :

Ego diîecfo meo, et dilectns mens mihi, qui pascifup inter lilia;

Je suis à mon bien-aymé , et mon bien-aymé est à moy, qui se repaist entre les lys.

Elle n'a plus besoin d'autre chose que de s'entretenir avec luy, disant : 0 Seigneur ! quand vous pourray-je plaire, par ma beauté, douceur, bonne grâce, force, mnoceuce, dévotion et discrétion? Quand sera-ce donc que vous me dires : Pukhra es, amicn mea, suavis, et décora sicut Jérusalem , terribilis ut castrorum acies ordinata ;

0 ma bien-aymée ! tu es belle, douce, et de bonne grâce comme Hierusalem, forte comme une une armée bien rangée.

Averte oculos tuos à me, quia ipsi me avolare fecerunt ;

Destournés vos yeux de moy, car ils m'ont fait sortir de moy-mesme.

Desja, Seigneur, vous m'avez montré par mille signes, que mes œillades vous ont blessé, c'est à dire que mes intentions ne vous sont pas desplaisantes ; que mes cheveux, c'est à dire , mes désirs sont purs et nets ;

Capilli tui sicut grex caprarum , quse apparuerunt de Galaad;

Tes cheveux sont comme un troupeau de chevreaux qui paissent sur le mont de Galaad :

Que mes sens , ainsi que troupeaux, ont esté fidellement gardés :

Demes tui sicut grex ovium , q«jgB ascenderunt de lavacro ; omnes gemellis fœtibus, et sterilis non est in eis ;

Tes dents sont comme troupeaux de brebis qui sortent du lavoir, chacune ayant deux petits, et nulle d'icelles n'est stérile ;

Et que mes forces de la partie concupiscible désirant le hien , et fuyant le mal sans dissimulation , comme deux joues bien colorées, vous sont chères et aggreables :

Sicut cortex mali punici, sic gencB tuœ, absque occultis tifis;

Tes joues sont comme une grenade entamée , sans ce qui est caché au dedans.

Mais, ô Dieu ! dit Tame, desja cy -devant vous m'avez louée de presque toutes ces parties : je desirerois maintenant m'advancer et surpasser en dévotion beaucoup d'autres âmes devotes, ou qui pensent l'estre, et que vous peussiez me dire :

Sexaginta simt reginse et octoginta concubinae, et adolescentularum non est mîmerus : una est colomba mea ;

Il y a soixante reines et quatre-vingts concubines , et det jeunes filles sans nombre ; mais ma colombe est toute seule.

Que sçay-je? peut-estre desiré-je trop : je voudrois que vous me peussiez appeller ma parfaite , perfecta mea ; je voudrois en ma nature , qui est ma mère , avoir quelque rareté, et que Ton en dist :

Una est matris snse, electa genitrici suée : Viderunt eam filioB, et Leatissimam prtedicaveruntjreginaB et concubinae, et laudaverunteam;

Elle est unique à sa mère , elle est choisie à celle qui l'a engendrée. Les filles l'ont vue et l'ont dite tres-Jieureuse ; les reines et les concubines l'ont louée de son innocence , estant sortie de la nuit du péché.

Quse estista, quas progreditur quasi aurora consiirgens, putchra ut luna , electa ut sol, terribilis ut castrorum acies ordinal a ?

Et qui est celle-cy qui marche (en dévotion) comme fait l'aurore quand elle se levé, belle comme la lune (de prudence et bonne eslection) , choisie comme le soleil, (et finalement d'invincible force) terrible comme les escadrons d'une armée bien rangée?

Mais outre cela l'ame adjouste : Oii avez vous esté , mon Seigneur, qu'il m'a semblé que vous m'aviez laissée, quand le travail etla fatigue ne permettoit pas que j'ei^^se du goust? J'ay esté, respond-i/ , en toy-mesme ^ui es mon jardin, et j'y ay esté avec plus de profit pour toy, que je n'y eusse esté si du prcmipi- coup je t'eusse donné des gousts, te donnant occasion de mériter, dont j'ay tiré de mon jardin un plus grand fruit de mérite.

Descend! in hortum nucum, ui viderem poma convalUum, et inspieerem si floruisset vinea, et germinassent mala punica;

Je suis descendu au jardin des noyers pour voiries pommiers des vallées , et regarder si la vigne estoit fleurie , et si les grenades avoient germé.

Que beny soyez-vous donc , ô Seigneur, respond Tame , qu'en telle façon me faysant accroire que vous estiez absent^ vous m'avez donné occasion de mériter, et m'avez fait faire en peu de tems plus de chemin que les carrosses des princes ; et parce , puis que je n'ay sceu que vous estiez avec moy, je peux dire que mon ame m'a troublée à cause des chariots d'Aminadab :

Noscivi : anima mea conturbavit me propter quadrigas Aminadab»

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