DISCOURS V
Cinquième empeschement : les respects humains.
Quand quelqu'un arrive à quelque manière de vivrerare et non accoutumée , non seulement chacun le loué , mais il semble que chacun désire de le voir, et on crie après l*ame :
Revertere , revertere , Suîamitis ! revertere , ut intueamur te ;
Reviens , reviens , ô Sulamite ! reviens , afin que nous te voyons. Et ce n'est pas assez que la personne spirituelle extenue ce qui est en soy :
Quid videbis in Sulamite , nisi choros caslrorum?
Que voyez-vous en cette Sulamite, sinon compagnies d'armées ? Car ce nonobstant , ceux qui la voyent la louent de ses pieds et façon de marcher , c'est à dire de /obeyssance avec laquelle ils voyent que cette ame garde les commandemens de Dieu :
Quàm pulciiri sunt gressus tui in calceamentis, filia prmcipis '
Que tes pas sont beaux en leur chaussure , ô lille de prince!
DE SPIRITUALITE. 75
De sa chasteté spirituelle , qui fait reconnoistre que Dieu
y coopère :
JiincturiB femorum tuorum sicut monilia quae fabricata siint manu artificis ;
Les jointures de tes cuisses sont comme joyaux mis en oeuvre de la main d'un bon ouvrier ;
D'une riche pauvreté, qui n'a jamais besoin d'aucune chose :
Umbilicus tuus crater tornatilis , nunquam mdigens poculis ;
Ton nombril est comme un hanap rond qui n'a jamais "besoin de breuvages ;
Des jeusnes qui remplissans le ventre de pain seulement, couronnent l'ame de beaux et riches lys :
Venter tuus sicut acervus tritici vallatus liliis ;
Ton ventre est comme un monceau de froment environné de lys ;
De l'estude des deux Testaments :
Duo ubera tua sicut hinnuli gemelli capresB ;
Tes deux mammelles sont comme deux faons jumeaux d'une chèvre;
De la force :
Collum tuum sicut turris eburnea;
Ton col est comme une tour d'ivoire ;
De la prudence :
Oculi tui sicut piscinsB in Hesebon , quae sunt in porta liliae multi* tudinis ;
Tes yeux sont comme des piscines d' Hesebon , qui sont à la porte de la fille de la multitude ;
D'une justice exacte :
Nasus tuus sicut turris l.ibani, quae respicit contra Damascum j
Ton nez est comme la tour du Liban , qui regarde vers Damas ;
De la maistrise des affections et conformité à la volonté de Dieu, cogneué par les canaux de la révélation :
Ciput tuum ut CarmeluS; et L'.ini;n capitis tui sicnt purpura reg'is vincla canalibns ;
Ton chef est comme le mont Carmel , et tes tresses comme pourpre royale qui n'est pas encore tirée de la teinture.
Bref, cette ame est la butti^ des langues, qui luy disent, la Rouans :
Qnàm pulchra es, et qviàm derora, charissima in deliciis!
Que tu es belle , que tu es de bonne grâce , tre?-cliere en délices !
Mais elle, croissant tousjours en charité , et faysant fruits parmi le prochain , elle est comme la palme et la vigne :
Statura tua assimilata est palmce , et ubera tua botris;
Ta stature et ton port est comme d'une palme, et tes mammelles sont pleines comme grappes de raisin.
Les nécessiteux, ou d'esprit, ou de corps, disent :
Dixi : Ascendam in palmam, et apprehendam fructus ejus : et erunt ubera tua sicut botri vineœ ;
Je monteray sur le palmier, et prendray de ses fruits ; et tes mammelles seront comme grappes de raisin.
Et pour ses bons exemples, on luy dit :
Et odor oris tui sicut malorum ;
L'odeur de ta bouche est comme celle des poounes.
Pour les bonnes paroles : Ilelasî dit-on, ta gorge est
comme un vin tres-bon à boire, digne de mon bien-aymé, et
d'estre savourée de ses lèvres et de ses dents;
Guttur tuum sicut vinum optinuini, di^^ium dilecto meo ad potaadum, labiisque et dentibii? iliius ad ruminandum.
Bref, voyla une grande inquiétude à l'ame dévote.
Remède au cinquième empescheinent : la solitude.
0! qu'il est donc bon de se retirer en la solitude où l'ame peut dire !
Ego dilecto uieo, et ad jue couvor.-^io ejns; Moy à mon bien-aymé, et son regard est dessus moy I
Vrni, dilecte mî : egredïanuir in ii-i-um , commoremur in villis ;
YioDs , mon bien-aymé ; sortons aux champs , demeurons aux villages.
Or les fruits de la solitude sont quatre : premièrement, on se resveille mieux à l'examen de la conscience :
Mane siirgamus ad vineas, videamus si floruit vinea, si flores fructus parturiimt, si floruerunt mala pnnica;
Levons-nous du matin pm- ■' ^- aux vignes; voyons si la vigne est fleurie, si les lieii, oorteront du fruit, si les grenades sont fleuries.
Secondement, on y fait une plus entière résignation de la faculté concupiscible et de ses désirs ;
Ibi (labo tibi uberamea;
Là je le donneray mes mammelles.
Tiercement , la dévotion croist ;
Maiidragt-^niî dederunt odorem ;
Les niadragores ont rendu leur odeur.
Quatrièmement , on y présente plus humblement à Dieu nos petits mérites passés et présents.
Iq portis nostris onmia poma,nova et vetera, dilecte mî, servavitibi; J'ay serré pour toy, ô mon bien-aymé , au dedans de nos portes , toutes sortes de fruits , vieux et nouveaux.
Cinquième degré : la considération de Dieu en luy-mesme et comme Dieu.
Mais entre les fruits de la solitude, cestuy-cy est eminent, dautant qu'on y pf t considérer plus aysement Dieu, comme Dieu : ce qui fait user à FEspouse de ces deux paroles , seul et hors, c'est à dire hors de toute créature.
Quis mihi det te , fratrem me^jm, sugentem ubera matris meœ, ut inveniam le foris ?
Qu te donnera à moy, mon frère, sucçant les mammelles de ma mère, et que je te trouve dehors tout seul?
Considération qui fait saintement affoller les hommes, les fait danser devant Tarche j d'où vient que , jusques à ce que
l'ame soit arrivée à raffection du mespris de soy-mesme, elle a tousjours quelque honte ; c'est pourquoy elle désire la solitude :
Et deosculei te, et jam me nemo despiciat;
Afin , dit-elle , que je te baise sans que personne nous voye. Considération qui est une arrhe de la jouyssance da ciel dont il est ddvis à Tame qu'elle y soit desja :
Apprehendam te ,
Je te prendray ; je te verray face à face , ô Dieu , quand nous serons en la vraye maison et en la vraye chambre de nature humaine, qui est au ciel :
Et ducam ia domum matris meee ;
Quand je te meneray en la maison de ma mère, et en la chambre de celle qui m'a engendrée. Là je verray tout ce qui appartient à mon bonheur, comme en un miroir :
Ibi me docebis ;
Là tu m'enseigneras. Et quand tu auras tiré de moy, pour ma félicité , le vin de la vigne , et le moust des grenades , la gloire essentielle et accidentelle :
Et dabo tibi poculum ex -vino condito , et mustum malorum granatorum meorum ;
Et je te donneray d'un breuvage de vin composé , et du moust des grenades. Et voyla les gousts qui arriveront; voyla les extases, voyla les sommeils des puissances ; de façon que l'Espouse sacrée demande des oreillers pour dormir :
Lee va ejus sub capite meo , et dextera iilius amplexabitur me ; Qu'il mette sa main gauche dessous ma teste, et qu'il m'embra.îSe de sa droitte. L'Espoux aussi de son costé tasche de faire qu'elle ne soit point esveillée.
Adjuro vos, filiae Hierusalem, ne suscitetis, neque evigilare faciatii dilectam , donec ipsa velit ;
Je vous adjure, filles de Hierusalem, que vous n'esveilliez ny fassiez esveiller ma bien-aymée , jusques à ce qu'elle le vueille.
DISCOURS YI.
It'ame ayant surmonté tous les empeschemens , n'a plus besoin de remède, mais demeure unie à Dieu et absorbée en luy par une parfaitte dévotion.
Enfin Famé est parvenue à une si grande perfection de dévotion, que nul playsir du monde ne Fesmeut , nul phantosme ne la destourne , nulle louange ne Faffoiblit , nul travail ne la fait craindre , nul respect humain ne la retient : mais à la veûe de tout le monde , elle caresse librement son Espoux , et danse devant Farche , ne se souciant pas que la sagesse du monde, après lui avoir dit :
QuaB est isia , qnae ascendit de deserto , deliciis afïluens?
Qui est celle-cy qui monte du désert, afïluente en délices? la suive encore pour la reprendre de ce qu'elle se tient appuyée sur son bien-aymé :
Innixa super dilectum suum.
Au contraire , elle parle tous] ours de son Espoux du grand signe d'amour qu'il donna là où il avoit esté le plus offensé, et qu'il résolut de mourir pour nous, après qu'Adam et Eve lui eurent desobey :
Sub arbore malo suscitavi te : ibi corrupta est mater tua, ibi violata
est genitrix tua ;
Je t'ai esveillée dessous un pommier : là ta mère a esté corrompue, là celle qui ta engendrée a esté violée.
L'ame ne trouvera plus aucune difficulté aux travaux ; car rien n'est difficile à ^'amour qu'elle a gravé profondement en son cœur, et mesme es actions extérieures ;
^one me ut signaculum super cor tuum , ut signaculum super bracmum tuum ;
Mets-moy comme un cachet sur ton cœur, et comme un
sceau sur ton bras. Si bien que l'amour combat la mort :
Quia fortis est ut mors dilectio;
L'amour est fort comme la mort. L'enfer ne la pent e?pouvanter :
Dura sicut infernus dilectio;
La jalousie est dure comme Tenfer. Les flammes et les feux sont glacés au prix de son amour :
Lanipades ejiis, lampades ignis atque flammarum;
Ses lampes sont lampes de flammes et de feu. La mer ne sçaunnt les esteindre.
Aquas mult» non potuerunt extinguere charitatem, nec flumina obruent illam ;
Toutes les eaux ne sauroient esteindre la charité, ny tous les fleuves ne la noyeroient pas. Rien ne luy est com'parahle :
Si dederit homo omnem substantiam domùs siise pro dilectione, quasi niliil despiciet eam ;
Si nn homme vouloit donner toute la suhstance de sa mayson pour la dilection, il n'en feroit cas non plus que de rien.
Quant aux louanges qui luy sont données, Tame ne s'ea
soucie point , pour ce qu'elle dit dedans soy : Quelles sont
ces âmes imparfaites, qui n'ayans aucun hien propre, veulent
s'emhellir des parures externes? Mes petites seurs, c'est à
dire les âmes imparfaittes , sont celles qui doivent penser à
cela : car elles n'ont point de mammelles d'elles-mesmes , de
propres vertus et mérites :
Soror nostra parva, et iibera non habet : quid faciemus sorori nostrsB in die quando alloquenda est ?
Nostre petite seur n'a point de mammelles : que feronsnous à nostre petite seur au jour qu'il faudra parler à elle? En elles on peut suppléer le défaut avec louanges estrangeres , tout ainsi que si on couvroit d'argent un mur crevé et corrompu , de cèdre un huis qui seroit pourris : ,
Si murus est, aediiicemus biipcr eum propugnacula argentea : si ostium est, compingamus illud tabulis cedrinis;
^^i c'est un mur, bastissoiis dessus des boulevards d'argent;
si c'est un huis , renforçons- le d'ais de cèdre. Mais moy
bienheureuse , dit l'ame , je me soucie fort peu de plaire
aux hommes, mon Espoux m'ayant faite comme un mur
tel , et comme une toiu' telle , que je suis fort playsante et
ags^reable :
Eo'o imirus , et ubera mea sicut tiirris , ex quo facta sum coram eo quasi pacem reperiens ;
Je suis un mur, et mes mammelles comme une tour, dont je suis faite trouvant repos et paix devant luy.
Suyvent les choses sensibles et temporelles , contre lesquelles l'ame parfaitte en l'orayson mentale a pris une telle habitude , que les tenans pour viles et de petit prix en comparayson de son riche objet , elle n'en fait estime que tant qu'elles peuvent modestement servir à la nécessité. Au reste nul soin d'elle-mesme ne la peut destourner. Peu de chose , dit Famé , est nécessaire à qui veut vivre en la paix de nostre Seigneur et avec modestie. Mille pièces d'argent, ou quelque autre grand prix, est chose de trop petite valeur:
Vinea fait pacifico in eâ quae habet populos : tradidit eam custodibus ; vir affert pro fructu ejus mille argenteos ;
L'homme qui a la paix en soi, a une vigne en laquelle sont des peupliers ; il l'a baillée à des gardes, et on luy rend pour les fruits d'icelle milles pièces d'argent. Et moy, dit l'ame , Je n'ay point affaire de tant de choses : "
Vinea mea coram me est mille tui pacifici ;
Ma vigne est devant moy autan^ quo mille pacifiques. Au contraire je veux encore dor/^' \' deux cens pour aumosne à ces pauvres , qui avec leurs oraysons nous gardent nos tiens, et deux cents à ceux qui gardent les fruits d'icelle,
Et ducenti his qui custodiunt fructus ejus. Au reste, estant abstraite de toutes les choses sensibles, je veux que pas une d'elles puisse me distraire ou me troubler.
nu G
Et finalement , si nous voulons passer aux playsîrs mondains : je sçay, dit Tame , que mon Espoux ne veut endurer des compagnons, et qu'avac les consolations qu'il me donne, il ne ventilas que je mesle les consolations qu'autres queluy me pourroient donner; ainsi .ne commande que me resveillant , et me resignant du tout à luy avec une claire et ou- Terte protestation, je renonce à mes autres Espoux.
QuaB habitas in hortis, amici auscultant : fac me audire vocem tuam;
Toy qui habites es jardins, tes amis t'escoutent : fais
moy ouyr ta voix. Et partant , me voyla prompte à luy
obeyr. Non , plus le monde , ny ses playsirs ; non , plus
aucune chose mortelle. 0 Dieu ! Mon Dieu , vous estes mon
bien-aymé ; vous seul estes tout mon bien ; c'est vous seul
que je cherche.
Fuge, dilecte mî, et assimilare caprese, hinnuloque cervorum super montes aromatum ;
Fuys (c'est à dire viens, mais accours légèrement), mon bien-aymé, et sois semblable à un chevreul ou à un faon de cerf sur les monts de bonnes senteurs. En laquelle dernière protestation et résignation parfaitte de l'ame en Dieu consiste la fin de l'orayson mentale et le plus haut degré de la spiritualité , qui est cette grande union de l'ame avec Dieu par dévotion.
Et pour conclure , il ne nous reste rien à faire , qu'à prier
nostre Seigneur qu'il vueille, par sa miséricorde, nous tirer
à soy par ces degrés d'orayson mentale , à ce qu'estant desja
unis avec luy en ce monde par grâce , nous le soyons encor
par dévotion ; afin qu'après nostre mort nous le puissions
estre éternellement par gloire ; et en toutes ces saintes unions,
qu'il nous baise , ce divin Espoux, d'un baiser de sa bouche
sacée,
Osculetur me osculo oris sui.
Ameo.
/ \/Nyvrw%/>./N/\/v%A.>
FRAGMENT