PROCÈS A LA TOURNELLE
POUR messire Charles -Reni^ bb Moraion^ cheyalier, conseiller en la cour, et dame Fiançoise-Dbitise Dotot de CholloYi sqq épouse y açcusatciin et intimés.
CONTRE JUIaigueilitb-EiiiiahusI' bb (atmond, communément appelée Tqhtoi^ ; Madelbiii e - Julie de Raymond ; le sieur SARDOU9 prêtre^ jadis habitué à Saint-SauTeur, tous accusés et appelans.
Q0B8TIQH. ~* Si la «uggestioo 4'qq testament pe se présume pas parl'obsession et l'autorité surla personne du testateur.
Les ministres de l'ëglise, charges de la direction des âmes, ne doivent pas moins s'attirer de respect parleur sagesse et leur cle'sinte'ressement, que par la dignité méUïe de leur état; mais quand ils n'emploient leur autorité qu'à subjuguer des esprits trop faciles, pour s'emparer de tout ce qui leur appartient, alors, sans dégrader le ministère qui demeitfe toujours pur et innocent, il est juste qu'ils soient soumis à toute la sévérité des lois qui ont pour but de maintenir la police publique et le repos des familles.
Les excès auxquels s'est porté le sieur Sardou, vont donner un exemple bien funeste des dangers de la iir rection. On gémit d'être obligé de retracer des faits si scandaleux; mais la nécessité aune juste défense enim-
5 ose la loi, et l'intérêt de toutes les familles exige qu'en évoilant de pareilles iniquités, on mette un frein à k cupidité de ceux qui pourraient être tentés de suivre un pareil exemple, et qu'on préserve de leurs attentais des esprits trop faciles, qu'une aveugle sécurité peut séduire.
Fait. — Deux filles nommées , l'une Marguerite- Emmanuel, et l'autre Madeleine -Julie de Raymond,
• Cette cause est la CXL1IT« de l'ancienne édition.
TROISIËMJS; PARTIE. 58 I
louèrent, en 1739, un appartement au qualrième étage dans la rue Saint-Honorë, paroisse Saint-Roch, chez le nommé Langlois, rôtisseur, à raison de 1 80 liv. par an. Comme elles n'étaient pas en état de payer un pareil loyer, elles relouèrent une des trois chambres dont il était composé, à une fille qui travaillait en couture sans être maîtresse. Elles avaient un autre objet en prenant cette locataire^ c'était de se procurer à elles-mêmes du ^ travail pour gagner leur vie. En effet, elles s'associèrent bientôt avec elle; et, travaillant en commun, elles pàr^ tageaient les profits par tiers.
jLa couturière trouva que le marché ne lui était pas avantageux; elle le rompit au bout de trois mois. Tout ce qu'elle put laire pour ces deux fiUes, qui étaient sans secours , fut, quand elle était pressée d'ouvrage , de leur en donifêr une partie, et de les payer sur le pied de dix sous par jour.
Pendant que ces deux filles travaillaient à un quatième étage sous les ordres d'une couturière, le sieur Sardou, prêtre, portant le surplis à Saint- Roch, qqkj^tend qu'il les avait connues à Marseille, où son père^ait procureur, vint demeurer dans 1? même maison. 'Il se logea d'abord ausecondétage, mais lesdeuxdemoiselles de Raymond, qu'on appelait et qu'on appellera toujours* dans la suite Julie et Tonton, ayant donné con^é à leur cou-* turière,. le sieur Sardou vint occuper sa chambre, et ne fit avec elles qu'un ménage commun. Il parsdtra , par les informations, qu'il vivait avec elles dans une grande amitié et familiarité y chantant, jouant des instru* mens : ce cpii alarma la délicatesse de la femme du rôtisseur.
Le bruit que iâisM cette fréquentation; si contraire à l'était du sieur Sardcm, et àr la retenue qu'oii reconnaît tous» les jours dans les prêtre» des paroisses de Paris, lui fit craindve apparemment quelque orage de la part de ses supérieurs. Il crut devoir changer de quartier , et à Pâcjues 1 742? il prit un appartement dans la rue du Petit -Lion, paroisse Saint- Sauveur; mais rien ne pouvait le détacher de Julie et de Tonton, elles turent denïeurer avec lui , et tout le fruit de ce changement
ne se réduisit qu'à porter'le «caudale d'un quartier dass un autre.
On pourrait imaginer d^abord que ces premiers faits, étrangers à la demoiselle de Cholloy^ ne peuvent servir à l'accusation de suggestion de son testament; mais on verra bientôt qu^ils y ont une relation nécessaire. Dans une affaire qui n'est qu'un tissu d'intrigues et de séduction , il n'est pas indifférent de connaître les personnages qui doivent y jouer les premiers rôles; il est essentiel de remonter à la source, et dé voir de quel état ils sont pariis pour parvenir à celui qu'ils se sont ménagé par leurs manœuvres.
Ce fut peu de temps après le changement de quartier dont on vient de paner , que fe sieur Sardou commença à connaître la demoiselle Aglaé Doyot de Cholloy, fille ,du sieur d^ Cholloy, secrétaire du' roi, et de la dame Imbert. Gîtte demoiselle, qui n'avait ni père ni mère, et qui jouissait de 7 à 8,000 livres de rente, était logée dans un appartement extérieur du monastère de l'As* sompticMikelle avait eu jusque-là le père de Beauvais, jésuite, ^ur confesseur. Le sieur Sardou, qui avait conçu de grandes espérances de l'esprit facile de la de^ moiselle de Cholloy, jugea qu'il ne pouvait en tirer aucun avantage sans se ménager un poste si important. Cette place, que le père de Beauvais n'était pas jaloux de défendre , ne tint pas long-temps contre les intrigues et les insinuations du sieur Sardou; il en devint bientôt le maître. Avec l'autorité qu'elle lui donnait, il commença par faire renvoyer tous les domestiques qui étaient au service de la demoiselle de. Cholloy, c'est -^ à -dire, la femme de chambre, la cjuisinière et le laquais. Il leur ^ibstitua d'abord vers le mois d'août 1 742 , une cuisinière et uni laquais qu'il avait choisis. La femme de chambre était le personnage le phis important; il jugea prudemment quil ne pouvait se fier pour cette place qu'à une des deux filles avec qui il vivait depuis longtemjps dans tme si grande intimité.
Il la Drésenta à la demoiselle de Cholloy sous le titre d ime fille de famille qui avait un bien embarrassé de procès, et qtii était propre à lui servir de compagnie,
TROISIÈME PAKTIE. 5i8a
quoique, par «son bon cœur, elle fût disposée à lui rendre tous les services qu'elle tirerait d'une femme de chambre. La demoiselle de Cholloy accepta tout humblement de la main de son^ directeur. Julie entra donc auprès d'elle, et le sieur Sardou, devenu maître de tous lés environs, ne douta plus du succès de ses projets. En eflet, sa domination depuis n'a plus eu de nornes, comme cela parsdtra par les informations. Pour conserver cet empire, et resserrer de plus en plus les hens de la captivité de la demoiselle de Cholfoy, il venait tous les jours delà rue du Petit-Lion, paroisse Saint-Sauveur, chez la demoiselle de Cholloy, à l'Assomption; il arrivait sur le midi, il <^ait avec elle et avec Julie, et ne retournait chez lui que sur les sept heures du soir.
Un exercice si souvent répété n'aurait pas pu se sou-^ tenir long-temps, si le zélé, mais prudent directeur, n'a-' vaitpris les mesures nécessaires pour n'en être pasfati-. gué ; on lui amenait tous les jours un carrosse de place, et on le renvoyait le soir dans une pareille voiture, que Casimir, laquais de la demoiselle de Cholloy, avait tou* jours l'attention de payer pour sa maîtresse.
Passant les jours presque entiers chez la demoiselle de Cholloy, on aurait cru que tout était épuisé entre eux, instructions, exhortations, arrangemens, en un mot, toutes affaires spirituelles et temporelles; cependant les après-midi ne suffisaient pas encore pour remplir tous les objets qu'embrassait le sieur Sardou : il tallait^que les matins eussent aussi leurs exercices; et, pour cela , il recevait exactement chaque jour une lettre de la demoiselle de Cholloy, lui faisait réponse aussitôt, et cette réponse était souvent accompagnée d'un bouquet de fleurs, que Casimir ou une fruitière portait de sa part. Dira-t-on que c'était le symbole de la bonne odeur de ces relations si fréquentes entre le directeur et la pénitente ?
Quand on a dit que ces exercices recommençaient tous les jwrs, il en fîîut excepter cependant les dimanches et les fêtes. Le sieur Sardou n'allait point ces jourslà à l'Assomption, il se contentait de la lettre et de la
réponse du matin, et sur le midi, c^ëtaû Tontan, demeurée seule avec lui, qui allait diner à sa place avec la demoiselle de ChoUoy et avec Julie. Sur les sept heures du scûr, la demoiselle de Cholloy montait en carrosse avec Tonton, et la ramenait chez elle; le sieur Sardou ne manquait pas de s'y trouver, et la demoiselle de Cholloy demeurait avec lui jusqu'à huit ou neuf heures du soir. Jamais on n'a vu plus d'exactitude ni phis de régularité pour l'arrangement des rendez-vous et des visites réciproques*
Pendant tout ce temps-là, la demoiselle de Cholloy était séquestrée de toute sa famille, elle ne voyait point ses parens ; et si quelqu'un se présentait chez elle^ily . avait ordre hien précis aux domestiques de déclarer ou qu'elle n'y était pas, ou qu'elle était incommodée, etue pouvait voir personne. Le sieur Sardou, qui n'a pas ignoré les murmures de la Ëiaiille, a prétendu qu'il n'avait rien à se reprocher à cet égard , et qu'il avait fait tous ses efforts pour engager la demoiselle de Cholloy à remplir tout ce que la nature et la religion exigeaient d'elle à ce sujet; mais à en juger parles effets, qui seuls noiis sont connus, ou son zèle était. hien faible, ou il eïait accompagné de hien peu de fruit.
On vient d'exposer ce qui se passait chaque jour entre le sieur Sardou et la demoisole de Cholloy ; nms il y a des feits singuli^s qu'il ne faut pas omettre, et
3 m donnent un grand jour au tableau que nous sommes bligés de présenter à la justice. Ces courses, continuelles de fa rue du Petit-Lion à l'Asspmptioa, et de rÂsâomptioob à la rue du Petit-Lion, ces lettres, ces messages, tout cek avaût quelque chose de gênant, et d'ailleurs le sieur Sardou n'était pas absolument présent à tout; il chercha un expédient pour que sa proie ne pût jamais lui échapper.
Pour cela on ^engagea la demoiselle de Cholloy, au commencement de 1 743 , à louer une petite maison, rue de&Brodeurs, près la barrière de Sèvres, moyennant 6ox3^ livres par an. Après le bail passé, toute la société, c'est-à-dire, la demoiselk de Cholloy, Julie, Tonton et le sieur Sardou, y alla diner plusieurs fois. On avait
soin d'y faire porter tout ce qui e'tait nécessaire pour faire bonne chère en volaille , en gibier, en vin. Quand on y était, on visitait tous les appartemens, on en faisait la distribution; la demoiselle de Cholloy devait être au premier étage avec Julie; Tonton et le sieur Sardou devaient occuper le second; c'est ainsi que la petite communauté s'arrangeait, et que le sieur Sardou, qui depuis quelques mois avait passé de la paroisse oaint-Roch à celle de Saint-Sauveur, se disposait à s'exiler lui-même à une des extrémités de Pïiris , pour ne pas perdre de vue la demoiselle de Cholloy, et la tenir dans des Uens auxquels elle ne pût échapper.
On ne parle point des présens qu'il tirait d'elle de temps en temps, des bas de soie noire dans une occasion, un surplis dans une autre, de l'étoffe pour une chasuble encore dans une autre, indépendamment de ce que tirait Julie de son côté. Tous ces objets réunis , causaient à la demoiselle de Cholloy une dépense qui excédait de beaucoup son revenu. Il est justifié par le compte rendu à sa succession par la personne qui était chargée de ses affaires, que depuis le i4 février 174^? jusqu'au 9 mars i745, il lui avait remis, suivant ses reconnaissances, 12,700 Uvres en argent. C'était assurément beaucoup plus que ne devait dépenser une demoiselle qui était seule avec une femme de chambre, une cuisinière et \xa laquais, retirée sans équipage dans un appartement d'une maison religieuse.
Cependant, à sa mort arrivée le 2\ mars 1743, et après une maladie de peu de durée, il ne s'est point trouvé d'argent chez elle, et au contraire, il était dû à différens marchands et fournisseurs près de 8,000 liv.; en sorte , qu'en un an , elle avait dépensé plus que le double de son revenu. On voit entre autres, dans les mémoires qui ont été fournis par ces marchands , que depuis le 1 o juin 1 74^ , qui est à peu près le temps que le sieur Sardou s est introduit dans la maison de. la demoiselle de Cholloy, jusqu'au i4 mars 1 743, qui est le temps de la dernière maladie de sa pénitente, le marchand de vin hai avait fourni seize cent quatre-vingt-deux bouteilles de vin, les unes à quinze et les autres à vingt sous
586 OEUVRES DE GOCHIN.
la bouteille, ce qui faisait une dépense de 1,470 Hv. ea neuf mois de temps pour le vin seul, et ce qui revient à plus de six bouteilles par jour, quoiqu'une seule eût été plus que suffisante pour elle.
On pardonnerait au sieur Sardou une pareille dissi-
Fation, si du moins il avait employé son ministère à objet principal qui l'appelait auprès de la demoiseUe de Cholloy; mais outre la division et l'éloignement' mi'il faisait subsister, ou qu'il entretenait même entre elle et sa famille, on va voir que dans la dernière maladie de la demoiselle de Cbolloy, non -seulement il ne lui a pas procuré les secours spirituels qui lui Paient nécessaires, mais qu'il les a même détournés, pour s'occuper uniquement, de lui faire faire un testament à son gré.
La demoiselle de Cholloy tomba malade dans le mois de mars i743; le sieur Gaulard, médecin, la vint voir le 18, il la trouva fort mal et en danger de mort; il en avertit deux ecclésiastiques qu'il trouva en sortant, leur dit de lui faire recevoir ses sacremens. Un de ces ecclésiastiques était le sieur Sardou, qui, instruit luimême auparavant du danger où était la demoiselle de Cholloy, s'était rendu chez elle, et n'en est point sorti
{'usqu'à la mort , couchant même dans la chamore et dans e ht de Casimir, qui était le laquais qu'il avait donné à la demoiselle de CnoUoy. Le sieur Sardou était donc en état de connaître la situation de la malade , et bien averti par le médecin de la nécessité pressante de lui faire recevoir ses sacremens; il aurait dû au moins, par bienséance et par honneur , lui procurer ce secours et celte consolation; cependant il n'y a pensé que pour y apporter un obstacle insurmontable.
En eflFet, le curé de Saint-Roch envoya, le lendemain 19, le sieur Motin, unde ses vicaires, pour voir la demoiselle de Cholloy. H lui parla des sacremens, et elle répondit avec les sentimens de religion dans lesquels elle avait été élevée. Le 20, il retourna chez la demoiselle de Cholloy sur les trois ou quatre heures de l'après-midi. D'abord, le laquais qui se présenta à lui, lui dit qu'elle n'était pas visible parce qu'elle était
TROISIÈME PAKTIE. 687
en affaires. Ce refus ne rebuta point le sieur Molin; au contraire, il insista avec le zèle qui l'animait pour le salut des âmes. Le laquais ne put résister, et le mena à l'appartement de la demoiselle de ChoUoy, où il trouva le sieur Sardou, qui ëtait à table avec Julie et Tonton. Aussitôt que le sieur Sardou l'aperçut, il vint au-devant de lui d'un air embarrassé y et lui dit que la demoiselle de ChoUoy l'avait prié de lui faire recevoir'ses derniers sacremens , et qu'au sortir de table il devait aller chez le sieur curé de Saint-Roch lui demander la permission de la contésser.
Avec ces belles j mai^ fausses promesses, il arrêta le sieur Motin, et ne lui perinit point de voir là malade. Le sieur Motin , qui soupçonna qu'il y avait là quelque intrigue, répondit qu'au nom du sieur curé de Saint- Roch, il lui donnait la permission qu'il voulait demander; que s'il manquait à son devoir, il en répondrait devant Dieu, et que cela aurait des suites. Le sieur Sardou intimidé, dit au sieur Motin : Mais si elle ne pouvait pas recevoir le saint viatique? Je vous attendais là, répliqua le vicaire; je savais bien qu'on en viendrait là. Au reste, je s\xi% déchargé, et yous en êtes comptable. Après quoi il se retira, se plaignant hautement sur Tescalier d'un procédé si contraire à la rel^ion. /
En effet, le sieur Sat^Jou ne fut point demander la permission au curé de Saint-Roch, et ne profita point de celle que lui avait donnée le vicaire., Il avait dit le matin au médecin qu'il avait confessé la demoiselle de ChoUoy, et quoique cela fût faux , suivant ce qu'il dit lui-même l'après-midi au sieur Motin, il s'est contenté de répandre le même bruit dans la maison, et la demoiselle de ChoUoy est morte le lendemain 2 1 mars à six heures du matin, sans confession, et sans avoir reçu le saint viatique ; en un mot , sans aucun des sacremens de l'Eglise.
Une autre circonstance qui n'est pas indifférente, est que la dame dé Cangé , tante de la demoiselle de ChoUoy, informée de sa maladie, lui envoya une garde, qui se rendit chez eUe le 20 mars à neuf heures du matin. Le
588 œuvRES de cochin.-
sieur Sardou, qui ne quittait point la malade , dit qu'on n'avait point besoin d'elle, et qu'il suffisait qu'elle revint le soir sur les cinq ou six heures. La garde en effet se retira, et ne revint que le soir; en sorte qu'elle n'a été qu'une nuit auprès de la demoiselle de Ciiolloy, quoique le médecin eût ayerti dès le 18 qu'elle était en danger, et qu'il fallait penser aux sacremens.
Mais si le sieur Sardou écartait tout ce qui pouvait intéresser la santé du corps et de l'âme, il était en récompense fort surveillant sur les dispositions que la demoiselle de Cholloy pouvait faire en mourant. La veille de la mort à huit heures du matin , il envoya chercher par le nommé Chàmbery, trotteur, le sieur Verbery, organiste de Saint -Roon, qui était de ses amis, et souvent de ses parties de plaisir. Lorsqu'il lut arrivé, le sieur Sardou envoya Chàmbery en commission, el pria le sieur Verbery d'aller chercher, et d'amener deux notaires qu'il lui indiqua, pour recevoir le testament de la demoiselle de Cholloy. U ne s'adressa point au notaire ordinaire de cette demoiselle, ce furent deux étrangers que la demoiselle de Cholloy n'avait jamais vus. Us restèrent quatre heures dans ià maison, pour un testament dont la rédaction ne demandait pas une heure de temps.
Peudant qu'on travaillait à cet ouvrage imporlaBt, le sieur Sardou resta presque toujours dans la chambre de la denK^iselle de Cholloy; il en sortait cepesdant quelquefois ; mais il y rentrait peu aprè»; lânsi il ne se fit rien, il ne s'écrivit rien que sous ses yeux, et vraisemblablement sons sa dictée. Ce iut pour cela qu'on écarta la garde dès le matin, et qu'on lui dit de ne revenir que le soir à l'heure <ra'on savait que le testament serait fait ; ce tiit pour cesa qu'on ne laissa point entrer le vicaire de Saini«Roch. Il était essentid que rien ne pût troubler les «jffets de la suggestion , et que par de sages réflexions on ne fît pas échouer tout cet ouvrage d iniquité.
Le sieur Sardou était si bie&: instruit des dispositions du testament, que dès le jour même 20 mars, veille de la mort, il dit à Chàmbery^ firoueur, qu'il avait
engagé la demoiselle de ChoUoy à lui laisser 5o livres de rente viagère. C'était assez se déclarer auteur du testament ; il n'avait pas moins de part aux autres dispositions.
La demoiselle de Cholloy y ordonne deux annuels, qu'elle veut être dits dans^telle église, et par tel ecclésiastique qu'il plaira à son exécuteur testamentaire. On était bien sûr que le choix ne pourrait tomber que sur le sieur Sardou. Elle lègue des pensions viagères à deux de ses parentes , et d autres pensions à ses anciens et nouveaux domestiques. Le sieur Sardou croyait par-là les intéresser en sa faveur, et les engager à dissimuler tous \ê& faits qui devaient élever un grand cri contre lui après le décès. S'il s^est trompé dans cette espérance^ il faut convenir qu'il avait toujours pris les précautions qui dépendaient de lui pour y parvenir. •
Puoi qu'il en soit, le legs le plus considérable, et celui auquel aboutissaient toutes les vues du sieur Sardou , est celui par lequel on fait dire à la demoiselle de Cholloy, m! elle donne et lègue à Madeleine^ Julie de Raymond son amie y 2,000 livres de rente et pension "Viagère y laquelle y au jour de son décès y sera rever^ sible à la demoiselle Marguerite'-Emm^anuelde Raymond sa sœur y sa vie durant On ajoute qu'elle lègue à ces deux sœurs, sa garde -robe en habits, linge et hardes seulement , en ce non compris l'argenterie de toilette , ni les bijoux. Enfin Julie est nommée exécutrice testamentaire.
Aussitôt que la demoiselle de Cholloy fut morte, le sîeur Sardou expUqua à différentes personnes les dispositions du testament; elles révoltèrent également et la famille et les amis de la demoiselle de Cholloy, qui trouvèrent dans le legs fait à Julie et Tonton, le fruit odieux des intrigues et des manœuvres du sieur Sardou. La demoiselle de Cholloy, sœur et unique héritière de la défume , qui a épousé depuis M. de Mondion, conseiller en la cour, rendit plainte le 27 mars, de la suggestion du testament , et de toutes les manœuvres du sieur Sardou, de Julie et de Tonton, pour se rendre maîtres de l'esprit de la demoiselle de Cholloy, et
590 œUVRÉS DE COCIIIN.
la mettre entièrement dans leur dépendance. Le lieutenant criminel ayant permis d'informer, Tinformation fut faite au commencement d'avril 1743^ et sur l'information, ils furent tous trois dëcre'tés d'assignés . pour être ouïs; ils tentèrent de faire tomber cette procédure par un appel ; mais elle fut confirmée par un arrêt contradictoire du 19 juin 174^.
Alors ils ont subi tous trois interrogatoire. Malgré Fart avec lequel ils ont cherché à pallier tous les faits, il n'y en a presque aucun qu'ils aient osé dénier. Les témoins ont été recelés et confirontés , sans qu'on ait proposé aucuns reproches contre eux. Enfin le sieur'Sardou s'étant feit revendiquer par l'official , pour le délit coilimun, l'instruction a été continuée , tant par lui que par le lieutenant criminel.
Par la senlence de l'official, du 3 juin i744> ^^ décharge à la vérité le sieur Sardou de l'accusation d'avoir suggéré le testament; mais on lui enjoint de se séparer d'habitation des deux personnes du sexe dénommées au procès, d'observer à cet égard les statuts du diocèse, dêtre plus circonspect dans les fonctions de son ministère, et plus attentif à faire administrer les sacremens aux malades auprès desquels il pourrait être appelé. Le sieur Sardou, qui ne s'intéresse qu'à la confirmation du testament , a paru insensible aux injonctions flétrissantes de cette sentence; il semble même qu'il rappelle ce jugement avec complaisance dans ses griefs, et qu'il le présente comme son apologie et 1er triomphe de son innocence*
D'autres plus délicats le regarderaient comme ' tm titre d'gpprobre , et l'on peut dire en effet îqu'il renferme la preuve de la vérité de tous les faits qu'on a ci-dessus exposés. Si le juge d'église n'a pas porté sa sévérité sur la suggestion du testament, c'est qu'il n^est pas fait pour connaître de pareilles matières, et qu'il a cru j sans doute, qu'il devait s'en rapporter à la sagesse et à la fermeté du juge royal.
n ne s'est pas trompé dans cette idée. En effet , par la sentence du Châtelet du 2 1 août 1 7445 ^^^^t dit que pour àwirpar Julie ^ Tonton ^ et le sieur Sardou,
pratiqué de mauvaises voies pour faire faire à la demoiselle de Çholloy son testament y il leur est fait défense de plus user à l'avenir de pareilles voies , sous peine de punition exemplaire : le testament a été déclaré nul , comme n'étant pas la volonté libre de la demoiselle de ChoUoy : Julie , Tonton et le sieur Sardou sont condamnés solidairement en 20 livres de dommages et intérêts, applicables, du consentement de la demoiselle de Cholfoy , aux pauvres de VHôtel-Dieu de Paris , et en tous les dépens. C'est de cette sentence que les accusée ont interjeté appel: appel téméraire,. et qui ne peut pas avoir plus de succès que celui* par lequel ils avaient attaqué la procédure dans son commencement.
Moyens. — Les lois qui ont introduit et autorisé les testamens , ne leur ont imprimé cette puissance et cette autorité dont ils jouissent dans toutes les nations , que parce qu'elles les qpt regardés conune l'ouvrage de la volonté libre des testateurs, voluntatis nostrœ justa sententia. Tout ce qui ressent la violence et la contrainte, tout ce qui gène la liberté et captive l'esprit, est absolument contraire à l'essence du testament. Ainsi, quand une volonté étrangère a inspiré le testateur , le testament est nul ; c'est un genre de faux qui altère et qui coiTompt toute la substance de l'acte.
Mais comment peut-on établir la suggestion , et sur quel genre de preuves peut-elle être fondée? Elle n'agit que par des routes obscures, et pour ainsi dire souterraines; elle se masque avec art, non-seulement aux yeux du public j mais même aux yeux de celui qu'elle enchaîne et qu'elle opprime, et il en suit les impressions sans les apercevoir, en quoi la suggestion a quelque chose de plus ddieux que la violence même; car on peut être en garde contre la violence , on peut du moins réclamer par des protestations ; mais il n'y a point d^armes contre la suggestion , ennemi d'autant plus dangereux , qu'il a tous les dehors de l'amitié la plus vive, et qu'on va pour ainsi dire au-devant de lui, loin de le fuir, de l'éviter et de le craindre.
Cependant la justice n'est pas sans ressource pour
59^ OEUVRES DE COGHIN.
la découvrir et la rëprimer. Premièrement , elle se contente de la, réunion des circonstances qui la manifestent, et qui ne permettent pas d'en douter. Secondement, eHc la présume de droit, quand celui au profit de qui l'on a disposé, avait sur la personne du testateur quelque empire et quelque autorité, dont il était bien difficile de se détendre : comme quand c'est un mineur qui a disposé au profit de son tuteur ou curateur, un malade au profit oe son médecin , un amant au profit de sa maîtresse, un homme chargé de discussions et de procès,' au profit de celui qui en avait la clef, et qui était le dépositaire de ses papiers et de sa confiance ; et ainsi des autres.
Le premier genre de preuve qui se tire des circonstances n'a rien d'équivoque aux yeux de la raison. Tant de circonstances réunies, qui caractérisent la firaude et la suggestion , ne répandent point une lumière incertaine; et si elles ne portent pomt la^reuve à ce point de perfection qui tombe sur des faits publics et qui se passent au grand jour, il n'est pas moins nécessaire à un esprit raisonnable de s'en contenter, ou il faut tout laisser en proie à l'avidité.
Le second genre de preuve a sa source dans le cœur et dans la connaissance de la nature. Il suffit de sentir le pouvoir d'un tuteur, d'un médecin, d'un confesseur, pour juger qu'il ne peut pas rester une véritable liberté à ceux qui y sont assujettis ; et quel égard peut-on avoir à un testament qui n'est pas l'ouvrage d'une pleine et entière liberté?
D'après ces principes , il est aisé de juger de la nullité du testament de fa demoiselle de ChoUoy, et d'y reconnaître tous les caractères de la suggestion. Premièrement elle éclate dans toutes les circonstances qui ont précédé et accompagné ce testament. Secondement la disposition principale est en faveur du directeur , du confesseur de la testatrice , du moins indirectement ,
Suisqu'elle est en faveur de deux filles avec lesquelles vivait avec tant d'union, d'andtié, de familiarité, qu'il est impossible de ne pas reconnaître que leurs intérêts étaient absolument communs. Développons ces deiuc
ventes qui mettront la suggestion dans tout um jour. Jamais elle n a peut-*écreéti manifestée {>ar des oircons* tances aussi puissantes , aussi décisives que celles qui se trouvent dans cette affaire.
J ulie et Tomon étaient deux filles d'une naissance obscure, et plus makraiiées encore par la fortune ^ réduites un an avant la mort de la demoiselle de ChoUoy à vivre à un quatrième étage, à travailler en couture pour subsister, et ne trouvant pas même dans ce travail de quoi pouvoir payer un loyer fort modique , elles n'ont été connues par la demoiselle de C&olloy que pendant huit ou neuf mois. Comment donc ont*«eIles pu tenir le premier rang dans son testament? Elles sont gratifiées d'une rente viagère de 2,000 liv. qui passe en entier sur la tôte de la survivante; toute la garde-robe de la demoiselle de ChoUoy leur est léguée, et Julie m^me est nommée exé* cutrice-testamentaire. Un proche parent se serait trouvé très-honoré et très-avantagé de pareilles dispositions, et ce sont deux couturières que la testatrice ne connaissait que depuis fort peu de temps, qui sont comblées de ses biens, et des témoignages de son estime et de sa con-> fiance ! Prentière circonstance tirée de la qualité des légataires , et de Texoès de la disposition.
Combien a^t-^il fallu employer de manœuvres et de suppositions pour inspirer une pareille volonté à la demoiselle de CnoUoy ! Le sieur Sardou ne disconvient pas qu'il lui a présenté Julie et Tonton comme deux filles de famille, filles à la vérité sans biens, ou du moins n'ayant que des biens chargés de procèti. mais qui étalait dignes par leur naissance d une meilleure fortune; on voit bien qu'il cherchait par<*là à ex^citer la générosité de la demoiselle de Chc^oy , et à lui faire eonnaitre qu'elle ne pouvait pas mieux la placer qu'en secourant des personnes malheurai^s , pauvres et cep^kdant nées pour jouir d'une fortune plus brillante.
Mais l'imposture seule avait forgé ces idées. Julie et Tonton, suivant leurs extraits baptistaires dans lesquels on cherche plutôt à élever les père et mère de l'enfant qu'à les dégrader , sont filles d'un officier de M. le maréchal de Choiseul, c'est-à-dire, d'un domestique né
Cocniif. TOMF m. 38
594 OEUVRES DE COGHIN.
sans bien et sans famille, et qui laissant des fiUes réduites à travailler pour vivre , les avait* laissées dans leur ëtat naturel* Ces prétendus biens placés auprèsde Marseille, et qui étaient chargés de, tant de procès, étaient encore de pures imaginations ; on n'en trouve aucun vestige nulle part, on ne sait ni où sont pendans ces procès, ni qui sont ceux qui sont chargés de les soutenir et de les défendre : seconde circonstance tirée de la supercherie dout le sieur Sardou a usé pour tromper la demoiselle de Cholloy.
Pour s'assurer du succès, il fallait se rendre maitrede l'esprit de la demoiselle de Cholloy, se rendre nécessaire, l'accoutumer peu à peu à pUer soiis la volonté du sieur Sardou , . et même de Julie et Tonton, et détourner toute autre liaison et tout autre commerce qui aurait pueffiicer les impressions que lé sieur Sardou voulait donner â la demoiselle de Cholloy^ ^ •
C'est pour cela qu'on a fait congédier les anciens domestiques, et que le sieur Sardou en a substitué d'autres, qui éunt placés de sa main devaient naturellement loi être dévoués ; c'est pour cela qu'on a éloigné la demoiselle de Cholloy de sa famille, et qu'au conjraire le sieur Sardou, Julie et Tonton ne la perdaient pas de vue. Julie était entrée chez elle sous le faux titre d'amie, et lui rendant réellement le service d'une femme de chambre. On a vu que le sieur Sardou se rendait tous les jours sur le midi à l'appartement de la demoiselle de Cholloy, qu'il y dinait et y passait tout Taprès-midi. Cette assiduité de la part d'un prêtre habitué de la paroisse de Saint-Sauveur, suffirait pour faire tomber le masque aux yeux de la justice; car enfin quel pouvait être l'objet de visites si longues et si fréquentes? On n« dira pas que ce fût pour remplir les fonctions du ministère saci^, ni que le zèle du sieur Sardou pour le salut de la demoiselle de Cholloy , le conduisît auprès d'elle. Exhortations, instructions, affaires temporelles et spirituelles : qu'on réunisse tout, etl'bn ne trouverajamais de quoi remplir un si long temps; la piété la plu* fervente en aurait même été rebutée au bout de quî^ïe jours.
. TROISIÈME PARTIE. SgS
. Mais il fallait se rendre agréable et nécessaire poiir acquérir une autorité sans bornes sur l'esprit de la demoiselle deCholloy,; on faisait bonne chère à dîner, on chantait, on jouait des instrumens, on réglait Fintérieur de la , maison, et les démarches de la pénitente; en un mot, on resserrait toujours les liens dans lesquels on ravait enchaînée, pour que tous les momens de la vie iiissent einployés à la même fin; Le sieur Sardou se faisait écrire tous, les matins^ et payait sur-le-champ d'une réponse , qu'un bouquet dont elle était accompagnée rendait toujours plus galante et plus agréable. Si les fêtes et dimanches venaient malheureusement interrompre des exercices si doux, le sieur Sardou se faisait remplacer pendant le jour par Tonton qui lui ramenait le soir sa docjle victime. Enfin le choix d'une maison où ils devaient tous être réunis à une des extrémités de Paris, était ce qui devait confirmer un projet conduit avec tant d'art et de précaution ; mais c-'est ce qui le décèle avec le plus d'évidence : car enfin entrera-t-il dans l'esprit d'une personne sensée qu'un ecclésiastique qui n'aurait e^ que des vues innocentes eut ainsi abandonné toutes ses fonctions pour aller s'enfermer avec trois filles dans une maison obscure, et y former avec elles une petite cçmmunauté au mépris des règles de l'église et des statuts du diocèse? La plus simple réflexion conduit naturellement à juger qu'on voulait séquestrer de plus en plus la demoiselle de ChoUoy de sa famille, de ses connaissances et de ses premières habitudes , pour qu'elle fût livrée au sieur Sardou et à ses intimes amies, et qu'elle ne pût jamais leur échapper : troisième circonstance, l'obsession la plus. suivie et portée jusqu'à l'indécence et au scandale.
Quoique le sieur Sardou parût assuré de sa, conquête, il ne négligeait pas les plus petites précautions; on l'a vu Élire descendre Casimir , laquais de la demoiselle de ChoDoy, qui le suivait derrièiflè- un carrosse, le faire^ monter avec lui, lui vanter le pouvoir qu'il avait sur sa maîtresse, les avantages qull avait déjà procurés àJuUe et Tonton^ lui promettre de lui faire assurer du pain à condition de lui être dévoué, et de garder un secret in-
596 mm VUES DE cocirifi.
^iolable : quatrième circonstaiice , soUicilBUoiis et promesses.
Mais comme le temps de la ^nière mâld^e ëtaît le moment le plus crHîque , c'est aussi celui dans lequel les circonstances qui caractérisent la suggestion , sont les pins fortes et les plus scnsiMes. Le sieur Sardou qui veillait à tout, ne put ignorer ni la maladie ni le danger dont elle menaçait. Aussitôt il Tient s'enfermer mn$ l'appartement de la demoiselle de Cholloy, il ne d&* daigne pas de coucher dans la chambre et dans le lit même du laquais pendant trois fours. Présent à tottt aussi-bien que Julie, et sourent aides l'un et Fautre par Tonton, comment auraient-ils pu perdre le fruit de kurs peines passées?
Uniquement occupés à lui faire faire ttn testament en leur faveur, ils négligent tout pour cet objet ; en vain le médecin avertiul'un danger qui uViait que trop {«ressaut, et dit qu'il faut penser aux sacremens; en vain le curé et le vicaire de la paroisse pleins de zèle volent au secours d'une âme qui leur, est confiée, et pressent pour les secours spirituels : l'inflexible Sahdou leur interdit l'entrée de la chambre, et cherche à lesendomûr par de belles espérances. Le vicaire qui ne se laisse pas tromper, Favertit du compte qu'il aura à rendre à Dieu A^tÈïke démarche si importante, lui annonce qu'il k iâiarge de tout ^ et que cette aSaite aura de» suites : le sieur Sardou se joue et de Dieu et de» hommes. II dit aux uns qu'il a confessé la malade, aux autres qu'il en va demander la permission au curé. Au milieu de ce trouble et de cette discussion , le testoment s'ac€K>mplit, et l'infbruinëe malade meurt sans sâcremens. Fun6ii!e catastrophe , digne fruit de la vigilance de ce matMiiteux prêtre qui n'obsède sans interruption sa prétendue iDénitente que pour lui ravir tous^les secdurs de la rengion ^ et compromettre , si on <>se le éiteyson Aer^ nitél
La demoiselle de ChoUoy, abandonnée à de amples domestiques, n'auurait pas éprouvé une pareille disgrâce. Des ennemis déclares oubliant dans ce triste ttiomem leur propre ressentiment , auMient volé à VégUie pour
TROisiÈMB PARTIE. 697
împlarer U- secours et la con^lation ée ses minisires ; elle est entre h^ mvms d^ixn pr^re <im fait profetôHm deiuî être uBumeiiieiit auacbë, tout le monde l'avertît et le sAltidke, u a TinhuBiamté, pour ne pa« aire Virré^ Ugion^ 4e la iai&ser périr sans lui procurer le moîodre secours* Si Feglisé avait lancé sur lui tous ses foudres , s'U avait été suF4e-chaciip écrasé par Les carreaux du ciel , si la terre l'eut englouti tout wiyam^ aur^i^^il été puni d'une manière proportionnée à son crimç ? Mais ce nW pas à nous à le )uger ^ ni à là justice xemporçUe à tirer une vengeance si^fGisant^W pateil attaitatt elle n'a à prononcer que sur le testament fabriqué dans ces nKHnens ^ scandaleux pour la cetigion.
Cet acte a aussi sies circonstances parUcuUères, elles se ccMacjUent parlai^ement avec tou^s les autres. La suggestion ne s'^st jamais démentie, et a repris au^ con* traire de nouvelks forces dans le moment d'en recueillir le fruit. Le 220 mars 1 743 le simir Sardou fait avertir par le frotteur de la maison, le sieur V€rl:)ery son ami de le venir trouver, il se sert de lui pour faire venir deux notaires inconnus à la demoiselle de CboHoy ; q^jiatre béures sont em{Joyées poiu* fabriquer cet ou* vrage d'iniqÉîté, pendant lesquelles le sieur Sardou ne quiue presque point la testatrice ni les notaires. S'il pa^^ quelques momens dans une autre pièce, c'est pour se concerter avec Julie et Tonton , et les teuir sur leurs gard^ contre tous ceux qui voudraient pénétrer ^ans la cbaaabre. Par ces artifices, ieiestwaent reçoit en&^f^ Besfec^n et la £>rtune de Julie et de Tonton,, û^p^abledeceîle du sieur Sardou, leur parak aflèrmie 4^Qliti^ tous les traits du sort.
Sap^Qu dans âa joie ne peut retenir pendam un jour «e^ cris de victoire^ il se vante à Chamhéry de lui avwr iait donner 5^^ liv. de pension viagère; et dès le lendeinainj^attn, à|itei4e la niort était piuDlique, qu'il annonce à tout le i(uonde les avantages qu'il s'est ménagés sous le nom de Julie.
VoUà donc le titre odieux ^fu'on veut faire consar li^er par la jusûce. Après les circonstances qu'on vient de retracer, p^ut-on croire qu'elle ne se &sse pas au
SgS Œuvres de cochin.
contraire un 'devoir de le proscrire, et d'arracher de» mains des se'duôtenrs cette conquête qui leur a coûté tant de crimes et d^ndignite's? Mensonge 4 foùrfeerie, obsession, corruption des domestiques; exclusion de la famille, résistance aux ministres de Féglise, refus des sacremens à l'article de la mort : quel enchaînement de crimes ! Pourrait-on y mécormaître la suggestion la^plus odieuse? Si elle pouvait échapper à la vengeance de la justice, qui pourrait jamais en réprimer les attentais? Les familbs seraient sacrifiées à la cupidité la plus effrénée, au mépris des lois, et ati scandale même delà religion. '- ' . ^
Mais quand nous n'aurions pas des preuves si sensibles de la suggestion , la seule qualité du sieur Sardou, celle de directeur et de confesseur de la demoiselle de ChoUoy, ne fournirait-elle pas un moyen suffisant pour faire déclarer nul le testament dont il s'agit? Les principes dans cette matière sont si certains et si conrius, qu'à peine est-il nécessaire de les rappeler. L'art. 276 de la coutume de Paris, conforme à l'article i5i de l'ordonnance de 1 SSg, porte que les mineurs et autres personnes étant en la puissance d^autruijne peuvent donner ou tester directement ôà indirectement au profit de' leurs tuteurs ^ curateurs:, pédagogues, ou autres administrateurs^ pendant le terres de leur administration.
Cette loi par elle-même , et en propres termes , prononce la nullité de toutes- dispositions faites jpar ceux qui sont sous la puissance d'autrui ; mais la jùrispructence^ qui est l'interprète de la loi, a singulièrement appliqué sa disposition aux directeurs et confesseurs, comme étant ceux qui exercent le pouvoir le plus absolu sur l'esprit des personnes qui ont mis en eux leur confiance. Ricard dans son Traité des donations, p^ti^ première, chap.' 3, sect. 9, n. 5i5 et suivans, reiconnaît toute l'autorité de ce principe fPowr' ce q^y^ des confesseurs et des directeurs de CG?îscientce,di^'^i il n'y a personne qui ne sache que leur pouvoir est plus grand que tout autre sàr Vesp^it de leurs perur tens^ et conséquemment il n'y a pas de d^i^^^
qu'ils ne doi\>ent être compris sous les termes de notre . ordonnance (de i539). Ce qu'il confirme par Fautoritéde plusieurs arrêts, non-seulement pour les legs iâits aux confesseurs personnellement , mais même aux communautés dont ifs étaient les membres , parce que l'ordonnance et la coutume défendant de donner ou de tester directement ou indirectement au profit de; ceux sous la puissance desquels le testateur se trouvait placé, il est évident que ce qui est légué à la communauté est indirectement légué au confesseur lui-même.
C'est ce qui répond en passant à une des objections des appèlans, que le testament de la demoiselle de ChoUoy ne contient aucun legs, aucune disposition en faveur du sieur Sardou : car s'il est vrai qu'il n'y ait point.de disposition directe en sa faveur, il. n'est: pas moins vrai qu'indirectement il a été le seul objet de Ul)éralilé. On a vu dans le fait de quelle manière il vivait ^vec Julie et Tonton, que les liaisons ne pouvaient être plus intimes, vivant ensemble, et ne faisant.qu'un mé* nage commun, d'abord dans la rue Saint-Honoré,. ensuite dans la rue du Petit-Lion, et se proposant d'aller de même demeurer ensemble dans la rue des Brodeurs. Dans leur premier séjour , Julie et Tonton n'étant point en état de payer leur loyer dont elles avaient laissé accumuler cinq termes , ce fut le sieur Sardou. qui donna sa parole de prêtre à l'hôtesse de payer pour elles, et qui paya en eflfet. En un mot tout était commun entre eux, logement, table, affaires et connaissances; il ne faut donc pas les distinguer dans les legs faits par la de-moisellé de ChoUoy; et si on a affecté de ne point parler du sieur Sardou en particulier , c'est un artifice qui ne
Çeut en imposer aux plus simples ni aux. plus crédules, 'out ce qu on peut en conclure est qu'on a bien compris que la disposition serait nulle, si le sieur Sardou y eiait nommé ; mais de prétendre qu'on ait pu par-là élu'^ der la loi, et se soustraire à sa rigueur, ce serait manifestement la rendre illusoire, et faire {)révalpir la malignité de l'iiomme à la prévoyance et à la sagesse du législateur.
On voit donc qu'indépendamment de la preuve de lu
6oo 0£UV*AES DE COOUlN.
suggestion qui rësuiie claîi^em^nt de toucec» les circoB* «tances qu'on a expliquées, il y a ici tui moyen tle<koii qui trancne u>ute <iifiicuii:é. €'est nn ooi^ês»eur loujenn assidu auprès de sa pénitenDê, qui kûa fàkiiiredesl^s considérables au profit de personneè q«â lui éiaiettitâ^ lement unies, que leurs intérêts ne peuvent être disua» guës; b loi en prommcela nuttité^êtpsr conaiéqaemk testament de la demoiselle de Chokoy ne peut jaimais^ soutenir.
Réponse» aux objbctiom». — Le iwcur S»douoô«mence par quelques rëdexions pirëtîmiiiaire^ ; oa ne sWétera pas à la première qu'il tire, «antile Tarrét ([ui a confirmé la procédure eittraordinaire dont il ëûit appelant , que oe la sentence die l'oificialite qui lui t fait les injonctions les phis Aétrissanle^ Il prétend queca deuK jii^gemens ibnnent de puissans pr^ugés de M innocence ; mais ou les invoquerait au comnnrc oomme des pf^euves à^ acquises de son crime. Si la cour, sor le vu des information», n^a pas cr«i devoir arrêter le cours de ta procédure exti^Nirdtoâire , il est évidâH qu'elle a aperçu un corps de délit qui méritait ttwfts 1« rigueur d^une «nsH-uction crinatndle. A l'^^ird de b semence de l'ofilciâlké, dans les injonctions qu'^< faites an sieur Sardou, on trouve la preuve des fnasœo^ vrea qu^il a employées pour se rendre maitre de k per^ sonne et 4e l'esprit de la demoiselle de Chc^oy. La sentenoe lui en/ouit d'être plus attentif à faire adfliioi<^ trer les «acMmeiis âuie malades auprès éesquels il «f^ appdé.; on juge ^âoiic ^'il n'a j>as eu cette «tteoiwii pour la deofietselle 4e CnoBoy* Mais pom^uoi aurait manqué a on devoir si efiscMiél , si ce n'es», pour faire &itie le testamcMt ^ rester seul maître de sa ^fortune , ds« flûner sur eik sans concurrcAAee, et ne pas cdurfir le ris*
3ue de voir «m ^«vrage renversé par les t^^texiotisqw 'aiitresmimstpes de l'église am'aient pu iâàre faire à » midade? Cette sisntence dont il s'a^laudit , maigre je 'déshonnetir do«t <5lle le couvre, em. d(mc un titre* conviction odïitre liri, 4om de former laai préji^ e» ^ laveur. .
lî passe ensuite à des repi*odbes contre deux témoins
TROISIÈME pvutïe. 6oi
ifai^ regarde coonme ceux qui le chofgem le plus; ]é
naier est Casimir Merle, ci-<ieTanl litqoiâs <îe la feue oiselle <fe Oioiioy ; il {Mrecend tbiK^er ses reproches eoBire kd, sur ce ^'il est entré cle|>«iis du serricc de là detDoÎBfQe deChaUoy , aujourd'hui mariée à M. de Mondiou, conseiller en la cour, et qu'il a depuis épousé sa femme de ehambre; mais il est i^idemjepi'iln'y a jamais eu de reproche plus chimérique.
a* C'était le sieur Sardou qui avait placé Caiâmir Merle en qiKilflé de bquais cbe2 la feue demotselle de Cholloy. Il en convient dans son inierrogaioire du i i juillet 1 743 ï ^ ajoute même que l'ayant vu servir auparavant càeele sieur Germain , ii awut attesté sa fidélité à la éenunseiie de OioMc^.Comment après tela peut-il reprocber un témoin mécessaire qu'il avait introdiût chez la demoiselle de Cholby, et dont it avait r^niki?
Ily a plus : ce laquais Casimir a été confronte au sieur Sardou le 1 o septembre 174^ 9 ^ ayant été le sieur Surdon interpdlé gU pr^^^Muser reproches , it a répondu ^ï\ n'avait point de repnociies ; ainâde son aveu, c'est un témoin irréprochable. Ijordowitiance défend expressément d'en proposer aptes la confrom^Aion , à moins qu'ils ne soia^ Mandes en preuves par écrit ; le sieur SardoH nWsttÉbnc pas recevable dans ceuic Wil allègue.
Au fond sur quoi élablit-ôn ce prétendu reproche ? Stir <2it oue OaaÎMHr, dit'-on, a passé au service de la demcHseile de ChoUoy, ffu^rd'hui madame de Mondîoa ; mais «cet événement ^ postérieur , non-seulement à la-dépositHm deCasiAiirjmaismémeaurécolement et è, hk ocafroÉbatJKm, «t l'^on peut ajouter à la semence définitive même; en sorte <{u il y a de 4'absurdité à vouloir «ifeibKr la déposition «d'un témoin sur un fait qui n'est anivé 4piedeptiis le prooès ]ugé. Il aurait lallu que Cwmàt eik été au service de la demoiselle ^e CboHoy dans le temps de sa ^déposition , pour qu'on eut pu ima- .^îaer un roprochecomreini ; encore aurait-en été obligé ae le regarder comme un tânmn nécessaire^ sur ce qui «'ël^t nasse dans la maison de la demoiselle de Cholloy : mais il n'est entré chez madame de Mondion qu'après
60â OEUVRES DE COGHIN.
toute l'instruction finie et Faffiiire . jugée. H fkut donc ëcarter un reproche si mal imaginé.
L'autre témoin qu'on veut aussi 'reprocher est Fran- .çoise-Elisabeth Massé , couturière; mais ce qu'on aiUsgoe contre elle n'est qu'une critique de sa déposition et de son récolement , et non un reproche contre sapersonne : car si à la confrontation elle n'a pas persisté , sur un article peu important , à ce qu'elle avait dit clans son récolement , il est évident qu'on peut bien en induire que la déposition n'a plus la même force à cet ^ard ; mais cela ne fera nuUem^it la matière d'un reproche qui détruise tout le corps de la déposition.
Enfin le sieiu: Sardo^ prétend que dans la procédure onis'est plus attaché à le déshonorer qu'à le convaincre d'aucun dâit ; mais que l'intégrité de sa réputation n'a reçu qu'un accroissement de lustre et d'irrévocalnlite' des inquisitions de toute espèce destinées a l'entamer. Pour juger du mérite et delà justesse d'un éloge à pompeux j il n'y a qu'à jeter les yeux sur les informations et autres procédures : il. suffirait même de consulter la sentence de l'offîcialité dont il ne se plaint pas. Si le sieur Sardou regarde les injonctions qui' lui. sont faites, comme des titres d'honneiu', tout ce qu'on en
})eut conclure est qu'il n'a aucune idée de ce qui peut brmer la réputation et l'intégrité d'un . homme de son état.
De ces réflexions générales et préliminaires , le ^ieur Sardou passe à la discussion des Ëdts particuliers d<MU la réunion forme la preuve de la suggestion. Il s'étend beaucoup sur ceux qu'on peut regarder comme moins importans , et passe légèrement sur ceux qui sont décisifs. Ainsi, pariant des présens qu'il avait tirés de la demoiselle de Cholloy , il dit qu'ils se réduisent à un surplis , une chasuble , une paire de bas de soie, et que de pareils objets ne méritent pas d'être relevés; comme si c'était le prix des choses qu'on eût relevé, auUeu aue le fait ne tombe que sur l'habitude de. tirer tauiôt une chose , tantôt une autre. Les témoins ne peuvent pas déposer de tout en détail , et même une grande partie de ces présens peut- leiu* avoir été inconnue; mais le caractère du
TROlSltHE PARTIE* 6o3
ifirecteor, prouve par quelques circonstances , peut aisément faire juger du reste.
Le sieur Sairdou prétend qu'il n'y a que les deux te* moins, qu'il a reprocnés , qui parlent de l'indécence des repas qu'il taisait avec la demoiselle, de Cholloy, de la délicatesse des mets^ du choix et du nombre des vins qu'on y servait, de l'usage du gras ewdu maigre dans les jours d'abstinence , des chansons , des promenades , et de toute la dépense dans laquelle il entraînait sa pénitente : il prétend que d'ailleiirs tous ces faits sont . étrangers à la suggestion du testament , et même, que les témoins ont confondu ce qu'ils appellent chansons avec des motets et des cantates , et les gestes scandaleux qu'ils lui reprochent avec l'ame et le feu que la musique exig5.
Mais en premier lieu on a vu que les reproches hasardés contre Casimir et Elisabeth Massé n'ont pas- le moindre prétexte ; ainsi il suflSjrait que ces deux témoins parlassent de tous ces faits.
En secoiid lieu, les autres témoins n'en parlent pas autrement. Et le sieur Hatté que le sieur Sardou luimême reconnaît pour le témoin le plus intègre et le plus irréprochable ,.ne dépose-t-il pas que dans le carnaval de 1 743, le sieur Sardou , Juhe et Tonton furent dîner à la petite maison de la rue des Brodeurs, où elle les régalait au mieux ; que le sieur Sardou et Julie gouvernaient et étaient les maîtres de l'esprit de la demoiselle de Cholloy; qu'ils l'obsédaient entièrement y et au point qu'elle ne voulait entendre à au^ cun oi^is et conseil qu'il lui a donné au sujet de ses affaires y etd' entretenir une liaison d'amitié avec sa Jhmille qu'elle ne voyait plus depuis six mois.
Anne Blondelet,. autre témoin, dépose de même, qu'ils allaient tous dîner à la petite maison où la demoiselle de Cholloy faisait porter des viandes de rôtisserie el autres provisions , lesquelles n'ayant suffi, ils en ont encore fait venir de chez le rôtisseur et autres fournisseurs du quartier. Ghambéry, frotteur, parle aussi des mêmes repas , et de la musique qu'ils faisaient , en sorte qu'il y a le plus parfait concert entre tous les témoins;
(5o4 œUVRES DE COCHIff.
et si Casiniir, laquais, parle plus particulièrement delà manière dont les repas se passaient , il est évident que c'est parce que eenrant à twie , etle sieur Sardou comptant 9ur sa dîscrelion après les {nromesses qu'il lui avait faites , tout se pas^it sans ménagement sous ses yeux; ce que les autres témoins n'ëtaîem pas h portée de voir. ,
£n troisième lieu , la défense même dn sieur Sardou esc un aveu des &its qu'il essaie de combattre, il substitue seulement au terme de chansons celai de suMets et de cantates , et aux gestes indécens ce qu'il appelle Tâme et le feu de la musique; niais ces distinctions sont trop subtiles, pour qu'elles puissent le justifier. Encore s'il n'avait chanté que des motels, om pourrait passer cette occupation , ou si l'on veut ce délassement â un prêtre ; mais pour des cantates qui ôe roulent jamais que sur les passions les plus dangereuses , on ne con-» cevra point , sans renoncar à tout sentiment de peligioD, qu'un prêtre , qu'un direcieiu" s'en occupe avec sa pénitente , et encore moins qu'il y emploie le feu que aoivent allumer les passions qui y sont exprimées. Vioilâ cependant à quoi se termine l'apologie du sieisr Sardou : c'est une imposture de dire qu'il chantait des chansons lascives avec des demoiselles ; mats pour des cantates dont nos théâtres retentissait^ outre qu'ii les chantait, il y donnait aussi l'âme et le feu quHnspivent des pièces ^ toochantes. Quelle ser^t la oonsd^ice assez délicate pour être alarmée d'un pliâsir si innocent biul yeux de notre scrupuleux et ^ôgilant directein: !
Comme la dissipation est presque ins^raUe du goiit poisr le plaisir, le sieur Sardou se récrie contrôles reproches qu'on lui Iak de k dépense excessive dans laquelle il entraînait la demoiselle de ChoUoy. On ne justifie point cette d^>ense , dit-^M , et j'ai une pireave dn contraire dans ime lettre écrite par la demoisdie de Cholloy, où divins les changemens iaits dans sa mai* son par le sieur Sardou, elle mandak ,ye suis bi^i ser* pie y et je dépense mains. Mais les preuves de ^KssqwH tion sont existantes , «t ne peuvent être combattues. 0 est prouve , par les reconnaissances de la demoiselle da
Qiolloy,qti^eUe avait reçu en argent près de iâ,ooo Ht. dans la dernière année de sa vie , et qu'elle devait près de 8,000 liv. à diâërens marchands quand elle est morte; ce ne sont pas là des imaginations. On est en état de représenter les reconnaissances de la demoisfelle de ClK^loy, qui ont servi de pièces justificarives au compte rendu à sa succession, aussi-^bien que les mémoires des marchands, et leurs quittances passées de-* Tant notaires.
Si après cela la demoiselle de Cholloy a écrit qu'elle était mieux servie et qu'elle dépensait mcMus, tout ce <pie cela prouve est qu'elle était tellement trompée par ceux qui l'obsédaient , qu'elle ne pouvait pas connaître elle-même son état. 'Maîtres absolus, de sa personne et de son esprit , ils lui iaisaient croire tout ce qu'ils voulaient ; et dans le temps qu'ils préparaient sa ruine , ils la persuadaient qu'une sage économie arrangeait tout pour le mieux; elle le croyait, elle s'en vantait si l'on veut dans ses lettres; mais en cela même elle était la dupe de sa confiance. Est-ce donc par-là que le sieur Sardou prétend se justifier ? C'est ou contraire ce qui manifeste et son empire, et l'abus qu'il en faisait.
C'est avec aussi peu de succès qu'il prétend se jusii-» fier d'avoir entretenu et même fomenté l'éloignement de la demoiselle de Cholloy pour sa famille ; les preuves qu'il veut donner du contraire sont si frivoles, qu à peine méritent-elles qu'on les approfondisse. Il observe d'abord que l'abbé Fraisses , qui servait d'aumônier à la demoiselle de Cholloy, et le sieiu* Hatté, ancien ami de la famille, ont continué de voir la demoiselle de Cholloy, depuis que le sieur Sardou a été en relation avec elle. Mais on n'a jamais dit qu'il eût écarté sans exception toutes les connaissances anciennes; et, parce qu'il n'a pas fait fermer la porte de la maison à celui qui servait a aumônier et a uO ancien anii,dont apparemment le caractère ne lui étoit point suspect, il faudra reconnaître qu'il n'$ point éloigné la demoiselle de Cholloy de sa famille ; quelle conséquence!
Mais, dit-il, il est prouvé par les informations, que la demoiselle de Cholloy a vu deux fois la damedeCailgë
6o6 OEUVRES DE COCHIN.
sa tante. Il faut avouer que voilà Une dëcouverte bien importante ! Pendant neuf à dix mois qu'a duré la d^ rection du sieur Sardou, la demoiselle de ChoUoy n^a jamais ëtë voir aucun de sesparens; cependant la dame de Cangé est parvenue deux fois à la voir, savoir une fois pendant qu'elle était en. santé, et une fois au Ut k la mort; et voilà, aux yeux du sieur Sardou, de ouoi efiacer suffisamment la preuve d'une division et aun éloignement aussi contraires à la religion qu'à la nature! S'imaeine-t-il donc qu'il lui sera aussi facile d'en imposer à-Ta justice , qu'à la demoiselle de ChoUoy ?
Mais, dit-il, si elle ne s'est pas mieux^conduite à l'c^ gard de sa famille , ce n'est pas ma iàute; j'ai fait tout ce que j-ai pu pour vaincre son éloignement et sa répugnapce, et même j'ai porté les choses jusqu'à la vivacité, et j'en ai la preuve dans une lettre de la demoiselle de Cholloy, où elle m'écrivait : p^ous savez garder la rancune^ je n'en renens pas ; fasK>ue que j'aieu tort au sujet de madame de Cangé y mxiis avouez aussi que vous m'aviez poussée à bout. Sur quoi le sieur Sardou fait un commentaire admirable. Je la sollicitais, dit-il , de voir madame de Cangé; elle me résistait, f parus fâché; c'est de quoi la demoiselle de Cholloy me tiût des excuses par cette lettre. Mais il faut avoir la foi, pour se rendre à ce commentaire ; la lettre ne dit rien de tout cela ; on voit bien qu'il y avait eu quelques vivacités entre la demoiselle de Cholloy et le sieur SarSou, au sujet de la dame de Cangé ; mais quel était l'objetde la querelle ? C'est ce que la demoisellfî de Cholloy ne nous apprend pas, et nous n'en croyons pas le sieur Sardou sur sa parole. Peut-être la demoiselle de Cholloy voulait-elle taire quelques démarches auprès de la dame de Cangé sa tante, pour réparer Téloignement qu'elle lui avait témoigné depuis quelque temps; peutêtre le sieur Sai-dou s'y opposait-il, et voulait-il luiDe^ suader que tout attachement humain n'entrait pointdans les voies de la spiritualité; peut-être aussi la querelle roulait-ellè sur toute autre chose : c'est donc une illu-. sion de nous présenter pour^apologie une lettre qui, séparé de tout commentaire, ne signifie rien.
Au surplus ,\cleineure incontestablement le fait qui est que la dennoisellede ChoUoy n'allait jamais chez la. dame de Cangé y ni chez aucun de ses parens ; et quand le sieur Sardou vient dire que ce n'est pas faute d exhort ayons et de remontrances de sa part, il aisé de le confondre. Premièrement , parce qu'un directeur sage et éclairé qui voit que sa pénitente se refuse aux devoirs les plus sacrés de la rehgion, n'a d'autre parti à prendre que celui de se rçtirer , quand ce ne serait que pour ne pas paraître complice de sa faute. Secondement, parce qu'il est évident que ces remontrances sont purement chimériques. En quel temps, et à quelle heure voulait-il cnie la demoiselle de ChoUoy allât chez la dame de Cangé , lui qui ne la quittait point depuis midi jusqu'à sept ou huit heures du soir? Car il ne iâutpas perdre de vue qu'il n'y avait - pas un. seul jour d'interruption , et que les fêtes et dimanches il était remplacé par Tonton , qui sur le soir ramenait la demoiselle de ChoUoy chez lui, où eUe restait jusqu'à la nuit. Cette assiduité seule , cette as^duité sans exemple aurait été un obstacle invincible à ce qu'il suppose aujourd'hui avoir exisé d'elle. Une piKit donc pas plus se justifier sur cet article que sur les autres.
Enfin le sieur Sardou se récrie contre la malignité de ses accusateurs sur le tait de la maison rue des Brodeurs, louée par la demoiselle de ChoUoy au commencement de 1 743, pour y aller demeurer avec Julie, Tonton et le sieur Sardou. Tout ce que cela signifie, dit-U, est qu'eUe cherchait la tranquillité, le bon air et les
Îromenades;qu'eUe avait beaucoup d'attachement pour ulie et Tonton, et que puisqu'eUe voulait leur Mve du bien pendant sa vie, il n'a fallu employer aucun artifice, pour leur obtenir le legs de 2,000 1. quelle leur a fait par son testament. Pour moi , dit-il , quoiqu'on me^lestiniât un appartement dans cette maison, ]e ne pensais pas même à y aller ; et au contraire , pour continuer mes fonctions de prêtre habitué à Saint-Sauveur, j'avais loué pour moi seul un appartement rue du Petit- Lion , vis-à-vis de-celiiit|ue:j occupais avec la IdemoiseUe de Raymond qui aUait se séparer de moi.
6o8 Cd^UVRES OE GOCUIN.
On n a jasnais prëèaDdu cp'il y eufb da mal à louer une maison dans un quartier plutôt crue dans un autre; mats, (fuoi que di^ le ùeur Sardou^ le choix d'une pareille habiution ne com^enait pomfe à la demeisdtk de CboUoy. Une personne de son âge et 6e son aexe cpû avait toujours oemeurë soit dans une' comomnaute , soit dan» un appartement extérieur d'une maison rdigîeuse, ne pouvait être avec dëccnoedansTextrémite d'un £iu^ bourg. Le sieav abbé Fratsaes , sacristain de l'Assomption j qui lui servait d'aumônier pendant qu'elle dem^irait dans la cour de ce monastère , ne pouvait ^us lui rendre le même service; eUe aurait été éloignée de toute église, inaccessible pour ainsi dire à ses connsâssances et à sa famille. Etait-ce donc pour la rapprocher de ses païens , et pour rétablir entre eux ceUe relation si con^ venable, qu'on la confinait dan» une maison obscure , eu eUe devait être oubliée, et presque ignorée <les hu-» mains? Un directeur qui n'aurait eu que des vues iiUMH centes , aurait-*il autorisé une pareille démarche ?
Aurait-il même permis les repas que le sieur Sardou convient avoir été faits dans cette maison, ruineux pour celle qui les donnait, et que l'indécence «ccompagnak par la profusion des viandes et des vins qu'on y consom^ mait , et encore plus par les chanacms dont on la £kisait retentir? Mais c'était en carnaval, dit -il, oà ces sortes de récréations sont d'usage. Si c'était un petitnudtre et un homme du moncb qui se défendit ainsi , on n'en serait pas surpris; mais c'est un prêtre, c'est uu directeur et unconfes^ur, qui doit savoir que plus la hcence règne dans c^ temps malheureux, et plus un homme de son état doit faire paraître de retenue. Le sieur Sardou veut-^îl donc par sa défense inême nous apfMrendre qu'il n'a pas la moindre notion drs devoirs que lui im-* pose sdi ministère ?
De ces premiers faits dans lesquels la suggestion pré* parait insensiblement ses voies , il faut passer à ceux qui ont accompagné la dernière maladie, et dans les** quels la suggestion a consommé son ouvrage. On me reproche , dit-il , d'avoir écarté la famille avec plus de som dans cette maladie^ et de m'être enfermé trois jours
de suite dans rappartement sans en sortir , même pour entendre ou pour dire la messe ; de n'avoir pas dédaigné de coucher dans la chambre et dans le lit du laquais : mais dW côté , la famille a eu toute la liberté de voir la malade , et l'a vue enA|||fet ; et de l'autre , on n'a jamais fait un crime à personne de son zèle et de son assiduité auprès d'un malade pour le consoler et lui procurer les soulagemens dont il a besoin.
Ces discours vagues ei ces lieux communs ne peuvent être plus déplacés qu'ils le sont ici : il est vrai que la dame de Cangé a vu une fois la demoiselle de ChoUoy , et que madame de Mondion , sœur de la demoiselle de Cholloy, est venue une fois à Saint-CIoud exprès pour savoir de ses nouvelles; mais le sieur Sardou avait soin que ces visites fussent courtes , et elles se passaient toujours en sa présence : car l'assiduité de sa part était aussi constante , qu'il cherchait à écarter celle de la famille. Pendant trois jours il n'est pas sorti de l'apparte-ment., Il s'était approprié jusqu'au lit du laquais ; et il faisait plutôt les fonctions de garde , que de directeur de la demoiselle de Cholloy. Ce zèle serait admirable , et on ne pourrait pas même lui en faire im reproche , si par les effets on pouvait juger qu'il fût désintéressé ; mais quand on voit à quoi il a abouti; d'un côté , à empêcher que la demoiselle de Cholloy ne reçût ses sacremens ; et de l'autre , à lui faire faire un testament en faveur du sieur Sardou , ou de personnes interposées , ce zèle prétendu n'est plus qu'une cupidité qui doit exciter l'indignation de la justice.
Venons donc au fait essentiel qui est celui du testament. On voit dans le procès criminel que le 20 mars, dès le matin, le sieur iSardou envoya chercher le sieur Verbery son ami, et qu'après une courte conférence entre eux, Verbery sortit et amena deux notaires qui furent quatre heures dans la maison à recevoir le testament ; que le sieur Sardou était d'abord avec eux dans la cnambre de la demoiselle de Cholloy , qu'il revenait quelquefois dans l'anti-chambre avec Julie et Xoiiton , mais qu'il entrait de temps en temps dans la chambre où il restait un quart d'heure de suite; que