DE L HONNEUR DEU AU SIGNE DE LA SAINTE CROIX
Ecce ascendimus lerosolymam , et consummabuntur omnia qua dicta, sunt per Prophetas de Filio hominis : tradetur enim gentibus, et illudeiur, et flagellabitur, et conspuetur; et postquam flagellaverint , Occident eum f et tertia die resurget. S. Luc, XVIII.
Voicy que nous montons en Hierusalem, et toutes les choses qui ont este" predites par les Prophetes du Fils de 1 homme, seront accomplies; car il sera livre*, baffoue", flagelle" et mesprise", et enfin mis amort, et le troisieme jour il ressuscitera.
Quand un prince tient la prise de quelque ville ou quelque notable victoire asseuree , vous le voyes a tous propos parler de la bataille , et (nous) ne cessons jamais de parler de ce que nous attendons et desirons. Ce que scauroient bien dire les voyageurs , qui desirans leur arrivee en quelque ville , ne trouvent personne a qui ils ne demandent combien le chemin est long. Ainsi nostre Seigneur desirant extremement de parachever Toeuvre de nostre redemption , s avoisinant le terns de sa passion , il en fait des discours et predictions a ses Apostres en plusieurs lieux, et particulierement en la portion Evangelique , que 1 Eglise nostre Mere nous propose aujourd huy pour 1 entretien de nos ames, ou nostre Sei gneur, comme grand Capitaine , traitte avec ses Apostres de la victoire qu il devoit remporter sur le peche et ses com plices ; mais auparavant il discourt de Faspre bataille de sa Passion, ce que les Apostres ne comprirent pas pour Theure. Afin done que nous le puissions entendre, invoquons Tassistance du saint Esprit , etc. Ave Maria.
1 Pris sur 1 original e~crit de la main de 1 auteur (Edit, de 1641 )
L Espouse celeste au Cantique premier, parlant de son bien-aime Sauveur, disoit : Fasciculus myrrhce dilectus meus mihi, inter ubera mea commorabitur (Mon bien-aime est pour moi comme un faisceau de myrrhe , il reposera sur mon sein). Cette Espouse, ames Chrestiennes , ou c est FEglise , ou c est Tame devote qui est en 1 Eglise , et com ment que ce soit, par ces parolles qu elle dit par le sage Salomon , elle monstre que nostre Seigneur, vray Espoux et de Tame et de 1 Eglise , luy estoit perpetuellement en memoire, comme le plus ayme de tous les aymes, et le plus aymable de tous les aymables. Vous scaves que 1 amitie est ennemie mortelle de Foubly, dont les Anciens quand ils la peignoient , luy mettoient pour devise sur ses habits : JEstas et hyems , procul et prope , mors et vita (1 este et 1 hyver, pres et loin , la vie et la mort) ; comme si elle. n oublioit ny en prosperite , ny en adversite , ny pres , ny loin , ny en la vie, ny en la mort.
Mais cette Espouse ne dit pas seulement , qu elle Taura tousjours en sa memoire, entre ses mammelles, en son sein, en son coeur, ains comme un bouquet odoriferant, pour monstrer qu elle prendroit une grande consolation en cette souvenance; et non seulement comme un bouquet, mais comme un bouquet de myrrhe. La myrrhe est tres-souefve a 1 odeur, mais son sue est tres-amer. La chere Espouse done dit, que son bien-aime luy sera comme un faisceau de myrrhe sur son cceur, pour monstrer qu elle se ressouviendroit a jamais des amertumes de sa Passion douloureuse,/tfsciculus myrrhce, etc. Ce qui est encore dit avec extreme ele gance par le prophete royal David : Myrrha et gutta, et casia a vestimentis tuis , ex quibus delectaverunt te filice regum in honor e tuo l : car le Prophete parlant au Messie , il luy dit : La myrrhe et la goutte d icelle, et la casse, c 7 est a dire, Todeur de ces pretieuses liqueurs, vient de tes vestemens.
Psai, XLIV.
Qui sont les vestemens du Sauveur, sinon son corps et son ame,commedit FApostre : Formam servi accipiensin similitudinem hominum factus, et habitu inventus ut homo * ? Et ce corps icy et Fame mesme ne respirent que Fodeur de myrrhe, c estadiredegrandesconsolationsprovenantesd unfondement douloureux, qui est la Passion, lesqu els vestemens viennent des maisonsd yvoire tres pures du ciel et de laglorieuseYierge.
C est done la continuelle odeur que sentent les Saints et 1 Eglise, que la consideration de la Passion. (Test ce qu enseigne saint Paul : Recogitate eum qui talem sustinuit d peccatoribus adversus semetipsum contradictionem , ut ne fatigemini animis vestris deficientes * ( Ressouvenesvous de celuy qui a soustenu et souffert une si grande con tradiction de la part des pecheurs , afin que vous ne perdies point courage). Et a quoy luy- mesme nous excite (disant) : vos omnes qui transitis per mam , attendite et videte si est dolor sicut dolor meus (0 vous tous qui passes par la voye de ce monde , considered et voyes s il y a douleur semblable a la mienne). Ce qui a esmeu FEglise, vraye espouse de nostre Seigneur, a tascher par tous moyens de maintenir en la memoire de ses enfans et disciples la Passion de nostre Sauveur et Maistre; et partant, entr autres aujourd huy elle met cest Evangile en avant. Elle dedie a cette commemoration tout le Caresme ; elle la represente au saint sacrifice de la Messe , a tous coups elle en parle , et pour brief vement a toutes les heures rafraischir cette souvenance, elle enseigne a chacun de faire le signe de la croix a tous propos. En ses Eglises elle propose incontinent le crucifix, en ses processions le crucifix , sur les Eglises , aux chemins , et en tous ses exercices elle met tousjours le signe de la croix : et de vray comment pourroit-elle plus proprement et briefvement representer a nostre entendement la Passion de nostre Seigneur?
-Philip., II. aHebr.,Xli.
POUR LE DIMANCHE DE LA QUINQUAGfiSIME. 187
Mais parce que sur ce fait on a voulu censurer 1 Eglise, et nos adversaires ont voulu dire qu il y avoit dela superstition, il nous faut un peu arrester pour voir leurs raisons. Et ne penses pas que ce soit hors de propos; car les raisons que les adversaires tiennent estre les principales contre 1 usage du signe de la croix, sont sans aucune force. Allons par ordre en ce fait, car il y a plusieurs difficultes entre 1 Eglise et 1 adversaire.
La premiere est , que 1 adversaire soutient qu il n en faut point faire, et s il y en a de faites , les rompre et les gaster. L Eglise dit le contraire, et voicy nos raisons.
1 . La memoire de la Passion est utile , comme j ay dit et diray. Dites-moy , au nom de Dieu , pourquoy ne sera elle aussi utile en signe comme en parolle ? Et qui ne voit que s il est utile aux fidelles de leur ramentevoir la passion de Jesus- Christ par parolles, il le sera aussi de la leur representer par signes ?
2. Nostre Seigneur mesme honorera sa croix, pourquoy done ne 1 honorerons-nous pas? Or qu il soit vray , en saint Matthieu, XXIV, il est dit, entre les autres signes et prodiges qui arriveront au jour du jugement, que (le signe du Fils de Thomme apparoistra au ciel) : Signum apparebit Filii Hominis in ccelo. Quel signe? la croix sans doute, mes freres ; car quel autre signe, je vous prie? L estendart de ce prince pa roistra , il n en faut pas douter , car tous les Peres interpretent ainsi 1 Escriture. Je say bien que Calvin et les autres cites chez Marlorat, interpretent : Signum, id est, Filius ipse hominis 9 qui tarn manifests parebit , ac si edito signo om nium in se oculos convertisset. Yoyes un peu comme on ma nic 1 Escriture : quand il y a signum , ils interpretent rem ipsam; quand il y a corpus, ils interpretent signum.
Mais outre cette apparition , nous en avons d autres, lesquelles, quoy que non si authentiques , sont neanmoins dignes de foy. Car Eusebe raconte , que Constantin le Grand
lavit, comme lui-mesme recite, avec ces mots : In hoc signo vinces 1 , ( tu vaincras en ce signe). Puis du terns de Cons tance sur le mont d Olivet 2 . Au terns de Julien TApostat, voulant iceluy faire redresser le temple judaique en desdain des catholiques , il apparut un cercle argentin au ciel avec la croix 3 . Au terns d Arcadius , quand il alloit contre les Persans *. Du terns d Alfonce Albuguergue de Bargua en 1 une des contrees des Indes, il en apparut une.
3. Parce que 1 Eglise en a pratique des les premiers siecles, tesmoin saint Denis , 4, 5, 6 de sa Hierarchic ecclesiastique , ou il dit qu en toutes choses on usoit du signe de la croix. Justinus ad Gentiles respondet, cur ad orientem orent Christiani, cur dexter a se signent, et aliis benedicant cum signo crucis: Quia, ait, meliora sunt dandaDeo*. Tertullien dit, que les fidelles faysoient le signe de la croix a chasque pas, ad omnem progressum, etc.
Vpus semble il pas que nous avons raison de suivre plustost la pratique de Fancienne Eglise, que les fantaisies et difficultes de ces nouveaux venus ? Or quelles raisons, je vous prie, proposent-ils ?
1 . Que la croix fut dommageable a nostre Seigneur, done elle est detestable. Mais si le signe et 1 instrument de la douleur que nostre Seigneur souffrit est detestable , la douleur mesme et la Passion de nostre Seigneur le seroit bien davantage ; la croix n avoit point de mal en soy , et fut embrassee volontairement de nostre Seigneur, et par icelle il est arrive a sa gloire et exaltation , comme dit saint Paul aux Philippiens : Humiliavit semetipsum, propter quod, etc.